LA 9ème SYMPHONIE DE MAHLER A L’OSR : UNE QUESTION DE STYLE
Par Philippe Currat le 21.05.2009, 12:13 - Musique - Lien permanent

La 9ème Symphonie de Gustav Mahler, en ré majeur, est un monument des plus impressionnants. De toutes les symphonies de Mahler, elle est celle qui, d’un premier abord, semble la plus classique : elle est l’une des rares à s’en tenir aux quatre mouvements réglementaires, sans ajout de voix soliste ou de chœur. A y regarder de plus près, elle n’a plus rien de vraiment classique. Ses dimensions, globales comme pour chacun de ses mouvements, sa structure polyphonique et harmonique, sa fin sur un Adagio en font notamment une œuvre résolument moderne. C’est en outre une œuvre extrêmement complexe. Un critique musical de 1912 la considérait comme « la seule inachevée achevée » et c’est une vision sans doute assez juste. Achevée, l’œuvre l’est totalement, aboutie même, entièrement composée, orchestrée, préparée, prête à être jouée. Pourtant Mahler est mort avant d’avoir pu en entendre la première exécution en concert. C’est à Bruno Walter que reviendra l’honneur de la création en juin 1912, à Vienne. L’on sait à quel point le compositeur aimait à modifier et corriger sa partition en fonction des répétitions et des exécutions de concert, à quel point il avait besoin de cette étape dans sa création pour effectuer tous les ajustements qu’il estimait nécessaires. Mahler ayant été privé de cette opportunité dans cette symphonie, l’on peut à bon droit considérer que la partition en eût été revue comme les autres et qu’il lui reste donc un petit caractère inachevé.
La 9ème de Mahler n’est pas une œuvre qui s’offre facilement à l’interprète, pas plus qu’à l’auditeur. Seuls les plus grands ont pu venir à bout d’une exécution authentique de l’œuvre, au sens qu’Adorno donnait à ces termes. Bruno Walter à Vienne en 1938, dernier concert avant l’Anschluss, qui aborde l’œuvre comme le legs du compositeur et dont personne n’a jamais osé reprendre les tempi aussi rapides d’un Adagio final mené de manière si pressante. Otto Klemperer, l’autre disciple, à Londres en 1967, qui nous montre une cathédrale engloutie, créant des vides immenses. Vaclav Neumann à Leipzig en 1964, la plus aboutie des interprétations et sans doute la plus sensible. Sir John Barbirolli à Berlin en 1967, à une époque où Mahler y était délaissé nous en laisse, grâce aux timbres de l’orchestre, la version la plus belle. Bruno Maderna, à Londres en 1971, aborde l’œuvre comme un grand compositeur et en donne une interprétation magistrale, sans doute la plus authentique. Herbert von Karajan enfin, qui n’aborda l’œuvre qu’une fois à Berlin et dans l’interprétation de laquelle il mit tant d’émotion qu’il refusa d’y jamais revenir, en livre la plus bouleversante version. Il y a aussi et surtout Léonard Bernstein, à Vienne, qui la voyait, mouvement après mouvement, comme un quadruple renoncement, à l’amour, à la nature, à la musique et à la vie, qui a été le seul à lui donner réellement un style, au sens où Louis-Ferdinand Céline entendait ce mot – je n’ai d’ailleurs jamais compris ce qu’il entendait par « style » et je crois qu’il n’a jamais su le dire non plus, l’écrire seulement, car le style pour Céline se ressent plus qu’il ne s’explique et c'est aussi le cas dans le Mahler de Bernstein. Il y a dans sa 9ème un voyage au bout de la nuit extraordinairement prenant, à nul autre pareil.
Interpréter une telle symphonie n’est donc pas à la portée de tout le monde, y créer un style moins encore. Fabio Luisi qui dirigeait hier au Victoria Hall est un ancien directeur artistique et musical de l’OSR, entre 1997 et 2002. Son mandat s’était mal déroulé, la communication avec l’orchestre ne passant pas, il avait eu un sens des responsabilités suffisant pour en tirer les conclusions nécessaires et annoncer très tôt qu’il ne le renouvellerait pas. Il en a découlé quatre ans pendant lesquels l’orchestre a simplement expédié les affaires courantes sous sa direction, ce qui n’offrait aucun intérêt artistique, raison pour laquelle j’avais déserté les concerts d’abonnement de cette période. En revenant ce soir, sept ans après son départ, alors qu’il a connu de bons succès ailleurs et notamment en Allemagne, Fabio Luisi montre un plaisir certain, rencontrant plus de réussite comme chef invité que comme directeur musical. Il nous a livré une lecture intéressante de l’œuvre mais a ajouté un cinquième renoncement à ceux décrits par Bernstein, celui de l’interprétation. Les yeux rivés sur la partition comme avec la peur constante de s’y perdre, il est capable de lire et de comprendre l’œuvre, incontestablement, mais il ne la ressent pas, l’essence lui échappe la nuit le guette et il cherche à s’en sortir, tâtonnant entre l’être et le néant. Les voix multiples de la partition ne lui disent rien ou si peu ou peut-être beaucoup trop. La partition parle toute seule, d’où des équilibres parfois incertains. Notre orchestre, on le sait, est à son meilleur niveau lorsqu’il est placé sous une baguette d’exception. Celle de Luisi n'a pas le charisme suffisant et manque de propos. Il n'est donc pas étonnant qu'il ne parvienne pas à laisser les timbres de l’orchestre s’exprimer dans cette partition, où ils auraient pourtant tant à apporter.
L’on oublie trop souvent que Gustav Mahler est aussi l’un de ces compositeurs qui ont formé les piliers du répertoire de l'OSR, Ansermet l’ayant joué dès les premières années, à une époque où il était encore un contemporain qui ne s’était pas imposé. Genève a très tôt fait bon accueil à la musique de Mahler et cette 9ème symphonie, créée à Vienne en juin 1912, a été donnée pour la première fois à Genève par l’Orchestre du Grand Théâtre sous la direction de Bernhard Stavenhagen le 1er février 1913 ! La lecture d’hier soir nous a montré une grande partition livrée à elle-même et qui a su s’imposer par elle-même, reléguant l’interprète à un rôle de repère métronomique. Elle ne marquera les esprits que par sa rareté au concert, mais c'est déjà beaucoup.