France 2 diffuse en deux partie, les jeudis 16 et 23 avril un documentaire très fort sur l’extermination des juifs d’Europe durant la seconde guerre mondiale, en s’intéressant ainsi particulièrement aux funestes Einsatzgruppen et autres Sonderkommandos, qui précédèrent la mise en place des camps de la mort. Pour qui a lu les sommes de Raul Hilberg, « La destruction des juifs d’Europe » (Folio Histoire, 3 vol., 2006) ou de Saul Friedländer, « L’Allemagne nazie et les Juifs », tome I « Les années de persécution, 1933-1939 » et II « Les années d’extermination, 1939-1945 » (Seuil, 2008), rien de nouveau ne sera révélé. Rien à part l’impensable, les images tournées à l’époque et les photos. Rien ne remplace la découverte de telles images pour la compréhension de l’horreur de l’Hubris démesurée des hommes. L’image des exécutions, des corps de pendus se balançant au bout des cordes, les yeux grands ouverts, les corps qui tombent, fusillés, dans les ravins creusés à leur attention souvent par eux-mêmes sous les coups de leurs bourreaux. Il faut voir pour comprendre. C’est là le grand mérite de cette fresque de la télévision française et, fût-il le seul, il serait suffisant. Il s’en ajoute un second, qui nous permet d’entendre les témoignages d’anciens membres de ces commandos SS, filmés en caméras cachées mais montrés à visages découverts, car, selon le réalisateur, qui s’en est expliqué dans une interview accordée au Monde, s’ils s’étaient sus filmés, ils auraient mentis alors qu’ils ont finalement parlé assez facilement. Les montrer à visage découvert, sans les flouter, est un choix totalement assumé par le réalisateur, suivi par France 2, car la vérité est un enjeu trop important à montrer et il est vrai qu’un procès qui opposerait le droit à l’image et les crimes contre l’humanité paraîtrait dérisoire, opposant l’intérêt privé à préserver la "respectabilité" de ces personnes et un intérêt public, qui nous semble manifestement prépondérant en l’espèce, à montrer les auteurs de ces crimes lorsqu’ils les racontent.

Raul Hilberg avait relevé en 2006 que, si une somme considérable de travaux avait été consacrée à la Shoa, les exactions des Einsatzgruppen restaient encore à analyser en profondeur. C’est essentiellement dans les territoires de l’est de l’Europe que furent actifs ces commandos spéciaux.

Le document de Michaël Prazan est constitué d’images et de témoignages insupportables, illustrés par des universitaires reconnus, notamment Christopher Browning, auteur de l’ouvrage bien connu sur certains de ces groupes d’exterminateurs, « Des hommes ordinaires ». C’est l’enfer que l’on voit s’ouvrir devant ces centaines de milliers de victimes et leurs bourreaux ordinaires. Si ordinaires d’ailleurs que les méthodes d’exécution évolueront, des massacres à la mitrailleuse aux camps de la mort, notamment pour protéger les bourreaux, dont la plupart, heureusement dirons-nous, ne supportaient pas les horreurs qu’ils commettaient. C’est d’ailleurs là un argument d’humanité mal placé que l’on entendit souvent, notamment au procès de Nuremberg, lors des dépositions d’Ohlendorf ou du fameux procès subséquent des Einsatzgruppen, dont il était l’un des chefs. Le Procureur à ce dernier procès, Benjamin Ferencz, nous avait exposé sa surprise face à de tels arguments, qui concernaient la « protection » des bourreaux et, voulaient-ils le croire, des victimes également. Lorsque l’accusation s’étonnait d’avoir vu les femmes et les enfants également massacrés, et non seulement les hommes en âge de porter les armes – ce qui reste, dans une certaine mesure, défendable -, elle s’étonna davantage encore qu’on lui répondît que c’était par souci d’humanité : l’on ne pouvait laisser ces femmes et ces enfants seuls face à la guerre après avoir tués les hommes! Les exécuter était donc la solution la plus sereine pour eux tous. Ils ajoutaient dans la même veine que, en visant la tête des enfants portés sur le sein de leurs mères, ils pouvaient d’une seule balle tuer les deux, leur évitant ainsi le triste spectacle de la mort de l’autre. Une telle vision de l’humanité est somme toute assez cohérente avec le type d’exactions commises…

Il est également intéressant de relever que les officiers dirigeant ces groupes furent des hommes jeunes, le plus souvent bardés de diplômes, docteurs en droit ou en philosophie, humanistes dévoyés dans la pire vision possible de l’humanité. C’est ainsi à leur zèle que l’on doit de reconnaître l’efficacité des Einsatzgruppen, que quelques exemples illustrent bien : fin août 1941, trois jours leurs suffirent pour assassiner 23'600 juifs à Kamenets-Podolski, en Ukraine ; un mois plus tard, 33’700 juifs furent tués en quarante-huit heures dans le ravin de Babi Yar, près de Kiev, le Ravin de la vieille femme, en ukrainien. De quoi déclarer les pays baltes « Judenfrei » dès décembre 1941, alors qu’y vivaient quelques mois plus tôt pas moins de 200'000 juifs ! Ce crime de Babi Yar fut l’objet d’un poème de Maxime Evtouchenko, publié dans la revue soviétique Literatournaïa Gazeta en septembre 1961, qui représentait une voix nouvelle dans la culture soviétique, celle d’une génération d’artistes prêts à la critique. Ce qui rendit ce poème si radical est sa dénonciation de l’antisémitisme soviétique, qui s’exprimait notamment dans le refus d’ériger un mémorial sur le site des massacres, Staline et la société soviétique n’acceptant pas que l’on puisse prétendre que les Juifs eussent souffert davantage que les Russes ou Ukrainiens « d’origine ». En 1960-1961, d’importants travaux de remblaiement des ravins avaient été menés pour effacer le site des massacres, allant même jusqu’à y faire passer une route. Ce n’est qu’en 1991 que le mémorial fut enfin érigé. La 13ème symphonie de Dmitri Chostakovitch reprend le poème d’Evtouchenko et le titre de Babi Yar, créée avec un immense succès le 18 décembre 1962, avant que les deux auteurs ne fussent obligés de modifier largement leur texte pour faire porter l’accent sur les souffrance du peuple soviétique et non sur celle des juifs, les références au massacre proprement dits passant à la trappe. Chostakovitch refusa de telles modifications et la partition demeura inédite jusqu’en 1970. Il est intéressant de noter que le deuxième mouvement de la partition est intitulé « Humour », nous ramenant toujours avec Chostakovitch sur le fil du rasoir entre drame et comédie, la seconde étant nécessaire pour survivre au premier.

Il y a encore autre chose que montre le film de Michaël Prazan. Les Eisatzgruppen n’agirent pas seuls. Le rôle joué par les populations locales fut important dans la perpétration des crimes. Ce rôle est connu depuis longtemps et bien documenté. Un ancien policier lituanien raconte ainsi comment il fut emmené en Biélorussie par les Einsatzgruppen pour y fusiller des juifs. « Pendant les exécutions, dit-il, les Allemands encerclaient les fosses. Ils se contentaient de surveiller. C'était les soldats lituaniens qui devaient tirer sur les juifs. Après l'exécution, - les Allemands - vérifiaient que tous étaient bien morts. S'ils en trouvaient qui étaient encore vivants, ils donnaient le coup de grâce en tirant un coup de pistolet ». L'un des témoignages les plus dérangeants du film est sans doute celui de cette vieille femme lituanienne, fille d'un garde-barrière qui récupérait les biens des juifs après leur exécution pour les revendre. Elle rit à l’évocation du rôle des rabatteurs chargés de conduire les victimes au bord des fosses et elle habite toujours au cœur de la forêt de Ponary, là même où près de 100’000 juifs ont été exécutés entre 1941 et 1944.

Rassemblant les images éparses qu’il a pu recueillir, le réalisateur nous montre l’étendue de l’horreur, nous met littéralement face à elle et nous offre sans restriction, sans faux-semblant, toute son ampleur. C’est une force rare qui nous frappe sans rémission et sans doute la seule façon de comprendre réellement ce que furent les crimes commis, dont l’ampleur fait toujours douter de la réalité : comment des hommes ont-ils pu commettre pareilles choses ? Tout simplement comme ceci, nous montre Michaël Prazan. Le film se regarde sans un mot de bout en bout et l’on en ressort comme assommés, incapable de la moindre réaction. 

Les crimes contre l’humanité, c’est ça, rien d'autre que ça.