PIERRE MENDÈS FRANCE OU L’ACTUALITE D’UNE MORALE POLITIQUE EN TEMPS DE CRISE
Par Philippe Currat le 5.04.2009, 14:04 - Politique - Lien permanent
Le Maire de Genève, Monsieur Manuel Tornare en avait depuis longtemps le projet. Ce vendredi 3 avril 2009 s’est tenu à son initiative un fort intéressant colloque consacré à Pierre Mendès France, sous le titre évoqué de l’actualité d’une morale politique en temps de crise. Produit et présenté par Pascal Décaillet, ce colloque de haute tenue a vu se succéder au micro des intervenants souvent remarquables, qui n’ont guère chercher à se soustraire à la question profonde de l’exigence d’une morale politique.
Le premier, Manuel Tornare a souligné la référence politique que Pierre Mendès France demeure pour lui, malgré le très court laps de temps qu’il passa au pouvoir, exactement de sept mois et sept jours à la charnière des années 1953 et 1954. Manuel Tornare nous a tracé le portrait d’un homme politique humaniste, européen, atlantiste, dont la dimension personnelle dépassa de très loin l’action gouvernementale. L’on sentait que le portrait du républicain adossé à la Révolution française comme message universel de liberté lui séyait à lui également. Le projet politique de Pierre Mendès France fut en effet de dépasser l’étape de la démocratie de représentation pour atteindre celle de la démocratie de participation, basé sur un programme de démocratie concrète. C’est là pour le maire de Genève un héritage qui réconcilie la morale et la vie politique. C’est aussi là rejoindre les constats et les réflexions notamment de Pierre Rosanvallon et de ceux qui pensent que nos démocraties en sont aujourd’hui à un âge de la défiance et que le chemin vers une participation renouvelée est à retrouver.
Le Maire de Genève nous a rappelé que selon Pierre Mendès France, la généralisation de la démocratie n’était légitime que si et seulement si les dirigeants rendent des comptes à la Nation dans un dialogue entre citoyens et élus politiques qui revêt ainsi toute son importance. Et Manuel Tornare d’insister sur la notion de socialisme libéral et l’importance de Keynes dans la pensée de Mendès France, pour parvenir à un monde plus juste et plus sûr sans renoncer à la démocratie. L’on rejoint ici les considérations que j’ai développées plus tôt dans l’année en référence du cours du Professeur Delmas-Marty au Collège de France.
Pierre Maudet lui succéda pour estimer que les principes de conduite de Pierre Mendès France demeurent aujourd’hui très actuels. Si, selon sa célèbre formule, « Gouverner c’est choisir », c’est là la démonstration d’un engagement politique fondé sur l’action. Pierre Maudet relève ensuite que, aujourd’hui en Suisse, l’on a tendance à craindre par avance tout changement, ce qui, selon lui, nous place dans une situation analogue à l’atmosphère de la IVème République déclinante. Il manque selon lui, aujourd’hui comme alors, une capacité à discerner l’intérêt général. On sait où se situe l’opposition mais où la majorité ?
Pierre Mendès France a quitté le pouvoir dans une impasse politique pour ne pas transiger sur ses principes. Pierre Maudet a rappelé dans ce contexte l’importance de ne pas confondre compromis et compromission. La nature des moyens employés déteint forcément sur la légitimé des fins poursuivies et des moyens moralement inacceptables portent toujours atteinte au crédit de fins pourtant légitimes. Le Conseiller administratif terminait sur le besoin de retrouver une traçabilité politique, à savoir la capacité de déterminer une ligne de conduite.
A son tour s’exprima le grand historien Eric Roussel, déjà biographe de référence de De Gaulle et de Pompidou surtout, qui consacra à Pierre Mendès France ses talents dans un ouvrage monumental qui soutient la comparaison avec le précédent de l’immense Jean Lacouture. L’historien nous fait le portrait d’un homme dont l’image est restée de la rigueur et du pessimisme, alors que l’homme était davantage sans doute attaché à la réalité avec une horreur certaine de la démagogie. Son combat contre l’inflation et sa gestion rigoureuse des affaires de l’Etat demeurent le fil rouge de l’action de ce Président du Conseil. Toutefois, Eric Roussel met également en avant une philosophie profondément optimiste de l’homme Mendès France, qui, somme toute, est celle des Lumières. Pierre Mendès France a en effet voulu conduire la politique des Lumières, notamment dans le respect d’un équilibre des pouvoir qui l’engagea à s’opposer aux institutions de la Vème République fondée par De Gaulle, dans un mouvement et dans une certaine obstination qui sont demeurés souvent mal compris. Pour Eric Roussel, Pierre Mendès France représente ainsi le « rêve inabouti des Lumières ». La source de son optimisme profond doit être recherchée dans sa conviction que morale et politique ne sont pas opposées, la grandeur de la politique devant être de ne pas les séparer. Pierre Mendès France est ainsi resté une figure de la gauche mais de moins en moins son chef de file, dans un effacement qui profita à François Mitterrand, sans doute d’une moralité plus souple, pour dire le moins, dans son engagement politique.
Eric Roussel insiste longuement et avec raison sur le fait que Pierre Mendès France a poussé très loin la volonté de réconcilier la morale et la politique et qu’il a fini par en payer le prix. S’il incarne une exigence importante, son passage au pouvoir a montré qu’en lui l’homme d’action doublait l’intellectuel reconnu.
Le petit-fils du grand homme, Tristan Mendès France, releva la hauteur des leçons, des postures, de son grand-père par rapport à la chose publique qui sonnait dans sa bouche avec tout le respect qu’un Latin pouvait mettre dans les termes de res publica, mais également du respect de la parole donnée et de son profond sens démocratique.
Le Maire de Bruxelles, Freddy Thielemans, dans un discours profondément socialiste qui sonnait avec tout le poids de son engagement personnel, nous a rappelé à quel point la politique a besoin d’un engagement moral, traçant avec pertinence un parallèle entre les engagements de Pierre Mendès France en France et de Willy Brandt en Allemagne.
Le Conseiller fédéral Pascal Couchepin a soulevé l’ignominie du procès de Riom, largement décrit dans un ouvrage fondamental de Jean-Denis Bredin au titre évocateur, « Un tribunal au garde-à-vous ». Pascal Couchepin a souligné l’importance en temps de guerre qu’il y a à choisir son camp et à quel point l’antinazisme de Pierre Mendès France ne le poussa pourtant pas dans les bras du communisme, lui qui ne s’autorisa aucune faiblesse par rapport à cet autre totalitarisme, dans la démonstration déjà de la rigueur de son sens moral.
Pour notre Conseiller fédéral, les totalitarismes font appel aux émotions les plus basses alors que le rapport démocratique est davantage fondé sur la raison et l’appel à la logique. Ce que Pierre Mendès France apportait de nouveau selon lui était une capacité d’analyse avant la décision. Si d’autres ont soulevé avant lui une potentielle opposition entre Pierre Mendès France et Machiavel, elle n’existe pas pour Pascal Couchepin, qui lit Machiavel comme celui qui démontre simplement ce qui arrivera comme conséquence des choix qui sont faits, en s’appuyant sur les exemples des dirigeants de son temps sans pourtant porter sur eux de jugements de valeur. Se référant à Frédéric II de Prusse, l’antimachiavel, il mit en avant que la morale du Roi lui permettait surtout d’ignorer la réalité de ses propres actions. Pierre Mendès France acceptait lui de discuter sur le terrain de la réalité des choses avant d’exposer sa vision du monde et c’est dans cette approche que Pascal Couchepin discerne le point de jonction de la morale et du politique. Il n’existe en effet pas selon lui de morale abstraite. Pour chercher le bien dans la réalité, Pierre Mendès France était moral car c’est en partant des faits qu’il recherchait comment concrétiser les valeurs républicaines qui étaient les siennes.
Jusqu’à quel point faut-il cependant tenir compte de la réalité, s’interroge enuite le Conseiller fédéral ? Il lui faut alors concéàder que si l’on n’accepte pas de perdre, il ne faut pas s’engager et que Pierre Mendès France demeura intransigeant sur ses valeurs fondamentales même au risque de perdre le pouvoir ou même plus largement tout influence politique. Pierre Mendès France prit le risque de dire les choses telles qu’elles étaient, sans chercher à les embellir dans des promesses électoralistes. La raison était pour lui un mode de communication.
Terminant sur des points d’actualité, Pascal Couchepin exposa que le G20 était évidemment important mais qu’il ne suffira pas à résoudre la crise, qui ne demande pas que des réponses économiques. Il est selon lui nécessaire de faire appel à un certain nombre de valeur pour sortir de l’ornière et l’Etat doit rester ou redevenir l’expression de la solidarité.
Que retenir en conclusion d’un colloque riche, qui nous a permis de souligner que la personnalité de Pierre Mendès France demeurait, vingt-sept ans après sa disparition, sans doute davantage populaire en dehors de France que dans son pays, lui qui reste une figure majeure de la décolonisation et l’homme des accords de Genève qui mirent fin, en 1954, à la guerre d’Indochine. Sommes-nous, comme le disait Pierre Maudet, dans une situation, aujourd’hui en Suisse et à Genève, proche de la déliquescence dans laquelle s’enfonçait inexorablement la IVème République française ? Il est vrai que nous assistons depuis quelques années à la montée des extrêmes, qui met à mal le si cher consensus helvétique. Il est vrai aussi que l’on assiste parfois à des alliances contre nature lorsque l’opportunité politique ou plus restrictivement même électorale le requiert. La montée en puissance de partis populistes, à Genève comme en Suisse, démontre que le dialogue entre les citoyens et les élus politiques change profondément. Il n’est plus question que les dirigeants rendent des comptes, expliquent leurs actions par l’appel à la raison ou à la logique. L’heure est aux promesses hasardeuses, à la démagogie triomphante et au sucès facile. Prendre le risque de perdre n’est plus un choix que l’on puisse se permettre en politique. Ce n’est cependant pas en se limitant à la recherche du pouvoir que l’on pourra trouver de quoi apporter des réponses à la crise actuelle.
S’il manque une chose surtout aux hommes politiques actuels, ce n’est pas tant le sens moral qu’une certaine culture. Si Pierre Mendès France reste aujourd’hui encore une figure d’intellectuel, il était engagé en un temps où les dirigeants politiques les plus importants étaient des hommes de culture, d’art, de poésie. Il faut se souvenir que Churchill reçut le Prix Nobel de littérature pour ses Mémoires, que la qualité littéraire de ceux de De Gaulle n’est plus à démontrer, que l’étendue de la culture de Pompidou, auteur notamment d’une anthologie de la poésie française qui fit longtemps autorité, étonnait les conservateurs de musées du monde entier. Willy Brandt, qui fut également cité durant ce colloque était lui aussi un intellectuel, un homme de culture. Qu’en es-til aujourd’hui ? La culture est dénigrée, considérée au mieux comme un produit de consommation et lorsqu’un homme politique se trouve à court d’argument face à un contradicteur, il ne trouve souvent que cette triste remarque pour clôre le débat : « Vous êtes un intellectuel ! ». Il faut bien le dire, qu’attendre comme sens moral de gens qui n’ont qu’un pitoyable niveau culturel ? Sur quelles bases nos dirigeants politiques pourraient-ils construire une morale sans aucune référence ? L’ignorance des dirigeants répondant ainsi à l’ignorance des foules, le populisme trouve tout à la fois un terrain où s’exprimer et l’absence de contradiction où prospérer. Qu’un homme de culture se lève et il se verra répondre que le peuple ne le comprendra pas. Or s’il y a un enseignement à tirer de l’action de Pierre Mendès France, c’est sans doute que l’homme de culture et l’intellectuel, lorsqu’il sait employer ses talents en faisant appel à la logique et à la raison, trouve ses interlocuteurs. Par la largeur de ses références personnelles, il aura d’autant plus d’atouts dans l’analyse d’une situation et de choix dans les réponses à apporter. Si la crise actuelle pouvait sonner la fin des technocrates au profit d’un retour au premier plan d’humanistes cultivés, nous aurons les moyens de la surmonter en trouvant les réponses qui permettront d’encadrer et de renforcer les décisions économiques qui ont été prises jusque là. Si au contraire l’absence d’intellectuels engagés pousse en avant les populistes de bas étages et leur pitoyables discours, alors le parallèle avec la crise de 1929 se poursuivra dans ses conséquences désastreuses pour le plus grand danger des démocraties et des libertés. Le rêve des Lumières est-il condamné à demeurer inabouti ?
Déclaration de PMF lors de la signature des accords de Genève
Commentaires
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