Ce 10 février avait lieu la répétition générale de Salomé de Richard Strauss au Grand Théâtre de Genève. Disons le d’emblée, nous avons été fort déçu de ce spectacle, qui manque totalement à nous rendre les dimensions multiples de ce drame biblique pour sombrer dans la vulgarité au sens latin du terme, en un mot dans la plus grande facilité et dont la mise en scène ne comprend manifestement pas les trois remarquables éléments tragiques élaborés par Oscar Wilde : le désir sensuel, qui devient le motif de la décapitation et donc la culpabilité qui se déplace ainsi de Hérodias à Salomé, la mise à mort de Salomé par un Hérode dégoûté et enfin le caractère nocture et en plein air de l’action, placée sous le motif récurrent de la lune.

Le mythe de Salomé était très en vogue à la fin du XIXème siècle. Flaubert en avait fait une célèbre nouvelle, dont Oscar Wilde s’était inspiré pour sa propre pièce, reprise à la lettre par Richard Strauss. Le Grand Théâtre nous proposait également ce soir là deux vitrines au foyer, dans lesquelles étaient représentés les textes originaux de la première édition de l'oeuvre de Wilde ou de celle de Flaubert, que l'on devait notamment à la Fondation Bodmer. Toujours baignée d’un parfum de scandale (Guillaume II s’était offusqué de l’action que l’Opéra de Vienne refusa de créer, la trouvant également choquante), Salomé est l’un des chefs-d’œuvres incontestable de l’opéra du début du XXème siècle.  Toujours est-il que la pièce de Wilde reprend un épisode des Evangiles de Marc et Mathieu, l’érotisme en plus, certes. Premier opéra noir de Strauss, son orchestration est complexe et extrêmement sophistiquée, pour tout dire très avant-gardiste en 1905. Quant à la ligne vocale souvent d’un lyrisme absolu, culminant dans la fameuse scène finale (Salomé à la tête de Jokanaan : « Du wolltest mich nicht deinen Mund küssen lassen, Jochanaan »), elle n’oublie pas les récitatifs.

Sur la scène de Neuve un décor unique nous projette dans les sous-sol d’un palais en complète contradiction avec la volonté de Wilde de placer l’action de cette pièce en extérieur. Ceci nous prive des effets de la lune, pourtant mentionnée par Narraboth, par Hérode et par Salomé, qui en soulignent tous trois la forme et la couleur surprenantes ce soir là comme annonciatrice de la mort du prophète et de la princesse, alors que Hérodias trouve simplement que la lune est la lune, refusant de voir et de croire aux présages, aux prophètes et aux miracles… Cette présence lunaire si importante dans l’œuvre de Wilde, qui en fait l’un des ressorts principaux de sa dramaturgie, et si présente à l’orchestre de Strauss est ainsi totalement occultée par la mise en scène, qui, non seulement, ne nous la montre pas, mais n’en tire aucun effet en matière de lumière non plus.

Salomé apparaît dans une tenue gothique noire vulgaire, tous les costumes sont unanimement noirs, sans âge, et Hérode porte un smoking de toute manière anachronique. C’est ignorer ainsi tout le luxe de la cour d’Hérode au profit d’une pseudo modernité qui nous fait totalement perdre toute la dimension biblique de l’œuvre, sa vraie dimension tragique, c’est ignorer aussi toute la force du destin de Jokanaan (nom hébreu de Jean-Baptiste) annonçant la venue du Messie et c’est renoncer enfin à tout contraste entre les personnages.  Il est regrettable que le metteur en scène se soit limité à penser que des costumes noirs suffiraient à rendre toute la noirceur de l’œuvre…

C’est la vulgarité qui prime pour les rôles féminins de Salomé et d’Hérodias, comme si l’on avait besoin de ne montrer que la dimension sexuelle de ces femmes (Hérodias sur le dos les jambes bien écartées par exemple), dont les vers de Wilde énoncent clairement la nature de filles de Sodome et de Babylone. Pourquoi alors oublier que le comportement de Hérodias, qui a épousé le frère de son premier mari et père de Salomé, et que le désir de Hérode pour la fille de sa femme, sa nièce, sont clairement incestueux ? Il y avait tellement plus à en dire. La folie d’Hérode, qui entend des voix, sent des souffles, voit des choses dans son délire est absolument passée sous silence, rendant parfaitement fade ce rôle où il y avait tant à faire pour un ténor de la classe de Kim Begley, qui ne sait comment rendre ce que sa voix seule laisse heureusement entendre. La face comique de ce rôle n'est également pas comprise, notamment lorsqu'il apprend que le Christ ressuscite les morts et qu'il l'interdit formellement car ce serait terrible si les morts revenaient!

Le banquet de la Cour est rabaissé à une molle partouze ou seul est ferme l’ennui des hommes et où s’inscrit de manière incompréhensible la dispute des cinq Juifs. Il est vrai qu’un débat de théologiens sur la question de savoir si le Prophète Elie à ou non bien vu Dieu en face et si c’était il y a 300 ans ou à un autre moment n’est pas particulièrement propre à enflammer ce genre de soirée !

La fameuse danse des sept voiles est l’objet d’une trouvaille intéressante, Salomé se trouvant sous une grande housse noire qui se déforme en suivant les mouvements de son corps et sous laquelle la rejoint Hérode dans une activiée clairement sexuelle dont il ressort nu et féminisé, Salomé renversant nettement les rôles. Là encore, il y eut eu plus à en faire, tirer davantage d’effets chorégraphiques de cet élément, seule faible marque d’imagination, qui se limite malheureusement à enfermer les protagonistes de cette danse dans un sac aux allures de préservatif géant, totalement inélégant, sorte de tue l’amour qui se serait voulu érotique.

La scène finale n’est qu’un bain de sang facile et l’on regrette encore que le metteur en scène nous montre une telle absence d’imagination et de créativité. Du sang qui coule en quantité de la tête coupée de Jokanaan, voilà qui était tellement attendu que tout effet tragique est irrémédiablement manqué, comme si ce bain de sang était la seule manière de représenter une telle scène ! Hérode et Hérodias sont totalement laissés en marge de cette scène dont ils disparaissent, ce qui fait que l'on ne comprend pas les derniers mots de Hérode : "Man töte dieses Weib", qui sonnent hors contexte, comme un simple acte de cruauté gratuit, alors qu'il s sont en fait la sanction de la cruauté et somme toute du crime de Salomé.

Au niveau vocal, une Salomé inégale, instable dans le grave et aux aigus souvent criés, qui erre comme ses partenaires dans une direction d’acteur dont on se demande si quelqu’un a seulement pensé qu’il en aurait fallu une. Il est vrai qu’il faut pour ce rôle une soprano à la tessiture très étendue dans le grave comme dans l’aigu, endurante, puissante, à quoi doivent s’ajouter un physique de véritable bombe sexuelle et un tempérament de grande tragédienne. Nicola Beller Carbone, pour sa prise de rôle au Grand Théâtre, ne nous a pas semblé avoir toute la carrure du personnage. Une Hérodias, Hedwig Fassbender, vulgaire sans aucune présence scénique (il faut voir, dans le film de Götz Friedrich, ce qu’en faisait Astrid Varnay pour comprendre le naufrage de ce qu’on a vu), qu’on oublie immédiatement tant elle manque de charisme et de voix. Un Hérode magnifique au timbre envoutant de Kim Begley, dont l’interprétation aurait pourtant tant gagné à une vraie mise en scène comprenant les enjeux du rôle et de la pièce. Un Jokanaan, Alan Held, d’un fort beau volume et d’une bel engagement mais au timbre assez pauvre. Un jeune Narraboth brillant du ténor finlandais Jussi Myllys mais également très mal mis en valeur et son page, Carine Séchaye, très éloigné de lui, comme si cette intrigue homosexuelle pourtant explicite dans le texte de Wilde était la seule chose à ne pouvoir être montrée avec la facilité du désordre sensuel prévalant partout ailleurs.

Enfin et pour finir sur une note favorable, une très belle direction musicale et un orchestre remarquable dans ses timbres, qui rend pleinement justice à l’écriture si difficile de Strauss, dans un équilibre réussi entre la fosse et le plateau, ce qui n’est pas rien dans ce genre d’œuvre.