Hier soir, mercredi 21 janvier 2009, l’Orchestre de la Suisse Romande (OSR), sous la direction de son chef Marek Janowski, a donné un concert d’abonnement au cours duquel il nous était proposé d’entendre la Serenata Notturna et deux airs de concerts de Mozart, avant la Sixième Symphonie de Bruckner.

Les sérénades sont en général des œuvres de divertissement pour les vents, souvent destinées à être jouées en plein air. Mozart a composé plusieurs sérénades à Salzboug, où il était de tradition que la population n’hésitât pas à encourager les musiciens depuis les fenêtres des habitations ou en les entourant dans la rue. N’importe quelle festivité pouvait être à l’origine d’une sérénade, mariage ou fête patronale, de même que fin d’année universitaire par exemple. La Sérénade N°6 en ré majeur KV 239, dite « Serenata Notturna » date de 1776 et est sans doute une œuvre de circonstance donnée au moment du carnaval.  Elle offre une structure unique en trois mouvements ainsi que des effectifs restreints, répartis en deux petits ensembles, un quatuor composé de deux violons un alto et une contrebasse, accompagnée d’un second ensemble composé d’un quatuor à cordes et de timbales. Cette approche n’est pas sans rappeler le genre baroque du Concerto Grosso. Dans cette œuvre, nous avons tout d’abord une Marcia, Maestoso annonciatrice de certains des airs des Nozze di Figaro avec un développement curieux dans lequel Mozart confie à chaque ensemble à tour de rôle une section pizzicato, qui lui donne des allures de guitare ou de luth à l’ancienne, ponctuée de roulement de timbale également à l’honneur dans le deuxième mouvement, Menuetto, avant un Rondeau : Allegretto-Adagio-Allegro sonnant comme une contredanse à la française, très à la mode à l’époque, après le mariage de l’archiduchesse Marie-Antoinette avec le Dauphin de France, futur Louis XVI. L’interprétation de cette œuvre dansante semblait toutefois un peu empesée, comme si on ne lui prêtait guère plus d’attention qu’à un hors-d’œuvre annonçant un Bruckner dense et ravageur. La mise en bouche n’en était pas moins charmante.

Les airs de concert qui suivirent, Ah, lo previdi… Ah, t’invola agl’occhi miei KV272 et Bella mia fiamma, addio !... Resta, o cara, KV528, nous permirent de découvrir Mademoiselle Annette Dasch, qui a montré, pour sa première invitation à l’OSR, un bel engagement dramatique et un joli timbre, bien que parfois d’un souffle un peu court. Ces airs sont proches de ceux écrits pour Don Giovanni et, comme le programme du concert le précise, vont sans doute au bout de la fierté humiliée de Donna Anna ou de l’obsession délirante d’une Donna Elvira. La voix nécessaire est toutefois davantage celle d’Anna, qu’Annette Dasch chanta en ouverture du Festival de Salzbourg en 2008.

La Sixième symphonie d’Anton Bruckner est écrite entre 1879 et 1881, au moment de l’accueil triomphal fait à la création de sa quatrième symphonie, dite Romantique. Le premier mouvement, Maestoso, commence dans un bruissement énigmatique des violons, qui créée une attente doublée d’une certaine agitation autour de fragments thématiques qui s’épanouissent dans une mélodie appuyée sur des appels de cuivres fortissimo. C’est incontestablement là une œuvre audacieuse, essentiellement dans son complexité rythmique dans laquelle on approche comme en filigrane le prélude des Meistersinger von Nürnberg de Wagner, ouvrage très apprécié de Bruckner - et de l'auteur de ces lignes. L’auditeur est alors confronté à une variété considérable de rythmes superposés, avant que de nouvelles idées ne viennent encore s’exprimer, qui sont en fait des variations du matériau hématique déjà exposé. L’Adagio sehr feierlich (très solennel) vient en contrate de l’éclat du premier mouvement, dans un sujet ample d’une grande sérénité, qui faisait l’admiration de Gustave Mahler. Le Scherzo vient traditionnellement en troisième position et certains y ont vu des réminiscences du Tannhäuser de Wagner, décidément très présent dans l’œuvre brucknérienne. D’autres considèrent que la pulsation impacable des contrebasses et violoncelles rappelle davantage le Scherzo de la Neuvième symphonie de Beethoven, sinon même des accents de chants populaire rappelant peut-être Dvorak ou Smetana. Le Trio offre un bref espace de calme dans ce mouvement, avant la reprise da capo du Scherzo qui croule sous les cuivre en apothéose. Le Finale, Bewegt, doch nicht zu schnell est composé de trois éléments thématiques, le premier très rythmique, le deuxième comme un flot mélodique, avant un vaste crescendo qui nous amène au dernier groupe thématique formant en fait une synthèse des deux précédents, sur lequel Bruckner développe longuement les motifs exposés avant de les récapituler dans un drame intérieur fait de longues tensions harmoniques qui ne se résolvent qu’in extremis.

Il faut hélas que cette œuvre fût jouée bien trop fort dès le premier mouvement. Ce n’est pas en assomant littéralement l’auditoire que l’on parvient à mettre en valeur la richesse de l’orchestration brucknérienne ! Les cuivres, trops forts comme souvent à l’OSR, sont cette fois appuyés par toutes les voies graves, les huit contrebasses en tête, mais également les dix violoncelles et même les douze altos. Il s’ensuit qu’au lieu de jouer leur rôle de basse, de fondement mélodique, ces voies là s’érigent en montagne infranchissable, à l’assaut desquelles les autres pupitres tentent en vain de se lancer, dans une surenchère sonore matraquant l’ouïe des auditeurs présents dans la salle. Encore faut-il remarquer que cet assaut se fait en bon ordre, signe sans doute de la qualité du travail effectué par Marek Janowski à la tête de l’OSR, ce premier mouvement étant de l’aveu même du compositeur le plus audacieux qu’il ait composé avec les difficultés rythmiques qu’il comporte et qui sont particulièrement complexes.

C’est donc en état de choc que l’on aborde l’Adagio sehr feierlich, qui nous rassérène quelque peu, sans omettre toutefois quelques rappels fortissimo annonçant les deux colosses à venir. Néanmoins, nos ouïes se remettent un peu, nous permettant même d’apprécier les mélodies de ce mouvement. C’est alors que se lève le Scherzo, nicht schnell – Trio, langsam, aux allures de Panzerdivision écrasant définitivement ceux qui s’étaient relevés pendant l’Adagio et qui tentaient encore quelque résistance aux moments du Trio. Le Finale, bewegt, doch nicht schnell pouvait alors dérouler sans opposition, comme sur une terre brûlée, dans une sorte de dies irae insupportable de volume sonore. Avec tout cela, nous n’avons pas entendu la musique de Bruckner !