MOZART EN FÊTE AU GRAND THÉÂTRE DE GENÈVE : DON GIOVANNI FORT BIEN SERVI PAR UN PLATEAU DE RÊVE
Par Philippe Currat le 9.12.2009, 22:40 - Musique - Lien permanent

Difficile de programmer Don Giovanni de Mozart, tant les versions légendaires abondent au disque comme sur scène. Se mesurer avec un tel mythe de la musique peut offrir le meilleur comme le pire et l’on a vu des mises en scène tenter des modernisations inabouties ou affreuses, rarement bonnes ou des classicismes pauvres ou de mauvais aloi lorsqu’ils marquent une absence de projet ou une volonté de ne prendre aucun risque. La générale de ce soir nous préparait au festin de pierre qui sera servi en alternance avec L’Etoile de Chabrier comme spectacle de fin d’année, dans une répartition alerte des tâches, le drama giocoso d’une part et le giocoso seul de l’autre, même si les excès du Roi Ouf 1er ne sont pas sans rappeler, de loin en loin, ceux d’un Don Giovanni.
La direction de cette nouvelle production du chef-d’œuvre de Mozart était confiée à Kenneth Mongomery, chef né à Belfast, qui a appris son Mozart dans le style de Glyndebourne avec les meilleurs, Sir Adrian Boult, ou Sir John Pritchard (sourtout) pour les anglais, Sergiu Celibidache pour le surplus. Sa direction est vive, alerte, les silences bien tenus, allongés, pour donner du souffle, du rythme à l’action mais les cordes un peu faibles en ce qui concerne les violons, que l'on eût souhaités plus soutenus. Le chef assure lui-même les continuos au clavecin, ce qui donne une grande homogénéité à son interprétation et nous présente des récitatifs particulièrement réussis, partie intégrante de l’action et non temps morts entre deux moments musicaux. C’est nous rappeler que seul sans doute Mozart, avec Strauss peut-être, a su à ce point maîtriser la dimension purement théâtrale de l’opéra. Des récitatifs ainsi joués sont de purs moments de théâtres, de ceux qui permettent aux artistes de n’être pas que chanteurs mais de se faire acteurs aussi. Cette dimension n’est pas sans évoquer la conversation en musique que sera bien plus tard le Capriccio de Richard Strauss.
La mise en scène est entre les mains de notre compatriote Marthe Keller, actrice et metteur en scène qui a connu depuis quelques années de très beaux succès à l’opéra, depuis des Dialogues des carmélites de Francis Poulenc à l’Opéra du Rhin il y a dix ans ou un premier Don Giovanni au Metropolitan Opera de New York en 2003. A la lire dans Le Temps du 7 décembre, Marthe Keller déclare : «J’ai lu presque tout ce qui existe sur Don Giovanni. On a tout dit sur lui, qu’il cherche sa maman, qu’il est homosexuel. Je n’en peux plus de cette psychologie à deux francs cinquante. On ne peut pas analyser un homme qui n’existe pas» ! Alors que faire de cet homme qui n’existe pas mais est pourtant si présent, non seulement sur scène, mais dans le mythe populaire ? «J’ai cherché à limiter autant que possible la misogynie du livret. Je ne voulais pas qu’Anna ou Elvira paraissent faibles ou ridicules. C’est pour ça que mon Don Giovanni n’est pas un coq ou un play-boy, ce qui aurait fait paraître les femmes bêtes. Au contraire, il est très sûr de lui, tellement apolitique, athée et révolutionnaire qu’il n’a pas besoin de faire la révolution. Je trouve l’intelligence très sensuelle chez un homme». Sans retomber dans les pseudos analyses psychologiques faciles, Marthe Keller reconnaît néanmoins une certaine ambiguïté chez son personnage : «Don Giovanni a un côté très féminin. Il aime séduire, c’est un maître des préliminaires. A l’époque, pourtant, c’était les femmes qui courtisaient, les hommes ne le faisaient pas». Elle pourrait alors comme beaucoup – c’est très à la mode dans l’art dit moderne – se limiter à une approche conceptuelle : «Non! Les concepts empêchent le chant d’exister. Si on place l’action dans un jardin zoologique ou la salle d’attente d’un hôpital psychiatrique, on n’écoute plus, on regarde, on observe. La musique se noie. Ce qui est très difficile dans cet opéra, c’est qu’il n’y a pas d’histoire. On peut couper la partie centrale, la mettre au début, à la fin, ça ne change rien. C’est un peu un catalogue de sketches dans les dernières vingt-quatre heures de la vie d’un séducteur». Et Le Temps de relever chez Marthe Keller « un plateau zen, nu, qui cite volontiers Patrice Chéreau et file l’œuvre comme d’une seule traite. Les scènes s’enchaînent comme les conquêtes, sans qu’on s’en aperçoive ». Cette référence à Chéreau est correcte et l’expérience du cinéma n’est sans doute pas étrangère au ton toujours juste trouvé pour chaque détail de la partition. Marthe Keller sait son Don Giovanni sur le bout des doigts, nous le montre sans nous l’imposer, avec simplicité, humilité, se plaçant au service de l’œuvre et non dans l’expression de son égo. Les décors sont simples et grands, les lumières toujours d'une grande beauté, de ce lustre dans la salle de bal à la nuit sur les tombes. Il y a également de très belles trouvailles, l'hésitation de Leporello dans Il catalogo è questo, sur « la piccina...», comme s'il ne savait plus qu'elle était « ognor vezzosa...», ou en forme de citation, comme l'épisode du soulier de Zerlina que ramasse Don Giovanni pour le lui remettre au cours d'une grande scène de séduction (Là ci darem la mano), qui nous fait de cette jeune paysanne face à l'aristocrate une Cendrillon. C'est exactement lui faire miroiter le rêve du prince charmant dont Don Giovanni joue à se parer de tous les atours. La même scène reprise à l'identique ensuite (Batti, batti o bel Masetto), lorsqu'il faut bien que la jeune paysanne reconquière sont Masetto, montre bien qui est le prince de son coeur et l'échec définitif du belâtre, noble fût-il. Marthe Keller a surtout compris le lien entre cet opéra de Mozart et les Lumières, suggérant les relations sociales de cette oeuvres avec un écrit quasi contemporain de Rousseau, son fameux Discours sur les origines de l'inégalité.
Deux chanteurs se partagent le rôle titre, Ildebrando D’Arcangelo pour deux soirs, les 14 et 19 décembre, qui n’est plus à présenter dans ce rôle dont il a la voix et le physique. Ce soir de générale, c’était Pietro Spagnoli qui endossait le costume du séducteur. C’est également un habitué des rôles mozartiens et de celui-ci en particulier, dans lequel la critique l’a salué un peu partout et qui lui permet de compter parmi les notables interprètes de ce rôle, avec, faut-il le souligner, les avantages d’un physique qui convient lui aussi au rôle dans l’image que l’on peut se faire du sémillant hâbleur, la quarantaine rugissante, alignant les conquêtes grâce à sa belle gueule et son sourire charmeur, sans oublier un charisme certain. C’est aussi un portrait riche, qui va chercher Don Giovanni entre le Maréchal de Richelieu et Lord Byron, entre le réel et le romantique, mais d’un classicisme toujours de bon ton. Veule comme il doit l’être, non dénué d’humour, de grandeur, de peur, de sensualité. C’est un sybarite qui a vécu pleinement sa vie sans se soucier de son salut, misant sans doute un peu là sur le pari de Pascal. C'est d'ailleurs à la fin plus sa propre image qu'il détruit dans le miroir en refusant le repentir exigé du Commendatore, sorte d'autodestruction assumée comme le reste, qu'une condamnation immanente le vouant aux flammes de l'enfer. Sa vie n'a été qu'un jeu de séduction, à la fin du jeu DonGiovanni s'est retiré de la table, bon perdant en somme. Le timbre est riche, les nuances sont là, dans les parlers comme dans le chant, il y a une montée en puissance jusqu’à la fin grandiose où il passe de l’autre côté du miroir et l’on sentait encore qu’il avait des réserves pour les soirs de première.
Les dames ne sont pas en reste et il faut ici avant tout saluer la prise de rôle de Diana Damrau en Dona Anna, qui joue avec aisance des rôles de coloratures aux plus lourds, Dona Anna ce soir et plus encore l’an passé Gilda dans le Rigoletto de Verdi. Après des débuts remarqués à New York en 2008, où elle remplaça au pied levé Anna Netrebko, enceinte, dans le rôle titre de Lucia di Lamermoor de Donizetti, elle se lance ici dans un rôle qu’elle n’avait auparavant abordé qu’en récital. Cette artiste couronnée du titre de chanteuse de l’année 2008 par le très respecté magazine germanique Opernwelt nous a donné la mesure de tout son talent. A la voir dans ses photos de présentation, l’image qui vient immédiatement à l’esprit est celle d’une Carry Bradshaw de Sex and the City, et c’est assurément un peu court, car elle n’en a pas l’inconstance qu’elle laisse à sa rivale Donna Elvira, mais cette force féminine qui lui permet de résister aux avances si prégnantes du fauve séducteur - quoiqu'on la sentît bien près de succomber aussi au début, dans un combat entre le désir et la morale qui lui fit préférer la seconde. Elle présente un charme et une élégance qui justifient pleinement que Don Giovanni en fût tombé éperdument amoureux au point de tout tenter pour la conquérir et qui ne se limitent aucunement à une plastique avantageuse, alliant à celle-ci une présence scénique formidable – elle brûle littéralement les planches – et une forme vocale étincelante, Or sai chi l’onore très expressif et, pour elle encore, des moments de récitatifs d’une telle éloquence que l’on oublierait presque que le Sprechgesang n’est pas l’invention de Mozart ! On est là au niveau des plus grandes dans ce rôle, au niveau des Elisabeth Grümer, Suzanne Danco ou Joan Sutherland, rien de moins.
La Donna Elvira de Serena Farnocchia et le Don Ottavio de Christoph Strehl complétaient les premiers rôles, sans être à leur niveau. Elvira est de celle qui plaisent sur scène un soir mais que l’on oublie rapidement, qui chante le rôle sans le marquer – n’est pas Lisa Della Casa ou Elisabeth Schwartzkopf qui veut… Ottavio n’est pas ce soir un ténor mozartien au sens que Léopold Simoneau ou Anton Dermota ont donné à ce rôle, c’est un ténor plus grave, presque un baryton martin, ce qui lui donne une certaine noblesse qui n’est pas sans le rapprocher de Don Giovanni, dans des postures moins axées sur les contraires qu’habituellement. En contrepartie, il peine un peu sur l’aigu et son Il mio tesoro intanto est forcé, tendu, pas toujours très juste.
Le Leporello de José Fardilha est excellent, naturel, pas surjoué comme trop souvent, attaché à son maître tout en souhaitant pouvoir s’en séparer, pas fâché finalement de sa disparition, il est constamment lucide sur tous les personnages du drame, y compris lui-même. Le Masetto de Nicolas Testé, jeune, attachant, emporté et un peu douillet, qui défend sa Zerlina avec fougue contre les avances du monstre qui la tente, non sans courage et un brin de forfanterie, est assez bon et gagnera certainement en qualité au fil des représentations. Sa Zerlina est par contre le maillon faible de la distribution, une faute de goût presque qui dépareille le plateau, tant Rafaella Milanesi semble plate avec sa voix sans puissance, son timbre rèche, qui ne lui offrent aucune souplesse, aucune fraîcheur, aucun charme. Rendez-nous Graziella Ciutti, Erna Berger ou Rita Streich! Elle ne pouvait avoir pour Don Giovanni que l'intérêt de compléter une liste bien chargée où, à vouloir compter en milliers de conquêtes, l'on trouve nécessairement quelques égarements. L’on eût presque pensé à l’entendre entrer sur scène que Don Giovanni allait lui préférer Masetto…
Enfin, le Commendatore de Feodor Kuznetsov est maigrelet, décharné, sans le charisme nécessaire à faire trembler Don Giovanni, mort et bien mort en somme, de ceux qui ne nous feraient pas nous relever pour l’entendre à nouveau, le gisant lui convenant mieux que la statue en pied.
C'est à une très belle soirée en somme que nous avons assisté et qui, une fois de plus, incarne le virage esthétique d'une nouvelle direction dont on ne peut à ce jour que se réjouir.
Enfin et depuis la mise en ligne des archives du Grand Théâtre, l'on peut relever que la première production maison de Don Giovanni, en 1967, était elle aussi d'un niveau exceptionnel. Qu'on en juge: sous la direction de Rafel Kubelik, Teresa Stich-Randall chantait Donna Anna, Fernando Corena Leporello, Graziella Sciutti Zerlina et le jeune José Van Dam Masetto, le tout dans une mise en scène de Herbert Graf!
Le lien vers le Grand Théâtre de Genève :
http://www.geneveopera.ch/index.php?id=3&prod=402&saison=09-10
Le lien vers les archives:
http://archives.geneveopera.ch/index.php?id=55&type=10&oid=1194&saison=1966-1967&fl=FR
Le lien vers les artistes du concert :
http://www.pietrospagnoli.com/
Le lien vers l’article cité dans Le Temps du 7 décembre 2009 :