L’OSR brille de mille feux dans la Nuit des Mayas
Par Philippe Currat le 21.02.2009, 15:39 - Musique - Lien permanent
L’OSR affichait pour son quatrième concert d’abonnement de la série Symphonie un programme rare et ambitieux qui nous a permis d’entendre, sous la baguette remarquable d’un jeune chef péruvien pour la première fois invité à diriger à Genève, Miguel Harth-Bedoya, l’Ouverture de Manfred, op. 115 et le Concerto pour violon et orchestre en ré mineur de Robert Schumann, avant La Nuit des Mayas de Sylvestre Revueltas.
L’Ouverture de Manfred, op. 115, est le seul morceau de Manfred qui soit resté au répertoire depuis sa composition par Schumann en 1848. Pourtant, Schumann resta fasciné toute sa vie par ce héros de Lord Byron, qui est, comme lui-même se trouvera quelques années plus tard, enfermé dans sa propre folie. Schumann était déjà, comme Manfred, tourmentés par des esprits invisibles face auxquels ils réagiront chacun de manière opposée : Manfred les convoquant pour les narguer, Schumann tentant par tous les moyens de les écarter de lui. C’est en 1851, alors qu’il remanie les dix numéros de sa partition, que Schumann écrit l’Ouverture, créée l’année suivante au Gewandhaus de Leipzig sous sa direction, alors que l’œuvre intégrale sera créée trois mois plus tard à Weimar, sous celle de Franz Liszt.
Robert Schumann écrivit, peu avant la première exécution de l’Ouverture : « Hier, nous avons répété l’Ouverture, ce qui a ravivé ma vieille passion pour le poème de Byron. Comme c’est beau, quand on peut transmettre aux gens ce témoignage puissant d’un art poétique qui surpasse tout ! (…) De tous les numéros, c’est l’Ouverture que je porte le plus dans mon cœur. Je le considère, si j’ose m’exprimer ainsi, comme l’un de mes enfants les plus forts, et j’espère que vous le trouverez de même. Pourtant, la chose la plus importante reste, bien entendu, le choix de celui qui incarnera Manfred ; la musique elle-même n’est que folie ».
Manfred est ainsi une étrange partition musicale, mais résolument marquée du sceau du génie. Le drame de Byron se déroule dans les Alpes suisses, dans le château gothique du comte Manfred ou sur les sommets enneigés de la Jungfrau. Le thème de l’ouverture nous présente le héros byronien et son amour perdu – amour incestueux pour sa sœur, Astarté. La musique commence par la mention Rasch, sur une seule mesure, avant une injonction de trois accords syncopés en croches liées pour rendre l’interprétation tempétueuse et passionnée. Puis vient l’introduction, Langsam, où se nouent les deux motifs générateurs, l’un mélancolique en secondes ascendantes et descendantes au hautbois et violons, matrice du second thème d’Astarté, en fa dièse mineur (un des tons de Clara Schumann), qui inverse et disjoint les cellules de seconde, l’autre agité qui conduira par un nach und nach rascher au In leidenschaftlichem Tempo de l’exposition du premier thème, celui des tourments de Manfred (et de Schumann), en mi bémol mineur. Ce thème est suivi d’un cortège de brefs motifs qui nourriront le long développement commencé par une fanfare cadentielle en fa dièse, avant que les soixante dernières mesures ne forment un long et mystérieux épilogue en exténuation qui réitère, déforme ou rapproche par élimination les motifs générateurs sur une longue pédale brodée de dominante, pour s’achever sur un condensé du Langsam initial.
La direction vive et enthousiaste de Miguel Harth-Bedoya nous offrit une fort belle interprétation de cette œuvre dans de remarquables sonorités et une profondeur d’orchestre impressionnante. La maîtrise du chef est mémorable et l’on a l’impression qu’il a dirigé l’OSR toute sa vie, tant il est capable d’en tirer un son à sa main et une malléabilité à sa gestique.
Puis vint le rarissime Concerto pour violon et orchestre en ré mineur, du même Robert Schumann. Ce concerto, bien moins joué que ceux du compositeur pour piano ou violoncelle, qui ont réellement gagné le répertoire, a été écrit entre le 21 septembre et le 1er octobre 1853, orchestré au lendemain de la première visite de Brahms aux époux Schumann, le 3 octobre. Le 17 novembre 1854, Joseph Joachim, le dédicataire et créateur de l’œuvre, écrivit à Schumann : « Si seulement je pouvais vous jouer votre Concerto en ré mineur, je le possède mieux qu’à l’époque, à Hanovre, où je l’avais si mal joué à la répétition que j’en ai été terriblement vexé ». Schumann disparu, sa veuve crut déceler dans la partition trop d’insuffisances pour qu’il continuât à être joué, malgré une dernière tentative d’exécution jugée désastreuse à Leipzig en 1858. Alors le concerto disparut, avant d’être recréé – et enregistré – à Berlin, le 26 novembre 1937, par Georg Kulenkampff, sous la direction de Hans Schmidt-Isserstedt à la tête des Berliner Philarmoniker ; le mois suivant, Yehudi Menuhin (écarté pour cause de judéité du concert berlinois en ces temps nazis) le joua au Carnegie Hall sous la direction de John Barbirolli. Il ne faut certainement pas s’en tenir, dans l’approche de ce concerto, au modèle beethovénien entendu la semaine dernière en ces mêmes lieux, mais rechercher sans doute celui du Bach du Concerto pour clavecin en ré mineur, que Schumann admirait et savait avoir été initialement composé pour violon. D’apparence classique, le Concerto se déroule en trois mouvements, les deux derniers enchaînés, dessinant ainsi deux blocs à peu près égaux, réunis par un lancinant motif cyclique.
In kräftigem, nicht zu schnell Tempo est entamé par un tutti massif en ré mineur qui fait songer à l’introduction tragique du Don Giovanni de Mozart, qui annonce également une punition du destin. L’étrangeté de ce mouvement est captivante au point que la forme sonate longue et peu inventive ne nuit guère à sa puissante émotion. Fervent et serein, le Langsam central en si bémol majeur déploie toute la magie de la polyrythmie et de la polymélodie dont Schumann avait trouvé le secret dans sa nouvelle manière de composer après 1845, plus cérébrale et intériorisée. La longue mélodie de violon solo inspirera au compositeur halluciné le Geisterthema. La cantilène est préparée par un double contre-chant des altos et des violoncelles, chacun présentant une variante de la cellule cyclique. Forte de ce contrepoint renversable, la structure tripartite se suffit à elle-même, toutefois assombrie par le da capo en sol mineur. A la cadence, une transition plus animée sur la cellule cyclique conduit au finale en ré majeur, Lebhaft, doch nicht schnell, en rythme de polonaise qui répercute d’entrée une cellule cyclique avec de brefs motifs saillants.
Le chef nous montra les mêmes qualités que dans l’ouverture précédente, possédant réellement son Schumann, à l’allemande serait-on tenté de dire, nous dévoilant toutes les beautés thématiques de cette œuvre rare. L’archet du jeune Nikolaj Znaider, déjà régulièrement entendu avec l’OSR, est d’une profonde maturité et ne manque pas à nous rendre toute l’étrangeté de l’écriture de Schumann. L’engagement qu’il met dans le premier mouvement déploie sans langueur cette longue page et la richesse de ses couleurs lui permettra une fort belle interprétation au total de cette œuvre, avec une sûreté qui compense sagement l’instabilité émotionnelle de Schumann.
Toutefois, la pièce de résistance de ce concert fut sans aucun doute une découverte pour la plupart des spectateurs présents, tant les œuvres de Sylvestre Revueltas, compositeur mexicain (1899-1940) sont rarement jouées chez nous, bien qu’elles aient connu, depuis dix ans et le centenaire du compositeur, un regain d’intérêt essentiellement outre atlantique. Considéré comme le Falla ou le Stravinsky mexicain, c’est selon, Sylvestre Revuelatas s’inscrit dans une utilisation du folklore mexicain, à l’égal de ses contemporains en peinture, Diego Rivera ou Frida Kahlo, dans lequel ils voient tous un moyen d’affermir l’identité nationale à un moment où celle-ci est particulièrement menacée. C’est en effet l’époque où les coups d’Etat se succèdent, exacerbés par l’intervention militaire des Etats-Unis, le mouvement rebelle de Pancho Villa et la révolution agraire d’Emiliano Zapata se livrant une véritable guerre civile. Si Revueltas crée un art révolutionnaire, négligé sinon méprisé longtemps par ses pairs occidentaux, il n’est toutefois pas détaché des influences de la musique européenne et notamment espagnole, sinon même de Stravinski dans son usage des rythme. Si Bernstein disait qu’il serait sans doute devenu un grand compositeur s’il avait vécu plus longtemps, il faut reconnaître dans le second mouvement de La Nuit des Mayas des rythmes qu’il n’eût pas renié pour ses Portoricains de West Side Story. Les chefs-d’œuvre de Revueltas sont notamment son Homenaje a Federico Garcia Lorca (1936) et Sensemaya (1938), d’après le poète cubain Nicolas Guillén, entre la filiation hispanique et l’indépendance amérindienne.
La Nuit des Mayas est une musique de film, transformée en suite symphonique par José Ives de Limantour, créée à Guadalajara en 1960 lors d’un festival consacré à Revueltas. L’œuvre est en quatre mouvements. Le premier introduit avec forces percussions déploie des moyens orchestraux puissants dans Noche de los Mayas, Molto sostenuto, dont le style a été qualifié de « renaissance aztèque », sorte de musique originelle mexicaine raffinée. Les éléments mélodiques, rythmiques et métriques sont maniés avec virtuosité tant par le compositeur que par le chef très inspiré et affranchi de la partition dans cette œuvre dont il a pénétré assurément tous les sortilèges. Ces immenses plans sonores sont ainsi rendus par l’OSR à l’échelle qui leur convient, nos musiciens devenant, par le talent du chef, comme immédiatement familiers de cette œuvre. Le deuxième mouvement, Noche de jaranas (Nuit de réjouissances), Allegro est un Scherzo sur des danses folkloriques mexicaines, dont le premier motif est entendu aux violons sur fond d’ostinato rythmiques des autres cordes avec accompagnement de percussions typiques, variées, dont la virtuosité est époustouflante. On y voit toutes les cultures mexicaines en strates superposées, comme elles existent dans la société. Revueltas nous fait entendre ce mestizaje, métissage davantage que mélange, comme le résultat de cinq siècles de chocs culturels et raciaux, musicaux et linguistiques comme des disjonctions qui nous désarçonnent avant de trouver leur propre symétrie. La Noche de Yucatan, Andante espressivo a un côté qui nous rappelle Stravinski dans ses constants changements de tempi mais marié à un grand lyrisme penchant davantage vers les poèmes symphoniques de Richard Strauss. Le finale, Noche de encantamineto (Nuit d’enchantement), Molto lento – Allegro ma non troppo, s’enchaîne sur une mélodie sinueuse du hautbois sur le pizzicato contra la tabola des contrebasses et le murmure des bois, qui en fait la partie la plus innovante de l’œuvre dans une fausse impression hétéroclite développée dans une folle cadence, immense, comme improvisée de tous les pupitres des percussions. L’on comprend à l’écoute que certains critiques aient parlé de cubisme musical. Mais Revueltas disait ne rien pouvoir dire sur la technique derrière sa musique, ceci ne l’intéressant nullement… C ‘est la tête remplie de mille résonnances qui nous étourdissent longtemps après la fin du concert que nous rentrons chez nous, guidé par les étoiles de cette nuit des mayas si proche l’espace d’une interprétation authentique, au sens qu’Adorno donnait à ce terme. Vivement que l’on réentende ce chef étonnant qui sait, avec l’apparente facilité du grand talent, tout faire faire à l’orchestre.
http://www.miguelharth-bedoya.com/
http://fr.wikipedia.org/wiki/Silvestre_Revueltas
http://www.naxos.com/composerinfo/Silvestre_Revueltas/21020.htm