Ce dix décembre 2008, Olivier Messiaen aurait eu cent ans et l’importance de son œuvre n’a cessés de croître depuis sa mort il y a quinze ans. Avec l’œuvre monumentale « Des canyons aux étoiles… » donnée ce soir par l’OSR sous la baguette de son chef Marek Janowski en hommage au compositeur, l’on peut mesurer l’empreinte laissée dans la musique du XXème siècle et même au-delà par Olivier Messiaen.

Ce concert était un événement, à plusieurs titres. Premièrement parce qu’il salue l’œuvre d’un compositeur majeur que l’on souhaiterait voir d’avantage programmée à l’OSR. Ensuite parce que la qualité de l’interprétation donnée ce soir est à placer parmi les étoiles, tant l’orchestre, les solistes et le chef étaient inspirés, précis et d’une beauté de timbre dont notre orchestre est parfois capable, lorsqu’il est admirablement dirigé. Enfin parce que ce concert était retransmis par seize radios dont dix en direct, dans toute l’Europe.

Il y a peut-être deux éléments principaux dans l’œuvre de Messiaen : la foi et les oiseaux et c’est l’un et l’autre que l’on retrouve dans  la partition jouée ce soir. Des canyons aux étoiles… est inspirée à Messiaen  par une visite qu’il fit dans les canyons de l’Utah et notamment en voyant, depuis le fond d’un canyon, le chemin sinueux qu’il venait d’emprunter. Il ne faut pas ignorer les trois points de suspension ajoutés au titre car dans l’esprit de son auteur la contemplation et les louanges exprimées vont au-delà des étoiles, « des plus profondes entrailles de la terre jusqu'aux ressuscités du Paradis, pour glorifier Dieu dans toute sa création : les beautés de la terre, du ciel matériel et du ciel spirituel » (citation reprise du Programme de présentation de la soirée édité par l’OSR).

La composition de l’orchestre, relativement restreint, comprend des bois par quatre et des cuivres par trois, treize cordes seulement, toutes traitées comme des solistes, une percussion très fournie avec entre autres cloches, gongs, tam-tams et deux instruments rares pour dire le moins : un éoliphone ou machine à vent (également utilisé par Richard Strauss dans sa Alpensymphonie) et un géophone ou machine à sable, instrument rempli de grenaille de plomb.

La composition s’articule en trois parties, référence à la Trinité, divisées en douze mouvements (pour le nombre des Apôtres et des portes de la Jérusalem céleste), qui sont agencés en cinq-deux-cinq, par référence aux nombres de jours de la Création. Enfin, le fait que la troisième partie comprenne le même nombre de mouvement que la première est symbole de perfection et d’éternité. Tous ces mouvements sont accmpagnés de citations.

La première partie s’ouvre sur un mouvement intitulé « Le désert », accompagné de la citation suivante, de Ernest Hello : « Celui qu’il s’agit de trouver est immense ; il faut être délivré de tout pour faire vers lui les premiers pas… Enfonce-toi dans le Désert des déserts… ». Pour Messiaen , le désert est le symbole de ce vide de l’âme qui lui permet d’entendre la conversation intérieure de l’Esprit. C’est donc par un thème du cor soliste que s’ouvre l’œuvre, évoquant la paix du désert dans des sonorités savamment déployées par Jean-Pierre Berry, premier soliste de l’OSR. Si l’on a coutume de dire que le cor est l’âme d’un orchestre, jamais cela n’aura été aussi vrai. Déjà arrive la première voix d’oiseau, celle du sirli du désert, avec cette remarque du compositeur qu’une voix d’oiseau est d’autant plus précieuse que c’est dans le silence qu’on l’entend. C’est par les crotales, la petite flûte et les violons dans le suraigu que nous partons vers le deuxième mouvement, « Les orioles ». Les orioles sont les troupiales ou loriots américains de l’ouest des Etats-Unis, rendus par le piano savant de Jean-François Heisser, en tout point remarquable hier soir. Ce chant d’oiseau qui passe du piano au xylorimba (excellent Michel Maillard, premier percussionniste de l’OSR), aux bois, à la petite trompette, puis retour au piano et au xylorimba, enfin aux bois et au glockenspiel (admirable Christophe Delannoy, premier percussionniste et caisse calir solo de l’OSR). Ce dialogues entre piano, xylorimba et glockenspiel offre des sonorités complémentaires de toute beauté. Nous voici face à « Ce qui est écrit sur les étoiles… », troisième mouvement : « Voici ce qui est écrit : Mené, Tequél, Parsîn. Mené : mesuré – Tequél : pesé – Parsîn : divisé » (Livre du Prophète Daniel, 5:25-28) et « La main qui a écrit sur les murs du festin maudit les trois mots solennels, aurait pu les écrire dans le calme créateur sur les murs de l’espace, vers le septième jour… » (Ernest Hello). La référence est ici le festin de Belshazzar, qui faisait servir le vin à ses convives dans les vases précieux que son père Nabucchodonosor avait enlevés aux Hébreux. C’est ce sacrilège qui, dans l’Ancien Testament provoquera l’apparition de l’écriture sur le mur, que seul Daniel saura lire, prophétisant la fin de Babylone. Les falaises sont à l’orchestre par blocs sonores angulaires et chaotiques, dépeignant également le trouble du roi, grâce notamment au géophone, pour figurer le temps qui s’écoule. Un choral de cuivres s’oppose à quelques chants d’oiseaux avant une ultime reprise des mots bibliques. « Le Cossyphe d’Heuglin » est le premier des deux mouvements consacrés au piano solo et la profondeur de l’engagement de Jean-François Heisser nous a réellement donné à entendre ce « piano-orchestre » décrit par le compositeur. Selon Messiaen : « Le Cossyphe d’Heuglin est un oiseau de l’Afrique du Sud-Est. C’est un merveilleux chanteur. On trouvera ici tous les aspects de son style musical : strophes flûtées, répétées deux, trois ou jusqu’à quatre fois de suite – sons doux et lents, suivis d’un crescendo-accelerando, en montant – et le contraire en descendant : sons lents et forts, suivis d’un accelerando-crescendo » (Olivier Messaien, Des canyons aux Etoiles », Paris, Alphonse Leduc, 1978, pp. 13-19, cités dans le programme du concert). « Cedar Braeak et le don de crainte » - « Le remplacement de la peur par la crainte ouvre une fenêtre sur l’adoration » (Ernest Hello, Paroles de Dieu). Les cris d’oiseaux et le souffle du vent forment l’introduction de ce mouvement représentant l’une des merveilles de l’Utah à l’impressionnante beauté sauvage où l’on plonge dans un gouffre profond entre des rochers orange, jaune, brun et rouge étagés en murailles, colonnes, tours tourelles ou donjons.

La deuxième partie s’ouvre tout comme la première par un long épisode virtuose du cor soliste qui introduit l’ « Appel Interstellaire » - « C’est Lui qui guérit les cœurs brisés et soigne leurs blessures ; c’est Lui qui sait le nombre des étoiles, appelant chacune par son nom » (Psaume 146:3-4) – « Ô terre, ne couvre pas mon sang, et que mon cri ne trouve pas où se cacher ! » (Livre de Job, 16:18). Les appels du cor tombent donc dans le silence, cet instrument poussant des cris dans des sonorités dont on ne l’aurait jamais pensé capable. « Bryce Canyon et les rochers rouge-orange » termine déjà cette deuxième partie avec les citations suivantes : « Les choses temporelles ne seront pas effacées, mais assumées dans l’éternité » (Romano Guardini – La messe, chap. 26: l’heure et l’éternité) – « …Vous comprendrez la hauteur et la profondeur… » (Saint-Paul, Epître aux Ephésiens, 3:18) – « Les assises du rempart sont rehaussées de pierreries : la sixième assise est de cornaline (rouge), la neuvième de topaze (jaune-orange), la douzième d’améthyste (violette) » (Apocalypse de Saint Jean, 21:19-20). Bryce Canyon est un cirque gigantesque de roches rouges, oranges, violettes aux formes fantastiques. Messiaen ajoute aux profondeurs du canyon le chant du Geai de Steller volant au-dessus du canyon, la musique rendant toutes les couleurs des roches et de l’oiseau dans un paysage autant spirituel que géologique.

La troisième partie comporte comme la première cinq mouvements, dont le premier : « Les ressuscités et le chant de l’Etoile Aldebaran » - « Une étoile diffère des autres étoiles ; ainsi en sera-t-il de la résurrection des morts » (Saint Paul, 1ère Epître aux Corinthiens, 15:41-42) – « Le cœur de Jésus sera l’espace qui enfermera toutes choses… tout sera transparence, lumière… l’amour comme état permanent de la création, l’identité de l’intérieur et de l’extérieur : voilà ce que sera le ciel ! » (Romano Guardini, Le Seigneur, dernier chapitre). C’est aux cordes que le chant de l’Etoile Aldebaran est confié, dans une paraphrase du concert joyeux des étoiles du matin du Livre de Job (38:7). Les chants des ressuscités sont entendus avec des chants d’oiseaux dans un dialogue merveilleux du piano, du glockenspiel et de la flûte-piccolo. Puis vient « Le Moqueur polyglotte », le plus célèbre oiseau chanteur des Etats-Unis. Son chant est très varié, comportant de courtes formules d’appel répétées deux à cinq fois de suite, des trilles, des batteries ou des roulements prolongés. C’est au piano seul qu’est confié ce mouvement, sous les doigts évocateurs de Jean-François Heisser. « La Grive des bois » ensuite - « Je lui donnerai une pierre blanche : sur la pierre est gravé un nom nouveau, que nul ne connaît sauf celui qui le reçoit » (Apocalypse de saint Jean, 2 :17) – « Quand nous rentrons en grâce, nous recevons du Saint-Esprit un nom nouveau : et ce sera là un nom éternel » (Ruybroeck l’Admirable, La pierre brillante), où l’on retrouve les fabuleuses sonorités du cor solo aux sons bouchés, la flûte exposant l’appel de la grive des bois. Si l’image terrestre est assez sobre, la version céleste est aérienne, confiée à l’éoliphone avant la petite flûte, le glockenspiel et le xylorimba, ponctués de crotales et de glissandi aux violons, les formes aleternant avec des chants d’oiseaux, avant que le cor ne s’impose en se répétant apparamment à l’infini. « Omao, Leiothrix, Elepaio, Shama » est un mouvement en forme de rondeau exposé de manière très rythmique par les cors, alors que chaque refrain traite un chant d’oiseau, non seulement ceux cités dans son titre, mais également quelques autres, également rares et méconnus. « Zion Park et la Cité céleste » termine enfin le cycle, mélange fascinant et unique de géologie, d’ornithologie et de sacré dans lequel un choral de cuivres repris par les cordes est constamment interrompu par des interventions du piano, des percussions ou d’autres pupitres encore, mais c’est sur la vision de la joie infinie de la Cité céleste que l’œuvre s’achève, dans un decrescendo sans fin.

L’interprétation magistrale de l’OSR et des solistes, sous la direction de Marek Janowski, a été très chaleureusement applaudie par un public plus nombreux que l’on eût pu le craindre à un concert programmant une telle œuvre. S’il est vrai qu’entre chaque mouvement certains quittaient la salle, l’on ne peut reprocher à ces spectateurs de n’avoir pas l’intelligence de la découverte, alors que cette œuvre qui dure une heure trois-quarts est malgré tout l’une des plus accessibles du compositeur. Messiaen y résume tous les styles et toutes les couleurs instrumentales de sa musique, d’une richesse sans égal, qui par l’emploi de durées extrêmes, des plus brèves aux plus longues, outrepassant largement la mesure, par les registres du grave le plus profond au suraigü réalise peut-être au fond le vœu de Faust dans l’arrêt de l’instant si beau. 

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