Plus la société est vicieuse, plus l’individu est vicieux. Tel pourrait être en quelques mots le message de Peter Grimes de Benjamin Britten, donné au Grand Théâtre de Genève du 28 mars au 9 avril. Peter Grimes est un opéra profondément anglais. L’histoire de sa composition n’est toutefois pas banale, puisque Britten commença son travail à Escondito, une petite ville de Californie en 1939. Cette année là, Benjamin Britten et son compagnon Peter Pears avaient suivi leurs amis Wystan Hugh Auden et Christopher Isherwood aux USA, dans un mouvement pacifiste qui tentait de les éloigner de la guerre et qui leur sera particulièrement reproché ensuite. L’on pouvait lire, dans une biographie d’Auden, une description un rien bohème de ce que fut leur vie dans la résidence de George Davis où ils logeaient : « George Davis nu au piano, cigarette aux lèvres, Carson Mc Cullers étendu par terre avec un ou deux litres de sherry et Wystan entrant en coup de vent et annonçant d’un ton magistral ’Alors ! Le dîner !' ». Ce style de vie, que Pears devait décrire plus tard comme incroyablement sordide, convenant assez peu à notre prude et austère couple gay britanique, ils s’échappèrent assez vite. Ils arrivèrent à Escondito chez deux amis pianistes anglais et c’est là que Britten prit connaissance d’une causerie radiophonique de Forster sur le poète anglais du XVIIIème siècle, George Crabbe, originaire, tout comme Britten de la ville d’Aldeburgh, dans le Suffolk.

The Borough, de Crabbe, se compose de plusieurs lettres, dont une seule relative à l’histoire de Peter Grimes. Nous connaissons plusieurs ébauches de la partition, certaines de la main de Britten, d’autre de celle de Pears, les plus importantes datant de la traversée de retour vers l’Angleterre, sur un paquebot suédois au printemps 1942.

Le Peter Grimes de Crabbe est un véritable scélérat, digne représentant d’une société sans aucun sens moral, qui profitait des privilèges que lui accordait une législation inepte pour martyriser des enfants qu’il achetait à l’assistance publique. Britten et Pears ont transformé Grimes en victime de cette société dont il incarne cependant toujours les valeurs. Pears devait expliquer dans une causerie radiophonique : « nous avons compris que Grimes sans les crimes rapportés par Crabbe était un maladapté, soit un maladapté excusable, soit un maladapté inexcusable. Mais si l’on tient compte de l’attitude plus généreuse envers la nature humaine qui a été adoptée depuis, mettons, deux générations, son comportement est excusable et compréhensible. Et c’est à partir de ce point de vue que nous avons repris cette histoire ».

En confiant la rédaction du livret à Montagu Slater, Britten ne parvint pas à trouver un librettiste qui ait la même vision que lui de l’œuvre à monter. Cette divergence restera et Slater publiera plus tard sa propre version du poème de Peter Grimes. Dans la version définitive de Britten, c’est le contraste entre entre le héros éponyme et son entourage social, dépeint avec beaucoup de réalisme – on dirait de vérisme, qui est l’élément le plus troublant de l’œuvre. Britten s’est efforcé de dissocier complètement Grimes de son entourage pour élargir son message. S’il avait commencé, comme Crabbe, par la révolte de Grimes contre son père, évangéliste de carrefour, il serait tombé dans un motif récurrent de complexe paternel, que l’époque aurait sans doute bien accueilli. Ajoutez une bouteille et quelques menus défauts et Peter Grimes eut été un chenapan ordinaire. En 1948, année de la première représentation de Peter Grimes au Metropolitan Opera, Britten déclara dans une interview publiée par le Time : « C’est un sujet qui me tient à cœur – la lutte de l’individu contre les masses. Plus la société est vicieuse, plus l’individu est vicieux ». L’aspect de l’intrigue qui souligne particulièrement cet élément est la deuxième scène de l’Acte 2, où l’attention de Peter Grimes est détournée par la foule haineuse et armée qui monte chez lui. Il décide alors de partir pêcher avec son apprenti en passant par la falaise pour éviter la foule. C’est là que l’apprenti glisse, tombe et se tue. La société est responsable du crime qu’elle prétendait vouloir empêcher, ce que bien sûr elle ne saurait percevoir. C’est toutefois la musique qui représente l’essentiel du nœud dramatique de cette œuvre, notamment à l’apogée de la première scène de ce même deuxième acte. Ellen Orford, la compagne de Peter Grimes, lui demande : « Were we mistaken when we schemed to solve your life by lonely toil ? », Peter répond en septièmes agitées, mais Ellen conclu sans l’écouter : « We were mistaken », le mot « mistaken » étant chanté ici – comme à plusieurs reprises ailleurs, sur un accord de si bémol qui suggère le désastre final. Après avoir frappé Ellen et alors que la foule sort de l’Eglise et que le chœur conclut par un « Amen » retentissant, qui donne la note à Peter Grimes pour conclure : « So be it ! – and God have mercy upon me ! », avant de partir en trébuchant avec son apprenti. Ce passage illustre parfaitement la cruauté déguisée en sollicitude et la façon dont la société provoque ce qu’elle qualifie ensuite de paranoïa pour se donner meilleure conscience. C’est à ce moment là que Grimes succombe aux pression des gens du bourg et qu’il devient dans son propre esprit le monstre qu’ils ont fait de lui. L’argument de tout l’opéra est que ce processus d’internalisation résulte directement et uniquement des pressions sociales et non de quelque faille latente de l’individu, afin d’éviter toute interprétation médicale de son œuvre. Britten compara un jour la transformation du scélérat de Crabbe en l’idéaliste persécuté qu’il en fit aux sentiments que Peter Pears et lui-même éprouvèrent à leur retour en Angleterre en tant qu’objecteurs de conscience, en pleine guerre, où ils passèrent franchement pour des déserteurs. Pour faire de Peter Grimes le symbole qu’il voulait, Benjamin Britten a tenu à le désexualiser, à le débarrasser de toute allusion freudienne et surtout à éviter des sous-entendus homosexuels, pourtant présents dans les premières esquisses de la main de Peter Pears. C’est ainsi que l’œuvre dépasse l’expérience individuelle pour gagner un caractère universel.

Peter Grimes se passe donc dans un village de pêcheurs et la mer est omniprésente à l’orchestre – dont Britten tira les fameux Interludes marins. C’est cependant sur le village que se concentre l’action dans une sorte de huis clos abject. Nous avons eu beaucoup de plaisir à suivre la mise en scène de Daniel Slater, dans les décors de Giles Cadle et les costumes de Rachael Canning. Enfin un village de pêcheur représenté comme un village de pêcheurs et des pêcheurs habillés en pêcheurs ! Ce respect naturaliste des lieux et des personnages de l’action en renforce la lisibilité et le message. Britten avait expliqué que son opéra n’avait rien à voir avec la mer, mais avec les gens du village, ajoutant tristement que ces gens seraient les mêmes dans n’importe quel pays. En nous montrant les gens d’un village quelconque, la mise en scène et la direction d’acteurs nous fournissent des archétypes qui atteignent, grâce à la simplicité et au vérisme, l’universel. S’il est des opéras où le metteur en scène, le décorateur et le costumier peuvent donner libre cours à leur interprétation métaphysique du message de l’œuvre, il en est d’autres où l’effacement derrière elle doit être plus fort, sous peine de la dénaturer complètement. Heureusement, cette production du Grand Théâtre nous montre qu’il est encore possible de trouver des metteurs en scène, des décorateurs et des costumiers qui savent se mettrent simplement au service de l’œuvre, s’effacer à son profit. C’est de nos jours un phénomène tellement rare qu’il convient de le souligner avec force et plaisir.

Stepehn Gould, déjà entendu dans un excellent Tannhäuser il y a quelques saisons est un non moins excellent Peter Grimes, qu’il campe comme un personnage puissant, la voix pleine et solidement assise sur ses graves lui permettant de brosser un portrait plus dramatique que ne le fit Peter Pears à la création et dans l’enregistrement réalisé sous la direction du compositeur en 1958. Gould renforce la conviction de Grimes de rechercher la réussite sociale, la fortune, l’intégration, avant de s’autoriser à épouser Ellen. Il se fait le dernier rampart contre le vice des gens qui l’entourent, qu’il ose braver dans le pub même de Tantine au cœur de la tempête qui fait rage dehors.

L’apprenti, John, de Luke Clare-Wrigley est impressionnant également. Rôle muet si difficle à rendre alors qu’il est en somme le centre de tout le drame, le jeune acteur qui l’incarne sait lui donner corps et même âme dans une richesse d’expression physique très aboutie. Remarquable.

Gabriele Fontana incarnait une bonne Ellen Eorford, présente aux côté de Grimes mais très vite gagnée malgré tout par les rumeurs des gens du bourg. Elle doute finalement beaucoup de lui et d’elle-même et nous n’avons pas aimé le timbre qu’elle donnait à son portrait d’institutrice veuve.

Les autre rôles étaient globalement fort bien tenus, à commencer par le Captain Balstrode de Peter Sidhom, qui reste aux côtés de Grimes jusqu’au bout et dont on perçoit qu’il est sans doute le seul à ne pas croire à sa culpabilité. Excellent juge Swallow, maire du bourg, de Clive Bayley, appliquant le droit avec rigueur et acquittant Grimes sans hésiter, avec toutefois cette réserve que les gens se souviennent de ce genre d’affaires… Forte présence de Tantine (« Auntie »), gérante du pub au Sanglier et mère maquerelle à l’occasion, de Carole Wilson, alliage improbable de vulgarité et d’une certaine élégance so british. Très bon Révérend Adams dépassé et ne parvenant pas à calmer ses ouailles de Adrian Thompson. Hilarante vieille mégère acariâtre et à l’origine de toutes les rumeurs qu’elle propage avec la bonne foi de celle qui est convaincue de la culpabilité des autres, Mrs Sedley, de Elizabeth Sikora. Le Ned Keene enfin de Daniel Belcher, joyeux amateur des nièces de Tantine et pas mauvais diable au fond.

Dernière palme et non des moindres au chef écossais Daniel Runnicles pour ses débuts à Genève, qui fait merveilles dans cette œuvre qu’il a récemment dirigée au Met de New York et dont il dispose de toutes les clés. Il donne une lecture puissante de cet opéra aux caractères fortement marqués. Ses interludes sont superbes, sa direction engagée et précise, ce qui permet à l’OSR de briller de toutes ses qualités, qui nous rappellent les liens historiques entre Ansermet et Britten à Genève. Ansermet avait ainsi notamment écrit à Britten qu’il était le compositeur le plus précieux de la planète, alors qu’il préparait une production de son War Requiem avec notamment Peter Pears, donné à la Cathédrale Saint Pierre en 1967 et récemment reparu au disque pour le 90ème anniversaire de l’Orchestre et le 40ème de la disparition de son fondateur.

http://www.geneveopera.ch/Peter Grimes/08-09

Les Illuminations, War Requiem et Sieben frühe lieder, Britten-Berg-Ansermet

Collection « Ansermet » Cascavelle

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