DERNIER CONCERT ANNIVERSAIRE A L'OSR: MOZART, SCHUBERT ET BERG
Par Philippe Currat le 6.12.2008, 16:11 - Musique - Lien permanent
Ce vendredi 5 décembre 2008, l'OSR terminait une série de cinq concerts destinés à fêter ses 90 ans autour de dix concertos pour violon et orchestre, confiés aux meilleurs archets actuels. Il faut tout d'abord saluer la programmation de cette série qui nous a tout à la fois donné à entendre les opus incontournables en la matière (Mozart, Beethoven, Mendelssohn, Tchaikovski) mais heureusement pas seulement, avec une notable surprise, celle du 8ème concerto de Ludwig Spohr, jamais programmé à Genève. En outre, l'ouverture de la série consacrée aux deux concertos de Bartòk avec Julia Fischer, puis le premier de Prokofiev avec Yossif Ivanov et enfin, hier soir, le Berg avec Arabella Steinbacher faisaient également la part belle aux oeuvres majeures, que l'on pourrait considérer comme peut-être moins accessibles, du XXème siècle.
Le programme de ce dernier concert s'ouvrait donc sur le 4ème concerto pour violon et orchestre, en ré majeur, KV218 de Mozart, appelé également "concerto de Strasbourg" dans la correspondance entre le compositeur et son père, à cause d'un thème strasbourgeois de musette utilisé concurremment à un thème de gavotte française dans le rondeau final. Pour le reste, ce concerto est entièrement bâti sur le plan d'un concerto de Boccherini, dans la même tonalité. Si Mozart a cantonné son orchestre au second plan dans cette oeuvre, afin de porter toute son attention au chant du soliste, il faut reconnaître que Mademoiselle Steinbacher a mis un peu de temps à entrer dans l'oeuvre et que le premier mouvement, Allegro était un rien retenu, appliqué, manquant de ce relâchement qui permet au soliste de se surpasser. Heureusement, l'Andante cantabile qui suit permit à la soliste de pénétrer l'oeuvre pour nous offrir un Rondeau final brillant (andante grazioso - allegro ma non troppo - allegretto) et plein de panache enfin dans la cadence finale. L'OSR, sous la direction de Marek Janowsi lui offrit tout au long un accompagnement vif, enlevé, qui sut peu à peu emporter la soliste.
Si les symphonies de Schubert sont trop peu jouées - en dehors de l'Inachevée et de la Grande symphonie en ut majeur - la cinquième est sans doute la moins négligée. La jouer à la suite de ce concerto de Mozart était fort judicieux car c'est une oeuvre mozartienne et une oeuvre charnière dans la vie de Schubert, la dernière de ses symphonie de l'adolescence. Il y a en effet dans cette symphonie une tournure d'esprit mozartienne typique de cette époque de la vie de Schubert, qui se retrouve également dans le Quatuor à cordes en mi majeur (D353) et dans le Trio à cordes en si bémol majeur (D471). C'est surtout une oeuvre intime, qui se rapproche de la musique de chambre, par son effectif orchestral ne comportant que sept pupitres de vents (2 hautbois, une flûte, 2 bassons et 2 cors) et par sa tonalité de si bémol. Ce mouvement de Schubert vers l'intimité l'entraîne à se concentrer ensuite essentiellement sur l'écriture de Lieder et d'oeuvres pour piano et me conduit toujours à penser que je n'aime pas partager Schubert avec une salle de concert, préférant lui consacrer ma propre intimité, seule à même de permettre une véritable écoute de ses oeuvres. De plus, cette symphonie est la seule, avec l'Inachevée à ne pas comporter d'introduction lente au premier mouvement, Allegro; andante con moto, qui nous plonge immédiatement dans l'intimité de l'oeuvre, avant un Menuetto, un Trio et un Allegro vivace final pris par Marek Janowski sur un tempo rapide qui convenait parfaitement. La très belle exécution de l'OSR et de Marek Janowski nous rendait parfaitement l'enthousiasme de la tentation mozartienne dont Schubert se fit l'écho dans son Journal au temps de sa composition.
Enfin, le concerto de Berg terminait ce concert en apothéose, superbement joué par Mademoiselle Steinbacher, par l'OSR et par son chef. Il y également une sorte de filiation dans cette oeuvre, non plus avec Mozart - avec lequel il se marie néanmoins fort bien - mais avec Mahler cette fois. Gustav Mahler a en effet été un soutien et une source d'inspiration importante pour la seconde école de Vienne et ce n'est sans doute pas un hasard si Alban Berg dédia son concerto à la mémoire d'un ange (Zum Andenken eines Engels), Manon Gropius, décédée de la tuberculose à 18 ans, le jour de Pâques 1935, et qui était la fille du remariage d'Alma Mahler, veuve de Gustave, avec l'architecte Walter Gropius. C'est aussi la dernière oeuvre achevée de Berg avant sa propre mort le soir de Noël 1935. Ce concerto a souvent été joué par l'OSR sous la direction d'Ernest Ansermet, avec des solistes tels que Antonio Brosa (en 1939), Christian Ferras (en 1957, publié en CD), Yehudi Menuhin (en 1964, également disponible en CD), ou encore Isaac Stern en 1969 et Frank Peter Zimmermann en 1994. Le lyrisme de ces pages a été fort bien rendu par un orchestre inspiré, portant une soliste qui semblait reproduire les traits de la jeune fille que Berg avait voulu traduire en musique. Les deux mouvement de l'oeuvre, très symétriques, offrent, pour le premier, un Andante brossant le portrait de Manon suivi d'un Allegretto et, pour le second, un Allegro d'une grande densité se terminant dans un violent point culminant, suivi d'un Adagio final au-dessus de la mélodie duquel Berg plaça les mots d'un choral luthérien également mis en musique par Bach: "Es ist genug...": C'en est assez; Seigneur, quand il te plaira, délivre-moi donc de mes liens! Mon Jésus vient; à présent, bonne nuit, ô monde! Je m'en vais vers la demeure céleste, je m'en vais dans la certitude et la paix, ma grande misère reste ici-bas. C'en est assez... "Es ist genug".
Commentaires
j'ai longtemp parcouru les pages de ton blog, j'ador ;)