L’Orchestre de la Suisse Romande (OSR) proposait ce jeudi 12 février en quatrième concert d’abonnement de la série Répertoire un programme renouant avec le répertoire historique et fondamental de l’orchestre, malheureusement trop souvent ignoré aujourd’hui.

Le chef catalan Josep Pons était invité à diriger El Sombrero de Tres Picos (Le Tricorne) de Manuel de Falla, puis le Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, op. 61 de Ludwig van Beethoven.

El Sombrero de Tres Picos est un ballet en deux parties, composé par De Falla en 1919, sur une commande de Serge de Diaghilev, le célèbre fondateur des Ballets Russes. C’est lors d’une tournée des Ballets Russes en Espagne avec Igor Stravinski en 1916 – Falla y triomphait alors avec Les nuits dans les jardins d’Espagne – que Diaghilev fit la connaissance de Falla et l’invita à transformer pour lui les Nuits dans les Jardins d’Espagne en ballet, ce que le compositeur refusa pour lui proposer un pantomime avec chant sur El corregidor y la molinera (Le magistrat et la meunière). Falla voulait depuis longtemps composer un opéra sur ce texte de Pedro Alarcon, qui en avait malheureusement interdit toute adaptation lyrique. Il se rabattit alors sur l’idée d’en faire un ballet, sous le titre que nous connaissons.

L’œuvre a été créée à Londres en 1919, présentée dans une chorégraphie de Léonide Massine, dans des décors et costumes signés Pablo Picasso et dirigée par Ernest Ansermet, qui venait de terminer sa première année à la tête de l’OSR. Ce fut un triomphe pour Falla mais l’on s’extasia également sur les costumes bigarrés et les décors peints d’arcades dans des tons roses et ocre se découpant sur un ciel d’un pâle azur de Picasso.

Dans cette pièce, Falla écrit une musique typiquement espagnole, sans plus toutefois avoir recours aux sources populaires, comme il l’avait fait jusqu’à ses Sept chansons espagnoles (1914-1915). Il crée dès lors un langage musical hybride, comme Bartok en son genre, assimilant les éléments de la musique traditionnelle espagnole pour en donner une expression abstraite qui sonne à nos oreilles plus typique sans doute que n’importe quelle mélodie populaire traditionnelle.

La première partie s’ouvre sur un martèlement des timbales et des cuivres avec force castagnettes, la mezzo-soprano lançant l’introduction en guise d’avertissement (Allegro ma non troppo). L’après-midi (Allegretto mosso) lève le rideau sur la maison cossue du meunier sur les traits des bois  avant un dialogue entre trompette avec sourdine et flûte piccolo. Le meunier et son épouse apprennent à un merle à siffler l’heure indiquée sur le cadran solaire. Une magnifique danse andalouse marque le thème d’amour des époux. Passe un jeune dandy endimanché lorgnant Madame, alors qu’arrive le Corrégidor coiffé de son tricorne de fonction (la fameuse « machine à écrire » que portèrent encore longtemps les agents de la Guardia Civil), annoncé par les coups solennels de timbales. Le Corregidor revient seul pour faire sa cour à la meunière qui s’en amuse sur un Fandango, Danse de la meunière, Allegro ma non troppo, qu’imite tant bien que mal le Corrégidor, dont la démarche maladroite est rendue au basson. La meunière l’invite à la poursuivre, Les raisins, Vivo, pour mieux le faire chuter. Le mari feignant l’indignation – il est de mèche avec sa femme - (trompette) renvoie le vieux beau et son tricorne.

La deuxième partie se passe le soir de la Saint-Jean au moulin et commence par une gracieuse Seguidillas, Danse des voisins, Allegro ma non troppo, à laquelle le meunier réplique par une Farruca, Danse du meunier, Poco vivo – Pesante, sur trompette et cor anglais avec un thème exposé au hautbois. C’est le chef-d’œuvre du Tricorne ! magistralement rendu par l’OSR et un Josep Pons au sommet de son enthousiasme. Une citation de la Cinquième Symphonie de Beethoven nous rammène le Corregidor venu arrêter le meunier sans ménagement. Le magistrat content de sa vengeance revient sur ses pas et se réjouit d’une nuit d’amour avec la belle meunière, le mari écarté, mais il tombe à l’eau dans un vacarme dissonant, Danse du Corregidor, Allegretto, la suite se transforme en course poursuite rocambolesque où le magistrat seul dans la maison que la meunière a fuit, en profite pour enlever ses vêtements trempés… alors que le meunier revient, qui a résussi à s’échapper. Trouvant le tricorne sur une chaise, il se croit trompé, enfile les vêtements du magistrat et écrit sur le mur avant de partir : « Je cours me venger, la Corrégidora est aussi une très belle femme » ! Les coups tranchants de l’orchestre enchaînent immédiattement (attacca) sur la Danse finale (Jota), Poco mossi, Allegro ritmico. Les gendarmes viennent reprendre le meunier mais arrêtent leur chef qui en a revêtu par force les défroques. La meunière veut défendre celui qu’elle croit son mari, qui revient habillé en Corrégidor et éclate de jalousie devant le comportement de sa femme. La scène se termine dans une dispute générale dont le déroulement, à la Saint Jean n’est pas sans rappeler la fin du deuxième acte de Die Meistersinger von Nürnberg de Richard Wagner, avant la réconciliation du meunier et de sa femme, devant un Corrégidor malmené par la foule.

Le chef catalan Josep Pons a cette musique dans le sang et ça s’entend ! On a beau dire que la musique est universelle, il n’en demeure pas moins qu’un orchestre ne sonne pas pareil dans une œuvre espagnole lorsqu’il est dirigé par un Espagnol. Rarement l’OSR aura donné de tels timbres à entendre, à tous les pupitres. Les cordes furent remarquables, mais les vents méritent tous les éloges, cor, trompette, basson et hautbois en tête. Le chef apporte une science du rythme et des couleurs dans cette œuvre si typiquement espagnole qui en font l’une des meilleures interprétation qui soit. C’est surtout l’occasion de se souvenir que c’est bien là le répertoire fondateur, traditionnel de l’OSR, qui doit garder dans sa mémoire collective le souvenir d’Ansermet quand il a (trop rarement) à le jouer. C’est aussi tout le caractère latin de notre orchestre qui est ici mis en valeur, bien mieux que lorsqu’il s’essaye à un cycle brucknérien qui ne lui convient pas. 

Dans le Concerto pour violon et orchestre de Beethoven qui suivait, le chef était moins à son avantage. L’on peut d’ailleurs se demander pourquoi avoir programmé ensemble deux œuvres aussi dissemblables… Craignait-on que Le Tricorne ne pût à lui seul remplir la salle et qu’un « tube » devait absollument lui être adjoint à ces fins mercantiles ? Ce n’est pas la courte citation de la Cimquième Symphonie  de Beethoven dans Le Tricorne qui nous permette de faire le lien, et les Habsbourg avaient quitté l’Escorial depuis plus d’un siècle lorsque Beethoven composait. Bref, les sonorités si belles lorsqu’elles sont espagnoles de Josep Pons ne nous émerveillent pas autant dans Beethoven. L’Orchestre sonne un peu comme une paella trop cuite et perd de sa précision rythmique dans un caractère un peu pesant… et le soliste joue parfois tout seul. Néanmoins, le choix d’un effectif resserré est heureux et permet surtout à Frank Peter Zimmermann de briller de mille feux dans un son plein sous un archet souverain. Il est certainement l’un des meilleurs interprètes actuel de cette œuvre qu’il sert partout avec talent. C’est aussi le lieu de nous rappeler que l’OSR n’est que rarement un bon accompagnateur dans les concertos. Qu’importe, le soliste méritait les tonnerres d’applaudissements que le public lui décerna et si c’est le chef et l’orchestre que l’on était venu entendre dans Le Tricorne, c’est le soliste qui fit le concerto et c’est aussi bien ainsi. 

http://www.osr.ch/concerts.asp?pageid=&con_date=12/2/2009&date=12/2/2009

http://archives.tsr.ch/dossier-ansermet

http://www.deccaclassics.com/artists/ansermet/biog.html