Concert de musique de chambre au Conservatoire de Genève le 3 février 2009.

Tedi Papavrami, violon, Henri Demarquette, violoncelle, Frank Braley, piano, Paul Meyer, clarinette

Se produisant pour la première fois à Genève en formation de chambre, ces quatre solistes nous ont livré trois interprétations remarquables d’œuvres très différentes et somme toute complémentaires, mettant en valeur des formations rares en musique de chambre.

Première couleur : Fin - Debussy, Sonate N°3 pour violon et piano en sol mineur

Le concert commençait par une très belle sonate de Debussy, dernière œuvre du maître avant sa mort. On y entend la fin d’une vie et d’une expression, mais aussi la force des derniers souffles de vie et le froid qui va venir. C’est une œuvre rare, comme l’est la musique de chambre de Debussy, qui s’est montré fort discret dans ce domaine. Les trois sonates, la première pour violoncelle et piano, la deuxième pour flûte, alto et harpe et la troisième donnée ce soir, 3 février 2009, pour violon et piano sont les oeuvres d'un homme gravement malade. Ecrite à Arcachon en février et mars 1917, cette dernière sonate a été écrite au prix de pénibles efforts par un Debussy mourant, peinant à la terminer. Il faut reconnaître qu’elle ne donne pas la sensation d’une œuvre finie, ne trouvant pas l’équilibre et l’aisance des deux œuvres précédentes. C’est néanmoins une œuvre maîtresse du genre, que Harry Halbreich portait au niveau des réussites miraculeuses de Mozart ou Brahms (sonate en sol) : « En réalité, jamais l’art de Debussy n’a dépassé la suprême perfection de cette ultime sonate, jamais son inspiration n’a été plus chaleureusement apssionnée, plus riche de fantaisie, plus souple et plus diverse » (Edward Lokspeiser et Harry Halbreich, Claude Debusy, Fayard, 1980, p. 621).

Le premier mouvement est un Allegro vivo, dominé par le violon très engagé de Tedi Papavrami, avant un échange passionné avec le piano et l’apparition du second thème, tous deux s’entrelaçant dans une longue coda. L’Intermède (fantasque et léger) est introduit par un ostinato rythmique qui fait place à quelques réminiscences ibériques. Le Finale (très animé) nous offre un caractère assez gai sous une forme de perpetuum mobile interrompu par un intermède lyrique, « le double plus lent », avant une coda exhalée comme un dernier souffle de vie, rendue comme tel par les deux interprètes.

Deuxième couleur : Force - Ludwig van Beethoven : Trio N°4 pour piano, clarinette et violoncelle en si bémol  majeur op. 11 dit Trio Gassenhauer

La formation employée ici par Beethoven est assez rare et ne se trouve qu’à deux reprise chez lui, avec cette précision que le second opus de cette nature, l'opus 38, n’est en fait que la transcription qu’il réalisa de son Septuor op. 20. Composé en 1798 et dédié à la Comtesse Maria Wilhelmine von Thun, sa protectrice d’alors à Vienne, ce trio est une œuvre charmante, l’une des dernières concédée au goût du jour par Beethoven.

Le Trio commence par un Allegro con brio virtuose et pathétique, de forme sonate, qui contraste par sa force avec l’Adagio con espressione, construit sur un thème unique énoncé au violoncelle seul dans la douceur et le recueillement. Le mouvement final est une suite de neuf variations sur un thème d’opéra à la mode, aujourd'hui bien oublié, l’air Pria ch’io l’impregno, tiré de L’Amor Marinaro de Joseph Weigl. Ces variations permettent à Frank Braley, Henri Demarquette et Paul Meyer de briller de tous leurs remarquables moyens, notamment dans les très belles sonorités offertes par les unissons avec la clarinette.

Troisième couleur : Froid - Olivier Messiaen : Quatuor pour la fin du temps

LA dernière œuvre au programme ce soir est également composée pour une formation inhabituelle : violon, violoncelle, piano et clarinette. Les circonstances de composition de cette œuvre sont remarquables et ont été maintes fois décrites. En 1939, Messiaen travaillait à son œuvre pour orgue, Les corps glorieux, lorsqu’il fut mobilisé et retrouva à Verdun le violoncelliste Etienne Pasquier et le clarinettiste Henri Akoka. Faits prisonniers en juin 1940, ils furent détenus au Stalag VIII A à Görlitz, en Silésie, où ils retrouvèrent le violoniste Jean Le Boulaire. Avec du papier à musique fourni par un officier allemand, Messiaen compose alors cette œuvre particulière, créée au camp le 15 janvier 1941, dans un froid glacial dont les hivers polonais ont le secret, par nos musiciens emmitouflés dans de vieux uniformes de l’armée tchèque et chaussés de galoches, devant cinq mille codétenus, jouant un violoncelle à trois cordes seulement et un piano aux touches qui ne se relevaient pas…

Comme toujours chez Messiaen, la foi et le chant des oiseaux se mêlent dans cette œuvre magistrale, unique en son genre, inspirée par un passage de l’Apocalypse de saint Jean, X, 1-7, « Je vis un ange plein de force, descendant du ciel, revêtu d’une nuée, ayant un arc-en-ciel sur la tête (…). Il leva la main vers le Ciel et jura par Celui qui vit dans le siècle des siècles : Il n’y aura plus de temps ; mais au jour de la trompette du septième ange, le mystère de Dieu se consommera ». Ce Quatuor pour la fin du temps - et non pour la fin des temps comme trop souvent écrit - traite d’une question obsédante pour les musiciens, les philosophes et les théologiens, celle du temps et de son abolition dans l’éternité. Or, pour un musicien, la mesure du temps c’est le rythme et c’est donc à une véritable étude du rythme que cette œuvre nous invite. L’arc-en-ciel de l’ange inspire également à Messiaen un fabuleux déploiement de couleurs d’une foi ardente, qui conduit vers la sérénité, apocalypse de paix et de lumière. Les huit mouvements correspondent aux six jours de la Création, suivis du sabbat divin et d’une louange à l’immortalité. D’une œuvre de circonstance réalisée avec les hommes et les instruments qui se trouvaient là, il fait une œuvre géniale, un chef-d’œuvre d’aucun temps.

I. Liturgie de cristal fait chanter les oiseaux à la clarinette sur des harmoniques aigus du violoncelle, des ornements du violon et la scansion irrégulière du piano sur des rythmes hindous, immatérielle, sans direction apparente. II. Vocalise pour l’ange qui annonce la fin du temps se décompose en deux parties péremptoires et lapidaires, encadrant une section centrale, comme les pieds de l’ange posés sur la terre et la mer. III. Abîmes des oiseaux est le plus long mouvement du quatuor, solo de clarinette de près de dix minutes, très exigeant pour le soliste qui doit, comme l’a fait Paul Meyer, déployer toutes les ressources de son instrument dans d’immenses phrases en valeur longue, tenues sur le souffle, qui disent la désolation du temps qui s’écoule face à des chants d’oiseaux et leur style fantaisiste. De l’imperceptible à l’insupportable, le son de la clarinette est enflé comme jamais on ne l’aurait cru possible pour cet instrument. L’effet en est fascinant. IV. Intermède sans piano a l’allure d’un scherzo traditionnel. V. Louange à l’éternité de Jésus est le premier des deux mouvements composés pour violoncelle et piano seuls, entièrement centré sur l’écoute intérieure et la méditation. Sur une succession d’accords linéaires du piano, le violoncelle déroule une cantilène extatique d’une extrême lenteur mais d’un souffle profond que Henri Demarquette exhalait dans des sonorités remarquables. VI. Danse de la fureur pour les sept trompettes est le seul mouvement où les quatre instruments jouent à l’unisson, dans un amalgame de timbre d’une grande beauté typique de Messiaen, qui évoque un formidable granit sonore menaçant et est en fait une véritable étude du rythme et du temps, augmenté ou diminué, rétrograde ou non, autonome en un mot. VII. Fouillis d’arc-en-ciel met en avant la couleur par des harmonies arpégées du piano que Messiaen pare des couleurs de l’arc-en-ciel. C’est le seul mouvement où les instruments jouent les uns avec les autres, se combinant, se mélangeant et s’opposant dans des citations des mouvements précédents, comme dans une récapitulation du temps écoulé, comme le repos du Créateur devant la Création achevée des six jours précédents. VIII. Louange à l’immortalité de Jésus est une ascension imperceptible mais inéluctable vers l’extrême aigu du violon dans un sentiment de contemplation troublant plongeant l’auditeur entre extase et sérénité, hors du temps, dans un glissement profond de sens de l'éternité du cinquième mouvement à l'immortalité finale.

Sachant donner à ces œuvres les couleurs différentes qui convenaient, le piano de Frank Braley aura été le maître de la soirée, nous guidant d’une œuvre à l’autre avec ses partenaires changeants, se retrouvant tous dans la célébration de Messiaen, dont ils donnèrent une version des plus riches, au sommet de laquelle il faut placer les deux dialogues entre piano et violoncelles.