Le Quatuor TALICH est l’une des formation les plus emblématiques de son art depuis sa formation par Jan Talich, altiste, en 1964. Distinguée de nombreuses fois, notamment pour ses enregistrements des Quintets de Mozart, la formation fut à juste titre très applaudie à Genève. Composée de Jan Talich (fils du fondateur) et Petr Macecek aux violons, de Vladimir Bukac à l’alto et de Petr Prause au violoncelle, il livra au public trois interprétations remarquables, le menant de la gravité à la légèreté avec le quinzième quatuor de Mozart, de l’ombre au désespoir avec le deuxième quatuor de Chostakovith, puis enfin à la clarté avec le dixième quatuor de Dvorak, dans lequel il se surpassa singulièrement.

Deuxième des six quatuors dédiés à Haydn, le Quatuor N°15 en ré mineur KV421 de Mozart a été écrit durant la nuit du 16 au 17 juin 1783, où sa femme Constance donnait naissance à leur premier fils, qui affirmait plus tard que son époux interrompait à tout moment son travail pour se porter à son chevet. La composition de cette œuvre est toutefois antérieure et l’on sait la distinction que Mozart faisait entre composition (dans sa tête) et écriture, c’est-à-dire simplement coucher sur le papier ce qui était déjà intérieurement composé. Le drame qui emplit ce quatuor est à rechercher  donc dans de toutes autres profondeurs : c’est de toute sa vie passée qu’il afflue, Mozart poursuivant l’exploration de lui-même entreprise avec le précédent quatuor en sol majeur. Il y a dans ce second quatuor à Haydn un pathétique plus intime et une conscience de soi plus claire qu’avant. Ce qui caractérise cet opus est avant tout l’intensité du trait, la sobriété concise des lignes, un regard net et une démarche ferme, qui excluent presque toute extériorisation et réduisent au minimum les vibrations de l’inquiétude. Dans ces pages, la rigueur et l’exactitude des Talich a fait réellement merveille. Dans le premier mouvement, Allegro moderato, nous progressons constamment de la lucidité au drame, le second thème en fa majeur tentant en vain d’équilibrer la violence pathétique du premier, avant son rejet par un crescendo ne tolérant aucune réplique. Même le passage au mi bémol majeur dans la durchführung ne parvient pas vraiment à l’éclaircir et comme la coda est fondée sur le même crescendo barant la route à tout optimisme, aucune issue n’est en vue. Pourtant l’Andante en fa majeur est empreint d’une tendresse douloureuse qui maintient l’espérance, même lors d’un assombrissement passager. Dès le début du Menuet nous prenons conscience du lieu où les deux précédents mouvements voulaient nous conduire, pourquoi la lucidité du premier devait épauler l’espérance de l’autre, pour arriver à un rythme farouche qui est le jumeau des menuets des symphonies en sol mineur KV 183 puis 550. Si, dans le Finale, une sicilienne prend la suite des deux premiers mouvements, il n’y a somme toute pas de fin à ce quatuor, qui refuse de clore le débat, de quitter une partie jouée d’avance, laissant le dernier mot, sans réconfort et sans calcul, au courage. On y retrouve les élans les plus authentiques du Sturm und Drang, mais avec la maturité d’un homme et d’une formation qui sut nous raconter tout ceci en se mettant au service de l’oeuvre. S’il y a dans cette œuvre le souffle de la grandeur tragique, c’est sans aucun doute à la tonalité de ré mineur qu’on le doit, qui est, comme chacun le sait, également celle du Concerto pour piano N°20 KV466, de Don Giovanni et du Requiem, les qualités de timbre des interprètes lui donnant sa juste résonnance.

En passant de la gravité à la légèreté, puis vers l’ombre et le désespoir, ce quatuor de Mozart était idéalement suivi par le Quatuor N°2 en la majeur, op. 68 de Dimitri Chostakovitch, dans la maison duquel à Moscou s’en tint la première exécution, le 9 novembre 1944. Si l’on peut dater de la composition de Lady McBeth du district de Msenzsk, dix ans auparavant, l’apparition du pessimisme dans la musique de Chostakovith, c’est un sentiment qui ne le quittera plus, du moins pas avant la mort de Staline en 1953. Il y a toutefois dans ce deuxième quatuor une certaine sérénité. La musique de cette œuvre est remarquable non seulement pour ses sources nationales épiques mais également pour ses couleurs slaves typiques. Le premier mouvement est écrit dans une forme sonate développant une Ouverture jouée d’un seul trait avec une énergie extraordinaire, tendue comme un arc par des interprètes d’une précision totale, le projetant littéralement vers la suite. Le second mouvement est une mazurka d’une grande expressivité, qui change totalement la narration, ajoutant de nouveaux aspects émotionnels conduits par un premier violon épuré sous les doigts de Jan Talich très inspiré. Après cette déclamation passionnée, l’œuvre se poursuit par une Romance, sorte de variation libre sur le thème du Récitatif. Le troisième mouvement est une Valse aux intonations diaboliques, sorte de danse macabre mélangeant les sentiments, nous maintenant sur la corde raide entre le drame et la légèreté, l’humour grinçant et le désespoir. Introduit par un court Adagio, le Finale se développe lentement dans une narration épique contrebalançant le grandiose premier mouvement, permettant à l’œuvre de se refermer par la reprise de l’Adagio et l’exposition du thème principal en la mineur.

Après tous ces doutes, le programme se terminait sur une œuvre particulièrement lumineuse et transparente, le Quatuor N°10 en mi bémol majeur, op. 51 d’Antonin Dvorak, permettant d’apprécier tout particulièrment le timbre de l’alto de Vladimir Bukac. Le début du premier mouvement, Allegro, est un des plus poétique de tous les quatuors du compositeur. La musique s’éveille peu à peu, se désengourdit dans une réminiscence du Quatuor op. 76 N°4 de Haydn. Le premier thème se déploie en deux grandes vagues crescendo vers le second thème, une mélodie voluptueuse que Dvorak ne cesse de répéter. Le deuxième mouvement est une danse slave typique, une Dumka, Andante con moto, d’une mélancolie diffuse fondée sur deux thèmes de nature très différente. La Dumka est interrompue par une Furiant, danse bohémienne exhubérante dans un paroxysme de vitesse (Presto) dont le pas bondissant s’éloigne sempre più piano. La Romance fait office de véritable mouvement lent avec son tempo Andante con moto, de forme Lied en ABA’ avec une reprise A’ non seulement ornée mais dédoublée. C’est encore l’esprit mélancolique de la Dumka qui insuffle toute la poésie de cette page. Le Finale, Allegro assai est de forme encore plus libre mais toujours directement inspiré du folklore tchèque, utilisant le principe du rondo divisé en couplets pour organiser la diversité de ses motifs et la forme sonate pour combiner certains d’entre eux.

Un très beau concert donc, dans la série des Grands Interprètes, qui a porté ce soir là particulièrement bien son nom.