4.09.2010

UNE IMAGINAIRE 11ème SYMPHONIE DE GUSTAV MAHLER

Les Berliner Philarmoniler avaient l’honneur de conclure le 90ème Festival de Salzbourg, ce dimanche 29 août 2010, sous la direction de Sir Simon Rattle. Le programme proposé était à proprement parler passionnant, nous démontrant avec une beauté stupéfiante que la seconde Ecole de Vienne pouvait s’inscrire davantage comme une continuation de la musique postromantique que comme une révolution atonale.

C’est à l’Ouverture de Parsifal, de Richard Wagner que revenait d’ouvrir ce concert. Sous-titré Buhnenweihfestspiel, en quelque sorte festival scénique sacré, le dernier opus wagnérien est une œuvre qui s’est inscrite au répertoire au point que l’on oublie sans doute trop à quel point elle représenta une révolution musicale, aussi importante que Tristan und Isolde ou Der Ring des Niebelungen avant elle, dont découla comme naturellement l’émergence de la seconde Ecole de Vienne. Si des thèses entières ont été consacrées au fameux premier accord de Tristan, toute l’orchestration de Parsifal vise à créer une sonorité particulière, globale, ne permettant plus de distinguer les instruments les uns des autres. La recherche de cette sonorité s’appuyant sur l’acoustique unique de Bayreuth, où les harmonies de l’ouverture s’élèvent, dans le noir absolu, des tréfonds d’une fosse couverte rendant invisible l’orchestre et son chef, la magie est toujours très difficile à recréer ailleurs, qui plus est en situation de concert et en ouverture non de l’opéra mais d’un programme symphonique. L’Ouverture ici en effet n’annonce pas l’action – Parsifal est une œuvre d’un statisme confondant où le temps se fait espace et ne comportant pas à proprement parler d’action – mais créée une ambiance particulière faite de méditation profonde pour pénétrer ensuite tant la quête du Chaste fol que la douleur infinie de la blessure d’Amfortas ou la folle fuite en avant rédemptrice de Kundry. Les sonorités de l’Orchestre sont fabuleuses, à chaque pupitre. Les cordes sont soyeuses, les bois chaleureux, les cuivres ambrés et les percussions multiples. Rattle réussissait à la perfection à créer en un quart d’heure durant lequel le temps semblait totalement suspendu une ambiance, mieux même, un espace dans lequel la suite du programme pourrait évoluer. Remarquable.

Ouvrant sur les Vier letzte Lieder de Richard Strauss, l’enchaînement était particulièrement bien trouvé. Oeuvre crépusculaire, commande de Paul Sacher, créée après la mort du compositeur en 1950 par Wilhelm Furtwängler et Kirsten Flagstad, ces quatre derniers lieder n’ont pas été composés comme un cycle. Im Abendot fut composé le premier, avant Frühling, Beim Schlafengehen, finalement September. En 1950, ils furent publiés dans un ordre cherchant à créer un contexte cyclique, le printemps venant naturellement en premier, avant le pressentiment de la mort à la nuit tombante, l’automne prenant la troisième place, le cycle se refermant par la dissolution, l’épanouissement de la conscience humaine dans la nature. Furtwängler ou Böhm adoptaient un ordre plus proche des vœux du compositeur, commençant par Beim Schlafengehen, avant d’enchaîner avec September, Frühling et de conclure par Im Abendrot. Notés Allegretto pour Frühling et Andante pour les trois autres, les tempi en sont donc plus allant que dans la plupart des interprétations qui cherchent par une lenteur que l’on croit de rigueur à créer une ambiance de chant du cygne. Karita Mattila et Simon Rattle ont choisi de nous présenter ce soir ces lieder dans l’ordre suivant : Frühling, September, Beim Schlafengehn et Im Abendrot. Pour le poète néoromantique Herman Hesse, ce n’est pas tant la mort qui était représentée dans ces poèmes, mais bien plutôt un domaine illimité des rêves et de l’imagination dans lesquels l’on peut avoir l’impression de vivre une vie profonde et multiple. Le timbre de Karita Mattila était absolument splendide et l’on sentait bien que, pour les avoir chantés souvent ces dernières années, elle en possédait toutes les nuances les plus subtiles. L’écrin que lui servait l’orchestre et son chef, attentif, dans l’écoute mutuelle permanente, lui a permis d’exprimer plus que les mots en s’appuyant sur l’Ouverture de Parsifal qui venait de créer pour elle un espace profond lui offrant justement ce domaine illimité des rêves.

Après l’entracte, le programme annonçait les pièces pour orchestres de Webern, dans leur version révisée de 1928, opus 6b, puis celles de Schönberg opus 16 et celles de Berg, opus 6. Prenant la parole, Sir Simon nous a dit vouloir plutôt commencer par Schönberg, avant de poursuivre par Webern et Berg, souhaitant enchaîner ces œuvres sans interruption, comme, nous disait-il, s’il s’agissait d’une imaginaire onzième symphonie de Gustav Mahler. L’idée était séduisante et s’avéra particulièrement inspirée à l’écoute de ces trois œuvres s’enchaînant naturellement pour former un premier mouvement d’une quinzaine de minutes avec les cinq pièces de Schönberg, une sorte de scherzo d’une ampleur dont Mahler les affectionnait des six pièces brèves et intenses de Webern, avant que le Finale ne s’offre aux trois belles pièces de Berg. Cette »symphonie » prenait ainsi des dimensions habituelles chez Mahler, frisant l’heure de jeu, dans ce qui fut un programme dense et particulièrement fourni. C’est néanmoins la richesse d’un orchestre du niveau de celui de Berlin et des idées constamment renouvelées d’un chef de l’envergure de Rattle que de nous permettre un tel programme, qui a littéralement enthousiasmé le public entier du Grosses Festspielhaus.

Les Cinq pièces pour orchestre opus 5, d’Arnold Schönberg, marquent le début d’une phase de bouleversement dans l’œuvre du compositeur, amorçant l’abandon de la tonalité sans encore avoir formulé sa « méthode de composition avec douze sons n’ayant que des rapports réciproques ». Composées entre mai et août 1909, elles forment l’expression d’une contrainte dictée par un sentiment formel. Successivement Vorgefühle – Sehr rasch, Vergangenes – Mässige Viertel, Akkordfärbungen – Mässige Viertel également, aux couleurs si belles de l’Orchestre et du chef, Peripetie – Sehr rasch et Das obligate Rezitativ – Bewegte Achtel, elles composaient ainsi un premier mouvement symphonique d’une grande cohésion formelle pouvant être perçu comme un tout dans l’optique de cette imaginaire symphonie.

Les Six pièces pour orchestre, opus 6, d’Anton Webern, datent également de 1909 et sont donc strictement contemporaines de celles de Schönberg, renforçant encore par là l’idée formatrice exposée par le chef. Revues en 1928 sous numéro d’opus 6b, c’est dans cette dernière version qu’elles étaient données ce soir. D’une durée de cinquante secondes à un peu plus de cinq minutes, elles sont marquées Etwas bewegt, Bewegt, Zart bewegt, Langsam (marcia funebre) – présence si typique chez Mahler d’une marche funèbre que l’on retrouve dans toutes ses symphonies – Sehr langsam et finalement Zart bewegt, elles présentent des contrastes assez typique d’un scherzo dont elles remplissaient en quelque sorte l’office ce soir. Ces six pièces, dédiées à Schönberg, offrent comme paramètre des timbres pris en compte sur le plan mélodique (Klangfarbenmelodie) et harmonique. Dans sa recherche de l’inouï, Webern use de tessitures totalement inhabituelles, faisant appel à un orchestre imposant dans une orchestration qui reste un modèle de parcimonie. Le climax de ce mouvement scherzando de la symphonie imaginaire était formé par la quatrième pièce, véritable miracle sonore dont Rattle et les Berliner tiraient mille sources de réjouissance. Ces pièces de Webern sont assurément l’œuvre la plus complexe et la plus inextricable de l’Ecole de Vienne, comme les sont également souvent les scherzi des symphonies de Mahler !

Le Finale revenait aux trois pièces de Berg, le plus long des trois recueils, prenant ainsi une dimension habituelle des finales mahlériens. Commençant par un mouvement intitulé Präludium – Langsam, elles se poursuivent par une pièce centrale marquée Reigen – Anfangs etwas zögernd – Leicht beschwingt, pour se terminer sur une Marsh – Mässiges Marshtempo, aussi longue que les deux précédentes réunies. Les lignes souples, rondes et lisses de Berg offraient à Rattle de quoi exprimer l’idiome luxuriant et vagabond du compositeur par la maîtrise des transitions les plus fines. Plénitude du son et transparence prennent des couleurs d’une incroyable richesse sous une telle baguette.

Ce fut là un immense concert dont on ressort complètement ébloui, reconnaissant pour longtemps aux musiciens de nous avoir offert ainsi un programme d’une rare densité qui plaçait de manière intelligente et convaincante la seconde Ecole de Vienne dans la continuation plus que dans la rupture, non seulement de Mahler – source évidente tant l’admiration de Schönberg, Berg et Webern pour lui était grande – mais évidemment aussi de Wagner, le véritable révolutionnaire finalement, voire même de Strauss dans un romantisme jetant ses derniers feux certes, mais quels feux !

29.08.2010

ICH HABE KEINE GUTEN NÄCHTE. WEISST DU KEIN MITTEL GEGEN TRÄUME? OU LA DERNIERE D’ELEKTRA A SALZBOURG

Le Festival de Salzbourg affichait cette année comme chaque autre des productions d’opéras variées, offrant à entendre pour ce nonantième anniversaire une création de Wolfgang Rihm, Dionysos, Orfeo ed Euridice de Gluck sous la direction de Riccardo Muti, la Lulu de Berg par Marc Albrecht, le Don Giovanni de Mozart et Romeo et Juliette de Gounod sous la direction de Nézet-Seguin et cette Elektra de Richard Strauss, confiée à Daniele Gatti.

Les opéras de Richard Strauss, l’un des fondateurs du Festival en 1920, ont toujours occupé une large place à l’affiche de Salzbourg, seulement dépassée par celle accordée aux opéras de Mozart. Quoique Elektra ne soit pas le plus joué ici des opéras de Strauss – Der Rosenkavalier caracolant loin devant en terme de représentations, c’est toutefois à la mémoire de représentations d’exception que devait se mesurer cette nouvelle production. En effet, la première représentation d’Elektra au Festival de Salzbourg date de 1934, sous la baguette de Clemens Krauss, dans une mise en scène d’Alfred Wallerstein et des décors d’Alfred Roller, production reprise en 1937 sous la baguette de Hans Knappertsbusch. Ce sont toutefois les deux productions suivantes qui ont marqué l’histoire, celle de 1957 qui voyait Dimitri Mitropoulos diriger, dans une mise en scène de Herbert Graf, Inge Borkh dans le rôle titre, Jean Madeira en Klytämnestra, Lisa Della Casa en Chrysothemis, Max Lorenz en Aegisth et Kurt Böhme en Orest, tout d’abord, celle de 1964/1965 dirigée et mise en scène par Herbert van Karajan avec une distribution qui reste aujourd’hui encore insurpassable ensuite : Martha Mödl en Klytämnestra, Astrid Varnay en Elektra, Hildegard Hillebrecht en Chrysothemis, James King en Aegisth et Eberhard Waechter en Orest. Les deux productions suivantes dirigées par Claudio Abbado en 1989 – avec le trio féminin Fassbaender-Marton-Studer ! - et par Lorin Maazel, en 1996, ont moins marqué les mémoires.

C’est donc à de véritables légendes que se mesurait cette nouvelle production, dont la mise en scène avait été confiée à Nikolaus Lehnhoff. Celui-ci fit des choix raisonnables dans des décors montrant un palais penché au lointain, comme s’affaissant pour disparaître avec la famille qui l’occupe. Une grande porte fermée et quelques fenêtres ouvertes donnaient sur une cour intérieure où évoluait Elektra. Ce décor simple mais fort et juste était éclairé de manière particulièrement belle par Duane Schuler qui, en restant dans des tons blancs souvent blafards parvenait à donner corps et relief à une action sombre et sanglante. Les costumes d’Andrea Schmidt-Futterer étaient simples, Elektra en robe noire poussiéreuse à force de vivre dans la cour, Klytämnestra en rouge royal avec un riche manteau rehaussé d’un col de fourrure, Chrysothemis dans une robé féminine aux tons mauves, et les hommes en noir.S’il n’y avait pas de prise de risque dans cette production – ce que certains ont regretté, il y avait là une belle présentation d’une œuvre qui, selon les termes même du compositeur qui en dirigeait la création en 1908, fait bien assez de bruit par elle-même.

Elektra est avant tout une affaire de femmes. Klytämnestra a tué son époux Agamemnon à coups de hache dans son bain, avec l’aide de son amant Aegisth, qu’elle a épousé ensuite. Elektra vit dans l’obsession de venger la mort de son père et se voit comme une incarnation de ce destin là. Chrysothemis aspire simplement à vivre son destin de femme dans cette famille d’assassins.

Klytemnestre était ce soir l’immense Waltraud Meier qui effectuait sa prise de rôle dans cette production. La voix est intacte et revient avec l’âge au mezzo de sa jeunesse, dont elle a gardé le timbre. L’engagement est celui d’une grande actrice également qui profite de l’expérience de trente-cinq ans de carrière au plus haut niveau. Ce rôle est difficile car d’une grande intensité d’abord, mais également d’une intense brièveté. En une seule scène face à Elektra, il faut montrer le désir de gloire et l’appât du gain qui poussa cette reine au meurtre de son époux, garder une haute idée de son rang néanmoins et chercher à apaiser les dieux par tous les sacrifices possibles pour retrouver le sommeil. L’opposition avec Elektra est frontale et grinçante. Lorsqu’Elektra lui apprend qu’il faudra le sacrifice d’une femme pour apaiser les dieux, elle est immédiatement prête à offrir n’importe laquelle des filles de sa maison mais s’enquiert tout de même de savoir si elle doit sacrifier une vierge ou une femme qui a connu l’homme. Elektra considérant sa mère comme une prostituée lui répond avec un cynisme consommé que la femme à sacrifier a effectivement connu l’homme… C’est finalement terrifiée d’apprendre que seule sa propre mort sera l’issue voulue par les dieux que Klytämnestra se retire dans le palais où elle attendra son exécution.

Elektra était confiée à la cantatrice straussienne et wagnérienne Iréne Theorin. Cette suédoise qui a triomphé en Isolde ou Brunhilde à Berlin, Londres, New York et Bayreuth, était ce soir une grande Elektra. Puissante comme il le faut pour couvrir une heure quarante-cinq minutes durant un orchestre imposant, elle avait des aigus tranchants et le grave savait se faire sombre. Le médium était large et de toute beauté, lui permettant de créer un personnage complexe, obsédée par son destin, cynique face à sa mère et à Aegisth, passionnée face à son frère et déçue par les aspirations différentes de sa sœur, elle se montrait prête à agir elle-même si Orest avait dû faire défaut. C’est une femme qui s’épuise dans sa mission et qui meurt toujours à la porte du palais une fois la vengeance accomplie. Personnage central du drame, Elektra ne fait jamais l’action, elle la dicte, la surveille, l’espère mais n’est jamais en mesure de la provoquer. Elle est un instrument isolé, tragique et halluciné qui vit dans l’obsession du meurtre de sa mère par son frère pour venger celui de son père par sa mère. Quelle famille !

Chrysothémis est la seule dans toute cette maisonnée maudite des dieux à chercher à simplement être une femme. Elle est touchante lorsqu’elle repousse Elektra – dont elle comprend une part du désir de vengeance mais rejette l’obsession du destin à accomplir à tout prix, en lui disant qu’elle veut vivre son destin de femme, se marier et avoir des enfants. Cette sœur si humaine doit à la fois offrir un soprano plus clair et mélodieux mais tout aussi puissant pour affronter l’orchestre de Strauss. La cantatrice néerlandaise Eva-Maria Westbroek y parvint à merveille, ajoutant à la beauté du chant une présence scénique à la hauteur des deux autres femmes de la soirée.

Les hommes sont à la peine dans cette pièce de Hofmannsthal. Aegisth est présenté comme un faible guidé par l’appât du gain mais dépourvu de tout charisme royal. Il fait piètre figure face au fantôme d’Agamemnon. Elektra le méprise profondément pour avoir dénaturé la couche royale de son père en s’y vautrant avec sa mère, remplaçant le prestige par la luxure. Elle ne le considère pas comme un homme et le décrit comme ne réalisant d’exploits qu’au lit ! Très bref également ce rôle de ténor exige énormément de puissance pour lui donner corps en une si courte apparition. C’est Elektra qui le mènera au sacrifice pour le jeter sous les coups de son frère. Robert Gambill est un vrai Heldentenor, qui a notamment incarné Loge et Siegmund dans le Ring donné par Simon Rattle à Aix et au Festival de Pâques de Salzbourg ou Tristan un peu partout depuis sept ans. Il vient se jeter dans son destin sans aucune seconde le comprendre ni le prévoir. C’est la nouvelle de la mort d’Oreste qu’il vient gaillardement recevoir et c’est face à Oreste armé de la vengeance des dieux qu’il succombe en tentant de fuir, lâche encore. Robert Gambill était excellent dans ce rôle dont il parvenait à faire un personnage en une simple apparition précipitée.

Orest enfin est l’instrument du destin. Abandonné, annoncé comme mort, c’est à lui que les dieux confient la tâche de tuer sa mère pour venger la mort de son père. Rôle complexe car il sent bien qu’à venger un sacrilège il en accomplit un autre sans rien résoudre au fond, Orest exige un beau baryton, ample, puissant, capable de dialoguer avec sa sœur, de montrer de l’amour, de la compassion et une forte conviction dans son destin. Il est très nietzschéen en somme dans son héroïsme contraint. S’il ne se réjouit pas d’accomplir son destin, il le fait sachant qu’il n’y a d’autre issue. Implacable, il le réalise en laissant Elektra de côté, lui tournant même le dos une fois l’acte accompli pour la laisser mourir seule. René Pape offrait ce soir ses moyens fabuleux et son timbre riche à Orest pour en faire une grande interprétation du rôle. La voix jeune a la sûreté de celui qui doit accomplir son destin et les inflexions qu’il lui donne lorsqu’il reconnaît sa sœur et sent la compassion l’envahir sont de toutes beauté.

Tous les autres rôles tenaient parfaitement leurs parties également.

C’est néanmoins à l’Orchestre que tout se joue. L’écriture est si puissante qu’elle n’offre a priori pas d’équilibre possible entre la fosse et la scène. Il y a toujours une certaine quadrature du cercle à rechercher en dirigeant cette œuvre qui doit voir sonner parfois quatre musiciens comme s’ils étaient cent et cent comme s’ils étaient quatre. Il faut savoir libérer cet orchestre fabuleux sans couvrir les voix et c’est un véritable défi. La direction de Daniele Gatti y parvient avec une très grande classe. Maîtrisant parfaitement toutes les finesses d’une écriture si dense, il est capable d’obtenir des Wiener Philarmoniker de pures sonorités chambristes comme des effets saisissants de plein orchestre, de les porter à leur meilleur niveau et de ciseler chaque pupitre dans une masse impressionnante qui prend ainsi des formes multiples d’une inépuisable beauté. Surtout, il accompagne et soutient ses chanteurs trouvant des grâces et des légèretés, une lumière latine à cette puissance germanique, qui fait que l’on entend parfaitement chaque chanteur et que l’on se prend même à comprendre le texte chanté. Les tempi sont soutenus mais souples et ce fut un véritable régal que d’entendre une telle prestation, justement ovationnée par un public des plus connaisseurs. Vraiment, les Wiener Philarmoniker dans une fosse d’orchestre sonnent à nul autre pareil et ont moins d’égaux encore à l’opéra qu’au concert.

CHANTS ET DANSES DU CONCERTGEBOUW AUTOUR DE MARISS JANSONS

 

Gastorchester du Festival de Salzbourg le 27 août 2010 au soir, Het Koninklijk Concertgebouworkest, sous la direction de son chef attitré, Mariss Jensons depuis 2004, nous a donné un concert fabuleux, de ceux dont les riches sonorités et les interprétations restent longtemps en mémoire.

Commençant par une pièce de Béla Bartók, commande de Paul Sacher en 1936, l’on nous proposait une Musique pour cordes, percussions et célesta dont les quatre mouvements, successivement Andante tranquillo,  Allegro,  Adagio et Allegro molto s’enchaînaient à la perfection. Très novatrice dans sa composition, la structure du premier mouvement est construite, comme de nombreuses autres œuvres du compositeur, sur des proportions en rapport avec le nombre d'or. Le nombre d'or est, pour en citer la définition la plus communément accessible, la proportion, définie initialement en géométrie, comme l'unique rapport entre deux longueurs telles que le rapport de la somme des deux longueurs (a+b) sur la plus grande (a) soit égal à celui de la plus grande (a) sur la plus petite (b) c'est-à-dire lorsque (a+b)/a = a/b. Le découpage d'un segment en deux longueurs vérifiant cette propriété est appelée par Euclide « découpage en extrême et moyenne raison ». Le nombre d'or est maintenant souvent désigné par la lettre φ en l'honneur du sculpteur Phidias qui l'aurait utilisé pour concevoir le Parthénon. Musicalement, c’est sans contestation possible l’interprétation du Concertgebouw et de Jansons qui furent d’or dès ce premier mouvement, abordé Tranquillo quoique déjà sur des tempi soutenus. On trouve également dans cette pièce une invention rythmique, un langage chromatique d'essence modale (une note servant toujours de polarité au discours) et des sources folkloriques et impressionnistes habituelles chez Bartók. Les quatre mouvements apparaissent ainsi comme une fugue palpitante, un allegro bondissant, un nocturne vertigineux et un final joyeusement folklorique. L’Orchestre était à son meilleur pour chaque pupitre et les couleurs multiples, la qualité de l’ensemble, la vision et la musicalité du chef en font certainement l’une des meilleures interprétations de cette pièce que l’on puisse entendre aujourd’hui en concert.

En seconde partie de concert, le baryton italien Ferrucio Furlanetto donnait les Chants et danses de la mort, de Modest Moussorgski, dans l’orchestration qu’en donna Dmitri Chostakovitch. La voix sombre et chaleureuse de ce grand chanteur d’opéra nous plongeait immédiatement dans l’ambiance de Trepak, avant une mélodie plus légère, une Sérénade et enfin un final époustouflant. L’orchestre et le chef étaient à l’écoute du soliste comme rarement et l’on assistait à un partage remarquable des voix dans une musicalité incroyable. L’orchestration de Chostakovitch n’a pas de secret pour Mariss Jansons, qui a enregistré il y a peu une intégrale de son œuvre symphonique justement remarquée. Il y a aussi un profond amour de la partition et une joie de diriger un tel ensemble avec un soliste de ce niveau qui transparaît, nous emportant sur des sommets d’interprétation rares. Si les tempi de la Musique de Bartók étaient allant, le chef prenait ici son temps, laissant respirer le soliste et se développer des mélodies sombres aux phrasés somptueux.

La soirée se terminait sur la Suite de l’Oiseau de feu, d’Igor Stravinski. L’Oiseau de feu est originellement un conte dansé en deux tableaux d’après un conte national russe dont la musique a été composée par Igor Stravinski en 1909-1910 sur la commande de Serge de Diaghilev, créé à l’Opéra de Paris le 25 juin 1910 par les Ballets russes sur une chorégraphie de Michel Fokine et sous la direction de Gabriel Pierné. C’est là le premier grand ballet de Stravinski, qui le rendit mondialement célèbre du jour au lendemain. Bien que destiné au ballet, L’Oiseau de feu est aussi et aujourd’hui sans doute essentiellement une grande œuvre de concert.

Le ballet est divisé en dix-neuf numéros et  le programme rédigé pour la création par les Ballets russes donnait à l’action la trame suivante: « Ivan Tsarevitch voit un jour un oiseau merveilleux, tout d’or et de flammes ; il le poursuit sans pouvoir s’en emparer, et ne réussit qu’à lui arracher une de ses plumes scintillantes. Sa poursuite l’a mené jusque dans les domaines de Kachtcheï l’Immortel, le redoutable demi-dieu qui veut s’emparer de lui et le changer en pierre, ainsi qu’il le fit déjà avec maint preux chevalier. Mais les filles de Kachtcheï et les treize princesses, ses captives, intercèdent et s’efforcent de sauver Ivan Tsarevitch. Survient l’Oiseau de feu, qui dissipe les enchantements. Le château de Kachtcheï disparaît, et les jeunes filles, les princesses, Ivan Tsarevitch et les chevaliers délivrés s’emparent des précieuses pommes d’or de son jardin ».

Le livret a toutefois été assez largement développé par le chorégraphe Michel Fokine, en ce sens qu'Ivan Tsarevitch réussit en fait à capturer l’Oiseau de feu dans l’arbre aux pommes d’or du jardin de Kachtcheï. En échange de sa liberté, l’Oiseau de feu lui donne une de ses plumes enflammées en lui disant qu’elle lui sera utile. La porte du château de Kachtcheï s’ouvre et treize Princesses sortent, dont la Princesse de la Beauté Sublime. Elles jouent avec les pommes d’or et celle de la Princesse de la Beauté Sublime tombe dans un buisson derrière lequel s’est caché Ivan. En la récupérant, elle le voit et ils tombent évidemment amoureux. Les Princesses retournent dans le palais et Ivan tente, évidemment encore, d’entrer lui aussi dans le château, ce qui déclenche un carillon magique. Il est capturé par les gardiens. Kachtcheï le place contre un mur et débute l’incantation qui le changera en pierre, mais Ivan agite soudainement la plume et l’Oiseau de feu rompt le sortilège, permettant le doux mariage d’Ivan et de la princesse.

Stravinski a tiré plusieurs suites orchestrales de ce ballet, en 1911, 1919 et 1945. C’est cette dernière qui était donnée ce soir. Composée aux États-Unis, elle est la plus longue des trois suites et comporte l’essentiel du ballet, en dix numéros, dans une orchestration qui reste sensiblement la même que celle de la suite de 1919.

Nous avons donc entendu successivement l’Introduction — Danse de l’Oiseau de feu — Variations de l’Oiseau de feu, une première Pantomime, un Pas de deux : l’Oiseau de feu et Ivan Tsarevitch, une deuxième Pantomime, un Scherzo : danse des Princesses, une troisième Pantomime, le Khorovode des Princesses, la légendaire Danse infernale de Kachtcheï et de ses sujets, une Berceuse et le Finale éblouissant que l’on connaît. L’orchestre se déchainait en de somptueuses sonorités qui décrivaient on ne peut mieux cet oiseau de feu. La Danse infernale était menée comme il se doit à un rythme soutenu dans des éclats orchestraux fabuleusement maitrisés. La berceuse offrait un tendre moment de repos, montrant toute la souplesse dont l’Orchestre et le chef peuvent faire montre avant que ne se déchaîne le Finale.

Deux bis, le premier comportant un extrait d’une suite de Grieg consacrée à Peer Gynt et le second une Danse slave de Dvorak, terminaient un concert en tout point remarquable de la part d’un orchestre qui reste l’un des meilleurs du monde et qui était là supérieurement dirigé, à Salzbourg, par un ancien élève de Karajan qui y avait étudié, ce qui lui attirait sans doute pour ce motif également une part de la sympathie du public.

28.08.2010

LES WIENER PHILARMONIKER EN MATINEE

En matinée de ce vendredi 27 août 2010, Bernard Haitink dirigeait les Wiener Philarmoniker dans la Cinquième Symphonie en si bémol majeur d’Anton Bruckner. Nous avions déjà entendu ce chef réputé à la tête du Symphonie Orchester des Bayerischen Rundfunk, à Lucerne en mars dernier. Si, évidemment, la vision du chef est la même qu’il y a cinq mois, l’orchestre nous offre de multiples opportunités de nous réjouir dans les quatre mouvements imposant qui composent cette œuvre titanesque.  

La Cinquième Symphonie est en effet une œuvre immense par ses effectifs orchestraux, près de nonante musiciens étaient sur la scène du Grosses Festspielhaus de Salzbourg, comme par ses dimensions, ses quatre mouvements durant d’une douzaine de minutes pour le Scherzo, à près d’une demi-heure pour le Finale. Présentée – et jouée ce matin par Haitink et les Wiener Philarmoniker, comme un miracle de cohésion formelle, cette œuvre a été terminée le 4 janvier 1878 et est la seule que Bruckner n’ait pas sérieusement retouchée par la suite. Peut-être était-ce parce que, la plus éloignée de l’harmonie et de l’orchestration wagnérienne, elle tend à une esthétique classique renouvelée. De ce point de vue, c’est peut-être, selon la formule de Sergiu Celibidache, la plus réussie des symphonies du Maître de Saint-Florian. Tous les mouvements, sauf le Scherzo, commencent par des sons pizzicato des cordes, les deuxième et troisième s’ouvrant même sur une suite identique de trente-et-une notes. Dans le Finale, les thèmes des trois premiers mouvements réapparaissent soit dans leurs formes premières, soit variées. C’est sous ses dehors classiques et formels une œuvre d’une incroyable complexité qui représente un véritable tour de force pour les musiciens qui s’y affrontent.

L’Introduction, Adagio-Allegro du premier mouvement place tout de suite, par les premières notes des timbales, l’auditeur dans l’ambiance de la suite. Ce long mouvement développé sur plus de vingt minutes nous expose la vision du chef et nous permet de comprendre la suite. Bernard Haitink reste éloigné de la vision mystique d’un Sergiu Celibidache pour priviliégier une vision classique, faisant de Bruckner le dernier grand symphoniste, aux côtés de Brahms plus que dans la préfiguration de Mahler. L’Adagio – sehr langsam est immense, comme tous les mouvements lents de Bruckner et c’est la valeur du chef que de maintenir une tension permanente et de nous rendre ce sehr langsam sans baisse de tension. Le Scherzo, molto vivace (schnell) est le chœur de la symphonie, le plus bref des quatre mouvements, celui qui trace toute l’ironie mordante du monde. Les scherzos brucknériens sont aussi typiques que ses adagios, une véritable marque de fabrique qui donne une puissance incomparable à ces œuvres. La tenue de l’orchestre est impeccable et si le sehr langsam précédent demeurait soutenu, le schnell actuel restait tenu, sans extravagance, Moloto vivace comme le veut la partition mais sans excès. Nulle esbroufe dans la direction apollinienne de Bernard Haitink, sa maîtrise et sa compréhension de l’œuvre n’en ayant pas besoin pour convaincre un public acquis par un chef comptant cinquante-cinq ans de carrière à la tête des orchestres les plus renommés de la planète. Le Finale – Adagio-Allegro moderato termine l’œuvre en apothéose, dans le plus long de ses mouvements, qui déploie des arches grandioses, véritables cathédrales classiques aux formes pures que le chef nous rendait avec grandeur.

Les Wiener Philarmoniker sont un orchestre extraordinaire. Ils savent tout faire et peuvent présenter des mondes entiers dans toutes leurs diversités, semblant à chaque note prêt à inventer des sonorités nouvelles et toujours plus belles. Bernard Hatinik les connaît bien pour les diriger souvent et une symbiose évidente entre eux sort de chaque mesure. Bruckner est également depuis longtemps au répertoire tant du chef que de l’orchestre est c’est donc une partition parfaitement maîtrisée et connue, explorée déjà souvent sous de nombreuses baguettes ou avec de nombreux orchestres, dont les moindres notes sont pesées et comprises qui nous fut racontée ce matin avec infiniment de poésie. Nous étions néanmoins en matinée et cela se sentait, non pas que l’orchestre jouât moins bien mais à l’ambiance générale. A Salzburg, l’Orchestre est chez lui et c’est avec une certaine décontraction – toute relative cependant, propre aux matinées, qu’il nous donnait cette symphonie remarquable. Le fabuleux ordinaire salzbourgeois en somme.

JONAS KAUFFMANN REMPLACE PAR MICHAEL VOLLE

Troisième jour de concert à Salzbourg et second changement de programme, Jonas Kaufmann se désiste pour ce soir, mercredi 25 août 2010, et est remplacé au pied levé par le Baryton allemand Michael Volle, accompagné au piano comme prévu par Helmut Deutsch. Nous attendions beaucoup de cette soirée de récital consacrée à des œuvres de Schumann et de Mahler, dont on fête cette année respectivement le bicentenaire et le cent cinquantième anniversaire. Jonas Kaufmann triomphait ces derniers jours à Bayreuth dans le rôle de Lohengrin et était attendu comme une star, preuve en est que c’est sur la scène du Grosses Festspielhaus qu’il devait se produire et non au Mozarteum, d’ordinaire réservé aux Liederabende.

Remplacé par Michael Volle, l’on perdait un peu de cette aura qui entoure Jonas Kaufmann et l’on se prenait à quelques réserves, se disant que l’on passait de l’extraordinaire au quotidien. Toutefois, à ce niveau et à Salzbourg, le quotidien correspond à ce qui serait extraordinaire partout ailleurs. Nous n’avons donc pas boudé notre plaisir à écouter Michael Volle dans un récital qui fut tout sauf une déception.

C’est avec une grande ballade de Schubert, Der Taucher, D77, de 1813-1814, composée par un jeune musicien de seize ans que s’ouvrait le récital. Longue d’une vingtaine de minutes, elle correspond à la jeunesse de Schubert, qui les a ensuite abandonnées au profit de formes plus resserrées ou de cycles de lieder. Dite durchkomponiert, Der Taucher est une suite de plusieurs strophes offrant à Michael Volle la possibilité de nous narrer une histoire comme il aurait mis en scène un personnage d’opéra. C’est d’ailleurs de la nouvelle production fort remarquée de Lulu de Berg qu’il sortait, dont il chantait le rôle du Docteur Schön. Il est vrai qu’il pouvait compter sur l’accompagnement d’un pianiste hors norme, qui depuis des décennies accompagne les plus grands, leur consacrant toute sa carrière. Helmut Deutsch officiait là avec toute la grâce qui convient au jeune Schubert, comme un metteur en scène.

Suivaient Drei Gesänge nach Gedichten von Friedrich Hölderlin, op. 56 d’Hermann Reutter (1900-1985), trois lieder composés en 1944, An die Parzen, Hälfte des Lebens et Abendphantasie, dans lesquels la voix chaleureuse de Michael Volle et l’accompagnement d’une rare élégance de Helmut Deutch donnaient des merveilles à entendre.

En deuxième partie de concert, des lieder d’Hugo Wolf formèrent le sommet expressif de la soirée. Nous donnant les Lieder nach Gedichten von Eduard Mörike, soit successivement Auf einer Wanderung, Lied eines Verliebten, An die Geliebte, Begegnung, Bei einer Trauung,  Storchenbotschaft, dans lequel l’humour des deux artistes fit merveille et terminant cette partie par un somptueux Zur Warnung, d’une grande fraîcheur et d’une vivacité d’esprit qui emporta tout le public. Il n’y a sans doute qu’à Vienne ou Salzbourg que l’on peut ainsi s’assurer de l’adhésion unanime d’un large public dans des lieder de Wolf et c’est malheureux que ce ne soit pas partout ailleurs également le cas.

L’anniversaire du Festival, fêtant cette année ses nonante ans, imposait que l’on présentât également quelques œuvres de Richard Strauss, l’un de ses fondateurs, et ce fut à trois des lieder de l’opus 87, sur des textes de Friedrich Rückert, successivement Vom künftigen Alter, Und dann nicht mehr et Im Sonnenschein de clôturer un récital magistral.

Trois bis sur des lieder isolés de Wolf, Strauss et Schubert nous offraient trois miniatures supplémentaires que l’on goûtait avec plaisir. Qui venions-nous entendre ? Qui d'autre vouloir entendre ce soir!

27.08.2010

LE QUATUOR HAGEN SANS KRYZTIAN ZIMERMAN

Le concert de musique de chambre prévu ce 24 juillet 2010 au Mozarteum de Salzbourg devait initialement être consacré par le Quatuor Hagen à deux quintettes pour piano, celui de Grazyna Bacewicz, surtout celui de Schumann, avec Krystian Zimerman. Malade, le pianiste qui avait déjà annulé son récital soliste quelques jours auparavant devait malheureusement annuler également ce concert de musique de chambre. Le Quatuor Hagen montait donc seul sur scène, dans un programme remodelé et consacré finalement au Premier Quatuor de Leos Janacek, au Quatorzième de Chostakovitch et à celui, rare, d’Edvard Grieg.

Le Premier Quatuor de Janacek, qui date de 1923, est ainsi une œuvre de maturité d’un compositeur qui connut le succès tardivement avec la création de son opéra Jenufa. Le titre donné à cette pièce de Sonate à Kreutzer est intéressant en lui-même, en ce sens que la première sonate à s’appeler ainsi fut celle pour piano et violon bien connue de Beethoven, avant que ce titre ne servît à une nouvelle de Tolstoï et c’est à cette nouvelle que le quatuor de Janacek fait référence. Composé de quatre mouvements tous notés Con moto, après une introduction Adagio, c’est une œuvre dense et assez brève qui reprend les épisodes de la nouvelle de Tolstoï de manière chronologique, jusqu’au meurtre final dans le dernier mouvement.  

Le Quatorzième Quatuor de Chostakovitch, de 1972-1973, est une œuvre tardive pour ne pas dire crépusculaire, également d’une rare densité dans sa brièveté. Avant-dernier quatuor du maître soviétique, il précède immédiatement le Quinzième dont la structure si particulière, composée de sept adagios successifs termine les confessions intimes d’un artiste qui, s’il était adulé internationalement et comblé d’honneurs chez lui, n’en avait pas moins été constamment en proie aux peurs les plus vives de se retrouver broyé par un régime totalitaire imprévisible. Miroirs intimes des quinze symphonies, les quinze quatuors à cordes forment le plus important recueil en la matière après celui de Beethoven, dont il atteint régulièrement aussi les sommets créateurs. L’œuvre donnée ce soir est en trois mouvements, deux Allegretto entourant un Adagio central.

La soirée se terminait sur le Quatuor Opus 27 d’Edvard Grieg, de 1877, œuvre profondément romantique rarement jouée, aux proportions beaucoup plus vastes que les deux précédents, mais aux couleurs parfois aussi sombres. Le premier mouvement est marqué Un poco andante – Allegro molto ed agitato. Le deuxième est une romance marquée Andantino-Allegro agitato. Le troisième mouvement est un intermezzo, noté Allegro molto marcato – Più vivo e scherzando. Le Finale s’ouvre Lento et se conclut Presto al saltarello. Ce quatuor est une lutte constante entre l’insatisfaction de l’auteur qui ne reviendra pas au genre et son désir de perfection, une lutte de personnalité, de celle qui rappelle un peu l’ambivalence d’un Schumann et son romantisme aussi. Elevé à l’école de Leipzig, Grieg n’en reste pas moins un compositeur profondément finlandais qui n’est jamais parvenu à se fondre dans les moules de la musique classique en se cherchant un mode d’expression plus personnel. Le choc entre des sentiments multiples, profonds et violents, essence même du romantisme, donne à cette œuvre rare des couleurs qui nous font un peu penser aux souffrances du jeune Werther.

Formation éminemment salzbourgeoise, le Quatuor Hagen est composé des trois frères et sœurs Lukas Hagen au premier violon, Veronika Hagen à l’alto et Clemens Hagen au violoncelle, le second violon Rainer Schmidt complétant la formation. Tous sont non seulement de Salzbourg, mais enseignent également au Mozarteum. D’un exceptionnel niveau technique, cette formation a systématiquement adopté des tempi très allant dans l’ensemble des œuvres jouées ce soir, le tout dans un jeu d’une profonde intensité qui laissait peu de place à l’intériorité. L’on aurait ainsi préféré plus d’introspection dans le quatuor de Chostakovitch et prendre davantage notre temps dans celui de Grieg, aux indications si contrastées. Les mélodies semblent toujours un peu corsetées dans ce jeu sans concession et l’on trouve peu d’espace pour respirer réellement.

 

LIEDERABEND SCHUBERTIEN A SALZBOURG

Le Festival de Salzbourg fête cette année ses 90 ans par une programmation aussi riche en découvertes qu’il est de coutume en cette ville où la musique est reine depuis si longtemps. Ce lundi 23 août 2010 s’ouvre la dernière semaine de l’édition 2010 et le premier concert auquel j’ai ainsi assisté était consacré, par Matthias Görne et Christoph Eschenbach, au dernier cycle de lieder de Franz Schubert. Ces deux musiciens se sont livrés, en trois soirs rapprochés, les 17, 20 et finalement 23 août, aux trois cycles de Schubert, commençant comme il se doit par Die schöne Müllerin, D795, continuant par Winterreise, D911, et terminant ce dernier soir par Schwannengesang, D957, couplé avec la dernière sonate pour piano, D960.

Présenter ainsi en trois soirs ces trois cycles qui sont les plus importants en la matière de l’histoire de la musique est un véritable tour de force qu’un baryton de la classe et de l’envergure de Matthias Görne pouvait sans doute être le mieux à même de tenter et de réussir. La qualité des textes poétiques, dus à Wilhelm Müller pour les deux premiers, puis à Ludwig Rellstab et Heinrich Heine pour le dernier, donne une remarquable base aux développements musicaux si sensibles, si intimes, de Schubert. Le dernier cycle, Schwannengesang n’en est à vrai dire pas un. Il s’agit en effet d’un recueil composé arbitrairement par l’éditeur de Schubert après la mort de celui-ci, qui souhaitait sans doute le présenter comme une sorte de testament musical. Il n’existe ainsi pas d’unité thématique dans ce cycle de treize poèmes, sept de Rellstab et six de Heine, auquel, afin d’éviter le chiffre fatidique de treize, l’éditeur ajouta un quatorzième lied sur un poème de Johann Gabriel Seidl, Die Taubenpost, qui permettait également de terminer le recueil sur un note plus positive et légère. L’on ne saurait en effet voir dans ces lieder ainsi arbitrairement rassemblés un chant du cygne au sens propre, à savoir le dernier opus d’un compositeur se sachant proche de la mort. Il y a trop de sentiments divers dans ce recueil pour l’envisager comme un testament, pas plus d’ailleurs que l’on ne saurait considérer comme telle la dernière sonate pour piano, D960. Bien plus, l’on sait maintenant qu’il y aurait en fait là deux cycles, Schubert ayant regroupé ces lieder dans deux cahiers distincts, le premier consacré à Heine, le second à Rellstab.

Dans les lieder présentés ce soir, le choix de Matthias Görne fut légèrement différent du contenu du cycle habituellement donné, en ce sens qu’il a ajouté aux lieder sur des poèmes de Rellstab le lied Hebst, D945, usuellement présenté isolé, et que c’est en bis qu’il chanta Die Taubenpost. De plus, sans quitter la scène, il marqua une pause entre les lieder de Rellstab et ceux de Heine, présentant ainsi les deux cahiers de lieder pour eux même. Cette approche permettait de donner à ce recueil une meilleure cohésion en le limitant aux deux poètes les plus importants, tout en respectant le chiffre de quatorze lieder voulu par l’éditeur et de terminer malgré tout sur cette note plus positive et légère qui contredit à elle seule la notion de Schwannengesang.

Nous avons donc entendu ce soir, dans le premier cahier sur des poèmes de Ludwig Rellstab, Liebesbotschaft, messager d’un amour lointain : « Ach trautes Bächlein, mein Botes sei du ; Bringe di Grüße des Fernen ihr zu ». Kriegers Ahnung est d’aspect plus militaire, soulignant la camaraderie des gens d’armes endeuillés par la mort des leurs : « In tiefer Ruh liegt um mich her Der Waffenbrüder Kreis ». Frühlingssehnsucht dépeint un sentiment si germanique qu’il n’en existe pas de traduction satisfaisante. Ständchen, est une douce sérénade à l’atmosphère beaucoup plus sereine que les lieder précédents. Aufenthalt, appelle au repos. Herbst, offre des teintes automnales qui conviennent si profondément au timbre de Görne que ce fut sans doute là le premier sommet de la soirée. In der Ferne nous ramène à l’éloignement et à la solitude, alors que ce premier cahier se termine sur des adieux, Abschied, déchirants, puis sur les textes de Heine Der Atlas, Ihr Bild, Das Fischermädchen, Die Stadt, Am Meer et surtout Der Doppelgänger, sur lequel se termine ce cahier, avant de conclure sur Die Taubenpost hors programme.

La voix de Matthias Görne est remarquable en tout point. Quel souffle, quelle beauté de timbre et qu’elle aisance dans le passage d’un lied à l’autre, d’une ambiance à l’autre. Le souffle semble infini, tant il est profond et ample, le timbre est grave et chaleureux et s’il sait être particulièrement sombre, il peut aussi s’éclaircir et s’alléger. Des moyens si extraordinaires ne sont pas sans rappeler peut-être un Friedrich Schorr. Matthias Görne se donne totalement à ces lieder et c’est le corps entier qui participe à la projection de la voix, ce corps dont il use comme d’un support puissant et qui lui permet aussi de mettre en scène certains de ces lieder en prenant des attitudes et des poses contrastées. Ce fut un grand récital.

L’accompagnement était confié à Christophe Eschenbach, pianiste de renom qui a surtout développé ces dernières années des activités de chef d’orchestre. On lui doit néanmoins et notamment au disque l’accompagnement des lieder de Schumann enregistrés par Dietrich Fischer-Dieskau, repris récemment dans le coffret anniversaire de Deutsche Grammophon. Ce pianiste, longtemps un protégé de Karajan qui l’estimait beaucoup, est assurément un accompagnateur de haute tenue. L’on sentait néanmoins qu’il ne possédait plus les doigts de ses plus jeunes années et que si, musicalement, la présence est réelle et qu’elle offre une magnifique réponse aux engagements de Matthias Görne, il n’en est cependant pas à la hauteur. Certaines irrégularités, certaines fatigues peut-être étaient perceptibles ça et là. C’est là sans doute l’une des limites – rares – de Matthias Görne dans ses récitals. A vouloir souvent changer d’accompagnateur à la scène comme au disque – c’est avec Alfred Brendel qu’il avait enregistré ce dernier cycle de Schubert – il perd une certaine symbiose avec le pianiste, si nécessaire dans ce genre d’exercice.

C’est néanmoins surtout dans la dernière sonate D960 que les limites de Christophe Eschenbach se sont montrées. Le choix de cette dernière sonate pour compléter le programme était particulièrement judicieux, non pas seulement par la proximité de composition des deux œuvres ou du fait qu’il s’agit de deux œuvres dernières, mais également et peut être surtout par la nature très particulière de cette dernière sonate de Schubert, la plus personnelle et la plus proche de ces lieder. Las, Eschenbach semblait incapable de se sortir de la partition qu’il ne quittait pas des yeux. L’interprétation n’était manifestement pas aboutie, au-delà même des faiblesses déjà relevées et qui paraissaient d’autant plus aisément qu’il n’y avait plus de partenaire qui puisse nous les masquer par un suprême engagement. Sans doute était –ce trop pour ce pianiste que de présenter les trois cycles et cette dernière sonate, qui semble n’avoir pas été suffisamment préparée et répétée, le poids de la préparation des trois cycles de lieder lui ayant sans doute laissé trop peu de place. Le public ne s’y est d’ailleurs pas trompé, saluant la prestation d’Eschenbach par des applaudissements courtois là où il avait réservé une véritable ovation à Matthias Görne auparavant.

12.06.2010

KAZUKI YAMADA REVELE L’OSR DANS L’OISEAU DE FEU

C’est un concert dont l’affiche a connu de multiples changements que nous proposait le 10 juin 2010 l’OSR. Initialement prévu sous la direction de Bertrand De Billy avec La Mer de Debussy au programme, on nous annonça finalement L’oiseau de feu de Stravinsky, sous la direction d’un jeune chef colombien venant pour la première fois à Genève, Andrés Orozco-Estrada. La présentation de ce musicien dans le programme de la soirée était intéressante, lui qui disait considérer chaque note comme un défi. Nous nous réjouissions donc de le découvrir mais il se fit remplacer au pied levé et c’est à une autre découverte qu’il nous fut donné d’assister, sensationnelle pour dire vrai. Kazuki Yamada, né en 1979 au Japon, a déjà dirigé les plus importants orchestres archipélagiques. Il étudie avec succès à Salzbourg, haut lieu musical s’il en est, fonde son propre orchestre à vingt-deux ans et remporte l’an passé le Grand Prix du très prestigieux Concours international de jeunes chefs d’orchestre de Besançon, ainsi que le Prix du public. Entrant sur scène avec un je-ne-sais-quoi d’un Ozawa jeune, image sans doute facile pour un jeune chef japonais, il a obtenu ce soir à Genève aussi le prix du public après une prestation littéralement envoutante.

Ayant repris la baguette en dernière minute, il n’a pas modifié le programme annoncé et c’est donc la Symphonie espagnole pour violon et orchestre, opus 21 d’Edouard Lalo, avec Vadim Repin au violon qui ouvrait les feux. L’on sait à quel point cette œuvre, exactement contemporaine de Carmen de Bizet, souleva les critiques lors de sa création en janvier 1875 aux Concerts populaires de Paris. L’on y voyait en effet une musique plus romantique qu’espagnole et il est vrai que ce n’est pas cette authenticité là que recherchait le compositeur. Cette œuvre s’ouvre par un passage en trompe-l’œil, marqué Allegro non troppo dans lequel l’archet expressif de Vadim Repin souleva d’entrée les applaudissements du public. Dans le Scherzando, Allegro molto, l’entrée du soliste sur un rythme syncopé, sorte de séguedille, permet d’enchaîner avec l’Intermezzo, Allegretto, dont l’aspect très virtuose permit au soliste de briller de mille feux dans une interprétation brillante qui n’était pas exempte de quelques emportements. Le magnifique choral qui introduit l’Andante aux cordes graves et aux cuivres est de suite repris par le soliste et l’originalité des rythmes que Lalo lui confie donnait à Repin la possibilité de nous faire avancer de surprise en surprise sans se démarquer du caractère tranquillo du mouvement. Le finale de l’œuvre est sa partie la plus connue, un Rondo-Allegro dansant au violon de Pablo de Sarasate lors de la création et non moins ce soir à celui du virtuose sibérien particulièrement brillant ici encore dans son interprétation. Le jeune chef qui l’accompagnait pour la première fois nous montra avoir immédiatement su construire avec l’orchestre des relations de travail efficaces. Suivant la partition, il accompagna son soliste avec une forme d’humilité, face à un orchestre et un violoniste plus prestigieux que lui-même. S’il eut la délicatesse de laisser au soliste la possibilité de briller en premier, il prit une toute autre dimension après l’entracte.

C’est par le Prélude à l’après-midi d’un faune, de Claude Debussy qu’il revint au pupitre, avec l’assurance de ceux qui savent ce qu’ils veulent obtenir comme son du fait d’une interprétation réfléchie, mûrie sans doute déjà, la seule œuvre au programme de ce soir dirigée sans partition, celle avec laquelle le jeune chef partage visiblement certaines affinités. Debussy disait en 1908 : « On me qualifie de révolutionnaire, mais je n’ai rien inventé. J’ai tout au plus présenté des choses anciennes d’une nouvelle manière ». Il en allait sans doute de même ce soir, Kazuki Yamada nous présentant cette pièce au combien célèbre de nouvelle manière. Sans rechercher un impressionnisme facile mais jamais reconnu par Debussy, Yamada la commençait d’un geste de la main comme s’ouvre une fleur de lotus, avec infiniment de poésie. La flûte expose un premier sujet très bucolique, sur les commentaires des autres bois, des harpes et des cors, célèbre mélodie présentée dix fois, toujours dans un habillage harmonique différent. C’est la clarinette qui lance le développement avant que ne se déploie cette œuvre délicate donnée ce soir dans un très bel écrin, d’une grande simplicité, d’une grande douceur aussi, loin sans doute de l’interprétation de Nijinski le soir de la création par les Ballets russes en 1912. Ce Faune très sexuel aux postures extatiques sans équivoques avait fortement déplu à Debussy. Comme nous aurions aimé enchaîner sur la lecture du poème de Mallarmé pour prolonger la poésie orchestrale par la musicalisation du poème :

Inerte, tout brûle dans l’heure fauve

Sans marquer par quel art ensemble détala

Trop d’hymen souhaité de qui cherche le la :

Alors m’éveillerai-je à la ferveur première,

Droit et seul, sous un flot antique de lumière,

Lys ! et l’un de vous tous pour l’ingénuité…

Ce fut dans l’Oiseau de feu, Suite, dans la version de 1945, que le concert se termina en apothéose et que ce jeune chef nippon prit toute sa mesure. Le ballet de Stravinski, créé également par les Ballets russes en 1910, un an avant Le Sacre du printemps, avait déjà fait l’objet d’un tremblement de terre qui devait modifier la musique du XXème siècle. C’est un sujet très russe que le conte sur lequel Diaghilev demanda à Stravinski d’écrire la musique d’un prochain ballet. La création fut un succès qui dépassa toutes les espérances des protagonistes. Même Debussy, souvent critique envers les compositions d’autres auteurs aimait cette partition. Stravinski tira trois suites de son ballet, en 1911, 1919, créée à Genève par l’OSR sous la direction d’Ansermet, et 1945, donnée ce soir. Sans reprendre tout le matériau du ballet, cette suite en contient les épisodes essentiels : Introduction, L’oiseau de feu et sa danse, les Variations de l’Oiseau de feu, Pantomime I (l’Oiseau de feu et Ivan Tsarévitch), Pantomime II, Scherzo (danse des princesses), Pantomime III, Ronde (Khorovode), Danse infernale du roi Kastchei, Berceuse (l’Oiseau de feu), Finale. Maîtrisant manifestement cette partition dans les moindres détails, même s’il préféra garder la partition sous les yeux, Kazuki Yamada emporta l’orchestre dans une danse de feu d’une immense richesse. Tous les timbres de l’OSR sonnaient comme rarement et le chef parvint à susciter de nombreuses surprises par le choix de ses tempi, son sens de la dramaturgie propre de l’œuvre et l’engagement qu’il y mit, les prises de risques aussi dans une partition difficile abordée au pied levé avec un orchestre qu’il n’avait jamais dirigé, qui ont payé. Les moments intimes de l’œuvre, telle la berceuse, étaient d’une grâce profonde, qui faisait place à une véritable danse infernale, brillante, rapide, tenue en chaque note et le Finale éclatait, révélant tous les moyens dont recèle l’OSR lorsqu’il est dirigé à ce niveau. Il y avait toutes les racines extrêmes orientales du conte traditionnel russe, recherchées aux confins des mondes japonais et russes. L’ovation finale du public était enthousiaste et nous avons là un chef qui a emballé l’orchestre comme le public comme de longtemps nous ne l’avions entendu. Ce jeune chef nippon a assurément l’Empire du Soleil devant.

Un successeur à Janowski ?

30.05.2010

LES SEPT CROIX DU SALUT OU LA 9ème SYMPHONIE DE HANS WERNER HENZE A L'OSR

Le Concerto pour violon et orchestre en ré mineur op. 47 de Jean Sibelius et la Symphonie N°9 pour chœur mixte et orchestre de Hans Werner Henze se partageaient l’affiche du concert donné par l’OSR le jeudi 27 mai au Victoria Hall de Genève, sous la direction de Marek Janowski. Ce fut un concert sombre de par les thématiques abordées par les deux œuvres au programme. Un concert sombre dans lequel l’OSR sonna à son meilleur niveau pour donner un relief particulièrement dense aux pièces choisies. La complémentarité du programme était forte ce soir, tant le Concerto  de Sibelius, composé entre 1903 et 1905, à un moment où la répression exercée en Finlande par l’administration russe était des plus sévères autour de l’assassinat du gouverneur impérial, à Helsinki en 1904, que la Neuvième Symphonie se rapportant à l’horreur des premiers camps de concentration nazis, ceux d’avant guerre, en prenant comme trame de fond le roman d’Anna Seghers, publié en 1942 en exil au Mexique, La septième croix, relevant tous deux de complexes répressifs extrêmes.

Jean Sibelius (1865-1957) est un compositeur volontiers présenté comme nationaliste et son œuvre a acquis une importance primordiale en Finlande. Son Concerto pour violon est un classique du genre, l’un des plus marquants du XXème siècle. Ecrit à un moment triste  de l’histoire finlandaise, le compositeur a pourtant cherché à le dépouiller de tout caractère nationaliste trop fortement prononcé. Bien qu’indépendantiste notoire, Sibelius appartenait à l’élite de langue suédoise qui se rangeait volontiers dans un courant artistique humaniste. En les rendant moins nationalistes, Sibelius cherchait également à promouvoir plus facilement ses partitions en Europe. Sa partition, revue après une création décevante à Helsinki, connut sa véritable naissance sous la baguette de Richard Strauss à Berlin. Unique concerto de Sibelius, il est le dernier en date à illustrer la grande tradition romantique, tout en étant souvent perçu comme s’en écartant radicalement. C’est en quelque sorte une œuvre entre deux âges. Bien que la filiation avec les concertos de Brahms ou de Tchaïkovski soit évidente, l’originalité du concerto de Sibelius réside en particulier dans les rapports entre le soliste et l’orchestre, qui ne se renvoient jamais les mêmes thèmes, à l’exception notoire du deuxième thème du finale. C’est un concerto de virtuose, qui utilise surtout le registre grave de l’instrument et dans les bois la clarinette et le basson dominent, ce qui donne une couleur globalement assez sombre à cette pièce, l’aigu n'étant utilisé que pour créer des contrastes soudains. Le premier mouvement, Allegro moderato, est le plus complexe des trois. L’orchestre reste à l’arrière plan, grognant et marmonnant, le violon se livrant, dès la fin de la longue mélodie initiale,  à de brillantes figurations thématiques que surmonte avec allégresse Lisa Batiashvili, jeune soliste allemande qui avait remporté en 1995, à seize ans, le 2ème prix du Concours Sibelius d’Helsinki. Le deuxième mouvement, Adagio di molto est davantage intimiste, tourné vers l’intérieur, ouvert sur des mesures confiées aux bois, qui lui donnent une impression d’étrangeté. Le dernier mouvement, Allegro ma non tanto est sans doute le plus célèbre du concerto, une « polonaise pour ours blanc » selon les termes d’un critique britannique. Le rythme en est très simple, ostinato énergique, martelé tout au long de ce finale. Lisa Batiashvili avait des allures d’une dame en noire, façon Barbara, dont elle avait aussi la voix, jouant de ses registres pour lui donner certaines fragilités, certaines fadeurs aussi parfois, qui font un style. Le son est magnifique et belle la prestance, l’interprétation est grave, parfaite introduction à la symphonie qui suivra. Les timbres de l’OSR conviennent parfaitement à Sibelius, au point que l’on s’étonne de le voir si peu au programme (Luonotar en novembre 2007, la Valse triste en 2005, La fille de Pojhola en 2004, il faut remonter à 2002 pour la Deuxième symphonie, à 2001 pour la Cinquième, c’est peu pour un compositeur qu’Ansermet avait programmé dès 1920 et dont il avait confié des symphonies à des chefs tels que Sir Thomas Beecham, la Première en 1947, ou Hans Rosbaud, la Deuxième en 1956, se réservant la Septième en 1965).

Avec la Neuvième symphonie de Hans Werner Henze, c’est dans un univers difficile que nous entraînent le compositeur et l’OSR ce soir-là, avec le Rundfunkchor Berlin. Compositeur contemporain aujourd’hui majeur, Hans Werner Henze avait dix-huit ans en 1944, lorsqu’il dut servir dans la Wehrmacht finissante d’un pays bientôt complètement détruit. Le poids de l’histoire fut tel qu’il rechercha l’exil, avant d’oser enfin, en 1987, revenir sur la dimension historique du passé avec sa Neuvième symphonie. Si l’on s’attarde souvent à trop vouloir mythifier, après Beethoven, Schubert, Bruckner et Mahler, ce chiffre de la neuvième symphonie, c’est néanmoins, comme la première d’entre elles, une œuvre chorale de grande dimension que donne Henze. A l’opposé de l’Ode à la Joie toutefois, mais dans un même esprit humaniste qui occupait déjà Beethoven, grand lecteur de Kant. L’on doit songer ici aussi aux liens entre Henze et d’autres compositeurs allemands de sa génération, notamment à Hanns Eisler, dont la composition de la Deutsche Symphonie fut très souterraine, délicate, difficile, ou à Karl Amadeus Hartmann, qui avait repris après la fin de la guerre les œuvres qu’il avait composées dans l’exil intérieur dans lequel il avait choisi de s’enfermer durant tout le IIIème Reich. Le texte de Brecht utilisé par Eisler, présentant la patrie allemande comme une « mère blafarde souillée du sang des meilleurs de ses fils » est bien dans le sens du roman d’Anna Seghers, La septième croix. En choisissant d’évoquer les camps de concentration d’avant guerre, Henze met en exergue l’horreur première, celle qui surgit dès la prise de pouvoir des nazis avec la construction du camp de Dachau en 1933, celle aussi dont l’ampleur de l’inhumanité ne permet pas d’envisager de rendre la suite, le caractère inimaginable, indicible même en musique, des camps de la mort de la solution finale, qui virent le jour après 1942. Henze s’engage dans une intensité difficilement supportable en reprenant les sept croix du roman. Selon ses propres termes, cités dans le programme de la soirée, il décrit ainsi son œuvre : « Evocation d’une réalité allemande, cette symphonie est surtout l’expression de la plus grande vénération pour les hommes qui firent acte de résistance au temps de la terreur fasciste nazie et sacrifièrent leur vie pour la liberté des idées. (…) L’action qui la sous-tend est une apothéose de l’horreur et de la souffrance. Elle est une somme de mon œuvre, un règlement de compte avec un monde arbitraire, imprévisible, qui nous agresse. Dans ma neuvième, au lieu de chanter la joie, belle étincelle divine, des hommes passent toute la soirée à évoquer le monde non encore révolu de la terreur et de la persécution qui continue de jeter son ombre ». Pas de soliste dans cette œuvre, mais une prise de distance avec l’emploi extrêmement riche et d’une diversité incroyablement vivante d’un chœur traité à l’antique, selon les principes de la tragédie grecque, omniprésent, incarnant à la première personne le fugitif comme son persécuteur, l’artiste qui se suicide plutôt que de se rendre, les voix de la nature, des morts, de la religion, du parlé au cri, en passant par le chant, avec des sirènes, des sifflets de police, des enclumes.

Le premier mouvement, Die Flucht, la fuite, met en scène le héros du roman qui tente d’échapper à ses poursuivants. « Nur weiter… Luft… keine Luft… ich habe Angst… mein Herz… geht… zu schnell… schneller… weiter… atmen… immer nur… atmen… immer nur… weiter… Erde… Steine… ein Graben… ein Loch… eine Falle… in der Erde… ein Stein… vor meinen Augen… Erde… der Stein… meine Stirn… Nein… nichts mehr… Nein!  ». Et plus loin : « Musik! Ich höre Musik (…) Auch in der Hölle spielt die Musik ». La voix collective apporte à l’extrême tension de la musique la seule manière d’exprimer ici l’horreur et la dénonciation. La poursuite s’interrompt brusquement pour faire place au deuxième mouvement, Bei den Toten, qui s’ouvre dans une atmosphère paisible, désincarnée du fait de la mort. Mais cette mort-là hurle encore des cris d’agonie qui explosent dans la masse chorale sinistre et désolée. Bericht des Verfolger donne brièvement la parole au poursuivant qui a traqué le fugitif et l’a trouvé « wie ein zitterndes Tier, wie ein räudiger Hund ». L’ambiance est à la froideur bureaucratique de la machine nazie, la percussion s’inspirant du bruit des machines à écrire qui servent à tapper les rapports. Die Platane spricht pour dire ensuite la hache qu’il va subir pour que les tortionnaires le transforment en croix sur lesquelles ils crucifieront les fugitifs rattrapés. C’est une nature aimable que les voix de femmes incarnent avec l’orchestre élégiaque qui va ensuite crier à l’unisson des victimes de la barbarie de l’inhumanité. Dans le cinquième mouvement, Der Sturz, Belloni se nomme, c’est un artiste qui fuit ses poursuivants sur le toit de sa maison et qui, frappé d’une balle, saute plutôt que de se rendre, l’orchestre s’engageant dans un gran canto, un hymne vaste et profond qui est le point culminant de l’œuvre, le moment où l’artiste est fauché en plein vol, libérant son âme pour l’éternité. Nachts im Dom est le mouvement le plus développé, celui du héros anonyme qui s’est réfugié dans la Cathédrale de Mayence. Il prend à témoin le Christ et les saints qui lui répondent par l’apologie de la souffrance. Le fugitif s’exprime par la voix du grand chœur, la mort et les saints par celles de plus petits ensembles dans des contrastes effroyables. L’orgue sonne alors impérieusement. La religion ayant été invoquée en vain, il ne reste plus au persécuté que le néant ! Die Rettung, qui termine l’œuvre, est une pure contemplation de la nature, tout se passant comme si un été pouvait encore revenir, sans plus y croire vraiment. Les percussions ne jouent plus, pour donner à l’orchestre le soin d’essayer de faire revivre un peu d’espoir. Pour Hans Werner Henze la rédemption n’est pas de ce monde.

Seule la musique peut sans doute exprimer l’indicible inhumanité qu’il y a dans de telles persécutions. Comment dès lors jouer, interpréter ce genre de pièces qui reflètent les pires moments de notre Histoire ? Janacek n’avait pas survécu à son opéra De la maison des morts, Chostakovitch avait introduit le pessimisme dans sa musique, Dallapicola avait présenté la torture ultime, celle par l’espoir, dans Il Prigioniero. Finalement, seul Ullmann, composant dans le camp de Theresienstadt un opéra créé par les musiciens du camps pour leurs codétenus, réussit à draper le tout d’un humour noir mais réel, celui dans lequel Christophe Rousset disait déjà qu’étaient placés tous les camps de concentration nazis, un humour ubuesque totalement tragique et incongru, que seuls sans doute ont osé remarquer et rendre ceux qui l’ont vécu de l’intérieur. Pour les autres, le tragique seul peut s’exprimer et ce n’est sans doute pas un hasard si Hans Werner Henze a d’abord passé par une période sérielle, l’une des formes de l’expressionisme dans la musique, avant que de pouvoir aborder son œuvre noire.

Marek Janowski a déjà donné un très bel enregistrement de cette neuvième symphonie et il dirigeait ce soir un orchestre en grande forme, impressionnant dans tous ses timbres, qui accompagnait le chant d’un chœur en tout point remarquable et justement très applaudi. L’on doit comprendre néanmoins les quelques personnes qui quittaient la salle après chaque mouvement, car il est dur de supporter l’évocation de l’inhumanité, même en musique. Un concert remarquable qui met à l’honneur un compositeur que l’on devrait également, comme Sibelius, programmer davantage tant son œuvre est variée et s’impose depuis quelques décennies déjà au grand répertoire.

http://www.osr.ch/concerts.asp?pageid=&con_date=27/5/2010&date=27/5/2010

 

22.05.2010

UN SOIR DERRIERE LES GRILLES DES JARDINS D’ESPAGNE

Que l’affiche était belle de ce concert de fin de saison de l’OSR, confiant à la baguette espagnole de Rafael Frühbeck de Burgos et aux doigts latins de Nelson Freire ces Nuits dans les jardins d’Espagne de Manuel De Falla ! Ces nuits ne sont pas celles de Charles Quint dans les jardins du Couvent de Saint-Juste, davantage celles de Garcia Lorca, d’une Espagne alors moderne, qui compte quelques grands noms du surréalisme, Picasso, Dali, Miro ou Bunuel. C’est une œuvre dont l’OSR a donné deux enregistrements importants au disque, le premier avec le duo Ansermet-Casadesus et le second avec Commissiona-De Larrocha et qui n’a plus été à l’affiche depuis longtemps, depuis un soir de février 1996, où elle était confiée à Armin Jordan et Nelson Goerner. Et Falla fait partie du répertoire historique de l’Orchestre, au même titre que Ravel, Debussy ou Stravinsky. C’était sans compter une tendinite qui conduit actuellement Nelson Freire à annuler tous ses concerts. Le changement du soliste impliqua ce soir une modification du programme et l’on perdit les Nuits de De Falla en faveur du Concerto en sol majeur de Maurice Ravel, confié à Alexandre Tharaud, déjà entendu récemment en récital à Genève.    

Le reste du programme restait cependant inchangé, nous permettant de découvrir des pièces espagnoles d’Isaac Albeniz, bien connu mais peu joué, dans des transcriptions de Rafael Frühbeck de Burgos, les extraits de la Suite espagnole, composés de Castilla, Granada, Sevilla, Asturias et Aragón. Albeniz fut d’après Debussy le premier à avoir su tirer parti de la mélancolie ombreuse et de l’humour spécial de son pays. Elève de Dukas et D’Indy à la Schola Cantorum, Albeniz fut très lié à Manuel de Falla comme à Claude Debussy. C’est d’ailleurs à Paris, en 1907 et alors qu’il travaille au dernier des quatre recueils pour piano qui firent sa célébrité, Iberia, qu’il fit la connaissance de Falla. Debussy parlait alors de lui comme d’un génie qui jette la musique par les fenêtres. La Suite espagnole  été entreprise en 1886 comme un recueil pour piano et l’œuvre resta finalement inachevée à la mort du compositeur en 1909. C’est donc dans un arrangement du chef que l’on entendit ces morceaux, tous articulés sur des structures ternaires. C’est une Espagne typique que nous jouent l’OSR et son chef, de celle que l’on pourrait presque également entendre chez Bizet ou Chabrier. Ce tour d’Espagne est néanmoins savoureux dans cette orchestration pour très grands effectifs qui jouent pleinement de tous les timbres.

Le Concerto de Ravel qui vint ensuite commença par un Allegramente assez lent mais fait de très belles couleurs orchestrales et il était agréable de voir le chef à l’écoute de son soliste pour lui offrir un accompagnement qui n’a pas toujours été le point fort de l’OSR. L’Adagio assai commence par un piano laissé seul longtemps avant que l’Orchestre ne se joigne à lui et c’est là un mouvement sans doute un peu mozartien, l’un des plus beaux du répertoire. Le Presto finale est d’une difficulté rythmique redoutable dont se jouèrent le chef comme le pianiste. Frühbeck de Burgos étala une richesse rythmique qui fit déjà le succès de son dernier concert à l’OSR, il y a cinq ans, lors duquel il avait donné le Sacre du printemps. S’il existe incontestablement certaines froideurs, voire certaines raideurs dans le jeu de Tharaud, s’y trouve aussi et surtout une musicalité simple, sans affect, qui ne montre pas une virtuosité trop maîtrisée pour avoir besoin d’être dite. En bis le Tic-Toc choc habituel de Couperin, qui fait toujours plaisir, même si un choix ravélien, dont le pianiste a gravé il y a peu une intégrale de l’œuvre pour piano seul justement très remarquée, aurait été plus à sa place dans l’ensemble du programme.

Le chef a porté l’OSR dans la seconde partie comme rarement, dans des œuvres qui font partie du répertoire fondateur de l’Orchestre, souvent jouées et enregistrées dès les premières années et dont le disque garde encore la mémoire des gravures dirigées par Ansermet. Daphnis et Chloé était parfaitement maîtrisé et offrait dans toutes leurs beautés des timbres moirés dont il faut avant tout saluer le basson remarquable avec les autres vents. L’Orchestre comme l’auditeur respire dans un geste ample, une partition qui roule naturellement, sans s’essouffler. Son Bolero final était assez sage, convenu en quelque sorte et l’on aurait peut-être aimé voir son geste souligner davantage les mélodies successives des différents pupitres que de s’en tenir à guider le rythme obsessionnel de la caisse clair. Il n’en demeure pas moins que l’interprétation de cette œuvre toujours appréciée du public était remarquable, sans affectation, et que l’Orchestre nous a présenté tous ses pupitres dans leur plus beaux atours, profitant de la liberté que leur permettait le chef pour nous offrir une palette de couleurs d’une richesse incroyable, faisant de ce ballet bien plus qu’un succès facile. En soutenant une pulsion continue sur laquelle chacun pouvait s’appuyer sans risque, le chef a fait beaucoup et pleinement mérité l’ovation du public.

13.05.2010

DANS LES BRUMES DE RADU LUPU

Le pianiste roumain Radu Lupu était en récital à Genève le 11 mai 2010, où il n’était plus revenu depuis cinq ans, dans la série des Grands interprètes. Avec l’âge, Lupu cultive les visions intérieures pour rester ce barbu secret et introverti qui se soucie sans doute moins que jamais de l’adhésion du public à son jeu fait de plus en plus de retenue, de caresses parfois à peine audibles, d’un toucher exceptionnel qui peut varier toutes les couleurs et tous les effets. A 64 ans, Lupu est toujours l’un des plus grands pianistes en exercice et son art offre de grands moments d’émotion à ceux qui savent l’écouter. Il est capable d’exprimer ses mélodies intérieures, qui sont de celles dans lesquelles Schumann finit par se perdre. Schumann était d’ailleurs au programme, annoncé dans ses opus 17, la Fantaisie en ut majeur, et 18, l’Arabesque, également en ut majeur et nous nous réjouissions de l’entendre. Las, l’artiste changeait son programme au profit du dernier Schubert, celui de la Sonate pour piano D959, en la majeur.

Demeurait du programme initialement annoncé la première partie, celle consacrée à V Mlhách (Dans les brumes), de Leos Janacek et à la fameuse vingt-troisième sonate de Ludwig van Beethoven, en fa mineur, op. 57, dite Appassionata.

L’œuvre pour piano de Janacek est trop rarement donnée pour ne pas saluer particulièrement sa présence à l’affiche ce soir, surtout sous les doigts de Lupu. Ces quatre pièces, successivement Andante, Molto adagio, Andantino et Presto ont été composées en 1912 et s’affirment comme l’expression d’une sensibilité introvertie formant une œuvre inclassable, n’obéissant à aucun modèle, sans pour autant être révolutionnaire, au sens où pouvaient l’être à l’époque les créations d’autres compositeurs. L’Andante initial offre une mélodie qui se stabilise après une évolution tonale des plus subtiles, qui mène le léger frisson qui parcourt le clavier dans l’aigu vers une mélodie folklorique au caractère presque incantatoire, qui demeure un accompagnement n’entrant jamais dans le moule de la mélodie. Le Molto adagio est entrecoupé de silences rompant une mélodie confiée aux voies intérieures de la main droite, qui se désolidarise du tempo initial et dans laquelle Lupu excellait particulièrement, nimbant réellement de brumes un jeu subtil et appliquant à la lettre la profonde lenteur du molto adagio. Il y a dans ces deux premières pièces à l’ambitus très restreint quelque chose de poignant que Lupu nous rendait avec poésie. L’Andantino offre une mélodie contrastée, déjà marqué, comme en introduction à la sonate qui suivra, dolente, appassionato, en rupture complète avec le début. Le mouvement final est une sorte de rhapsodie où bondit la main gauche dans une improvisation d’une grande spontanéité que Lupu rendait à la perfection, comme joyeusement.

L’Appassionata est sans doute l’une des œuvres pour piano les plus connues et les plus jouées, de celles où l’auditeur attend toujours quelque chose de précis et où la marge d’interprétation du pianiste est fort mince, le public étant davantage prompt à critiquer toute trahison là où l’artiste voudrait personnaliser l’interprétation. Faut-il le dire, cette sonate semblait ce soir compassée, retenue certes dans le style que Lupu affecte de plus en plus avec l’âge, mais qui donnait des impressions de faiblesse. Il est vrai que le piano ne semblait pas parfaitement réglé, mais cette manière de lécher quelques notes sans les toucher, les rendant inaudible au spectateur dans la salle donnait l’impression d’une partition incomplète. De nombreuses fausses notes, essentiellement dans le mouvement initial, Allegro assai, nous montraient un pianiste qui n’était manifestement pas à son meilleur niveau techniquement et qui prit sérieusement de la marge en élargissant les tempi, les variant à l’extrême, jouant sur des contrastes constants parfois noyés sous une main gauche prenant le dessus avec beaucoup de pédale, esquivant les principales difficultés de l’œuvre. Malgré toutes ces faiblesses, qui donnaient à cette exécution quelque chose d’insolite, il demeurait une intériorité forte, une présence réelle et des choix qui, s’ils ne m’ont pas convaincu et laissé franchement circonspect à l’entracte, auraient mérité une seconde écoute immédiate, pour comprendre. Frustration du concert qui n’autorise qu’une audition sur le vif, immédiate et sans recul.

Schubert après l’entracte était superbe, de ceux que Lupu affectionne tout particulièrement et dans lesquels il peut parler en toute intimité. Les tempi sont globalement lents et retenus, les notes parfois à peine effleurées sont comme souvent sous ces doigts, difficilement audibles dans une salle de concert, mais il y a dans ce Schubert là un souffle qui pousse le public à retenir le sien au profit d’une écoute soutenue où l’on perçoit finalement tout ce qui ne peut être entendu. J’aime cette approche de Schubert, qui me parle particulièrement et dont les moires bercent mon âme d’une forme de sérénité. Cette délicatesse du chant se développait particulièrement dans le deuxième mouvement Andantino, offrant dans toute l’œuvre des couleurs délicates plus impressionnistes que romantiques pour finir sur un Allegretto rajeuni, presque espiègle en somme, loin de nous montrer l’œuvre quasi dernière d’un jeune homme sur le point de mourir.

Le bis, rare chez Lupu, permettait de finir par là où nous avions commencé, dans les brumes impressionnistes descendant de la mer du Nord, de Hambourg à Vienne, qui nimbaient cet Intermezzo de l’opus 118 N°2 de Brahms d’une délicatesse profonde pour en faire, avec un toucher miraculeux, le point d’orgue d’un concert où seule l’Appassionata de Beethoven n’avait peut-être pas sa place et sonnait a posteriori comme une erreur de programmation.

 

5.04.2010

DEUX SOIRÉES AU FESTIVAL DE PÂQUES DE LUCERNE

Le Festival de Pâques de Lucerne vient de se terminer et c’est à deux concerts magnifiques qu’il m’a été donné d’assister, les dimanche 21 et samedi 27 mars 2010. Deux programmes très différents autour de deux orchestres prestigieux et de deux chefs parmi les plus importants de ces cinquante dernières années.

Le premier concert était consacré à deux œuvres rarement jouées de Beethoven, de celles que d’aucuns penseraient mineures. Il n’est cependant point d’œuvre mineure chez Beethoven, moins encore lorsqu’elles sont confiées au Concentus Musicus Wien, à l’Arnold Schönberg Chor, sous la baguette de Nikolaus Harnoncourt. Le chef nous invitait, dans une courte annonce avant de commencer à jouer, à ne pas lire le programme du festival, préférant nous présenter en quelques mots les deux œuvres au programme de ce soir là. Si Beethoven est assurément l’un des compositeurs les plus connus et les plus joués, de ceux dont on croit facilement déjà tout connaître, force est de constater que cette Trauerkantate auf den Tod Kaiser Josephs II., WoO87, de 1790, puis Christus am Ölberg, op. 85, de 1804, sont une découverte pour beaucoup de spectateurs.

La première cantate, œuvre de circonstance liée au décès de l’Empereur Joseph II, prince des Lumières, despote éclairé et frère de Marie-Antoinette, a été composée à dix-neuf ans par Beethoven, en 1790, et demeura inconnue jusqu’à sa création, le 23 novembre 1884, à Vienne, sous la direction de Johannes Brahms. Ecrite pour trois voix solistes, chœur et orchestre, elle se développe en sept mouvements sur environ quarante-cinq minutes. Le premier mouvement confié au chœur et aux solistes est intitulé Tot ! stöhnt es durch die öde Nacht, marque comme la surprise de l’annonce de la mort de l’Empereur et l’on ressent immédiatement le choc que pouvait représenter une telle nouvelle dans l’Empire de l’époque : Il est mort, gémissez dans la nuit morne, rochers et vous, flots de la mer, hurlez dans vos profondeurs, Joseph le Grand est mort. Les accords du début préfigurent déjà ce que sera l’ouverture de Fidelio quinze ans plus tard. Un récitatif aux basses vient sur Ein Ungeheuer, sein Name Fanatismus, Un monstre vint, son nom est fanatisme, surgit des abîmes de l’enfer, il grandit entre le ciel et la terre et ce fut la nuit, enchaînant sur un air Da kam Joseph montrant l’apport de Joseph II à son temps, à une époque où commence à triompher la Révolution française et où, déjà, l’on retrouve en Beethoven le grand lecteur de Kant qu’il fut toute sa vie. C’est à la superbe soprano soliste de ce chœur, Esther Jerg que revient de chanter avec le chœur l’air Da stiegen die Menschen an’s Licht, qui enchaîne sur le récitatif Er schläft, von den Sorgen seiner Welten entladen, Alors les hommes montèrent vers la lumière, alors la terre se remit à tourner autour du soleil, qui la réchauffa des rayons de la divinité. Le second air de la soprano développe le texte Hier schlummert seinen stillen Frieden der grosse Dulder, Il repose celui qui chercha le bonheur de l’humanité, avant le finale confié au chœur et aux solistes, sur le même texte que l’entame, comme pour rappeler l’annonce brutale de la mort du despote éclairé, demeuré souvent incompris dans des réformes qu’il engagea sans doute trop brutalement pour son époque. Il y a là des thèmes qui reviendront dans Fidelio, ceux de la montée de l’homme vers la lumière et donc vers la liberté. Comme en ces temps là la mort d’un prince intronise le suivant, Beethoven composa dans la foulée une autre cantate, tout aussi méconnue et de circonstance, louant cette fois en des notes plus enjouées, l’avènement de Léopold II.

Le Christ au Mont des Oliviers est une œuvre pascale, que l’on pourrait rapprocher d’une sorte de Passion, dans le renouvellement de celles de Bach notamment. D’une durée d’environ une heure, cet oratorio fut écrit en quinze jours et joué pour la première fois le 5 avril 1803, dans un programme comprenant aussi les créations des troisième concerto pour piano et deuxième symphonie. Le compositeur ne sembla pas très satisfait de son œuvre, si l’on en croit une lettre qu’il adressa alors à son éditeur, Breitkopf & Härtel : « Il faut remarquer est la première et la plus jeune de mes œuvres dans ce genre, écrite en quatorze jours, parmi tout le tumulte et tous les désagréments et angoisses possibles alors que mon frère était mortellement malade ». Beethoven semblait la trouver trop dramatique et aurait regretté d’avoir fait chanter le Christ. Peut-être est-ce là la raison qui fit qualifier cette œuvre par Zelter, l’ami de Goethe, d’impudicité.

C’est Jésus qui ouvre en effet cet oratorio, chanté ce soir par l’excellent ténor Herbert Lippert, sur un récitatif Jehova, du mein Vater, avant un air Meine Seele ist erschüttert. Seraph lui répond, en la voix de la magnifique Daniela Fally, soprano, très en voix ce soir, par un récitatif, Erzittre, Erde, Jehovas Sohn liegt hier !, avant un air Preist des Erlösers Güte. Tous deux reprennent ensemble un récitatif suivi d’un duo, So ruhe denn mit ganzer Schwerte. C’est ensuite Jésus seul qui accueille la mort, que le chœur des soldats souligne. S’engage alors un dialogue entre le Christ et les soldats, avant que Pierre n’intervienne. Chanté ce soir par la jeune basse Ruben Drole, il avait belle allure celui qui pourtant renia le Christ par trois fois ce jour là. Le trio des solistes en arrive au climax de l’œuvre, In meinen Adern wühlen unbändig Zorn und Wut, les soldats clamant Auf ! Auf ! Ergreifet den Verräter. C’est le chœur des anges qui conclut cet oratorio de Pâques, sur Welten singen Lob und Ehre.

Quel bel orchestre que ce Concentus Musicus Wien, fondé par Harnoncourt en 1953 et toujours dirigé par lui depuis. Cette longévité explique la parfaite complicité qui unit le chef à ses musiciens, qu’il a mené de la résurrection du baroque à des symphonies de Beethoven justement vues comme révolutionnaires. L’apport des instruments anciens donne à ces œuvres un caractère d’authenticité que l’on perçoit immédiatement. Peut-être sont-elles, dans le répertoire de Beethoven, celles qui se pareraient avec le moins d’aisance des effectifs d’un orchestre moderne d’une ampleur post romantique. Le Chœur Arnold Schönberg a été fondé en 1972 par Erwin Ortner, qui en est toujours le directeur. Il y a là aussi une longévité dans la direction qui donne vraiment corps au projet musical. La qualité du chœur est en tout point remarquable, et son homogénéité est particulièrement à relever.

C’est tout le romantisme qui se situe entre les deux concerts mentionnés. Le second en effet programmait la 5ème Symphonie d’Anton Bruckner, par le Synphonieorchester des Bayerischen Rundfunks sous la direction de Bernard Haitink.  

L’orchestre est l’un des meilleurs du monde germanique et Bruckner est à son répertoire depuis fort longtemps, comme à celui du chef d’ailleurs, qui en enregistra une intégrale remarquée il y a déjà quelques décennies.

La Cinquième Symphonie, en si bémol majeur, est une œuvre immense par ses effectifs orchestraux, près de nonante musiciens étaient ce soir sur la scène, comme par ses dimensions, ses quatre mouvements durant d’une douzaine de minutes pour le Scherzo, à près d’une demi-heure pour le Finale. Présentée comme un miracle de cohésion formelle, cette œuvre a été terminée le 4 janvier 1878 et est la seule que Bruckner n’ait pas sérieusement retouchée par la suite. Peut-être était-ce parce que, la plus éloignée de l’harmonie et de l’orchestration wagnérienne, elle tend à une esthétique classique renouvelée. De ce point de vue, c’est peut-être, selon la formule de Sergiu Celibidache, la plus réussie des symphonies du Maître de Saint-Florian. Tous les mouvements, sauf le Scherzo, commencent par des sons pizzicato des cordes, les deuxième et troisième s’ouvrant même sur une suite identique de trente-et-une notes. Dans le Finale, les thèmes des trois premiers mouvements réapparaissent soit dans leurs formes premières, soit variées. C’est sous ses dehors classiques et formels une œuvre d’une incroyable complexité qui représente un véritable tour de force pour les musiciens qui s’y affrontent.

L’Introduction, Adagio-Allegro du premier mouvement place tout de suite, par les premières notes des pizzicato des cordes graves, l’auditeur dans l’ambiance de la suite. Ce long mouvement développé sur plus de vingt minutes nous expose la vision du chef et nous permet de comprendre la suite. Bernard Haitink ne se place pas dans la vision mystique d’un Sergiu Celibidache mais davantage dans une vision classique, faisant de Bruckner le dernier grand symphoniste, dans la suite de Brahms plus que dans la préfiguration de Mahler. L’Adagio – sehr langsam est immense, comme tous les mouvements lents de Bruckner et c’est la valeur du chef que de maintenir une tension permanente et de nous rendre ce sehr langsam sans baisse d’attention. Le Scherzo, molto vivace (schnell) est le chœur de la symphonie, le plus bref des quatre mouvements, celui qui trace toute l’ironie mordante du monde. Les scherzi brucknériens sont aussi typiques que ses adagios, une véritable marque de fabrique qui donne une puissance incomparable à ces œuvres. La tenue de l’orchestre est impeccable et si le sehr langsam précédent demeurait soutenu, le schell actuel restait tenu, sans extravagance, Moloto vivace comme le veut la partition mais sans les excès que l’on trouve trop souvent chez des interprètes qui en tirent argument pour épater la galerie. Nulle esbroufe dans la direction apollinienne de Bernard Haitink, sa maîtrise et sa compréhension de l’œuvre n’en ayant pas besoin pour convaincre un public acquis. Le Finale – Adagio-Allegro moderato termine l’œuvre en apothéose, dans le plus long de ses mouvements, qui déploie des arches grandioses, véritables cathédrales classiques aux formes pures que le chef nous rendait avec grandeur.

Ces deux concerts étaient donnés dans l’une des plus belles salles de concert existant et l’une des plus récentes, le KKL de Lucerne, dont l’esthétique comme l’acoustique sont irréprochable. Le simple fait de se trouver dans cette salle crée une ambiance particulière et chaleureuse, propice à l’épanouissement des plus belles œuvres et à l’écoute du public le plus exigeant.  

http://www.lucernefestival.ch/de/

http://www.harnoncourt.info/

http://www.bernardhaitink.com/

 

PARSIFAL, FESTIVAL DE PÂQUES AU GRAND THÉÂTRE DE GENÈVE

Parsifal, ultime œuvre de Richard Wagner était à l’affiche du Grand Théâtre de Genève jusqu’à ce Vendredi Saint, 2 avril 2010, précisément la date à laquelle se passe le troisième acte de cette œuvre à nulle autre pareille. Parsifal, plus qu’un opéra, dresse le portrait de quelques personnages.

Il y a tout d’abord Amfortas, Roi du Graal, Seigneur blessé d’une plaie qui ne peut guérir et dont il ne peut mourir. Amfortas est, après son père Titurel, le gardien des reliques les plus saintes, la Lance qui perça le flanc du Christ sur la Croix et le Graal, vase dans lequel Joseph d’Arimathie récolta le sang du Sauveur. C’est cette Lance justement qui a blessé Amfortas au flanc, lorsqu’il tenta de vaincre Klingsor mais succomba aux charmes de Kundry. Il attend depuis la délivrance promise, qu’il voit comme la mort, et refuse d’officier car à chaque fois qu’il découvre le Graal, celui-ci le ramène à la vie et donc au martyre. Image christique oui, mais il est celui qui souffre davantage pour racheter ses propres fautes que celles d’autrui, cherchant son propre salut avant celui de l’humanité. Son refus d’officier provoquera la mort de son père et la décrépitude des chevaliers du Graal. Il finira effectivement sauvé par le Reine Tor, Parsifal, et par la Lance même qui le blessa, à laquelle le pur aura donné des vertus cathartiques. Présent à travers toute l’œuvre, Amfortas ne chante que deux morceaux de bravoure, les deux scènes du Graal, auxquelles il doit donner une dimension réellement surnaturelle. Si Thomas Stewart fut sans doute le plus grand interprète du rôle (à Bayreuth en 1964 pour le dernier Knappertsbusch ou ensuite avec Boulez), Detlef Roth n’avait sur la scène genevoise pas le charisme suffisant. Son visage maquillé de blanc lui donnait plus un air poudré que cadavérique et le voir se traîner entre les chevaliers ne l’avantageait pas, le privant de toute stature christique pour le réduire à un pauvre malade geignard qui se complaît dans ses souffrances. A ce jeu, il n’aura pas le génie d’un Dietrich Fischer Diskau, qui, en 1956 à Bayreuth, nous dressait le portrait d’un Amfortas jouissant pleinement de sa douleur, seul marque de vie pour lui. La fin du drame ne lui offre pas vraiment de rédemption digne, le laissant simplement une nouvelle fois entre les bras de Kundry.

Klingsor est en quelque sorte à Amfortas ce qu’Albérich est à Wotan dans le Ring des Niebelungen, la face sombre du personnage, le côté obscur de la force. Même tessiture, même écriture vocale, complémentarité scénique, Klingsor n’apparaissant qu’au deuxième acte, Amfortas aux premier et troisième. C’est aussi la même blessure, ou presque. Klingsor fut également un chevalier du Graal, mais ce fut un pur faible, trop faible pour le rester. Ses désirs sexuels ne pouvaient être domptés par sa seule volonté alors il s’émascula pour rester chaste, commettant par là-même l’acte sacrilège qui le fit déchoir des anges du Graal. Lorsque Gurnemanz évoque sa vie depuis dans une vallée luxuriante, il précise ne pas savoir quels sont ses pêchés, mais certains y ont vu une homosexualité à peine voilée, qui ressort d’ailleurs dans ses remarques sur la beauté de Parsifal approchant son antre. C’est aussi peut-être là la raison pour laquelle il est le seul à pouvoir résister aux charmes de Kundry, ce qui suscite les moqueries de celle-ci (Bist du keuch ?). La blessure qu’il s’est infligée fait son destin, comme celle d’Amfortas le sien. Elle est aussi liée à la Lance car si ce n’est pas par elle qu’elle est faite, c’est pour elle et pour le contrôle du Graal. C’est un rôle difficile qui, en deux brèves apparitions, en ouverture et en clôture du deuxième acte, doit donner toute la mesure de son pouvoir et, par effet miroir, de celui du Graal, de Parsifal, d’Amfortas, de Kundry aussi. Andrew Greenan n’était de loin pas à la hauteur. Sans voix, sans ampleur, sans projet, il était assez ridicule même dans ses mimiques et pas crédible une seule seconde dans son pouvoir.

Kundry est peut-être bien le personnage principal de Parsifal. Sorte de bête au premier acte, c’est elle qui détient le savoir, elle qui traverse les mondes et les périodes et dont on ne sait pas vraiment grand-chose mais qui sait tout sur tous. C’est elle aussi qui apprendra à Parsifal la mort de sa mère, Herzeleide, et lui donnera les premiers éléments sur lui-même. C’est au deuxième acte qu’elle prend toute sa dimension et que l’on apprend d’elle qu’elle fut damnée pour le rire lancé à la face du Christ en Croix à séduire tous les hommes qui croiseraient son chemin, sorte de putain universelle en somme. C’est à ce rôle que la cantonne Klingsor, celui de séduire tous les chevaliers du Graal tentant de venir récupérer la Lance. C’est un rôle si complexe que Hans Knappertsbusch lui consacra une thèse de doctorat, qui trouve ses fondements dans des mythologies persanes et indiennes, un rôle aux reflets multiples particulièrement difficile à aborder et que seule sans doute Martha Mödl (à Bayreuth de 1951 à 1956, avec Hans Knappertsbusch ou Clemens Krauss) réussit à dompter dans tous ses détails. Sa difficulté tient notamment dans le changement complet du personnage entre la bête du premier acte et la femme du second, femme au plein sens du terme, mère, épouse, amante, qui joue sur tous les registres, au point que Karajan à Vienne avait dédoublé le rôle entre Elisabeth Höngen pour le premier acte et la première scène du deuxième, et Christa Ludwig pour le reste. Lioba Braun est assurément à son meilleur niveau dans le deuxième acte, où elle affiche un tempérament qui passe par toutes les extrémités pour séduire Parsifal. Elle sait se faire maternelle puis tentatrice, avant de nous livrer une véritable scène de la folie, d’anthologie, lorsqu’elle lui demande de comprendre sa douleur et qu’elle sent poindre à la fois son plus grand drame et sa plus grande espérance, qu’il lui résiste. Fabuleuse au deuxième acte, le premier n’est pas au même niveau et Lioba Braun peine réellement à trouver les accents qui permettraient de donner vie à sa Kundry dans son état premier, bien loin des raucités et des feulements légendaires de Mödl.

Parsifal est un jeune sot, qui arrive au royaume du Graal complètement perdu, au point de ne plus rien savoir de lui ni des autres. D’une profonde candeur, il ne comprend pas ce qui l’entoure et réagit comme un enfant face à Gurnemanz comme face à Kundry. C’est néanmoins face à Amfortas qu’il commencera à percevoir une douleur dont la compréhension le dépasse encore. Lorsqu’il se retrouve au deuxième acte au château de Klingsor, il n’est guère plus avancé, batailleur comme au premier jour et innocent face aux filles fleurs qui le tentent assez gentiment. Ce n’est que face à Kundry qu’il commencera à comprendre, à se comprendre lui-même notamment, dans sa responsabilité dans la mort de sa mère, avant que de comprendre le sens de sa présence en ces lieux par le baiser de Kundry, dans lequel il verra la douleur d’Amfortas. C’est là qu’il comprend les causes de l’échec d’Amfortas et sa mission et qu’il prend une dimension à son tour christique, accomplissant ce qu’avant lui Amfortas avait faillit à accomplir. Dès lors que Klingsor est vaincu et la Lance reprise, il se tourne vers le rachat de Kundry sans hésitation et vers celui de l’humanité. Ses derniers mots au deuxième acte sont adressés à Kundry : Du weisst, wo du mich wiederfinden kannst, c’est lui dire de le rejoindre à Montsalvat. Au troisième acte, il prend toute la stature d’un roi du Graal, bénissant une Kundry délivrée, lui donnant le baptême, refermant la plaie d’Amfortas et officiant pour le Graal. Il faut savoir dans ce rôle passer de l’enfant innocent à celui qui a repris le savoir et la foi pour se trouver garant du Graal, progresser vers l’absolu pour terminer dans une dimension souveraine. Klaus Florian Vogt est doté d’un beau timbre et de qualités certaines. C’est en 2004 à Hambourg qu’il fit ses débuts dans le rôle de Parsifal et Genève l’a entendu en Walther en 2006-2007. S’il sait bien faire l’enfant, il garde trop longtemps au deuxième acte une candeur tardive. Surtout, il manque d’élévation au troisième pour donner la mesure du rôle. Il y a dans sa manière de chanter, d’aborder les notes par-dessous pour les pousser en avant et jusqu’à dans son timbre un je ne sais quoi d’un René Kollo, que l’on reconnaît aussi à des sons gonflés, surtout dans le grave, et à des voyelles trop ouvertes, à une absence de projet également. Il ne m’avait pas convaincu dans Walther, il ne me convainc pas dans Parsifal non plus et même en l'ayant écouté deux fois, je ne parviens pas à me dire que je pourrais l'aimer davantage.

Reste Gurnemanz, le doyen des chevaliers du Graal, un rôle de conteur comme on en trouve souvent dans les opéras de Wagner. Gurnemanz c’est la face superficielle du savoir, celui qui ne connaît que ce qu’il a lui-même vu, que ce à quoi il a participé, mais qui peine à comprendre le sens des choses. S’il sait tout, comme le présente l’un des chevaliers, ce n’est qu’un savoir apparent qui ne pénètre pas le fond des éléments. Il ne comprend pas la dimension de la blessure d’Amfortas, ne sait pas voir le rôle de Kundry, ne perçoit pas l’importance de l’arrivée de Parsifal. Gurnemanz est celui autour de qui tourne l’action mais qui ne la fait jamais. Il n’a que pour rôle d’assister aux événements, sans avoir sur eux aucune prise. Le représenter avec un livre, symbole facile de la connaissance, est un peu court. Par contre, ce fut un véritable régal que d’entendre en ce rôle Albert Dohmen, déjà venu à Genève en Wotan, Kurwenal et Hans Sachs. La présence de Dohmen en fait le pilier incontestable de cette production, un repère pour tous les autres, celui autour de qui tout tourne, le centre du plateau. Son timbre et son phrasé sont dignes des grands wagnériens, comme son endurance lui permettant de terminer un rôle éprouvant dans sa longueur. Il était là au niveau de ses précédentes apparitions genevoises, le sommet incontesté de cette distribution.

Il est difficile de mettre en scène Parsifal. C’est un de ces opéras qui se passe dans un lieu et un temps indéterminés – un lieu où le temps se fait espace selon les termes de Gurnemanz, qui de plus est d’un statisme décourageant toute forme de mise en scène. Seul le deuxième acte, que Nietzsche voyait comme un attentat aux bonnes mœurs, peut donner de réelles perspectives scéniques. On peut représenter Montsalvat, le Graal et le château de Klingsor comme les filles fleurs comme l’on veut, personne ne les ayant jamais vus… C’est pour cela que Rolf Liebermann, en février 1982 sur cette même scène, plaça l’action sur la lune, ou que l’on a vu à Bayreuth en 2004 le Graal représenté comme un lapin mort en décomposition… De l’épure des frères Wagner à la réouverture de Bayreuth en 1951 à toutes les tentatives faites plus ou moins heureusement depuis, la mise en scène et les décors de Roland Aeschlimann offrent des perspectives intéressantes. Le décor, allégé depuis les premières représentations de 2004, gagne en unité et en symbolisme et présente même des réussites incontestables, notamment dans l’esthétique du début du troisième acte. Pour le reste, il y avait bien mieux à faire du second acte, des Filles fleurs et de Kundry, que les quelques facilités qui nous ont été données à voir. C’est toujours surprenant de voir à quel point ce deuxième acte est souvent le plus faible des mises en scènes connues, alors que c’est celui qui offre pourtant le plus de chose à dire pour un metteur en scène, le seul qui sorte d’un statisme et d’un symbolisme difficile à rendre par nature. Les costumes de Susanne Raschig sont simples, discrets, au point qu’il n’y a rien à en dire.

L’orchestre enfin reste dans Parsifal la pièce maîtresse. L’écriture de Wagner cherche à mélanger les timbres de manière à ce que nous ne puissions plus distinguer un instrument d’un autre, que nous ne puissions plus savoir lequel joue quoi. Il y a des couleurs dans cette partition qui sont propres à Bayreuth, le temple construit par Wagner pour la représentation de ses propres œuvres et dans lequel Parsifal, composé après l’inauguration du Festspielhaus, colle à l’acoustique si particulière comme nulle part ailleurs, écrit pour une scène construite pour lui. Evidemment, le Grand Théâtre n’offre pas le même écrin, l’OSR n’est pas l’Orchestre du Festival et John Fiore n’est pas le démiurge des meilleurs soirs de Bayreuth. Il y a dans la direction de ce chef américain pour la première fois à Genève des moments de grande beauté et des baisses de tension palpables, qui se sont toutefois réduites au fil des représentations, entre la générale et la dernière. Il n’y pas de symbolisme dans cette direction et c’est là la dimension qui manque à un chef qui permet par ailleurs à l’OSR de briller à son meilleur niveau. Si l’orchestre est tenu, en place et si les timbres sont beaux, manque toute approche mystique de l’œuvre. L’ouverture n’est qu’un morceau de musique qui ne nous permet pas de plonger dans l’atmosphère de ce festival scénique sacré (Bühnenweihfestspiel selon le sous-titre de Wagner) et l’Enchantement du Vendredi Saint qu’une pièce de genre utile au changement de tableau, réduite en somme au rôle de Leonore III avant le finale de Fidelio de Beethoven. Il n’y a pas, dans le parcours de ce chef, de quoi comprendre la dimension si particulière de Parsifal, que Knappertsbusch, Krauss, Jochum ou Karajan cherchaient à rendre et Boulez à contredire.

Soulignons pour terminer que, depuis la mise en ligne des archives du Grand Théâtre de Genève, l’on peut se souvenir d’une production de 1964, sous la direction de Leopold Ludwig et dans une mise en scène de Herbert Graf, qui vit Thomas Stewart en Amfortas, Hans Hotter en Gurnemanz et Wolfgang Windgassen dans le rôle titre, rien de moins !

 Le lien vers le spectacle:

http://www.geneveopera.ch/fr/spectacle/7/parsifal/

 

21.02.2010

L’ESPRIT DE LA TERRE ET LA BOITE DE PANDORE

A l’annonce de la saison 2009-2010 du Grand-Théâtre de Genève, la première sous la direction de Tobias Richter, j’avais repéré dans le programme, il y a environ une année, cette Lulu d’Alban Berg, présentée dans la mise en scène d’Olivier Py. J’avais immédiatement pensé que c’était là le sommet culturel attendu de cette saison. Sans doute pas le succès populaire d’un Don Giovanni par définition plus classique et consensuel. Cette Lulu-là s’annonçait culturellement des plus intéressantes pour qui était prêt à faire l’expérience de la partition finale de Berg. Alors que les représentations se terminent, jetons un regard en arrière sur cette nouvelle production qui a attiré les critiques internationaux et soulevé l’odeur du souffre lorsque la direction genevoise a souhaité déconseiller l’accès de la salle à un public trop jeune.

Le Temps l’a présenté en deux temps, comme opéra classé X puis comme l’éternel scandale, Libération demandait au metteur en scène, comme pour anticiper ce classement : «Vous voyez plus Lulu comme un jouet des circonstances ou comme une salope meurtrière?»…

Pour Olivier Py, «Lulu, c’est l’Antéchrist. C’est celle qui vient et qui dit qu’elle n’est rien. C’est un ange de l’Apocalypse qui annonce toutes les violences du monde moderne. Elle est la vie dans ce qu’elle comporte de plus destructeur. Lulu abat toutes les certitudes, tous les conforts moraux. C’est le sexe bien sûr, mais c’est aussi la pulsion de mort, la violence aveugle. C’est un opéra de l’Apocalypse, mais une apocalypse joyeuse. C’est un monde très noir mais avec une vitalité incroyable qu’on retrouve dans la musique. C’est une impasse. Il n’y a pas d’issue. Mais c’est la plus belle des impasses» (Le Temps, 4 février 2010).

Il ajoutait : «Ce qui m’a beaucoup passionné chez Lulu, c’est l’idée qu’elle est un mythe, le mythe du désir charnel, éternel – aujour­d’hui, on dirait un sex-symbol. Lulu doit avoir ce côté énigmatique, presque artificiel, inhumain, qui fait qu’on ne sait pas si elle est une victime ou un monstre. L’une des deux pièces de Wedekind, L’esprit de la Terre, d’où Berg a puisé son matériau, le dit. Lulu n’est pas responsable : elle est la Vie, la pulsion fondamentale. Elle ne sait pas qui elle est, ni pourquoi, comment. A-t-elle aimé, a-t-elle une âme? Ich weiss es nicht, répond-elle» (Ibid.).

Alors cette Lulu est-elle réellement pornographique, classée X, à interdire aux moins de 16 ans ? Reprenons les mots de Py pour dire qu’il n’en est rien : «Mettre le sexe sur scène – et non plus en coulisses – est devenu une banalité. Ce n’est pas ça qui fait la grandeur de Lulu. L’œuvre ne dit pas non plus la libération sexuelle. Elle dit la toute-puissance du désir intestinal, elle se débarrasse de l’idée de l’amour. Même si Lulu dit qu’elle est éprise du Docteur Schön (le seul homme qu’elle ait «aimé»), ce n’est pas l’amour dans l’esprit du XVIIIe siècle. C’est un combat spirituel entre deux êtres. Un combat pour la vie. Lulu a un désir de puissance, de domination, devant lequel Schön va finir par plier le genou» (Ibid.).

La musique de Berg est celle de la nouvelle Ecole de Vienne. Si Arnold Schönberg a créé cette manière d’écrire la musique, si Anton Webern l’a portée à un degré de maturité extrême, Alban Berg lui a apporté une beauté classique qui l’a réellement fait entrer au répertoire. Sans doute n’est-ce pas pour rien que c’est à Lulu justement que s’intéresse aujourd’hui Nikolaus Harnoncourt, chef baroque, éminent mozartien, beethovenien révolutionnaire. Lulu c’est l’expressionisme à l’opéra mais c’est aussi une structure complexe qui rappelle celle des opéras à numéros, classiques, qui font se succéder Recitativo, Canzonetta, Arietta, Lied, Duo, Arioso, Cavatines et autres Interludes. Si l’on reprend les termes dans lesquels Berg exposa à Schönberg son projet, l’on comprend mieux la dimension qu’il donna à la convergence des deux drames de Wedeking :

« Indépendamment du travail de détail, l’argument principal du livret pour un opéra est évidemment clair pour moi depuis longtemps. Il concerne les proportions autant musicales que dramatiques. (…) Tu peux voir que ce qui est dissocié chez Wedeking – après tout, il y a deux pièces – est délibérément réuni par mon deuxième acte. L’interlude orchestral, qui dans ma version forme le lien entre l’acte final et L’Esprit de la terre et le premier de La Boîte de Pandore est aussi le centre de toute la tragédie et – après l’ascension des premiers actes (ou scènes) – marque par la descente des scènes suivantes, le début de la rétrogradation (soit dit en passant, : les quatre rôles d’hommes qui rencontrent Lulu dans sa mansarde sont tenus par les mêmes chanteurs qui ont été ses victimes dans la première moitié de l’opéra. En ordre toutefois inversé) » (cité par Alain Poirier, L’expressionisme et la musique, Fayard, 1995, pp. 255-256). Lulu est une femme perdue naviguant dans les eaux troubles d’une société bourgeoise qui la rejette. Elle partage avec une femme d’Erwartung et avec le soldat de Wozzeck cette solitude, conséquence de leur position sociale. Lulu comme le Soldat de Wozzeck, c’est le combat inégal de l’individu et de la société qui le rejette.

Olivier Py met en scène Lulu comme telle, il a une vision de l’œuvre, notamment dans les couleurs qu’il qualifie lui-même de couleurs à vomir, tellement elles sont criardes, des verts, des oranges, des rouges et des bleus violents, accompagnés de mouvements de décors incessants qui nous montrent la société en mouvement continuel. L’on aurait pu penser que cette surcharge d’éléments de décors, que ce mouvement perpétuel, que ces accessoires en nombre et ces figurants feraient se perdre l’attention dans milles dédales mais c’est au contraire à resserrer l’attention sur Lulu que parvient la parfaite maîtrise scénique de Py. Le nu qui fait si peur est faussement présent, car c’est une combinaison de chaire que porte Patricia Petitbon qui ne donne ainsi que l’illusion de la nudité. Ce jeu entre la nudité réelle d’une figurante et celle suggérée de la cantatrice est une manière de casser les codes d’une société qui rejette le rôle. Cette mise en scène est absolument remarquable car elle marque durablement le spectateur par son ampleur, son agressivité, son respect du texte (livret et musique), sa compréhension de toutes les dimensions de l’action, sa maîtrise des lumières et des couleurs. Rien n’est jamais un hasard dans une mise en scène de Py, chaque détail est pesé pour s’intégrer dans le tout que forme l’œuvre dans la vision de l’artiste. On peut aimer ou détester, mais je trouve au combien préférable de jouir d’une mise en scène aussi personnelle que des habituelles nullités de gens qui n’ont rien à proposer ou, pire encore, n’osent rien proposer.

La mise en scène n’est rien. Elle n’est qu’un moyen de représenter l’œuvre. Elle occupe trop souvent le devant de la scène, le spectateur venant voir avant d’entendre, ce qui est particulièrement frappant lorsque Py est à l’affiche. Combien remarquent que Py n’est rien s’il n’a pas la possibilité de s’appuyer sur une équipe de chanteurs du plus haut niveau, sur un orchestre et un chef qui ont également quelque chose à dire ? Py seul, c’est le naufrage assuré d’un spectacle déséquilibré. Le succès de cette production de Lulu tient surtout à ce que les critiques ne disent pas assez et ne portent pas suffisamment au premier plan. La qualité de la direction de Marc Albrecht est d’un niveau exceptionnel. Il connaît cette œuvre, la dirige avec passion plus encore qu’avec amour et tient la comparaison avec la scène car il a autant à en dire que Py. L’OSR a été en tous points à son meilleur niveau dans ces représentations, illustrant de milles couleurs la partition, couleurs orchestrales sur lesquelles pouvaient se poser les lumières et non les remplacer.

Le chant était également de ce niveau là, nécessaire à un équilibre global de la Gesamtkunstwerk à laquelle chacun apporte sa pierre. Celle de Patricia Petitbon dans sa prise de rôle est essentielle. Il y a une présence ou des présences qui donnent vie à Lulu et qui font bien plus que la chanter. Il y a une expression dans le chant de la Petitbon qui la porte au niveau des autres Lulu de référence. J’ai lu que lorsque l’on tente Lulu, en principe on la réussit, sinon on ne l’ose pas. Petitbon réussi car elle ose, elle ose être Lulu, elle ose exprimer le rôle et elle peut le faire car elle dispose en l’orchestre, le chef et le metteur en scène, des outils nécessaires pour donner le meilleur d’elle-même. Les autres rôles sont à l’avenant, avec une Gräfin Geschwitz de Julia Junon vraie partenaire de Lulu, avec l’Habilleuse, le Lycéen et surtout le Groom de Silvia de La Muela, les quatre rôles de ténors du Professeur de médecine, du Prince, du Valet et du Marquis étaient confiés à Robert Wörle. Les principaux rôles masculins étaient aussi prenants, surtout le Alwa de Gerhard Siegel, un ténor lumineux d’une forte présence vocale et scénique. Le Dr Schön et Jack l’éventreur étaient confiés au très beau baryton Pavlo Hunka, le Schigolch de Hartmut Welker complétant une distribution d’un très haut niveau. Une fois encore, l’on peut souligner que la plupart des chanteurs font leur première apparition à Genève et que ce renouveau dans le choix des distributions apporte un sang neuf qui s’est avéré jusqu’à présent et depuis l’arrivée de Tobias Richter, des plus réjouissants.

(Oskar Kokoschka, Die Windbraut)

http://www.geneveopera.ch/index.php?id=3&prod=403&saison=09-10

LOCOMOTIVE ET CREATION MONDIALE A L’OSR

Pacific 231, Mouvement symphonique N°1 d’Arthur Honegger ouvrait le programme du quatrième concert d’abonnement de la série répertoire, ce jeudi 18 février 2010. La musique d’Honegger avait reçu un accueil particulièrement chaleureux en Suisse, notamment de la part d’Ernest Ansermet, qui voyait dans la musique de ce Suisse (dont le portrait figure actuellement sur les billets de 20 francs) né en France de parents Zurichois l’expression de la symbiose tant attendue des cultures latines et germaniques.  Honegger a lui-même reconnu cet « atavisme suisse », que Darius Milhaud appelait sa « sensibilité helvétique », ¨comme étant au cœur de son être. Très individualiste, Honegger ne s’est jamais reconnu dans une quelconque esthétique collective, notamment pas dans celle – par ailleurs inexistante – du Groupe des six, formule de Henri Collet, adoptée en 1920 après un concert regroupant les œuvres des six en un même programme. Cocteau dira néanmoins en oraison funèbre de son ami Arthur : « tu as mêlé au savoir-faire d’un architecte du Moyen Age la simplicité d’un bâtisseur de cathédrales ».

Composés entre 1923 et 1928, les deux mouvements symphoniques Pacific 231  et Rugby forment un premier essai d’écriture en forme symphonique, la première des cinq symphonies du compositeur suivant rapidement, en 1930, comme une commande de l’Orchestre symphonique de Boston pour fêter son cinquantième anniversaire. Il n’y avait pour Honegger nul programme derrière ces deux mouvements symphoniques, qu’il préférait qualifier de musique pure, tout en avouant que le premier mouvement entendu ce soir trouvait la source de son inspiration dans son amour des trains et de la vitesse. Bien qu’il tentât de le nier, Pacific 231, du nom d’une locomotive célèbre alors, reste un portrait saisissant de réalisme d’une locomotive qui se met en marche, accélère vers sa pleine vitesse puis ralentit. C’est un peu là la lointaine préfiguration de ce que l’on appellera, dans les années 1980, l’art mécanique. C’est d’un très grand orchestre dont a besoin Honegger pour cette œuvre aux accords dissonants d’une impeccable orchestration, qui frisait néanmoins la provocation à l’époque. IL n’en demeure pas moins que la création en mai 1924 à Paris sous la direction de Serge Koussevitsky fut un triomphe ! Ce morceau représente finalement l’illustration  parfaite d’un moment de l’histoire de la culture européenne, entre les deux guerres mondiales, marquée par une fascination pour le bruit, la machinerie et le mouvement sous toutes ses formes. L’on peut à raison voir dans ce mouvement symphonique le pendant musical du courant futuriste dans la peinture de l’époque, notamment incarné par les époux Delaunay, mais aussi les risques politiques d’une évolution non démocratique, car le futurisme était aussi la position artistique la plus représentative du mouvement mussolinien dans les années 1920, notamment avec le Novecento.

Klaus Weise, que nous avions entendu au Grand Théâtre dans de bons Meistersinger von Nürnberg dirigeait ce soir cette musique sous un angle plus germanique que latin. C’est l’une de ces œuvres qui appartient au répertoire historique, fondamental de l’OSR et l’on sent un plaisir certain à la jouer. Les qualités de l’orchestration d’Honegger sont bien mises en valeur par un orchestre à son meilleurs niveau et dont les basses notamment assurent une assise solide au développement de ce mouvement, véritables rails sur lesquels Pacific 231 peut s’élancer, accélérer puis ralentir pour s’arrêter finalement son trajet accompli.

Une création mondiale nous était ensuite proposée, commande de l’OSR, sur un texte de Metin Arditi, par ailleurs Président de la Fondation de l’OSR, et une musique de Jean-Luc Darbellay, compositeur helvétique au catalogue déjà bien rempli, notamment de précédentes commandes de l’OSR. La Dernière lettre à Théo est écrite comme la lettre d’adieu du peintre Vincent Van Gogh à son frère, Théo, avant sa mort. Le texte est découpé en sept strophes ou parties, Le souvenir du père, Les tubes, Les blés, L’autoportrait, Aux arènes, L’oreille et La mort. Le texte commence par annoncer la fin : « A quoi bon Théo ? Tout à l’heure ce sera fini. C’était fini depuis toujours… », avant que l’on passe en revue les principaux épisodes de la vie du peintre qui, de son vivant, n’a jamais vendu qu’un seul tableau, prototype même de l’artiste incompris. Le soir où il mangea ses tubes de couleurs, le peintre l’a fait « pour se déguiser en tableau », pour devenir « jaune ! Bleu ! Vert ! ». « On me parle comme à un fou, parce que je peins le ciel en rouge-orange ou en vert Véronèse. Je sais que ce n’est pas les couleurs qu’on voit. Je peins mon émotion que veux-tu ». L’autoportrait et l’ablation de l’oreille sont aussi traités, évidemment, inévitablement, avant la mort, où l’on retrouve les couleurs d'une palette qui marqua profondément l'histoire de l'art : « Tout à l’heure au milieu des blés je me donnerai du plaisir. Je tiendrai les épis de blé contre mon cœur. J’en prendrai autant que j’aurai la force d’en saisir et je les serrerai contre moi. J’offrirai mon échine au soleil. J’embrasserai ces blés que j’aime tant, je m’allongerai sur eux, leurs épis me caresseront le visage, je mettrai la main dans la poche, j’appuierai sur la gâchette, la balle me percera le ventre, mon sang se mêlera à ma semence, et j’en mouillerai la terre, comme on se déverse dans l’être qu’on aime ».

La musique de Jean-Luc Darbellay épouse le texte, le souligne, l’embrasse, le couvre aussi parfois car il fait appel à un orchestre important, presqu’autant que celui d’Honegger. Le baryton suisse Rudolf Rosen, pour sa première invitation à l’OSR nous a montré une riche palette de couleurs vocales, un grave profond, un médium riche, un aigu peu sollicité ici, des nuances de volumes importantes, du chuchotement au hurlement, et une maîtrise particulière de ce qui n’est finalement qu’une forme de sprechgesang parfaitement aboutie. L’orchestre est somme toute assez expressionniste, très coloré, ce qui convient parfaitement au sujet choisi, notamment lorsqu’il dépeint le vent, la mer ou l’orage, dans une approche quasi naturaliste. Ce fut une très belle création qui mérite d’être reprise pour entrer réellement au répertoire car le texte est fort et la musique belle.

En fin de programme Klaus Weise nous offrait un poème symphonique de Richard Strauss largement ressassé depuis que Stanley Kubrick fit de ses premières mesures la musique de son film 2001 L’odyssée de l’espace. Also sprach Zarathustra précède les premiers opéras de Strauss et date de 1896. C’est une œuvre qui sollicite une fois encore un grand orchestre, notamment aux graves profonds, et l’on n’aura rarement entendu le contrebasson et la clarinette basse autant sollicités que dans les trois œuvres de ce soir. En dehors de cela, je me suis un peu ennuyé dans ce dernier poème symphonique, mais il est vrai que c’est essentiellement à l’opéra que j’apprécie Strauss et que je n’ai trouvé que Fritz Reiner pour faire vivre à mes oreilles ce Zarathustra. Il n’en demeure pas moins que l’interprétation était d’un niveau tout à fait convenable, avec un orchestre bien en place aux timbres prononcés – que personnellement je n’ai pas beaucoup aimé aux cordes, mais qui n’en manquait pas pour autant de personnalité. C’est donc ce soir l’OSR dans toutes ses forces vives qui nous a été donné à entendre et la démonstration de puissance, maîtrisée, est convaincante. La direction du chef est également bonne, mais pas de celles qui marqueront pour autant l’histoire des concerts d’abonnement de l’OSR.

http://www.arthur-honegger.com

http://www.osr.ch/concerts.asp?pageid=&con_date=18/2/2010&date=18/2/2010

 

 

14.02.2010

LA 10ème SYMPHONIE DE CHOSTAKOVITCH OU LA SECONDE MORT DE STALINE

En cinquième concert d’abonnement de la série Symphonie, l’OSR se confiait ce vendredi 12 février 2010 à la baguette de Neeme Järvi, dans un programme russe dans sa première partie, soviétique ensuite.

Le célébrissime Concerto pour violon et orchestre en ré majeur op. 35 de Tchaïkovski ouvrait les feux, avec Boris Brovtsyn au violon. Ce violoniste moscovite né en 1977 était déjà venu à l’OSR en 2008. Il nous a présenté ce soir avec une grande humilité cette musique si souvent ressassée que l’on hésite à l’entendre à nouveau. Il y a tellement d’effets faciles possibles dans cette œuvre qu’il est rare de l’entendre pour ce qu’elle est réellement au répertoire, l’un des concertos qui offre les plus belles mélodies à déployer sans se soucier d’un combat entre le soliste et l’orchestre, dans une vision très différente du concerto de Brahms, composé la même année.

Le concerto de Tchaïkovski est devenu une œuvre phare du répertoire, malgré des débuts difficiles avec la critique qui ne le comprenait pas. C’est aussi l’une des œuvres les plus joyeuses du compositeur, qui la composa au bord du Lac Léman, à Clarens, dans une retraite qui lui permit littéralement de fuir l’échec de son mariage et la souffrance que lui impose cette vie privée réduite au pire. A Clarens, Tchaïkovski se remet en compagnie de son frère et d’un jeune élève, le violoniste Joseph Kotek, qui lui donna plein de conseils techniques pour l’écriture de la partie soliste et peut-être plus. Ce n’est pas un concerto épique, mais mélodieux. La mélodie jaillit de la partition et nous emporte vers d’autres cieux lorsque l’archet du violoniste ne tente pas de mettre en avant une virtuosité déplacée mais sa sensualité et son désir d’évasion.

Ce soir, le jeune Boris Brovtsyn s’est humblement effacé derrière l’œuvre, laissant simplement la mélodie faire son effet toute seule, sans en rajouter. L’orchestre dirigé par Neeme Järvi lui offrait l’écrin nécessaire à l’expression de cette sensualité. Les tempi sont tenus, variés, dans la grande tradition romantique, notamment dans l’accélération voulue juste avant la cadence du premier mouvement. Il y a dans ces variations de tempi de quoi nous tenir toujours en éveil, ne jamais nous lasser de la réapparition d’un motif. Il n’y a eu qu’un court moment, au milieu du troisième mouvement, où le chef et le soliste se sont perdus, désynchronisés juste le temps de se retrouver pour conclure en beauté. L’on ne tiendra pas rigueur aux musiciens en présence de cette courte errance, tant l’ensemble est d’un niveau supérieur, d’une grande sérénité, d’une grande beauté aussi, d’une sonorité riche qui devait sans doute rappeler à la mécène Nadejda von Meck la volupté d’un verre de sherry.

En seconde partie, l’atmosphère passait du russe au soviétique, de la volupté joyeuse au pessimisme et de la sensualité à la dénonciation des crimes de Staline. Chostakovitch est en effet un compositeur qui nous mène toujours sur le fil du rasoir. Les difficultés rencontrées par lui comme par d’autres compositeurs durant les années où Jdanov censurait la culture pour éviter un formalisme petit bourgeois indéfinissable sont bien connues. Cette accusation de formalisme était pourtant des plus graves et Chostakovitch s’y est vu exposé plusieurs fois, craignant à chaque accusation que la déportation et la mort ne missent fin à sa carrière. Si l’on en croit les difficultés des dictionnaires soviétiques à définir ce terme, l’on comprend mieux qu’il pouvait s’appliquer à n’importe quelle œuvre qui pourrait déplaire à Jdanov : « culte de l’atonalité et de la dissonance » ou « adoption de combinaisons confuses et neuropathologiques qui transforment  la musique en cacophonie »…

La Symphonie N°10, en mi mineur, op. 93 date de 1953. Le 5 mars 1953, Staline et Prokofiev disparaissent, tous deux frappés d’une attaque cérébrale. Chostakovitch et Khatchatourian en profiteront pour figurer parmi les premiers à revendiquer un retour à la liberté artistique, Chostakovitch allant jusqu’à écrire un article dans la Pravda en novembre 1953, dans lequel il déclare qu’il « importe de reconnaître le droit de l’artiste à l’indépendance, d’explorer hardiment les chemins nouveaux ». Ce commentaire paraît quinze jours avant la création de la Dixième Symphonie, à Leningrad, sous la direction d’Evgeni Mravinski. Immédiatement, tous les auditeurs ont perçu cette œuvre comme un règlement de compte avec Staline et les horreurs des deux décennies passées. Les critiques soviétiques n’étaient toutefois pas encore prêts à franchir le pas et se sont alors étendus en propos peu flatteurs sur le pessimisme de la partition, sur cette œuvre dénuée d’espoir et partant tout le contraire d’une société socialiste en marche, par définition, vers un avenir radieux… Devant le succès de la symphonie, on s’accordera finalement à la considérer comme une « tragédie optimiste » ! Peu importe, c’est  aujourd’hui l’une des œuvres maîtresse du répertoire symphonique du XXème siècle et sa présence au répertoire est au-delà des mesquineries sémantiques d’un régime qui a perdu son chef. En ce sens, cette œuvre est à la musique ce que le fameux discours de Khrouchtchev fut à la politique soviétique. La fin d’une époque et la revendication d’un progrès qui ne pourra pas se faire aussi facilement qu’escompté.

Le premier mouvement, Moderato est d’une dimension monumentale et l’expression de sentiments d’une profondeur rare dans le romantisme tardif. C’est le résumé du pessimisme, du désespoir, de la brutalité et de l’oppression de la période stalinienne. La partie des cordes tourne en rond à la recherche d’une issue impossible avant une citation de la Symphonie N°2 de Gustave Mahler, sur les mots du lied Urlicht : « Der Mensch liegt in grösster Noth ! ». L’on ne saurait mieux dire ! Les pupitres des bois de l’OSR, surtout la clarinette et le basson, nous ont fait entendre des parties de toute beauté ce soir là, dans une richesse de timbres qui est celle de l’OSR lorsqu’il est bien dirigé.

L’Allegro a fait la célébrité de la partition et est un Scherzo d’une intensité terrifiante. Bien qu’il ne mesure que le cinquième du mouvement précédent, il ne paraît pas plus court et eût été réellement insupportable plus long. Dans ses Mémoires, Chostakovitch écrivait à son sujet : « Il est difficile de dessiner l’image d’un homme politique mais ici j’ai rendu son dû à Staline ; avec moi il a trouvé chaussure à son pied. On ne peut guère me reprocher d’éviter un phénomène repoussant de notre réalité ».

Le troisième mouvement est un Allegretto qui s’apparente également à un Scherzo, avant l’Andante final, qui fut la seule partie de la partition à réellement satisfaire son auteur. Dans le motif qui lui sert de signature, ré-mi bémol-ut-si, soit dans la notation allemande D-Es-C-H, les initiales du compositeur dans sa translitération allemande, et qui se répand à tout l’orchestre, Chostakovitch accomplit sa vengeance.

Neeme Järvi est un spécialiste de Chostakovitch, dont il a donné au disque des interprétations de référence, et l’OSR a souvent fort bien sonné dans ses œuvres. Lui qui n’était plus venu diriger l’OSR depuis 1993, l’a marqué ce soir d’une présence forte. Le geste est mesuré, rare même, allant à l’essentiel. Il sait laisser jouer l’orchestre, lui faisant confiance après un travail en répétition qui s’est avéré remarquable. Rarement on aura entendu l’OSR sonner si bien et si juste, dans une totale maîtrise de ses timbres, offrant aux différents pupitres de quoi briller de toutes leurs qualités. Cette œuvre d’une puissance dévastatrice était parfaitement maîtrisée, là encore dans un refus de tout pathos trop facile, trop évident. Il n’était pas utile de l’appuyer pour que nous le comprenions. L’on en ressort la tête habitée pour longtemps de cette musique là, si passionnante lorsqu’elle est interprétée à ce niveau, comme si nous comprenions mieux le besoin d’humanité après une si dure période de dictature.

RECITAL D’ALEXANDRE THARAUD POUR OUVRIR L’ANNEE CHOPIN

Alexandre Tharaud est un artiste rare, de ceux qui se sont fait une forte place discrètement, sans jouer les stars, s’imposant par leur seul talent davantage que par le battage médiatique qui pourrait les entourer. Néanmoins Alexandre Tharaud est une valeur sûre du disque, chacun de ses albums se vendant très bien. Lui qui refuse d’avoir un piano chez lui, préférant s’inviter chez des amis pour jouer des instruments toujours différents, en arrive à cultiver un esthétisme simple, un jeu clair au toucher raffiné, très français par maints côtés, qui présente en quelque sorte la synthèse du legs formidable des baroqueux pour jouer tous les répertoires. C’est aussi un pianiste dont l’approche de la musique, telle qu’il sait l’exposer en interview, est riche et intéressante. Il est tout aussi essentiel de l’entendre parler de musique que de l’entendre en jouer. A Têtu qui aborde la question « Vie de couple », il répondait dans le N° de février 2010 : « J’ai commencé le piano à cinq ans et c’est tout de suite devenu mon meilleur ami… Mais je n’ai plus de piano chez moi depuis douze ans. Je me sentais noyé sous mon instrument ! Aujourd’hui je travaille chez quelques amis… Je suis un peu comme un vampire qui va sucer l’énergie de leurs appartements ». Cette vie de couple avec son instrument a sans doute atteint aujourd’hui la stabilité nécessaire à la maturité et lorsqu’il confesse pudiquement vouloir prendre six mois sabbatiques pour travailler bien sûr mais pour son copain avec lequel il vit depuis des années, l’on sent le besoin d’une attache familiale stable pour permettre au musicien de continuer sans se perdre à jouer aux quatre coins du monde dans la solitude des voyages.

Le programme proposé au Victoria Hall de Genève le 11 février 2010 s’ouvrait sur une série de dix sonates de Domenico Scarlatti (1685-1757), choisies parmi les cinq cent cinquante-cinq sonates du Maître Italien. Si ce compositeur est résolument un homme du XVIIème siècle, à l’époque de la première coexistence entre le clavecin et le pianoforte, compositeur de la Cour d’Espagne, qui réservait ses Essercizi à la plus noble virtuose de l’époque, la Reine d’Espagne elle-même. Les sonates de Scarlatti sont alertes, piquantes, jeunes d’esprit, déroulent un flot d’imagination musicale sans entrave dans de courtes pièces aux atmosphères variées. Comme Chopin plus tard, c’est à la musique pour clavier que Scarlatti s’est consacré exclusivement. Ces sonates peuvent donc aussi bien se jouer au clavecin qu’au piano ou au pianoforte selon le choix de l’interprète. Depuis le phénomène des baroqueux, le retour au source des instruments d’époque a voulu un temps condamner toute interprétation qui ne s’attache pas à revenir à l’instrument d’origine, comme s’il ne fallait plus jouer les œuvres qu’en cherchant comment elles étaient jouées à l’époque de leur composition. L’on n’osait alors plus trop revenir à ce répertoire au piano, comme on oubliait Couperin ou Rameau pour les mêmes raisons.

Alexandre Tharaud a su intégrer l’héritage fondateur des baroqueux, leurs études musicologiques, leurs recherches sur les instruments et les techniques de jeu de l’époque. C’est au piano qu’il choisi d’aborder Couperin, Rameau ou ce soir Scarlatti avec la même élégance racée, la même souplesse, la même virtuosité que le clavecin pourrait offrir. Scarlatti était perçu comme celui qui avait bouleversé l’écriture de clavier de son temps et comme le précurseur de la technique moderne du clavier. C’est donc lui rendre pleinement justice que d’employer le piano pour le jouer, surtout avec l’humilité qu’y met Alexandre Tharaud. Jamais il ne cherche à se mettre en avant, juste à nous présenter les œuvres choisies, qu’il enchaîne en deux séries de cinq sonates prises dans toute l’œuvre de Scarlatti, mais dont l’ordre pour le pianiste n’est pas aléatoire, construisant son récital d’une sonate à l’autre, ménageant les contrastes pour nous conter l’œuvre de Scarlatti en son entier, non pour nous en présenter un échantillon. Nous aurons donc eu, dans l’ordre joué ce soir là, les sonates K64 en ré mineur, K9 en ré mineur, K72 en ut majeur, K132 en ut majeur et K29 en ré mineur, puis K380 en mi majeur, K3 en la mineur, K514 en ut majeur, particulièrement remarquable sous les doigts de Tharaud, enfin les K481 en fa mineur et K141 en ré mineur, pour finir comme on avait commencé, sur ce ré mineur qui était ce soir la gamme dominante.

La deuxième partie du concert, anniversaire oblige, était entièrement consacré à Frédéric Chopin, dont le programme de la soirée nous donne comme dates de naissance et de mort « 1810-2010 », comme si la célébration du bicentenaire permettait d’oublier que la mort avait fauché jeune ce prodige romantique, en 1849 déjà.

Le Chopin de Tharaud s’impose par la clarté du jeu et la fluidité des lignes. Jamais le pianiste ne prend le dessus mais il offre une pulsation immédiatement reconnaissable, une allégresse certaine dans la ligne de chant et jamais une certaine volubilité ne vient froisser la clarté de l’articulation. Il y a une spontanéité joyeuse qui emporte l’adhésion. L’on a tellement joué Chopin – et on le jouera tellement encore cette année 2010 – qu’une telle interprétation régénératrice ne saurait mieux commencer l’année.

Le Nocturne op. 9, N°2 en mi bémol majeur offre une entrée en matière sobre, qui met tout le monde d’accord pour la suite, tant cette mélodie attrape immédiatement l’oreille pour ne plus la lâcher. La Fantaisie op. 49 en fa majeur déploie ses charmes ensuite dans des élans romantiques maîtrisés où Alexandre Tharaud fuit l’affect au profit de la musique. Un Nocturne opus posthume en ut dièse mineur assure la transition avec la Fantaisie-Impromptu op. 66 en ut dièse mineur, puis la quatrième Mazurka de l’op. 17, en la mineur nous amène à la vedette de cette soirée, cette première Ballade, op. 23, en sol mineur, que l’on entend ce soir comme pour la première fois, dans une sonorité remarquable, des basses profondes qui savent garder une certaine clarté et ne pas écraser le reste, des emportements romantiques dont la volubilité laissent dominer la ligne de chant, une spontanéité que n’interdit pas le jeu avec partition, qui la libère même peut-être. SI Alexandre Tharaud parvient à faire la synthèse de l’apport des baroqueux lorsqu’il joue Scarlatti, il en garde aussi l’essentiel lorsqu’il aborde Chopin.

Trois bis pour terminer, un Bach, un nouveau Nocturne de Chopin et Les Sauvages, tirés de la Suite en Sol de Rameau et l’on se réjouit d’avoir ainsi fêté Chopin. L’année 2010 peut se terminer ici, l’essentiel a été dit.

 

Le site d’Alexandre Tharaud :

http://www.alexandretharaud.com/

 

6.02.2010

LE PLUS VIEIL ORCHESTRE DE SUISSE EN CONCERT AU VICTORIA HALL

La série des Concerts organisés par Migros Classique en est à sa soixante-et-unième saison et se penche avec raison sur de jeunes talents musicaux suisses, ce soir le Zurichois Christian Polterra au viloncelle.

Le Luzerner Sinfonieorchester (LSO) était donc ce 5 février 2010 sur la scène du Victoria Hall de Genève. Fondé en 1806 (Beethoven avait 36 ans, Schubert n’était qu’un gamin et Schumann pas encore né, c'est l'année d'Iéna et de la fin du Saint Empire) sur les bords du Lac des Quatre Cantons, le LSO est donc le doyen des orchestres symphoniques helvétiques et l’un des acteurs de l’essor musical de la ville de Lucerne, en développant une ligne artistique entre tradition et innovation qui continue de jouer un rôle culturel important, dans une formation unique entre grand orchestre symphonique et orchestre de chambre. Ayant fixé sa résidence dans le fameux KKL de Jean Nouvel,le LSO est également l’ensemble attitré du Théâtre de Lucerne, où il aborde un large répertoire lyrique.

Il était dirigé ce soir par son nouveau chef attitré, qui prendra ses fonctions au début de la saison 2011-2012, un jeune chef américain à peine trentenaire, James Gaffigan. Ce jeune chef est réellement prometteur et l’entendre était réjouissant, d’autant qu’il dirigeait un excellent orchestre bien en place, avec lequel il disposait déjà manifestement d’une bonne entente. Toutefois ce chef issu de la Juliard School, comme tous les musiciens américains ou presque, nous donne à entendre un son et un art typique de l’enseignement d’outre atlantique, basé sur une technique infaillible et un formatage général appliqué en matière artistique comme ailleurs. L’on pourrait louer le caractère universel de la musique, lorsque des œuvres russes et tchèques sont jouées – et fort bien jouées – par un orchestre suisse sous une baguette américaine. C’est malheureusement aussi le symbole d’une certaine mondialisation basée sur l’uniformisation qui fait que l’on joue aujourd’hui de la même manière n’importe quel compositeur, sans se soucier des sonorités propres à ses origines culturelles, sans se soucier davantage de présenter une sonorité personnelle à chaque orchestre. Finalement, que ce fût ce soir là le LSO ou n’importe quel autre orchestre, James Gaffigan ou n’importe quel autre chef, Dvorak ou n’importe quel autre compositeur, nous eussions entendu le même jeu, le même son, vu la même gestique engagée certes, mais uniforme. Est-ce là la raison qui nous a fait ressentir certains moments comme un peu vides, manquant de profondeur, d’inspiration ? Oui la musique est universelle, il n’en demeure pas moins que Moussorgski joué par un orchestre russe, Martinu ou Dvorak par un tchèque, ne sonnent à nul autre pareil et que c’est aussi cela la richesse universelle de la musique.

Le Prélude et la Danse des esclaves persanes de La Khovantchina, dernier opéra de Modeste Moussorgski, ouvrait ce concert par une belle introduction, dans laquelle la clarinette se perdait toutefois un peu, peinant ensuite à reprendre sa ligne.

Le Concerto pour violoncelle et orchestre N°1 de Bohuslav Martinu était confié à l’archet du talent suisse Christian Polterra, musicien de très grande taille qui nous fait sembler si petit son instrument entre de telles mains. Martinu est un compositeur honteusement négligé dans les programmes de concerts comme au disque, pourtant prolifique dans tous les genres. Ce concerto, composé en 1930 est sa première grande œuvre de maturité. A une première version pour orchestre de chambre ont succédé deux autre versions avec un orchestre plus fourni. Dédié au violoncelliste français Pierre Fournier, qui en avait donné dans cette même salle du Victoria Hall une version fondatrice en 1978, avec l’Orchestre de la Suisse Romande sous la direction de son directeur d’alors, Wolfgang Sawallisch, c’est l’un des concertos majeurs pour cet instrument que le XXème siècle ait produit. Malgré les influences multiples auxquelles Martinu a été exposé en France, en Suisse ou aux Etats-Unis, son œuvre est globalement et fondamentalement tchèque. Martinu a abondamment exprimé dans sa musique son nationalisme, puisant largement dans les fonds littéraires, folkloriques et mythologiques de son pays. Il est, après Smetana, Dvorak et Janacek, le quatrième grand compositeur tchèque.

C’est sans doute cette dimension culturelle qui manquait à l’interprétation autrement irréprochable de Christian Poltera. Sa grande taille lui permet d’entourer son violoncelle comme un enfant et c’est peut-être également là ce qui nous a donné une impression de facilité parfois, notamment dans le mouvement central, pivot de l’œuvre, l’Andante moderato, joué comme sans y prêter attention, sans du moins cette dimension tchèque qui fait le chœur de cette œuvre, dimension qui manquait également au chef et à l’orchestre, eux aussi par ailleurs irréprochables, sonnant juste et bien, mais sans que cela ne suffise à réellement habiter une pièce et à la rendre dans une interprétation suffisamment approfondie.

Les mêmes qualités et les mêmes défauts s’attachaient à la Septième Symphonie en ré mineur, op. 70 d’Anton Dvorak donnée en seconde partie de concert. De la même manière que Martinu, l’œuvre de Dvorak, prise à l’époque au sein de l’Empire Austro-hongrois, Etat multiethnique aux sources culturelles innombrables, qui plus est en l’espèce commande de la Société Philarmonique de Londres, où elle a été créée en 1885 avec un grand succès, est le fruit de multiples influences sans en perdre pour autant son caractère profondément nationaliste. Faut-il pour s’en convaincre rappeler ces mots du compositeur à son éditeur, Fritz Simrock : « Tout artiste a sa patrie, à laquelle il doit croire fermement et vouer de l’ardeur ».

Finalement, nous avions ce soir-là sur scène de parfaits exemples de la mondialisation, courant sur trois siècles, mais relevant de deux catégories différentes. La première, du côté des compositeurs, qui sont à mêmes d’exprimer leurs cultures de façon très traditionnelle grâce à la dimension universelle de la musique, qui sont en conséquence capables de faire partager cette culture à des auditeurs qui ne la connaissent pas mais sont prêts à l’entendre et à la partager. Aujourd’hui, force est de reconnaître que la dimension universelle a pris le pas sur les particularités culturelles de chacun et que l’on est appelé à entendre comme à jouer des œuvres qui font partie du grand répertoire, sans plus s’interroger sur ce qu’elles sont, comme si leur inscription dans le patrimoine de l’humanité les privait de toute leur individualité. C’est très beau, c’est fort bien fait, c’est un concerto, c’est une symphonie, ce n’est plus ni Martinu ni Dvorak et c’est bien dommage.

Le site de l’Orchestre :

http://www.sinfonieorchester.ch/

Le site du Chef :

http://www.jamesgaffigan.com/

 

 

23.01.2010

PROGRAMME INEGAL AUTOUR D’UN TALENT SUISSE

La série des Concerts organisés par Migros Classique en est à sa soixante-et-unième saison et se penche avec raison sur de jeunes talents musicaux suisses, ce soir le Zougois Reto Biéri à la clarinette.

C'était au Kammerorchesterbasel (KOB) ce 22 janvier 2010 d'être sur la scène du Victoria Hall de Genève. Lorsque l’on parle de formation bâloise, le souvenir de Paul Sacher (1906-1999) reste vif, tant la vie musicale du XXème siècle lui est redevable des nombreuses créations qu’il a suscitées, de Bartók, Stravinski ou Strauss à Berio, Carter et Rihm par exemple, et la vie bâloise des formations créées, notamment le Basler Kammerorchester, en 1926, préfiguration du KOB. Les débuts du KOB remontent à 1984, autour de jeunes musiciens réunis pour créer un ensemble autonome à même de réunir la musique ancienne et le répertoire contemporain.

Ce soir, la formation chambriste était placée sous la direction du plus jeune des Järvi, Kristjan, fils de Neeme et frère cadet de Paavo, tous trois chefs d’orchestre de renommée internationale – le père sera d’ailleurs à la tête de l’OSR pour un prochain programme d’abonnement. Kristjan Järvi a grandi à New York où sa famille s’est établie après avoir quitté l’Estonie, où il a appris le brassage des genres. Toujours prompt à s’enflammer dans des comparaisons hasardeuses, le New York Times à parlé de lui comme d’une force cinétique sur le podium, comme une renaissance de Léonard Bernstein. Sans aller jusque là, le parcours de ce jeune chef est bon, passant par une collaboration avec Esa-Pekka Salonen à la Philarmonie de Los Angeles, à la direction de l’Orchestre symphonique de l’Opéra de Norrlands, puis à Vienne, dont il a été le chef attitré du Tonkünstler Orchester. Il est aujourd’hui conseiller artistique du KOB. Il y a c’est vrai dans sa direction un engagement puissant, une énergie déployée avec un sourire ravageur et des mouvements du corps, des épaules et des hanches, qui peuvent rappeler de loin en loin un Bernstein. Tout ceci ne suffit pas à développer un vrai projet musical autour des œuvres programmées et cette bonne humeur nous a semblé parfois creuse. Le programme surtout relevait d’un patchwork mettant bout à bout des pièces dont on peine à voir la cohésion, ce qui n’aidait pas à apprécier totalement ce concert.

Le programme s’ouvrait sur Reto Bieri, dans la Première rhapsodie pour clarinette et orchestre de Claude Debussy, au titre trompeur puisqu’il n’y en eut jamais d’autre. C’est l’un des deux morceaux composé par Debussy en 1910 et imposé aux élèves du Conservatoire de Paris pour le concours de cette année là, c’est selon son auteur l’œuvre la plus aimable qu’il ait composée.  Reto Bieri s’y montre souverain, développant de très belles sonorités dans une grande écoute mutuelle avec l’orchestre, toujours attentif à rendre toutes les nuances, à susciter toutes les surprises. Ce fut une très belle interprétation de cette œuvre rarement donnée au concert.

Suivait la Sarabande, toujours de Debussy, mais dans une orchestration de Ravel, cette pièce étant en fait le sommet musical de Pour le piano. La richesse inventive de Debussy alliée au génie de l’orchestration de Ravel donne une œuvre brève mais aux milles couleurs que l’orchestre peinait un peu à rendre dans toutes leurs complexités.

Le Concerto pour violoncelle, de Robert Schumann était la pièce maîtresse de cette première partie de programme, confiée à l’archet majeur de Mischa Maïski, violoncelliste qui est le seul à avoir étudié tant avec Mstislav Rostropovitch qu’avec Grigor Piatigorski, et qui a connu les camps de travail soviétiques pour avoir acheté frauduleusement un magnétophone avec lequel il voulait simplement enregistrer les cours de Rostropovitch, crime grave s'il en est ! Si l’on a entendu Maïski donner souventes fois de grandes versions de cette œuvre, il est passé ce soir complètement à côté et ce n’est pas dénigrer son talent que de le dire. L’alchimie d’un concert est chose difficile à cerner, parfois elle ne prend pas. C’est le lieu de souligner que ce qui est à mon sens la plus belle version au disque de ce concerto a justement été enregistrée dans cette salle du Victoria Hall, avec l’OSR dirigé par Ferenc Fricsay et le violoncelle fabuleux de Pierre Fournier, un soir de février 1957.

Deux œuvres symphoniques nous étaient proposées en seconde partie de concert, Le Tombeau de Couperin de Ravel et Ouverture, Scherzo et Finale de Robert Schumann. Dans les deux cas, le chef montre une fougue certaine et beaucoup de dynamisme dans sa direction, l’orchestre est souple et de belle couleur. Néanmoins, le Ravel tombe à plat dans ses premiers mouvements, le Prélude : Vif, est simplement vif mais ça ne suffit pas, la Forlane : Alegretto manque de vivacité justement, peut-être simplement prise trop vite, le Menuet : Allegro moderato est plus intéressant et permet d’accueillir le Rigaudon : Assez vif final avec toute la force cinétique requise. La fausse symphonie de Schumann était par là lancée et se déroula fort bellement, mais sans grande maturité. L’apport de Schumann est, du fait de son état de santé psychique sans doute, qu’il vous met toujours face à vos propres faiblesses. Celles de Kristjan Järvi hier soir résidant sans doute dans l’absence de traitement de ces failles de la personnalité et de l’œuvre, sur lesquelles on passe comme on les ignore, sans les approfondir ni en chercher le sens.

Ce fut globalement un concert un peu débridé dont je n’ai pas saisi le fil conducteur du programme et dont le sommet fut l’ouverture avec le talent suisse déjà nommé, que l’on espère voir davantage dans de futurs programmes.

 

http://www.kristjanjarvi.com/

http://www.retobieri.ch/

http://www.kammerorchesterbasel.com/

 

17.01.2010

LE PRINCE DE GUERMANTES ET LA RUSSIE PAïENNE

Charles Dutoit dirigeait deux concerts de l’OSR les 14 et 15 janvier 2010, aux programmes identiques, associant deux compositeurs russes, Stravinski et Khachaturian, qui s’ouvraient sur les Symphonies d’instruments à vents, dans leur version originale de 1920 et se terminait sur le Sacre du printemps, dans sa version révisée de 1947, deux œuvres qui encadraient le Concerto pour piano et orchestre en ré bémol majeur, de 1936, d’Aram Khachaturian.

Stravinski est un compositeur bien connu de l’Orchestre, qu’il est venu diriger de nombreuses fois à l’époque de son amitié avec Ansermet. Pas très bon chef d’orchestre, ilaura été mieux servi par Ansermet que par lui-même et l’importance des gravures du fondateur de l’OSR pour son œuvre n’est plus à souligner. Les Symphonies d’instruments à vent, qui datent de 1920, s’entendent au sens étymologique du terme, comme des instruments jouant ensemble, les uns avec les autres. Initialement conçue comme un hommage à Debussy, disparu en 1918, cette œuvre emprunte à la liturgie funèbre orthodoxe. La structure de l’œuvre et les sonorités déployées, bien loin de la joie mélodieuse par exemple de Pulcinella, ont déconcerté les auditeurs de la création, donnée en juin 1921 sous la direction de Koussevitsky. Stravinski reprendra l’orchestration de sa partition en 1947, mais c’est la version originale que nous entendions ce soir. La dédicace à Debussy témoigne de l’estime mutuelle dans laquelle se tenaient les deux hommes, malgré quelques heurts et certaines prises de distance artistiques – Stravinski trouvait Pelleas et Mélisande fort ennuyeux… Les Symphonies d’instruments à vents ne se sont jamais imposées au répertoire, bien qu’elles soient l’une des œuvres les plus abouties de leur auteur par leur concision – elles durent moins de dix minutes à elles trois – et en position de charnière dans son œuvre, entre les grands ballets et les symphonies suivantes, notamment la Symphonie de psaumes et la Symphonie en trois mouvements. Novatrices par les structures statiques et disparates qui s’y succèdent sans transition pour finir par se heurter, s’entrechoquer, elles permettaient une parfaite entrée en matière pour ce concert, en nous offrant les vents de l’OSR seuls, comme on les entend rarement.

Venait ensuite une œuvre également rare, le Concerto pour piano d’Aram Khatchaturian, compositeur arménien né à Tbilissi qui fut l’un des fleurons de la musique classique soviétique avec Chostakovitch et Prokofiev, confiés aux doigts de Jean-Yves Thibaudet. Cette partition, créée en juillet 1936 à Moscou par Lev Oborin, son dédicataire, fut très élogieusement accueillie par la presse musicale qui y voyait une nouvelle esthétique typiquement soviétique. Moins joué aujourd’hui que le Concerto pour violon du même compositeur, c’est toutefois un très beau concerto, dont un enregistrement existe par Lev Oborin, pianiste un peu oublié aujourd’hui, mais qui fut l’un des plus grands de son époque et notamment le premier vainqueur du fameux Concours Chopin de Varsovie. Thibaudet arrivait ce soir là comme on sortait d’un banquet, boucles dorées brillantes aux chaussures comme à la ceinture, la veste rehaussée de pièces de satin, il prenait la pose au piano avant d’attaquer l’Allegro maestoso qu’il menait sans faillir jusqu’à l’étincelante cadence qui embrase tout le clavier. Dans l’Andante con anima qui suit, Thibaudet, s’écoute beaucoup, minaude un peu, se perd en s’alanguissant et nous offre un jeu qui plairait sûrement davantage dans les salons du Prince de Guermantes que dans l’austérité des conservatoires staliniens. L’Allegro brillante final met en valeur toute la richesse de l’orchestration de Khatchaturian, qui faisait l’admiration de tous, notamment de Chostakovitch, qui termine l’œuvre sur un rappel du sujet principal du premier mouvement. Si la virtuosité du pianiste lui permet sans rougir de se mesurer à cette partition, si sa musicalité est souvent très belle, il l’émaille pourtant de maniérismes lassants. Cette manière de vouloir briller devant la salle comme dans un salon romantique m’exaspère, tout comme ce comportement consistant à se laisser désirer avant d’offrir un bis comme on en rougit, faussement timide, offrant aux invités des Guermantes un Nocturne de Chopin beaucoup trop suave après ce concerto, une sucrerie à sucer langoureusement mais qui colle aux dents. L’OSR était excellent dans son accompagnement du concerto, d’une belle texture et offrant par ses sonorités maîtrisées une vraie mise en valeur des qualités d’écriture du compositeur. La direction de Charles Dutoit était d’une grande précision qui laissait bien augurer du Sacre  à venir.

Tout a déjà été mille fois dit, écrit et entendu sur ces tableaux d’une Russie païenne qui donnent à voir le sacrifice rituel d’une vierge au printemps et qui forment le Sacre du Printemps. C’est une œuvre crée au piano à quatre mains par Debussy et Stravinski, avant de l’être comme ballet sous la direction de Pierre Monteux, en 1913, dans ce qui demeure l’un des plus beaux scandales de l’histoire de la musique, le public en étant finalement venu au mains dans un brouhaha indescriptible dans lequel on se demande bien ce qui a pu être perçu de l’œuvre. A l’issue de cette première, Stravinski s’avoua « excité, furieux, dégoûté… et heureux » quand Diaghilev lui dit que c’était là exactement ce qu’il voulait ! Depuis toujours au répertoire de l’OSR, depuis longtemps à celui de Charles Dutoit, qui la connaît sur le bout des doigts même s’il garde la partition sous les yeux, ce Sacre gardait toute sa force primitive ce soir là. Il y a de la puissance, de la violence, de l’amour dans cette interprétation qui commence elle aussi comme une symphonie d’instruments à vents, au basson d’abord avant les autres pupitres. La précision rythmique du chef est nécessaire dans cette pièce qui rendrait fou un métronome et l’orchestre a pu nous livrer là une fort belle interprétation, ciselée, emportée, fort bien timbrée, étourdissante par moment, dans un déchaînement sonore qui nous emporte sans nous assommer grâce à la maîtrise du chef. Nous avions déjà entendu plusieurs fois le Sacre par l’OSR, déjà par Dutoit, et c’est toujours un plaisir renouvelé. Le chef la porte comme l’œuvre musicale qui a changé sa vie et je crois qu’elle frappe et surprend toujours autant, même à l’écouter régulièrement au concert comme au disque.

9.12.2009

MOZART EN FÊTE AU GRAND THÉÂTRE DE GENÈVE : DON GIOVANNI FORT BIEN SERVI PAR UN PLATEAU DE RÊVE

Difficile de programmer Don Giovanni de Mozart, tant les versions légendaires abondent au disque comme sur scène. Se mesurer avec un tel mythe de la musique peut offrir le meilleur comme le pire et l’on a vu des mises en scène tenter des modernisations inabouties ou affreuses, rarement bonnes ou des classicismes pauvres ou de mauvais aloi lorsqu’ils marquent une absence de projet ou une volonté de ne prendre aucun risque. La générale de ce soir nous préparait au festin de pierre qui sera servi en alternance avec L’Etoile de Chabrier comme spectacle de fin d’année, dans une répartition alerte des tâches, le drama giocoso d’une part et le giocoso seul de l’autre, même si les excès du Roi Ouf 1er ne sont pas sans rappeler, de loin en loin, ceux d’un Don Giovanni.

La direction de cette nouvelle production du chef-d’œuvre de Mozart était confiée à Kenneth Mongomery, chef né à Belfast, qui a appris son Mozart dans le style de Glyndebourne avec les meilleurs, Sir Adrian Boult, ou Sir John Pritchard (sourtout) pour les anglais, Sergiu Celibidache pour le surplus. Sa direction est vive, alerte, les silences bien tenus, allongés, pour donner du souffle, du rythme à l’action mais les cordes un peu faibles en ce qui concerne les violons, que l'on eût souhaités plus soutenus. Le chef assure lui-même les continuos au clavecin, ce qui donne une grande homogénéité à son interprétation et nous présente des récitatifs particulièrement réussis, partie intégrante de l’action et non temps morts entre deux moments musicaux. C’est nous rappeler que seul sans doute Mozart, avec Strauss peut-être, a su à ce point maîtriser la dimension purement théâtrale de l’opéra. Des récitatifs ainsi joués sont de purs moments de théâtres,  de ceux qui permettent aux artistes de n’être pas que chanteurs mais de se faire acteurs aussi. Cette dimension n’est pas sans évoquer la conversation en musique que sera bien plus tard le Capriccio de Richard Strauss.

La mise en scène est entre les mains de notre compatriote Marthe Keller, actrice et metteur en scène qui a connu depuis quelques années de très beaux succès à l’opéra, depuis des Dialogues des carmélites de Francis Poulenc à l’Opéra du Rhin il y a dix ans ou un premier Don Giovanni au Metropolitan Opera de New York en 2003. A la lire dans Le Temps du 7 décembre, Marthe Keller déclare : «J’ai lu presque tout ce qui existe sur Don Giovanni. On a tout dit sur lui, qu’il cherche sa maman, qu’il est homosexuel. Je n’en peux plus de cette psychologie à deux francs cinquante. On ne peut pas analyser un homme qui n’existe pas» ! Alors que faire de cet homme qui n’existe pas mais est pourtant si présent, non seulement sur scène, mais dans le mythe populaire ? «J’ai cherché à limiter autant que possible la misogynie du livret. Je ne voulais pas qu’Anna ou Elvira paraissent faibles ou ridicules. C’est pour ça que mon Don Giovanni n’est pas un coq ou un play-boy, ce qui aurait fait paraître les femmes bêtes. Au contraire, il est très sûr de lui, tellement apolitique, athée et révolutionnaire qu’il n’a pas besoin de faire la révolution. Je trouve l’intelligence très sensuelle chez un homme». Sans retomber dans les pseudos analyses psychologiques faciles, Marthe Keller reconnaît néanmoins une certaine ambiguïté chez son personnage : «Don Giovanni a un côté très féminin. Il aime séduire, c’est un maître des préliminaires. A l’époque, pourtant, c’était les femmes qui courtisaient, les hommes ne le faisaient pas». Elle pourrait alors comme beaucoup – c’est très à la mode dans l’art dit moderne – se limiter à une approche conceptuelle : «Non! Les concepts empêchent le chant d’exister. Si on place l’action dans un jardin zoologique ou la salle d’attente d’un hôpital psychiatrique, on n’écoute plus, on regarde, on observe. La musique se noie. Ce qui est très difficile dans cet opéra, c’est qu’il n’y a pas d’histoire. On peut couper la partie centrale, la mettre au début, à la fin, ça ne change rien. C’est un peu un catalogue de sketches dans les dernières vingt-quatre heures de la vie d’un séducteur». Et Le Temps de relever chez Marthe Keller « un plateau zen, nu, qui cite volontiers Patrice Chéreau et file l’œuvre comme d’une seule traite. Les scènes s’enchaînent comme les conquêtes, sans qu’on s’en aperçoive ». Cette référence à Chéreau est correcte et l’expérience du cinéma n’est sans doute pas étrangère au ton toujours juste trouvé pour chaque détail de la partition. Marthe Keller sait son Don Giovanni sur le bout des doigts, nous le montre sans nous l’imposer, avec simplicité, humilité, se plaçant au service de l’œuvre et non dans l’expression de son égo. Les décors sont simples et grands, les lumières toujours d'une grande beauté, de ce lustre dans la salle de bal à la nuit sur les tombes. Il y a également de très belles trouvailles, l'hésitation de Leporello dans Il catalogo è questo, sur « la piccina...», comme s'il ne savait plus qu'elle était « ognor vezzosa...», ou en forme de citation, comme l'épisode du soulier de Zerlina que ramasse Don Giovanni pour le lui remettre au cours d'une grande scène de séduction (Là ci darem la mano), qui nous fait de cette jeune paysanne face à l'aristocrate une Cendrillon. C'est exactement lui faire miroiter le rêve du prince charmant dont Don Giovanni joue à se parer de tous les atours. La même scène reprise à l'identique ensuite (Batti, batti o bel Masetto), lorsqu'il faut bien que la jeune paysanne reconquière sont Masetto, montre bien qui est le prince de son coeur et l'échec définitif du belâtre, noble fût-il. Marthe Keller a surtout compris le lien entre cet opéra de Mozart et les Lumières, suggérant les relations sociales de cette oeuvres avec un écrit quasi contemporain de Rousseau, son fameux Discours sur les origines de l'inégalité.

Deux chanteurs se partagent le rôle titre, Ildebrando D’Arcangelo pour deux soirs, les 14 et 19 décembre, qui n’est plus à présenter dans ce rôle dont il a la voix et le physique. Ce soir de générale, c’était Pietro Spagnoli qui endossait le costume du séducteur. C’est également un habitué des rôles mozartiens et de celui-ci en particulier, dans lequel la critique l’a salué un peu partout et qui lui permet de compter parmi les notables interprètes de ce rôle, avec, faut-il le souligner, les avantages d’un physique qui convient lui aussi au rôle dans l’image que l’on peut se faire du sémillant hâbleur, la quarantaine rugissante, alignant les conquêtes grâce à sa belle gueule et son sourire charmeur, sans oublier un charisme certain. C’est aussi un portrait riche, qui va chercher Don Giovanni entre le Maréchal de Richelieu et Lord Byron, entre le réel et le romantique, mais d’un classicisme toujours de bon ton. Veule comme il doit l’être, non dénué d’humour, de grandeur, de peur, de sensualité. C’est un sybarite qui a vécu pleinement sa vie sans se soucier de son salut, misant sans doute un peu là sur le pari de Pascal. C'est d'ailleurs à la fin plus sa propre image qu'il détruit dans le miroir en refusant le repentir exigé du Commendatore, sorte d'autodestruction assumée comme le reste, qu'une condamnation immanente le vouant aux flammes de l'enfer. Sa vie n'a été qu'un jeu de séduction, à la fin du jeu DonGiovanni s'est retiré de la table, bon perdant en somme. Le timbre est riche, les nuances sont là, dans les parlers comme dans le chant, il y a une montée en puissance jusqu’à la fin grandiose où il passe de l’autre côté du miroir et l’on sentait encore qu’il avait des réserves pour les soirs de première.

Les dames ne sont pas en reste et il faut ici avant tout saluer la prise de rôle de Diana Damrau en Dona Anna, qui joue avec aisance des rôles de coloratures aux plus lourds, Dona Anna ce soir et plus encore l’an passé Gilda dans le Rigoletto de Verdi. Après des débuts remarqués à New York en 2008, où elle remplaça au pied levé Anna Netrebko, enceinte, dans le rôle titre de Lucia di Lamermoor de Donizetti, elle se lance ici dans un rôle qu’elle n’avait auparavant abordé qu’en récital. Cette artiste couronnée du titre de chanteuse de l’année 2008 par le très respecté magazine germanique Opernwelt nous a donné la mesure de tout son talent. A la voir dans ses photos de présentation, l’image qui vient immédiatement à l’esprit est celle d’une Carry Bradshaw de Sex and the City, et c’est assurément un peu court, car elle n’en a pas l’inconstance qu’elle laisse à sa rivale Donna Elvira, mais cette force féminine qui lui permet de résister aux avances si prégnantes du fauve séducteur - quoiqu'on la sentît bien près de succomber aussi au début, dans un combat entre le désir et la morale qui lui fit préférer la seconde. Elle présente un charme et une élégance qui justifient pleinement que Don Giovanni en fût tombé éperdument amoureux au point de tout tenter pour la conquérir et qui ne se limitent aucunement à une plastique avantageuse, alliant à celle-ci une présence scénique formidable – elle brûle littéralement les planches – et une forme vocale étincelante, Or sai chi l’onore très expressif et, pour elle encore, des moments de récitatifs d’une telle éloquence que l’on oublierait presque que le Sprechgesang n’est pas l’invention de Mozart ! On est là au niveau des plus grandes dans ce rôle, au niveau des Elisabeth Grümer, Suzanne Danco ou Joan Sutherland, rien de moins. 

La Donna Elvira de Serena Farnocchia et le Don Ottavio de Christoph Strehl complétaient les premiers rôles, sans être à leur niveau. Elvira est de celle qui plaisent sur scène un soir mais que l’on oublie rapidement, qui chante le rôle sans le marquer – n’est pas Lisa Della Casa ou Elisabeth Schwartzkopf qui veut… Ottavio n’est pas ce soir un ténor mozartien au sens que Léopold Simoneau ou Anton Dermota ont donné à ce rôle, c’est un ténor plus grave, presque un baryton martin, ce qui lui donne une certaine noblesse qui n’est pas sans le rapprocher de Don Giovanni, dans des postures moins axées sur les contraires qu’habituellement. En contrepartie, il peine un peu sur l’aigu et son Il mio tesoro intanto est forcé, tendu, pas toujours très juste.

Le Leporello de José Fardilha est excellent, naturel, pas surjoué comme trop souvent, attaché à son maître tout en souhaitant pouvoir s’en séparer, pas fâché finalement de sa disparition, il est constamment lucide sur tous les personnages du drame, y compris lui-même. Le Masetto de Nicolas Testé, jeune, attachant, emporté et un peu douillet, qui défend sa Zerlina avec fougue contre les avances du monstre qui la tente, non sans courage et un brin de forfanterie, est assez bon et gagnera certainement en qualité au fil des représentations. Sa Zerlina est par contre le maillon faible de la distribution, une faute de goût presque qui dépareille le plateau, tant Rafaella Milanesi semble plate avec sa voix sans puissance, son timbre rèche, qui ne lui offrent aucune souplesse, aucune fraîcheur, aucun charme. Rendez-nous Graziella Ciutti, Erna Berger ou Rita Streich! Elle ne pouvait avoir pour Don Giovanni que l'intérêt de compléter une liste bien chargée où, à vouloir compter en milliers de conquêtes, l'on trouve nécessairement quelques égarements. L’on eût presque pensé à l’entendre entrer sur scène que Don Giovanni allait lui préférer Masetto…

Enfin, le Commendatore de Feodor Kuznetsov est maigrelet, décharné, sans le charisme nécessaire à faire trembler Don Giovanni, mort et bien mort en somme, de ceux qui ne nous feraient pas nous relever pour l’entendre à nouveau, le gisant lui convenant mieux que la statue en pied.

C'est à une très belle soirée en somme que nous avons assisté et qui, une fois de plus, incarne le virage esthétique d'une nouvelle direction dont on ne peut à ce jour que se réjouir.

Enfin et depuis la mise en ligne des archives du Grand Théâtre, l'on peut relever que la première production maison de Don Giovanni, en 1967, était elle aussi d'un niveau exceptionnel. Qu'on en juge: sous la direction de Rafel Kubelik, Teresa Stich-Randall chantait Donna Anna, Fernando Corena Leporello, Graziella Sciutti Zerlina et le jeune José Van Dam Masetto, le tout dans une mise en scène de Herbert Graf!

Le lien vers le Grand Théâtre de Genève :

http://www.geneveopera.ch/index.php?id=3&prod=402&saison=09-10

Le lien vers les archives:

http://archives.geneveopera.ch/index.php?id=55&type=10&oid=1194&saison=1966-1967&fl=FR

Le lien vers les artistes du concert :

http://kennethmontgomery.net/

http://www.pietrospagnoli.com/

http://diana-damrau.com/

 Le lien vers l’article cité dans Le Temps du 7 décembre 2009 :

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/1d2c8cde-e2b0-11de-a441-e1a5b5896668/Marthe_Keller_Don_Giovanni_a_un_côté_très__féminin

 

 

 

 

 

 

27.11.2009

UNE 8ème SYMPHONIE DE BRUCKNER INABOUTIE A L’OSR

Anton Bruckner est dans l’imagerie populaire à la symphonie ce que Richard Wagner est à l’opéra. Le symphoniste le reconnaissait d’ailleurs comme son maître, dans une idolâtrie qui finit même par exaspérer le pourtant si égocentrique fondateur de Bayreuth. Après sa dédicace de la Troisième Symphonie à Wagner et le succès triomphal de sa Quatrième Symphonie en février 1881 à Vienne, Bruckner s’engage dans l’écriture de la Septième à peine la Sixième achevée et enchaîne sur la Huitième peu avant la création de la précédente.

Pourtant, si la Septième Symphonie connut une création heureuse sous la baguette d’Arthur Nikisch à la tête du Gewandhaus de Leipzig en décembre 1884, la suivante n’eut pas le même sort. Bruckner avance vite dans sa composition. Il esquisse les deux premiers mouvements en six mois, fait rare chez lui. C’est à l’orgue qu’il testera sa partition initialement, avant de l’envoyer, avec une dédicace « Au plus grand souverain de la terre, notre cher et exalté empereur François-Joseph II ». C’est d’ailleurs au chef qui avait créé Parsifal à Bayreuth, Hermann Levi, que Bruckner confie sa partition. Levi, bien que n’ayant cessé jusque là de promouvoir la musique de Bruckner, déclare ne pas comprendre et ne pas aimer cette nouvelle œuvre. Sombrant dans une profonde dépression après ce qu'il prend pour une trahison, Bruckner développe alors une manie frénétique de retouche de toutes ses compositions antérieures, Huitième Symphonie comprise. Comme le travail est immense, il en confie une partie à ses élèves, dont Franz Schalk, qui prendra quelques libertés pas toujours heureuses avec la partition du Maître, ce qui génèrera pour la postérité des éditions difficiles, avant que ne s’impose la version révisée de Léopold Nowak, donnée ce soir à l’OSR sous la direction de Marek Janowski.

C’est une œuvre gigantesque que cette Huitième Symphonie en ut mineur, en quatre mouvements, qui dure près d’une heure et demi. L’orchestre est « wagnérien » et offre de vastes blocs sonores à l’auditeur, qui permettent la résolution des multiples tensions harmoniques qu’une partition de cette échelle accumule. Cette superposition de blocs sonores peut parfois paraître brutale. Les cuivres (huit cors, un tuba, trois trombones et quatre trompettes) et les percussions sont importants, en plus des nombreuses cordes, des bois et des harpes. Selon le mot de Sergiu Celibidache, plus juste pour la Huitième Symphonie que pour toute autre œuvre du Maître de Saint-Florian, « Pour l'homme normal, le temps c'est ce qui vient après le début; le temps de Bruckner, c'est ce qui vient après la Fin ».

Le premier mouvement, Allegro moderato est composé de trois volets thématiques, eux-mêmes composés chacun de trois motifs, qui présentent un amoncellement de matériau mêlant les motifs les uns aux autres. La coda du premier mouvement, qui sert toujours chez Bruckner d’annonce du finale grandiose qui suivra, a ici été supprimée pour laisser la place à un passage curieusement intitulé « au chevet du mourant », sorte de marche funèbre. Le deuxième mouvement, Scherzo : Allegro moderato – Trio : Langsam inverse l’ordre habituel des mouvements symphoniques classiques, qui placent le plus souvent un mouvement lent en deuxième position, avant le Scherzo en troisième. Comme Beethoven dans sa Neuvième Symphonie, Bruckner le place donc ici avant les deux gigantesques mouvements finals. Ce mouvement est rempli de citations d’opéras wagnériens, de Parsifal, Die Walküre ou de Die Meistersinger von Nürnberg. Les harpes font également là leur première apparition dans une œuvre de Bruckner. Le troisième mouvement, Adagio : Feierlich langsam ; doch nicht schleppend prend un temps considérable pour s’épanouir dans ses vastes formes. Le Finale : Feierlich, nicht schnell est grandiose, sorte de testament prématuré qui se développe longuement jusqu’à la toute dernière mesure où l’orchestre rappelle à l’unisson le tout premier motif de l’œuvre.

C’est donc une œuvre gigantesque que nous donnait hier soir, jeudi 26 novembre 2009, l’OSR sous la direction de Marek Janowski. Une œuvre qui figure sans nul doute parmi les plus grandes symphonies jamais écrites. Il est vrai qu’elle peut nous présenter des beautés indicibles (dirigée par Karajan), un vrai projet symphonique (Jochum), un caractère classique (Böhm), épique (Furtwängler), voire mystique (Celibidache). Dans son gigantisme et sa complexité, ce n’est toutefois pas une œuvre qui se laisse facilement cerner. L’OSR n’est pas un familier de ce répertoire là et je trouve que ça s’entendait particulièrement hier soir. Dès l’entame du premier mouvement, les pupitres ne sont pas en place, les cuivres sont décalés, les trombones simplement faux, les autres hésitants. Les choses s’améliorent ensuite, se stabilisent, se développent. Je n’ai jamais entendu dans cette interprétation de réel projet, comme si l’orchestre découvrait une partition dont il ne savait trop que faire. Janowski lui-même semblait trop attaché à faire jouer l’œuvre à l’orchestre pour avoir développé plus avant une vision à partager. Toutes les belles sonorités de l’OSR n’ont ainsi pas été exploitées, comme si l’on s’était contenté hier soir d’un premier pas, d’une entrée au répertoire, reportant à plus tard l’approfondissement d’une œuvre gargantuesque. Comme trop souvent, les cuivres jouaient trop fort hier soir, mais pas au point de devenir insupportables, comme ils le furent dans une précédente exécution de la Sixième Symphonie relatée ici également. Bref, ce fut une bonne répétition générale, pour une exécution de concert, j’ai trouvé qu’il manquait encore beaucoup de travail. C’est là la limite à la programmation d’un cycle Bruckner avec un orchestre tel que l’OSR : l’on n’apprend pas grand-chose sur les œuvres jouées, davantage sur les faiblesses de l’orchestre, ce qui nous permet de mettre en avant le talent de Janowski pour les combler, les travailler et faire progresser une phalange que nous avions trouvée au sommet de sa forme dans les deux premiers concerts de la saison.

Le prochain concert de la série Symphonie, le 14 janvier 2010, nous ramènera à un répertoire plus proche du cœur de l’OSR avec Stravinski et Khatchaturian et nous attendons avec impatience la Dixième Symphonie de Chostakovitch sous la direction de Neeme Järvi ou le programme Albeniz, De Falla, Ravel de Rafael Frühbeck de Burgos et Nelson Freire.

Le lien vers le concert :

http://www.osr.ch/page.asp?pageid=10

Un site consacré à la discographie de Bruckner (en anglais) :

http://www.abruckner.com/

La Huitième Symphonie de Bruckner sur Wikipedia :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Symphonie_n%C2%B0_8_d%27Anton_Bruckner

8.11.2009

L’HISTOIRE DU SOLDAT DE RAMUZ ET STRAVINSKI

« Entre Denges et Denezy

Un soldat rentre chez lui

Quinze jours de congé il a,

Marche depuis longtemps déjà

A marché, a beaucoup marché,

S’impatiente d’arriver parce qu’il a beaucoup marché ».

Tout le monde connaît ces premiers mots du texte de Charles-Ferdinand Ramuz, qui ouvrent cette Histoire du soldat, mise en musique par Igor Stravinski. C’est Ernest Ansermet, le fondateur de l’OSR, qui a présenté ces deux auteurs l’un à l’autre, alors que, en 1915, Stravinski était réfugié en Suisse tout à la fois à cause de la guerre et des troubles qui allaient mener à la révolution russe. L’histoire du soldat  est la troisième collaboration entre les deux et elle marque une étape décisive dans la carrière du compositeur.

Dans une lettre de Ramuz à Stravinski, citée dans le programme édité par le Grand Théâtre de Genève pour cette nouvelle production de l’œuvre à l’affiche ce 7 novembre 2009, l’on peut lire : « Aucune discussion  artistique ou esthétique, si je me rappelle bien ; mais je revois votre sourire devant le verre plein, le pain qu’on apportait, la chopine fédérale (…) J’ai lié connaissance avec vous dans et par l’espèce de plaisir que je vous voyais prendre aux choses, et les plus ‘humbles’ comme on dit, et en tout cas les plus élémentaires. Je vous regardais dans votre corps sur cette terrasse de la Crochettaz, et vous représentiez déjà pour moi cette chose si rare qu’est un homme au sens plein du mot : un raffiné et en même temps un primitif, capable des combinaisons de l’esprit les plus compliquées et en même temps des réactions les plus spontanées et les plus directes ».

C’est un peu tout ça que L’histoire du soldat. Une œuvre lue, jouée et dansée, nécessitant peu de moyens pour coller aux nécessités du moment, destinée à aller de village en village, comme ces spectacles de tréteaux. Une oeuvre raffinée et primitive. Créée en 1918 à Lausanne, l’œuvre ne fut plus représentée avant 1924, du fait des ravages de la grippe, alors dite espagnole. C’est une œuvre créée par Ansermet alors qu’il se trouve entre la direction des Ballets russes de Diaghilev et la fondation de l’OSR à Genève. C’est une œuvre charnière également pour Stravinski, qui a déjà donné ses principaux ballets, notamment L’oiseau de feu et Le sacre du printemps et qui va s’engager dans sa période dite néoclassique.

L’orchestre n’en est pas vraiment un, composé de sept instruments choisis avec soin : violon, contrebasse, basson, cornet à pistons, trombone, clarinette et percussion : caisse claire avec timbre, deux caisses claires sans timbre de tailles différentes, tambour de basque, grosse caisse, cymbale, tambourin et triangle. Dans cette œuvre, livret et musique font jeu égal. Le texte n’est pas chanté et il ne s’agit donc pas là d’un opéra. Le texte est lu, par le narrateur ou les différents rôles, parfois rythmé lorsqu’il est dit sur la musique, mais ce n’est pas de chanteurs dont on a besoin ici. C’est d’une troupe, capable de donner un spectacle qui soit la quintessence du cirque et du conte pour enfants, qui soit l’histoire du théâtre ambulant, qui pourrait aussi jouer le Pierrot lunaire de Schönberg ou Les tréteaux de Maître Pierre de Falla. Avec Dimitri et sa troupe familiale, nous avions sur scène exactement les artistes qu’il fallait pour faire vivre ces scènes faustiennes de manière drôle et enfantine, sérieuse à la fois, pour ravir les nombreux enfants présents qui n’hésitaient pas à éclater de rire à telle ou telle mimique du clown qui faisait mouche. Dimitri donc, le Diable, avec sa longue queue noire dont il se sert comme d’un fouet, d’une parure ou d’une signature, dans laquelle il s’emmêle parfois aussi, un Diable qui marche sur la pointe des pieds, chaussés de rouge évidemment, qui sait se déguiser de mille manières car il possède l’essence du métier dans tous ses raffinements. Sa fille, Masha Dimitri, la Princesse, d’un mimétisme touchant avec son père dont l’air de famille évident nous fait douter de la nature : princesse ou fille du Diable ? Comme à la fin le Soldat est livré au Diable pour avoir franchi les limites, on peut la voir comme une complice de sa chute et le message n’en est que plus intéressant. Le Soldat de Kai Leclerc, le mari de la précédente, complète la mise en scène familiale. Le pauvre Soldat n’avait rien, il rentrait chez lui pour une permission mais rencontra le Diable en chemin qui lui échangea son violon, son âme, contre un livre qui lui apportera toutes les richesses du monde, un livre qui se lit tout seul car le Soldat ne sait pas lire. Touchant dans sa quête de famille puis de richesse, d’amour enfin, il succombera pour avoir voulu, ce qui est évidemment impossible, être ce qu’il est et ce qu’il avait été, conjugaison en somme de ce que le Diable lui apportait et de ce qu’il en rejetait. Le Diable avait raison : « Qui les limites franchira en mon pouvoir retombera. Ne poussez pas plus loin qu’il est permis, sans quoi Madame sera forcée de se remettre au lit ; et quant au prince son époux, qu’il sache qu’à présent ma patience est à bout… On le ramènera droit en bas, où tout vivant il rôtira ».    

Les décors et costumes de la troupe sont simples, de ceux qui vont à l’essentiel, ne distraient pas le spectateur de l’œuvre, lui en offrent un accès simple afin qu’il s’en fasse sa propre image. Un rideau rouge, des toiles naïves présentant les lieux traversés par le Soldat, des accessoires réduits au minimum. L’essence de l’œuvre, la quintessence du métier de clown, l’art du conte pour petits et grands.

Les musiciens sont à nommer également car ils participent pleinement à la représentation de l’œuvre, placés sur scène, tous sur le même plan, sous la direction inspirée de Whitney Reader, jeune chef de 29 ans né à Atlanta, qui faisait ses débuts en Suisse. Au violon Valeriy Sokolov, 23 ans mais une forte présence et un jeu qui allie une belle maîtrise des rythmes difficiles de Stravinski avec une âme musicale qui en fait le principal protagoniste de l’œuvre, la personnification de l’âme du Soldat qui vend son violon au Diable. A la contrebasse, Frank Sanderell, premier contrebassiste de l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich, au basson Alfonso Venturieri, premier basson solo de l’OSR, au cornet à pistons Philippe Litzler, trompette solo de la Tonhalle, au trombone Matteo de Luca, collaborateur régulier de La Scala et de l’OSR, à la clarinette Dmitry Rasul-Kareyev, première clarinette solo de l’OSR et, enfin, aux percussions, Pascal Viglino, qui collabore régulièrement également avec l’OSR, qui nous a offert des nuances remarquables, donnant à ses percussions des couleurs d’une rare douceur comme d’une cinglante puissance.

Si L’Histoire du soldat est une histoire de rencontre, celles du soldat avec le Diable, puis avec la Princesse, ce fut aussi au Grand Théâtre une rencontre avec Dimitri et sa troupe familiale, une rencontre avec les nombreux enfants présents, une rencontre aussi avec une œuvre profondément suisse, écrite par un petit-fils de vigneron du pays de Vaud, un conte de langue d’oc mâtiné d’accent vaudois, sur une musique qui, comme toujours avec Stravinski, est à la fois profondément russe, quasi folklorique, et en même temps tellement universelle qu’elle n’a plus qu’une seule identité, celle non pas du compositeur, mais de sa rencontre avec l’auteur et le chef. Il y a le Soldat, le Diable et la Princesse, comme il y a Ansermet, Ramuz et Stravinski, une histoire de rencontre comme on en fait peut, comme on n'en fait plus, comme l’art de cette époque savait les générer en somme.

 Lien vers le spectacle:

http://www.geneveopera.ch/index.php?id=3&prod=416&saison=09-10

 

6.10.2009

L’HISTOIRE DU PIANO SELON KRYSTIAN ZIMERMAN

Le 2 octobre 2009, la série des Grands Interprètes ouvrait sa saison avec un récital hautement attendu de Krystian Zimerman. Rare au disque comme au concert (il n’en donne que cinquante par an), il n’était plus venu s’offrir au public genevois depuis son récital de 2003, dont le souvenir demeure encore vif chez bon nombre de mélomanes.

Krystian Zimerman, c’est avant tout une élégance. Celle de l’homme, simple dans son frac noir, le cheveu et la barbe argentés. Celle du jeu, en toute circonstance, dans les moments les plus poétiques comme les plus violents, dans la grâce comme dans la virtuosité la plus exigeante. Celle de l’artiste dans son choix de programme, alignant des œuvres incontournables avec des raretés bienvenues.

Ce soir là, c’est à un parcours dans l’histoire du piano que nous conviait Krystian Zimernam. Une histoire en quatre étapes, quatre fondamentaux, de Bach à Szymanowski, en passant par Beethoven et Brahms. L’essentiel. Oui, l’essentiel, même pour Szymanowski, trop méconnu et trop rarement joué, mais recélant de telles qualités que le compositeur se hisse dans ses variations au niveau de Chopin sans hésiter.

De Bach donc, la Partita N°2 en ut mineur, BWV 826. La Sinfonia est commencée assez lentement, de manière déroutante, qui ne nous permettait pas d’entrer immédiatement dans son propos. Des subtilités de l’interprète qui ne nous ont pas toujours semblé judicieuses, mais dans l’ensemble une œuvre fondamentale présentée dans une interprétation exigeante, claire, aux variations multiples. On le sait, les œuvres de Bach sont écrites pour clavier et non pour piano, ce qui rend possible de les jouer à l’orgue, au clavecin, au pianoforte ou au piano moderne, selon les envies et les interprètes. Krystian Zimermann nous a offert des sonorités qui faisaient de son instrument la quintessence de tous les claviers. C’est à l’orgue que l’on pensait parfois, dans l’Allemande, tant était profonde la sonorité obtenue, au clavecin à d’autres moments, lorsque la Sarabande se faisait légère et vive, aux évolutions du piano ensuite, dans le Rondeau et le Capriccio final.

Le dernier Beethoven ensuite, l’ultime Sonate N°32 en ut mineur, op. 111. Le jeu est romantique, la puissance et les emportements sont là, mais toujours avec cette élégance qui les rends musicaux et non guindés. C’est la noblesse de Beethoven que l’on entend dans une œuvre tellement jouée qu’elle est difficile à interpréter. Que n’a-t-on pas déjà entendu là ? Tout n’a-t-il pas été dit ? Certainement pas avec un pianiste du talent de Krystian Zimerman, qui referme le Sturm und Drang de l’explosion romantique pour annoncer la suite. Mais ce fameux passage de l’Arietta avec son rythme à six temps n’est-il pas somme toute le premier boogie de l’histoire de la musique ? Modernité de Beethoven que Zimerman ne pousse pas au-delà du raisonnable, maintenant le caractère requis par la partition : Adagio molto semplice e cantabile. Cette simplicité si rare nous était totalement donnée ce soir là et tellement chantante !

Le dernier Brahms encore, celui des Klaviestücke op. 119, dernière œuvre du compositeur, quatre miniatures, trois Intermezzi et une Rhapsodie finale. Zimerman ne nous présente pas les brumes de la mer du nord dans lesquelles certains se croient obligés de se perdre, mais bien plutôt une transparence tranchante, qui bat en brèche les idées reçues et les facilités acquises. Hambourg à Vienne en quelque sorte. La délicatesse de la première pièce, qui avait tant plu à Clara Schumann quand Brahms la lui fit découvrir enchanta le public ce soir, car Zimerman nous donnait à entendre ses accords complexes dépouillés, avec la plus grande simplicité apparente. La deuxième pièce varie avec plus de tension, présentant une valse en seconde partie, après qu’une première mélodie réussit à progressivement s’affirmer. Le troisième Intermezzo est plein d’humour, chose rare chez Brahms, un humour simple et de bon goût, tel que le rendit Zimerman.  Enfin, la Rhapsodie finale qui s’élance vers une course infernale de triolets échevelés, passant de majeur en mineur, vitalité créatrice d’un vieil homme et d’un pianiste confirmé, les obscurités de l’œuvre ne portent pas atteinte au triomphe de l’interprète.

Szymanowski pour terminer, que l’on peut a priori être surpris de trouver en si bonne compagnie. S’il ne jouit manifestement pas de la notoriété des autres compositeurs au programme ce soir, ou de son compatriote Chopin, Szymanowski n’en est pas moins l’une des figures dominantes de la vie culturelle polonaise au court du siècle qui suivit la mort de son illustre aîné et Chopin a certainement été pour lui le géant que Brahms entendait marcher constamment derrière lui en la personne de Beethoven. Excellent pianiste, Szymanowski était également connu comme interprète et composa essentiellement pour son propre instrument. Les Variations sur un thème populaire polonais, op. 10 ont été composées entre 1900 et 1904 et appartiennent à la première partie de la vie créatrice du compositeur. Dans cette œuvre, il crée une architecture très impressionnante où son thème se développe tout en restant toujours reconnaissable tout en tendant  vers une musique absolue. Il y a dans ces pages un foisonnement sonore exaltant qui exploite tous les registres du clavier. Les deux dernières variations revendiquent d’ailleurs avec force le pouvoir d’exaltation de la musique, dans un désir de dépasser toute contingence physique. Zimerman se livre totalement dans cette œuvre dont il maîtrise profondément le sens et possède une joie profonde à l’exécuter en public. C’est incontestablement une œuvre où l’engagement physique est important, engagement dans lequel Zimerman s’engage résolument mais sans en faire une fin en soi, ne cherchant pas à étaler des capacités connues et reconnues, mais à rendre une vraie musicalité, à laquelle il sait garder en toutes circonstances cette élégance qui le caractérise et lui va si bien, ainsi qu’aux œuvres abordées.

Un moment de rare musique en somme par un musicien qui est de plus l’un des très rares à maîtriser également la facture de son instrument, apprise au cours de longues années de collaboration avec la firme Steinway & Sons à Hambourg. C’est ainsi qu’il accorde lui-même son instrument, comme le faisait en son temps Arturo Benedetti Michelangeli. Zimerman offre donc une approche totale de son instrument, dont il sait tous les paramètres, toutes les possibilités et toutes les limites. S’il n’hésite pas à solliciter son instrument dans toutes ses possibilités, notamment dans les Variations de Szymanowski, jamais il n’en approche des limites qui en détérioreraient la musicalité. Cette pleine conscience de son instrument est sans doute la clé et l’apport majeur de Zimerman à la musique d’aujourd’hui.

 

24.09.2009

AIMEZ-VOUS BRAHMS ? TEL QUE DONNÉ HIER SOIR À L’OSR, OUI, BEAUCOUP !

Une semaine après l’ouverture de la saison, l’OSR réédite un très grand concert hier soir, mercredi 23 septembre 2009, entièrement consacré à Johannes Brahms, juste avant un départ en tournée qui s’annonce très flatteuse si notre Orchestre maintient un tel niveau dans tous les lieux qu’il visitera.

Aimez-vous Brahms ? C’est le titre d’un essai célèbre publié par René Leibowitz, repris dans Le compositeur et son double (TEL, Gallimard, 1971). C’est une question récurrente, tant Brahms a été mal compris, mal aimé, mal joué des décennies durant, avant que l’on comprenne la part immense qui fut la sienne dans l’histoire de la musique, pour assurer la transition du romantisme au modernisme. S’il fallait évidemment des novateurs qui explorassent des chemins nouveaux, l’importance de celui qui va au bout des chemins connus est tout aussi primordiale. Les symphonies de Brahms ne révolutionnent pas le genre, elles le mènent à son aboutissement ultime. C’est Beethoven compris, intégré, dépassé mais toujours intensément respecté. L’ombre de ce géant qui se tenait derrière Brahms lui a permit d’écrire finalement de très grandes symphonies, dès lors qu’il a pu se sentir capable de ne pas seulement copier le maître. S’il a fallu à Brahms plus de vingt ans pour composer sa première symphonie, la seconde vit le jour en quatre mois. C’était l’œuvre principale au programme d’hier soir.

Ce programme fort riche était entièrement consacré au Brahms médian, celui des années 1877-1880. Trois ouvres médianes donc mais trois œuvres qui, si elles sont aujourd’hui bien installées au répertoire, ont également pour point commun d’avoir eu beaucoup de peine à y parvenir.

L’Ouverture tragique op. 81 est le pendant de l’Ouverture académique, que Brahms composa en remerciement à l’Université de Breslau (aujourd’hui Wroclaw), pour l’avoir nommé Docteur honoris causa. Cette œuvre ne plut pas à sa création par l’Orchestre philarmonique de Vienne, sous la direction de Hans Richter, en décembre 1880, ni l’année suivante sous la direction du compositeur. Hier soir, l’OSR en grande forme dès les deux premiers accords puissants qui en forment l’introduction et Marek Janowski inspiré l’ont imposée avec brio. La facture dense de l’œuvre et son langage harmonique hardi conviennent bien à notre Orchestre, lorsqu’il est dans une telle forme ! L’on a particulièrement apprécié la justesse de la mise en place, les bruissements des cordes, les timbres des bois et l’épanchement de tous les pupitres. Surtout, si Brahms a longtemps été décrié, c’était dû aussi à une manière de le jouer façon Biedermeier, lourdaude, pataude, comme si le physique de Brahms devait se retrouver par nécessité dans l’interprétation de ses œuvres, telles que données par des philistins en tous genres. On en est heureusement revenu et les qualités premières, latines, de l’OSR, la clarté de ses timbres, donne à la densité de cette Ouverture une certaine exubérance qui n’est pas sans la rapprocher de l’Ouverture Académique plus joyeuse.

En tous les cas, c’était une parfaite introduction au Concerto pour violon en ré majeur, op. 77 qui suivait, sous l’archet tendre et subtil de Viviane Hagner, pour sa première apparition dans un programme de l’OSR. Cette jeune violoniste allemande a débuté sa carrière internationale à 12 ans et, pour sa première apparition avec un orchestre, fut invitée par le Philarmonique de Berlin (excusez du peu), sous la direction de Zubin Mehta ! Viviane Hagner joue un Stradivarius de 1717, dit Sasserno, avec lequel elle enregistre depuis février 2007 des œuvres de Bartok, Hartmann, Bach, Vieuxtemps ou Chin, dans des choix éclectiques appréciables. On a beaucoup dit de choses sur ce concerto de Brahms et certaines formules sont restées, comme celle d’un « Concerto contre le violon », due à un critique viennois. Il y avait dans le jeu de Madame Hagner hier soir une tendresse toute féminine qui rendait cette œuvre particulièrement attachante, nous la présentant sous des dehors inhabituels. Plus qu’une dédicace à Joseph Joachim, ce concerto tel que joué là se présentait comme une lettre à Clara Schumann. C'est nous rappeler les liens qui unirent Clara et Robert Schumann à Brahms et nous rendre palpable l'histoire de la rencontre du compositeur et du violoniste, chez le cuple Schumann justement. Le premier mouvement, monumental, était joué d’un seul tenant dans une sorte de rivalité avec l’orchestre qui convient peut-être  mieux à ses qualités que d’autres œuvres. L’on sait en effet les piètres qualités d’accompagnateur de notre orchestre, qui a souvent du mal à faire corps avec un soliste dans une écoute mutuelle permettant un réel plaisir d’écoute. Dans ce concerto « contre » le violon, l’opposition plus forte des deux parties convenait parfaitement à une direction et à un orchestre cherchant davantage à s’imposer par nature qu’à dialoguer. De ce fait, le partage semblait plus équitable et donc plus flatteur aux protagonistes que souvent. Le très beau son, même si parfois tendu, un peu trop appuyé par moment, et la subtilité des sentiments mise par Madame Hagner dans la cadence du premier mouvement ont arraché un Bravo ! sorti du cœur des premiers rangs et des applaudissements fournis dès la fin du premier mouvement, qui, s’ils ne sont en général pas de mise, étaient néanmoins parfaitement mérités et enthousiastes. L’Adagio suscitait l'ire de Sarasate, qui n'en revenait pas (c'était selon lui du plus mauvais goût) que la plus belle mélodie du morceau, qui l'ouvre, fût confiée non pas à son violon... mais au hautbois - hautbois qui, soit dit en passant, s'est planté hier soir dans son amorce, mais oublions cela. Cet Adagio sous l'archet de Madame Hagner était élégiaque et l’Allegro giocoso final parfaitement donné, joyeux comme indiqué mais surtout dans le respect de l’indication de Brahms, non troppo vivace, qui lui donnait une certaine retenue favorisant la musicalité de l’interprétation par rapport à la démonstration d’une virtuosité nécessaire. Nous avons donc découvert une œuvre féminine, d’un caractère inconnu chez un Brahms que l’on nous présente trop souvent bourru, célibataire endurci caché derrière une forte barbe. Une lecture régénératrice en somme, qui devrait, nous l’espérons, susciter de nouvelles invitations à Madame Hagner.

La Deuxième symphonie en ré majeur, op. 73 clôturait ce concert, en seconde partie, et était portée au niveau précédent par un Marek Janowski réellement inspiré, qui nous a livré une œuvre joyeuse. L’on y retrouvait les termes de Brahms dans une lettre à Hanslick : « si délicieuse que vous penserez que c’est pour vous que je l’ai écrite, ou du moins pour votre jeune femme ». Cette oeuvre fut créée le 30 décembre 1877 à Vienne sous la direction de Hans Richter, dans un enthousiasme que cherchait à rendre communicatif Edouard Hanslick, mais qui ne fut largement pas partagé. Rires à Vienne, sifflets à Munich, jugée enfantine et brouillonne à Paris, sa création à Dresde fut presque annulée… sur un caprice de Clara Schumann, qui refusait de participer à un concert où des œuvres de Wagner étaient également jouées (le programme comportait aussi des extraits de Die Walküre et la Fantaisie pour piano, chœurs et orchestre de Beethoven). Brahms définissait son œuvre comme « gaie, petite, presque banale, en fait une suite de valses », mais avec des « étincelles de beautés mélodiques », selon Hanslick. Bref, l’interprétation donnée hier soir était calme et majestueuse, juste autant beethovénienne qu’il fallait, dans le premier mouvement Allegro non troppo, grave et lyrique, avec de forts beaux pupitres de violoncelles, dans l’Adagio non troppo, une sérénité qui se fit enjouée dans l’Allegretto grazioso, quasi Andantino puis noble dans l’Allegro con spirito final. L’éclat était joyeux jusqu’à la coda dominée par les trompettes qui claironnaient sans excès hier soir, dans une heureuse tenue que nous ne leur avons pas toujours connue.

Ouverte sous les meilleurs auspices la semaine dernière, la saison se poursuit de même avec ce deuxième concert. Nul doute que s’il joue à un tel niveau pour toute sa tournée, l’OSR est un ambassadeur de très haute tenue qui figure sans aucun doute au premier rang des phalanges continentales.

Le lien vers le concert :

http://www.osr.ch/concerts.asp?pageid=&con_date=23/9/2009&date=23/9/2009

 

17.09.2009

REMARQUABLE PREMIER CONCERT DE LA SAISON PAR L’OSR : BRAHMS, LARSSON ET DVORAK AU SOMMET

Hier soir, mercredi 16 septembre 2009, la saison 2009-2010 de l’OSR s’ouvrait sur une belle affiche. Le programme proposé offrait en effet trois œuvres relativement rares au concert, la Deuxième Sérénade en la majeur, op. 16 et la Rhapsodie pour contralto, chœur d’hommes et orchestre, op. 53 de Johannes Brahms, avant la Huitième symphonie en sol majeur, op. 88 d’Antonín Dvorák, sous la direction de Marek Janowski.

L’on sait à quel point Brahms, comme ses contemporains, fut hanté par le fantôme de Beethoven en matière symphonique. La lettre que le compositeur adressa à Hermann Levi en 1872 est célèbre : « Non, je n’écrirai jamais une symphonie ! Vous ne pouvez pas avoir idée ce que c’est que d’entendre toujours les pas d’un géant derrière vous ! ». La seconde Sérénade constitue une œuvre de jeunesse, tentative symphonique sans en oser dire le nom. Si l’on n’est pas encore dans le monde symphonique avec cette œuvre, on n’est plus dans celui de la sérénade, entendue comme une œuvre de chambre jouée en plein air. L’effectif en est en effet plus élaboré, placé sur la scène hier soir en trois groupes bien distincts : violons à gauche, vents au centre, cordes graves à droite. Les cinq mouvements qui composent l’œuvre oscillent plus ou moins vers la grande symphonie vers laquelle tend sans l’oser Brahms à l’époque. Le premier mouvement, Allegro moderato sonne réellement comme celui d’une symphonie, joué comme tel par Janowski, avec un volume sonore et une densité qui sont déjà ceux des œuvres à venir. On a beaucoup aimé les timbres des bois dans ce premier mouvement, notamment dans la très belle mélodie des clarinettes. Le court Scherzo exubérant était traité avec vivacité par le chef, en contraste avec l’Adagio non troppo  qui le suit, plus sombre, mais moins introspectif dans la vision du chef que Brahms ne l’avait sans doute entendu en l’écrivant. Le Quasi Minuetto est confié aux vents, effectif classique de la sérénade, qui ne comprenait en principe pas de cordes. C’était le lieu d’admirer les beautés de timbre dont nos instrumentistes sont capables dans leurs meilleurs jours, une fois encore autour des clarinettes surtout, mais les cors aussi n’étaient pas en reste, doux et tenus, sans les surenchères sonores trop fréquentes. Le Finale est assez théâtral, sans omettre quelques ambiances de chasse habituelles au genre. Une œuvre de jeunesse donc, qui contient déjà les ambitions symphoniques que Brahms finira par exprimer dans ses œuvres futures en portant ce genre à son sommet et à sa fin, sous sa forme classique.

La Rhapsodie pour contralto, chœur d’hommes et orchestre est l’une des œuvres chorales les plus abouties de Brahms, associant des voix graves d’hommes avec celle d’un contralto sur un texte sublime de Goethe, Harzreise im Winter, de 1777. C’est une œuvre franchement théâtrale, qui se distingue en ce sens des Triumphlied et Schicksalslied contemporains. Seule de ces œuvres à faire intervenir une voix soliste en complément du chœur, Brahms nous offre une forme de cantate baroque façon Sturm und Drang, nous approchant de l’opéra qu’il n’a jamais écrit. La cantatrice Anna Larsson, pour sa première invitation à l’OSR a été justement très applaudie. Sa vraie voix de contralto correspond parfaitement à cette œuvre à l’interprétation de laquelle elle donne la profondeur d’Erda, rôle qu’elle incarne idéalement sur les principales scènes lyriques ces dernières années. Il y avait une ampleur wagnérienne dans ce chant et cette œuvre :

« Aber abseits wer ist’s ?

Im Gebüsch verliert sich der Pfad.

Hinter him schlagen

Die Sträuche zusammen,

Das Gras steht wieder auf,

Die Öde verschlingt ihn »…

 

La voix est chaleureuse, naturellement grave et l’on sent toute la différence entre le contralto naturel et le mezzo-soprano tiré vers le grave que l’on nous propose habituellement dans ce genre d’œuvre. La présence de la tragédienne, la beauté du timbre, les qualités d’interprétation en font une interprète majeure de cette œuvre (avec Kathleen Ferrier dirigée à Londres par Clemens Krauss en 1953), et comme en plus ce soir là elle était particulièrement bien entourée par un orchestre à son sommet et un chœur d’hommes du Grand Théâtre d’une belle prestance, nous avons eu droit à une interprétation marquante de cette œuvre trop rare.

Enfin, la Huitième symphonie de Dvorák terminait ce programme. L’on sait les liens qui unirent Dvorák à Brahms et les qualités que celui-ci lui trouvait. Si l’on a, dans la production du compositeur tchèque, quelques œuvres verbeuses, notamment les premières symphonies ou les premiers quatuors, il parvint par son grand talent très tôt reconnu par Brahms, à mener les genres du quatuor comme de la symphonie à des sommets, dont la Huitième Symphonie est assurément l’un des exemples les plus parlants. Cette œuvre, qui est composée alors que Dvorák reçoit de multiples commandes d'Angleterre après l’engouement suscité par la création de la Septième symphonie en 1885, a été créée à Prague en février 1890, sous la direction du compositeur. C’est la consécration de Dvorák en dehors de l’espace germanophone – à l’époque, Prague fait partie de l’Empire Habsbourg – jusqu’à New York en 1892, qui conduira à la célébrissime Symphonie du Nouveau Monde. Il y a dans la Huitième symphonie une liberté de ton qui est celle d’un compositeur affranchi de ses influences passées (Beethoven toujours, mais aussi Schubert, Schumann et déjà Brahms) en pleine possession de ses moyens et sûr de lui.

L’introduction assez lente nous offre des violoncelles dont on apprécie immédiatement la beauté chaleureuse du timbre, qui nous mènent à L’allegro con brio joué avec le brio qu’il fallait, par un orchestre en place, survolté et d’une richesse d’intonations qu’on ne lui trouve que dans ses meilleures soirées. La musique traditionnelle bohème et morave occupe une place de choix dans la Huitième symphonie de Dvorák, notamment dans l’Adagio, même si les motifs traditionnels sont bousculés par un reste d'influence beethovenienne qui le touchait lui comme tous les autres musiciens de l’époque. L’Allegretto grazioso remplace le traditionnel Scherzo comme troisième mouvement et offre une valse élégante dont la mélodie emporte immédiatement l’adhésion du public. Le Finale, Allegro ma non troppo est joué quasi attaca par Janowski, qui nous entraîne dans une fanfare de trompettes menant à de multiples variations qui font de ce mouvement l’un des plus beaux du répertoire symphonique. Surtout, nous avons plaisir à entendre toute la richesse des timbres de l’OSR, qui nous rappelait qu’Ansermet en son temps consacrait parfois des répétitions entières uniquement aux timbres des instruments. C’est ce travail sur les timbres qui avait donné à l’OSR son identité sonore, avant que celle-ci ne se fonde dans la mondialisation et l’uniformisation des sonorités dont seuls quelques rares orchestres aujourd’hui parviennent à se tenir à l’écart. Hier soir, on a retrouvé une richesse trop souvent inexploitée, dans une œuvre qui les appelle particulièrement, c’est vrai, mais également dans un plaisir de jouer ensemble communicatif sous une baguette précise et dynamique. Du grand art !

Ce fut donc là la plus belle des ouvertures de saison que l’on pouvait espérer et si l’orchestre et son chef poursuivent sur un tel niveau, l’OSR est assurément cette année dans les meilleures phalanges du continent. A confirmer dès la semaine prochaine dans le deuxième concert d’abonnement de la série symphonie, dans un programme entièrement consacré à Brahms.

Le lien vers la saison de l'OSR, série symphonie:

http://www.osr.ch/page.asp?pageid=10

Le site officiel d'Anna Larsson:

http://www.annalarsson.nu/eng/

 

8.09.2009

SIMON BOCCANEGRA OUVRE LA SAISON DU GRAND THÉÂTRE DE GENÈVE

La saison 2009-2010 de notre Maison d’opéra s’ouvre sous un jour nouveau en ce 7 septembre 2009, date de la répétition générale de l’antépénultième opéra de Giuseppe Verdi, Simon Boccanegra, et sous un règne nouveau. Après le règne contesté de Jean-Marie Blanchard, il fallait une nouvelle tête à l’opéra. C’est Tobias Richter qui a été nommé et dont c’est la première saison. Bien sûr, vu le temps qu’il faut pour mettre en place une saison – 4 à 5 ans le plus souvent – la plupart des choix artistiques sont encore ceux de l’ancienne équipe, programmation en quelque sorte transitoire, à quatre mains. Il y a toutefois d’ores et déjà des marques qui ne trompent pas. Le choix d’une ligne graphique rompant radicalement avec celle des huit dernières années est particulièrement bienvenu. Là où l’équipe précédente nous avait mené de l’horrible au hideux – ce qui n’est jamais qu’un point de vue, plus contestable que partout ailleurs lorsque l’on parle d’esthétique, la nouvelle nous propose une ligne plus classique de prime abord, déclinée autour de la silhouette stylisée du bâtiment de la Place Neuve. Les affiches, les programmes ont fait heureusement peau neuve est c’est déjà le premier signe de certains choix esthétiques qui nous semblent heureux.

La saison qui s’annonce est belle, avec, dans l’ordre, L’Etoile de Chabrier, rarissime sur scène, qui nous permettra de faire connaissance avec le Roi Ouf 1er, dans l’incarnation attendue qu’en proposera Jean-Paul Fouchécourt. Puis Don Giovanni de Mozart, par Marthe Keller, avant ce que je considère comme le point d’orgue attendu, la Lulu de Berg par Olivier Py, avec le rôle titre confié à Patricia Petitbon. Nous aurons ensuite la reprise de Parsifal, dernier opus wagnérien, qui n’avait pas marqué les esprits dans la mise en scène proposée mais dans le rôle titre duquel nous nous réjouirons d’entendre la voix héroïque et claire de Klaus Florian Vogt, avant La Calisto de Cavalli, où l'on retrouvera à contre-emploi l'OCG, La Dona del Lago de Rossini et Alice in Wonderland de Unsuk Chin, compositeur né en 1961 dont l’œuvre est présentée ici en première suisse.

Commencer une saison par Simon Boccanegra est un risque. C’est là sans doute l’opéra le plus noir de Verdi, qui met en scène les luttent qui déstabilisaient Gênes à la fin du XIVème siècle, et de loin pas le plus populaire. C’est néanmoins l’un des plus beaux musicalement et des plus intéressants dans le traitement proposé des voix, autour de quatre rôles masculins graves, un ténor et une soprano. L’action est confuse, sinon même incompréhensible, tant les liens de familles viennent troubler les liens politiques, présentés par Verdi et ses librettistes Piave et Boïto comme d’habitude dans une optique contemporaine de la situation politique italienne de la fin du XIXème siècle. Le programme du Grand Théâtre propose un résumé en quelque lignes de l’action et c’est déjà un tour de force pour distinguer la place de chacun autour de Simon Baccanegra, corsaire élu Doge de Gênes, qui se révèle un homme politique rassembleur (donc idéal à présenter dans la situation politique contemporaine de Verdi). Sa fille, Maria Boccanegra, qu’il croyait perdue, s’avère en fait être Amélia Grimaldi, orpheline recueillie, qui, par la même occasion, est la petite-fille de Jacopo Fiesco, ennemi irréductible de Simon… Evidemment, Amelia est amoureuse de Gabriele Adorno, jeune noble guelfe qui l’aime tout autant et qui est jaloux de l’amour qu’elle porte à Simon au point de vouloir l’assassiner, prenant le père pour un rival. Ajoutez à cela la lutte des plébéiens menés par Paolo Albiani contre les patriciens, les complots des Guelfes d'Adorno, les émeutes de la foule et vous aurez une action confuse se déroulant sur plus de vingt-cinq ans et dont des pans entiers ne sont que sous-entendus.

Ne cherchons donc pas à comprendre l’action, notons simplement que, comme souvent chez Verdi, l’amour est utilisé pour exciter les passions humaines et noircir davantage encore un drame, qui se terminera pour une fois en quelque sorte heureusement : par la mort de Simon certes, mais sur la réconciliation avec Fiesco et la transmission du pouvoir au nouvel époux de sa fille, Gabriele Adorno. Sans doute nous présente-t-on le règne de Simon comme ayant été pacificateur et unificateur, il n’en demeure pas moins qu’il se termine par l’assassinat du Doge par le chef des plébéiens emmené au supplice pour y être décapité à la hache. La paix parfois a des relents de violence…

Le chef qui dirige cette production est un habitué de Genève, où il est venu régulièrement depuis la saison 2001-2002 et c’est un des meilleurs chefs du moment pour ce répertoire là. Tout le reste de l’équipe fait sa première apparition à Genève et c’est aussi sans doute un signe de passation de pouvoir. Evelino Pidò nous a ainsi donné à entendre une fort belle partition, sombre comme il le fallait, avec un orchestre pas encore totalement en place, dont les pupitres de flûtes surtout étalaient faussetés en tout genre et décalages importants. Il manquait toutefois à cette direction de quoi enflammer les émeutes et les soulèvements, de quoi rendre les haines palpables, de quoi peindre les tensions des coeurs et la noirceur des âmes. Ce manque est d’autant plus flagrant au regard de la mise en scène de José Luis Gómez et des décors de Carl Fillion. Donnée à Barcelone, cette production correspondait aux capacités techniques du Théâtre Liceu. Au Grand Théâtre, il a fallu alléger ce décors trop lourd, le réduire de moitié pour que nos installations en supportassent la chargent. Dans ce qu'il en reste, ce décor est un gros cube aux faces intérieures en miroirs, ce qui permet de jolis effets de reflets et de moires diverses, toutefois un peu courts pour ce qu’on aurait pu réellement en tirer. Comme nous n'avons pas vu les représentations catalanes, nous ne pouvons toutefois pas juger de l'entier de la vision du metteur en scène et nous lui accorderons donc le bénéfice du doute. Devant une moitié de décors, soyons donc à moitié critique!

Les costumes sont sans âge, sans époque, comme si l’on refusait tout à la fois la nature historique de la pièce et le risque d’une modernisation de l’action à telle ou telle époque. Les patriciens sont habillés comme des académiciens, sans le bicorne qui eût été ridicule mais aussi sans l’épée qui, elle, eût été indispensable en de tels temps troublés. Les lumières d’Albert Faura sont sans magie, juste des coups de projecteurs mal placés. Cette mise en scène n’a aucun projet, ni celui de nous restituer l’œuvre dans son écrin historique, ni celui de nous transmettre son message politique. La direction d’acteur n’existe pas, les chanteurs étant le plus souvent figés, calmes, positionnés les uns par rapport aux autres comme dans un dîner de bonne famille alors qu’ils se haïssent tous férocement et ne laissent pas une minute sans chercher à s’assassiner mutuellement. Simon n’apparaît pas ici porté au pouvoir par le peuple mais par un groupe de séditieux peu nombreux et les émeutes et autres mouvements de foules ne sont jamais esquissés sinon par quelques figurants courant en tous sens à l’arrière scène et provoquant les rires du public. C’est dire à quel point l’effet scénique est manqué ! J’aurais aimé plus de passions, plus de tempérament, plus de haine, plus d’amour aussi dans tout ça. Limité à son aspect scénique, ce Simon Boccanegra est assez ennuyeux. Tuez-le et qu’on en finisse !

Sur le plan vocal heureusement, les différents rôles justifiaient à eux seuls le déplacement. Le Simon de Roberto Frontali est beau et c’est un habitué des rôles de baryton verdiens (dans Don Carlo, Falstaff, Ernani, Il Trovatore, Simon Boccanegra, Un bal masqué, Luisa Miller, Attila, Les vêpres siciliennes ou Rigoletto). Il manque toutefois de charisme et son Simon ne semble pas avoir la force politique requise pour avoir régné effectivement. Les défauts de la mise en scène y sont certainement pour beaucoup, qui ne l’a jamais réellement sollicité. Jacopo Fiesco est incarné par la basse florentine Giacomo Prestia avec un très beau timbre et beaucoup de puissance. Il est le vrai rival de Simon, le seul qui fût à craindre hier soir. Lui aussi habitué des rôles de Verdi, il semblait toutefois – mais nous étions en répétition générale et ceci explique peut-être cela – avoir du mal à trouver un phraser qui restituât toutes les beautés de la mélodie. Maria Boccanegra ou Amélia Grimaldi (c'est selon...) était chantée par la soprano bulgare Krassimira Stoyanova avec beaucoup de charme, de présence et d’autorité. C’est la grande école du chant bulgare dans toute sa splendeur qui nous donne une Maria digne fille de son corsaire de père plus qu'une Grimaldi patricienne embourgoisée, vraie force politique et de rassemblement qui éclipse tous les autres. C’est elle qui se sort le mieux de la mise en scène par son tempérament naturel. Roberto De Biasio chantait un Gabriele Adorno engagé, amoureux et passant habilement d’un extrême à l’autre, de la haine à l’amour, du dessein de meurtre à la piété filiale. C’est son personnage qui perd le plus dans l’action confuse du livret de Piave et Boïto et dont les excès peuvent facilement passer pour la plus grande inconstance, vu les pans entiers de l’action qui manquent au livret. Son aigu est brillant et il sait être un vrai ténor verdien, l’émission est toutefois encombrée dans le médium aux sons gonflés, qui ne permet malheureusement pas qu’on l’aime davantage dans ce rôle. Paolo Albiani était chanté par le Baryton Franco Pomponi, assez faible, manquant de profondeur, rien d’autre qu’un second couteau dans les luttes de pouvoir génoises comme dans la distribution. Sa dernière apparition en route vers son exécution est trop larmoyante pour attirer une quelconque sympathie à ce personnage constamment traître et lâche, qui aura tout raté et dont la présence à l’action n’est pas des plus pertinentes. On aurait pu lui donner davantage de rôle en illustrant les révoltes populaires avec plus d’ampleur et d’à propos que les courses ridicules de quelque populace dégingandée en arrière-scène.  

Un spectacle en somme où la musique prend le dessus et qui donne déjà un certain nombre de pistes réjouissantes pour cette saison et les suivantes sous la direction de Tobias Richter. Une saison et un mandat qui s’ouvrent donc globalement sous de bons auspices.

Lien sur le spectacle:

http://www.geneveopera.ch/index.php?id=3&prod=400&saison=09-10

 

5.09.2009

IVO POGORELICH A MONTREUX : LA DIFFERENCIATION DE L’INTERPRETE ET L’INTUITION DU PIANO

Que n’a-t-on entendu depuis ces jours de 1980 où le pianiste croate avait été éliminé du Concours Chopin de Varsovie avant les finales ! Génie ou scandale, la carrière d’Ivo Pogorelich oscille sans cesse dans les lignes des critiques. Selon ses propres termes, le pianiste met en avant l’enseignement reçu d’Aliza Kezeradze, professeur puis épouse, en quatre piliers fondamentaux :

« Premièrement, une perfection technique allant de soi. Deuxièmement, une intuition de la façon dont se développe le son du piano, tel qu’il a été perfectionné par les pianistes compositeurs de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, qui concevaient le piano à la fois comme une voix humaine… et comme un orchestre avec lequel ils pouvaient produire une grande variété de couleurs. Troisièmement, la nécessité d’apprendre à utiliser tous les aspects de nos nouveaux instruments, qui ont un son plus riche. Quatrièmement, l’importance de la différenciation ».

A ce niveau là, la maîtrise technique ne saurait être mise en cause. Elle est et demeure superlative. Heureusement, l’artiste fantasque a bien plus à offrir dans la recherche de la musique et de la sonorité à laquelle il se livre infiniment. Il y a chez Pogorelich une réflexion musicale qui fait songer à Glenn Gould et une capacité à se différencier de tout ce que l’on connaît dans l’art de l’interprétation qui nous renvoie à Vladimir Horowitz ou, mieux encore, à Ferruccio Busoni. En musique surtout, comparaison n’est pas raison et Pogorelich n’a de commun avec ses illustres prédécesseurs que la faculté d’ouvrir des voies nouvelles à l’oreille accueillante. Il faut entendre Pogorelich comme Bernstein entendait Gould : sans être d’accord avec sa vision de l’œuvre, sans la comprendre parfois, mais en l’acceptant pour ce qu’elle a de novateur à proposer à un niveau musical tel que l’on ne saurait la rejeter sans analyse. L’interprétation de Pogorelich ne se laisse pas cerner facilement. Il faut du temps pour passer le moment de la surprise, le choc que représente à la première écoute l’approche unique de l’artiste qui vous gifle. C’est là que l’on prend la mesure de l’approche de Gould fuyant les salles de concert pour les studios d’enregistrement : le confort de l’écoute de ses disques, la possibilité de les réécouter à l’infini est la seule réponse à la profondeur de l’étude menée par le pianiste pour nous offrir son interprétation. L’immédiateté du concert nous force à en rester à une première impression, forcément partielle, suffisante dans la plupart des cas mais tellement frustrante face à Pogorelich.

Au disque, sa deuxième Sonate de Chopin avait bouleversé les habitudes car jamais on ne l’avait entendue telle. Personne n’avait, ni n’a depuis, osé abattre avec autant de richesse des pans entiers de l’interprétation musicale. Ce soir, c’est la troisième qu’il proposait au programme, inédite pour lui au disque, juste après un Nocturne, le deuxième de l’opus 62, attaqué dès la première note, pour saisir son auditoire sur le vif. La densité tout de suite, la force du son, la puissance de l’interprétation, le côté tellurique, chtonien du pianiste qui plonge l’auditeur abruptement in medias res. L’on craignait les lenteurs dans lesquelles le pianiste croate avait pris coutume de se perdre, à l’image de cet opus 111 de Beethoven, opus ultime joué à New York il y a treize ans en 41 minutes, une bonne quinzaine de plus que tout autre interprète (jusqu’à et y compris lui-même dans son disque de 1982). Des lenteurs il y en eut dans cette troisième sonate de Chopin, mais pas au point de choquer autant, surtout dans le Maestoso du premier mouvement et dans le Largo. L’absence des reprises dans le mouvement lent reste une marque de fabrique qui donne à l’interprétation une cohésion qu’elle perdrait autrement. Ce n’est pas l’œuvre que l’on est venue entendre, on la connaît, c’est l’artiste. Qu’en fera-t-il ? Les œuvres pour piano de Chopin par Pogorelich, ce n’est ni du piano ni du Chopin, c’est du Pogorelich ! Jamais un pianoforte de l’époque n’eût résisté à un tel déferlement à l’unisson des deux mains, unies à nous démontrer toutes deux que la mélodie n’est pas là où on la croit d’habitude.  Il y a des emportements romantiques dans ce jeu et l’on ne peut s’empêcher de penser que, Chopin eût-il bénéficié d’un piano moderne, l’aurait-il aussi sans doute poussé dans ses derniers retranchements. C’est le projet de Pogorelich, qui nous montre la modernité de Chopin. C’est vrai, parfois le propos nous échappe, on ne sait plus où l’artiste veut nous mener, on doute de la vision, de la cohérence, du propos. Qu’importe, nous savons que face à une telle personnalité, nous ne saurions espérer tout comprendre. Laissons-le donc s’exprimer.

Vint ensuite une Méphisto Valse de Liszt hallucinante. Je ne sais pas si Liszt la jouait comme ça, Méphisto sans doute. Les graves hurlent, aboient les profondeurs infernales, la mélodie peine à se préciser, ne s’impose pas, la nuit de Walpurgis est bien noire. Le jeu de Pogorelich n'est pas sans rappeler la description de Schumann du jeu de Liszt: « En l'espace de quelques secondes s'échangent la douceur et l'audace, le raffinement parfumé et la démence, l'instrument s'embrase et s'irradie sous l'empreinte du maître». La virtuosité est extraordinaire mais sans esbroufe. Jamais sans doute un artiste s’est-il moins soucié de l’adhésion du public, composé ce soir là manifestement d’inconditionnels.

La seconde partie du concert offrait une Valse triste de Sibelius, lente, pesante, puissante, pas vraiment triste mais d’une douleur profonde. Qu’a-t-il donc tant vécu pour ne jamais parvenir à l’exprimer réellement, qu’elle rupture indicible se cache-t-elle derrière ce besoin de dire, de hurler, de vivre, de maintenir caché malgré tout ? Je regardais les lumières de la côte dalmate se mirer dans les lacs finlandais, sans percer la brume qui les recouvre.

Gaspard de la nuit de Ravel nous était offert dans une approche radicalement différente de celle que nous lui connaissions au disque. L’Ondine n’a plus cette fluidité limpide, c’est l’eau de mille lacs qui coule, trop vite pour y voir un reflet se constituer, trop dense pour s’y alanguir. L’artiste coule avec elle tempétueusement mais en gardant la clarté du jeu ravélien, le délié du touché et les couleurs incomparables qu’exige ce piano là. Le Gibet est terrifiant, danse des morts lancée comme une boucle qui ne se referme pas, le gibet montant vers le ciel, obliquant vers l’homme, pendu qui ne touche plus sol, laissant ouverte la quête deux pieds plus haut. Car c’est bien le pendu que nous montrait Pogorelich dans ces pages, le pendu au bout de sa corde, face au gibet, deux verticalités terribles qui se fixent. Constamment pourtant Pogorelich cherchait la terre, à y revenir, à poser les pieds au sol, à trouver l’appui, le repos, sans y parvenir. Jamais Scarbo n’a été si terrible, tabouret du pendu renversé au pied du gibet, tournant le dos à la terre sans regarder le ciel. Condamnation définitive, sans appel. Il n’y a pas de rédemption dans le monde présenté par Pogorelich. Qu’a-t-il donc à expier pour nous livrer ça ?

Pas de bis, mais que jouer après un tel programme ? Le pianiste salue à peine le public, prête davantage d’attention aux fleurs qu’on lui a offertes, revient trois ou quatre fois. S’il ne cherche pas l’adhésion du public, Pogorelich ne cherche pas davantage à le choquer, plus à le surprendre. Il y a quand même un plaisir certain d’être là, manifesté par un large sourire à la fin de chaque partie du concert. C’est la nécessité de jouer pour lui qu’il est venu nous dire, le besoin de s’exprimer et il ne sait le faire autrement. Le corps est fatigué, pas vieux mais profondément usé. Le contraste physique avec les photos des pochettes de disques (le dernier remonte à 1996, les 4 Scherzi de Chopin) est saisissant !

 

25.06.2009

ELGAR SELON QUEYRAS A L’OSR

Le concert donné hier soir et ce soir marque la fin de la saison de concert de l’OSR et propose un programme composé de deux œuvres imposantes, le Concerto pour violoncelle et orchestre en mi mineur op. 85 d’Edward ELGAR et la Sixième Symphonie en si mineur op. 74 dite « Pathétique » de Piotr Ilyitch TCHAÏKOVSKI.

Le  Concerto d’ELGAR trouvait en Jean-Guihen QUEYRAS un interprète inspiré qui sut parfaitement en rendre toutes les passions et toutes les émotions. Cette œuvre majeure du répertoire est en effet de celles où le violoncelle joue un rôle prépondérant, dès la très courte introduction (Adagio) avant que le soliste ne déploie une mélodie sinueuse qui tourne en rond, Moderato, passant d’un pupitre à l’autre. Quelques arpèges du violoncelle ouvrent le deuxième mouvement (Lento-Allegro molto) dans lequel la virtuosité de Jean-Guihen QUEYRAS s’exprime aisément, chantant ce qui est pour d’autres un tour de force avec beaucoup de finesse. L’interprète savait aussi rendre les profondeurs de l’Adagio dans lequel l’orchestre reste discret. Le Finale enfin (Allegro-Allegro ma non troppo) est en forme de rondo et n’a pas été joué attacca ce soir, ce qui lui donnait une indépendance plus marquée que la continuation de l’Adagio le plus souvent jouée. Les nouvelles idées que QUEYRAS introduit sur la partition d’ELGAR sont remarquables de finesse et de maîtrise de son instrument. Son aisance à maîtriser le répertoire classique, romantique et contemporain lui donne toutes les clés pour proposer une lecture riche et subtile d’une œuvre qui est en quelque sorte de facture classique, de ton romantique et d’idée contemporaine. Il offre des émotions multiples à l’auditeur et fait penser à la remarque qui échappa à Jacqueline DU PRE lorsqu’elle écouta le formidable enregistrement de cette œuvre qu’elle venait de réaliser sous la direction de Sir John BARBIROLLI : s’effondrant en larmes, « Ce n’est pas du tout ce que je voulais exprimer » ! Bref, jouer des émotions, les transmettre, les ressentir, les réécouter ensuite est un monde aux multiples facettes dans lequel il faut oser se lancer comme le fit Jean-Guihen QUEYRAS, pour notre plus grand bonheur! Surtout, combien il était agréable de suivre le soliste dans son écoute constante de l’orchestre, sa volonté de dialoguer à chaque mesure avec tous les pupitres pour approfondir l’interprétation et partager la vision, sa recherche d’une vraie réponse notamment des violoncelles. Il n’aura malheureusement pas été suivi par la baguette terne de Michael SCHÖNWANDT et moins encore par les musiciens de l’orchestre, peu à l’écoute des appels répétés du soliste à un dialogue plus intéressant. C’est Jean-Guihen QUEYRAS que j’étais venu entendre ce soir et l’absence de propos de l’orchestre virant au récital, je m’en réjouis, qui aura permis d’entendre non pas le Concerto d’ELGAR, mais sa partie soliste... Deux très courtes pièces de Gyorgy KURTAG en bis nous rappelaient les fondamentaux de la musique contemporaine, de celles que l’on n’ose habituellement programmer pour elles-mêmes et dont la joie se limite à l’écoute de quelques bis proposés par des interprètes de génie qui osent les présenter.

Je ne dirai rien par contre de la Sixième Symphonie de TCHAÏKOVSKI donnée en seconde partie de programme, pour ne pas être désobligeant. Tout de même, dans une telle œuvre, dont BERNSTEIN voyait l’Adagio final comme les prémisses de l’Adagio initial de la Sixième Symphonie  de CHOSTAKOVITCH, dans la même tonalité de si mineur, il y avait de quoi faire à qui avait un minimum de vision et de propos. Des problèmes de justesse, notamment chez les cuivres, des attaques hasardeuses, des sonorités confuses et bruyantes en faisaient un pensum. Vite, descendons retrouver dans le hall Jean-Guihen QUEYRAS qui dédicace ses disques avec charme et simplicité pour prolonger le seul moment de musique de ce soir. Je repars avec son dernier disque, consacré aux oeuvres de Bruno MONTOVANI, Philippe SCHOELLER et Gilbert AMY, son sourire, sa dédicace et l'envie de découvrir avec lui des oeuvres que je ne connais pas.

 

http://www.osr.ch/concert 24.06.2009

http://www.jeanguihenqueyras.com/

 

 

21.05.2009

LA 9ème SYMPHONIE DE MAHLER A L’OSR : UNE QUESTION DE STYLE

La 9ème Symphonie de Gustav Mahler, en ré majeur, est un monument des plus impressionnants. De toutes les symphonies de Mahler, elle est celle qui, d’un premier abord, semble la plus classique : elle est l’une des rares à s’en tenir aux quatre mouvements réglementaires, sans ajout de voix soliste ou de chœur. A y regarder de plus près, elle n’a plus rien de vraiment classique. Ses dimensions, globales comme pour chacun de ses mouvements, sa structure polyphonique et harmonique, sa fin sur un Adagio en font notamment une œuvre résolument moderne. C’est en outre une œuvre extrêmement complexe. Un critique musical de 1912 la considérait comme « la seule inachevée achevée » et c’est une vision sans doute assez juste. Achevée, l’œuvre l’est totalement, aboutie même, entièrement composée, orchestrée, préparée, prête à être jouée. Pourtant Mahler est mort avant d’avoir pu en entendre la première exécution en concert. C’est à Bruno Walter que reviendra l’honneur de la création en juin 1912, à Vienne. L’on sait à quel point le compositeur aimait à modifier et corriger sa partition en fonction des répétitions et des exécutions de concert, à quel point il avait besoin de cette étape dans sa création pour effectuer tous les ajustements qu’il estimait nécessaires. Mahler ayant été privé de cette opportunité dans cette symphonie, l’on peut à bon droit considérer que la partition en eût été revue comme les autres et qu’il lui reste donc un petit caractère inachevé.

La 9ème de Mahler n’est pas une œuvre qui s’offre facilement à l’interprète, pas plus qu’à l’auditeur. Seuls les plus grands ont pu venir à bout d’une exécution authentique de l’œuvre, au sens qu’Adorno donnait à ces termes. Bruno Walter à Vienne en 1938, dernier concert avant l’Anschluss, qui aborde l’œuvre comme le legs du compositeur et dont personne n’a jamais osé reprendre les tempi aussi rapides d’un Adagio final mené de manière si pressante. Otto Klemperer, l’autre disciple, à Londres en 1967, qui nous montre une cathédrale engloutie, créant des vides immenses. Vaclav Neumann à Leipzig en 1964, la plus aboutie des interprétations et sans doute la plus sensible. Sir John Barbirolli à Berlin en 1967, à une époque où Mahler y était délaissé nous en laisse, grâce aux timbres de l’orchestre, la version la plus belle. Bruno Maderna, à Londres en 1971, aborde l’œuvre comme un grand compositeur et en donne une interprétation magistrale, sans doute la plus authentique. Herbert von Karajan enfin, qui n’aborda l’œuvre qu’une fois à Berlin et dans l’interprétation de laquelle il mit tant d’émotion qu’il refusa d’y jamais revenir, en livre la plus bouleversante version. Il y a aussi et surtout Léonard Bernstein, à Vienne, qui la voyait, mouvement après mouvement, comme un quadruple renoncement, à l’amour, à la nature, à la musique et à la vie, qui a été le seul à lui donner réellement un style, au sens où Louis-Ferdinand Céline entendait ce mot – je n’ai d’ailleurs jamais compris ce qu’il entendait par « style » et je crois qu’il n’a jamais su le dire non plus, l’écrire seulement, car le style pour Céline se ressent plus qu’il ne s’explique et c'est aussi le cas dans le Mahler de Bernstein. Il y a dans sa 9ème un voyage au bout de la nuit extraordinairement prenant, à nul autre pareil.

Interpréter une telle symphonie n’est donc pas à la portée de tout le monde, y créer un style moins encore. Fabio Luisi qui dirigeait hier au Victoria Hall est un ancien directeur artistique et musical de l’OSR, entre 1997 et 2002. Son mandat s’était mal déroulé, la communication avec l’orchestre ne passant pas, il avait eu un sens des responsabilités suffisant pour en tirer les conclusions nécessaires et annoncer très tôt qu’il ne le renouvellerait pas. Il en a découlé quatre ans pendant lesquels l’orchestre a simplement expédié les affaires courantes sous sa direction, ce qui n’offrait aucun intérêt artistique, raison pour laquelle j’avais déserté les concerts d’abonnement de cette période. En revenant ce soir, sept ans après son départ, alors qu’il a connu de bons succès ailleurs et notamment en Allemagne, Fabio Luisi montre un plaisir certain, rencontrant plus de réussite comme chef invité que comme directeur musical. Il nous a livré une lecture intéressante de l’œuvre mais a ajouté un cinquième renoncement à ceux décrits par Bernstein, celui de l’interprétation. Les yeux rivés sur la partition comme avec la peur constante de s’y perdre, il est capable de lire et de comprendre l’œuvre, incontestablement, mais il ne la ressent pas, l’essence lui échappe la nuit le guette et il cherche à s’en sortir, tâtonnant entre l’être et le néant. Les voix multiples de la partition ne lui disent rien ou si peu ou peut-être beaucoup trop. La partition parle toute seule, d’où des équilibres parfois incertains. Notre orchestre, on le sait, est à son meilleur niveau lorsqu’il est placé sous une baguette d’exception. Celle de Luisi n'a pas le charisme suffisant et manque de propos. Il n'est donc pas étonnant qu'il ne parvienne pas à laisser les timbres de l’orchestre s’exprimer dans cette partition, où ils auraient pourtant tant à apporter.

L’on oublie trop souvent que Gustav Mahler est aussi l’un de ces compositeurs qui ont formé les piliers du répertoire de l'OSR, Ansermet l’ayant joué dès les premières années, à une époque où il était encore un contemporain qui ne s’était pas imposé. Genève a très tôt fait bon accueil à la musique de Mahler et cette 9ème symphonie, créée à Vienne en juin 1912, a été donnée pour la première fois à Genève par l’Orchestre du Grand Théâtre sous la direction de Bernhard Stavenhagen le 1er février 1913 ! La lecture d’hier soir nous a montré une grande partition livrée à elle-même et qui a su s’imposer par elle-même, reléguant l’interprète à un rôle de repère métronomique. Elle ne marquera les esprits que par sa rareté au concert, mais c'est déjà beaucoup.

23.04.2009

UN RECITAL DE GRIGORY SOKOLOV ET TOUT EN CE MONDE EST MUSIQUE

 

Rares instants que ceux passés à écouter Grigory Sokolov, qui nous interrogent sur le pouvoir de la musique. D’où vient-il que l’on puisse être touché par l’interprétation d’une œuvre alors que la même par un autre interprète ne nous dira rien ? Comment se fait-il que l’on puisse, dans le strict respect de la partition, entendre de telles différences dans le jeu de deux interprètes ?

Grigory Sokolov n’aime pas la foule qui l’écoute. Il passe furtivement devant elle pour aller s’asseoir au piano et s’exprimer là, et nulle part ailleurs. Il repart aussi simplement, un salut discret vers ceux qui l’acclament, revient offrir mine de rien trois bis généreux et repart comme il est venu, dans le souvenir d’une sonorité qui s’estompe. Grigory Sokolov aime moins encore les studios d’enregistrement et ses disques sont rares, très rares, le plus souvent enregistrés en public, comme à regret, ces sonates de Schubert à Helsinki en 1992, à l’écart des grandes scènes où d’autres se pressent sans avoir rien à dire. Qu’importe les disques ? La musique est en chacun de nous et non sur un objet gravé, figé. Elle doit s’exprimer de manière multiple, infinie, couleur du temps et des humeurs du moment. Le disque est un objet fétiche, moyen absurde de répéter le même moment, à la recherche d’une émotion passagère que l’on voudrait tant retrouver pour la revivre encore, sans vouloir, sans oser en vivre d’autres, toujours nouvelles, toujours renouvelées, dans un éternel recommencement, de souffle en souffle.

Trois œuvres au programme de ce soir. La deuxième sonate de Beethoven, en la majeur, op. 2 N°2, bien moins connue que la première, la treizième, Quasi una fantasia, en mi bémol majeur, op. 27 N°1 (la petite sœur de la fameuse Clair de lune, comme évitée ce soir), enfin la dix-septième sonate de Schubert, en ré majeur op. 52, D850, l’une des trois à avoir été publiées du vivant de l’auteur, mais l’une des plus intimes, la moins jouée du trio qu’elle forme avec la D840 et la D894, l’épure encore. Mais qu’importe les œuvres ? Sokolov c’est une infinité de couleurs, de touchés, de sensations, de rythmes. Les phrasés sont remarquables, naturels, s’imposent par ce qu’ils sont, parce qu’ils sont. Les phrases sont tenues, sans tensions, portées à bout de souffle car ce n’est pas des doigts dont dispose Grigory Sokolov mais de souffles au sens profond du terme, ces souffles de vie qui sont de petits suppléments d’âme.

En son monde tout est musique. Il exprime Beethoven comme une caresse, avec une douceur, une grâce, une élégance, une poésie toutes en nuance, avec aussi les emportements, la nervosité qui caractérisent Beethoven, avec une joie sincère que l’on joue parfois, lorsque l’on sait s’écarter d’une gravité de bon ton. Tous les moyens sont bons pour que s’exprime la musique et comme tout est musique, elle envahit tout l’espace, gagne les corps et les âmes.

En ce monde tout est musique. Lorsque Beethoven, dans un Adagio con espressivo renonce à tout développement, à toute mise en valeur du magnifique thème brièvement énoncé, au centre d’une œuvre comme en un finale. L’idée se suffit à elle-même. Grigory Sokolov l’expose, simplement, nous la présente. Beethoven s’exprime par sentence, Sokolov par motifs, par formules qui touchent les cœurs et les âmes.

En mon monde tout est musique. Con moto. Le thème est énoncé mais pas développé, on le reprend, le quitte, le suggère sans le dire, le retient, le repousse mais lorsqu’il s’exprime enfin, il avait toujours été là. Certains artistes tentent de vous montrer le monde du compositeur, comme si l’on voulait nous inviter chez Schubert. D’autres pianistes vous présentent leur monde à eux, comme s’ils vous invitaient chez eux. Le musicien vient dans votre monde, s’invite chez vous, pénètre au plus profond de vous, s’oublie, s’efface, par touchés qui atteignent les tripes et les âmes.

Grigori Sokolov pénètre en nous et ce n’est pas lui qui ressent la musique, c’est nous qui la ressentons. Il est la musique, sans aucune prétention. C’est pour ça qu’il arrive et repart sur la pointe des pieds, conscient d’entrer en chacun de nous, en voulant éviter toute effraction, se faire accepter naturellement, trouver comment la musique parle en chacun de nous. Il y parvient sans même nous le dire, par la conscience que nous prenons de la musique.

Trois bis ensuite, pour le plaisir de jouer, qui s’enchaînent comme un second programme, avec le même souci de progression, une virtuosité époustouflante qu’il nous présente quand il n’a plus à la montrer car on la sait superfétatoire, presque incongrue. L’évidence de cette souveraine virtuosité s’exprime avec la simplicité de la plus grande maîtrise. Rameau et les Indes galantes, l’Air pour les sauvages de la dernière suite, avec des ornementations refusées dans les œuvres précédentes, plus riches encore que tout le reste, sans ostentation, comme le symbole même de la puissance dans la philosophie zen, pour qui elle est le pouvoir de ne pas faire. On peut le dire en allemand, pas en français : Sokolov, es musiziert. Puis une Etude op. 24 de Chopin comme si nous ne l’avions jamais entendue, pas de celle que l’on va chercher mais comme celle que l’on porte en soi. Chopin encore, un Prélude pour terminer, comme une évidence et c’est juste. Grigory Sokolov pénètre au plus profond de nous et il y reste. Il lui faut donc terminer en douceur, dans un nouveau commencement, une musique intérieure qui demeure. 

J’ai déjà souvent écrit sur l’humanité, cherché à la cerner, la définir. J’ai longtemps pensé, en me consacrant aux crimes contre l’humanité que l’on ne pouvait, paradoxalement, l’approcher qu’au cœur de l’inhumain. L’humanité, c’est ce qui subsiste quand l’homme a été, par la force, dépouillé de tout et qu’il ne lui reste que ça, en place de la vie. J’ai cherché, au Collège de France et avec le Professeur Delmas-Marty à penser l’humanité comme valeur universelle. Je n’ai pas pu, je n’ai pas su y parvenir, ne la saisissant pas. C’est con moto qu’elle s’est imposées à moi ce soir, au milieu de ce deuxième mouvement de la sonate de Schubert, c’est là que le sorcier Sokolov est parvenu au tréfond de moi-même. Incarnation du rêve de Faust : Arrête toi, instant, tu es si beau ! C’est par cette phrase que Faust est sauvé, qu’il trouve la rémission et échappe au Diable qui le tenait pourtant. C’est con moto que l’humanité iradie, dans la jeunesse intime entre l’inquiétude des harmonies tendues et l’enthousiasme des « quintes de cor » d’un très jeune homme en pleine maturité qui n’a que peu de temps à vivre et ne le sait pas.

Pour Nietzsche, comme pour Sokolov, tout en ce monde est musique et c’est si beau. Nous voilà meilleurs dans un instant d’éternité, rachetés, heureux, humains, simplement mais jamais trop humains.

21.04.2009

…Le ciel, tout à l’heure si limpide, soudain se trouble horriblement…

Création mondiale hier soir, lundi 20 avril 2009 à l’OSR, qui passa commande de cette œuvre au titre évocateur « …Le ciel, tout à l’heure si limpide, soudain se trouble horriblement.. » au compositeur Michael JARREL, à qui l’on devait déjà une précédente création au Grand Théâtre de Genève autour de la vie de Gallilée. Ce compositeur quincagénaire est en vue et cultive un style qui lui est propre. Ce titre, tiré du De natura de Lucrèce, n’a pas de signification structurelle immédiate, mais cherche à exprimer en quelques mots l’idée qui avait présidé à la composition de cette pièce. Le programme du concert nous expose que le trouble s’apparente ici à une forme d’étrangeté, à quelque chose d’inquiétant qui n’apparaît pas de façon narrative, tel un vent d’orage dans un ciel serein, mais comme l’essence même de l’articulation formelle entre deux types d’écriture, deux types d’expression qui exigent des temporalités opposées l’une à l’autre. La soudaineté serait ainsi le renversement entre les deux.

L’œuvre est d’un seul tenant d’une vingtaine de minutes, et se divise en quatre parties principales d’inégales longueurs, les deux premières étant plus importantes. La première est constituée d’un continuum de notes rapides réparties entre les cordes et les bois sous les appels incisifs des trompettes. La deuxième partie commence par des quintes graves par les percussions et les contrebasses et le passage central s’organise autour de guirlandes sonores suaves. La quatrième partie tient lieu de coda qui descend jusqu’à l’immobilité finale.

Il faut relever l’importance de la création dans une saison comme celle de l’OSR et il faut saluer la politique qui consiste à en prévoir une par saison. La création n’est sans doute pas tout et il faut que ces œuvres, pour rentrer au répertoire, puissent être reprogrammées. Le succès d’estime remporté hier soir par Michael JARREL et les disques existants de ses œuvres devraient ouvrir la voie. Il est en effet toujours délicat d’apprécier une œuvre à sa création, sans avoir la possibilité, lorsque l’intérêt se manifeste, de la réécouter pour la mieux comprendre.

La suite du concert était consacrée à un compositeur phare de l’OSR, de ceux sur lesquels son fondateur Ernest ANSERMET a construit le répertoire de l’orchestre, Maurice RAVEL, à l’affiche dans pas moins de trois œuvres.

La première est le célèbre Concerto pour la main gauche en ré majeur, composé à l’invitation du pianiste Paul WITTGENSTEIN, frère du philosophe, qui avait été amputé du bras droit pendant la première guerre mondiale et qui suscita du fait de ce handicap la naissance d’un répertoire insolite. Ce Concerto pour la main gauche passe pour l’œuvre du genre la mieux réussie. Le pianiste voulait faire sa mauvaise tête et trouvait que la longue cadence qui ouvre la partition n’était pas à son goût : « Si j’avais voulu jouer sans l’orchestre, je n’aurai pas commandé un concerto ! ». Il la joua donc modifiée par ses soins, ce qui fit enrager RAVEL qui lui avait consenti l’exclusivité pendant quelques années. Bref, ce soir c’est Jean-Yves THIBAUDET que nous entendions dans cette œuvre. Il nous en donna une interprétation empreinte de maniérismes et d’une certaine affectation que nous lui avions connus ailleurs et qui agace quelque peu. Le pianiste est néanmoins très à l’écoute de l’orchestre, ce qui lui permet de parfaitement dialoguer avec lui. L’inverse est moins vrai, Marek JANOWSKI semblant parfois fort peu se préoccuper de son soliste, qu’il avait tendance à couvrir sous un volume sonore trop important.

C’est d’ailleurs là le lien entre les interprétations de ce concerto et des deux autres œuvres de RAVEL au programme ce soir : Les Valses nobles et sentimentales et le poème chorégraphique La Valse. Marek JANOWSKI nous montre sa maîtrise de l’orchestre. Les pupitres sont en place, les rythmes précis, qui rendent hommage à ses qualités reconnues de « faiseur d’orchestre ». Le discours est néanmoins un peu court et toutes les finesses de l’orchestration fabuleuse de RAVEL ne s’entendent plus, noyées sous un volume sonore qui devient une fin en soi et qui ne sert malheureusement qu’à masquer des lacunes d’interprétation. Nous avions toujours pensé la valse viénoise, la voici prussienne, de celle qui ne se danse pas en robe de bal mais en bottes et uniformes. Nous avions évoqué dans un précédent billet consacré à la dernière interprétation de BRUCKNER par JANOWSKI à l’OSR, l’image d’une Panzerdivision. Hier soir, l’arrière-garde passait… Que tout ceci manque de finesse, d’inventivité et, pour tout dire de musicalité. C’est assomant cette manière de jouer au point qu’une grande partie du public n’a pas même fait la distinction entre les deux œuvres symphoniques entendues ! …Le ciel, tout à l’heure si limpide se trouble horriblement…

http://www.osr.ch/concerts 20/4/2009

http://www.musicologie.org/Biographies/ravel_maurice.html

12.04.2009

PETER GRIMES : LE PÊCHEUR FACE A LA PERVERSITE DU BOURG

Plus la société est vicieuse, plus l’individu est vicieux. Tel pourrait être en quelques mots le message de Peter Grimes de Benjamin Britten, donné au Grand Théâtre de Genève du 28 mars au 9 avril. Peter Grimes est un opéra profondément anglais. L’histoire de sa composition n’est toutefois pas banale, puisque Britten commença son travail à Escondito, une petite ville de Californie en 1939. Cette année là, Benjamin Britten et son compagnon Peter Pears avaient suivi leurs amis Wystan Hugh Auden et Christopher Isherwood aux USA, dans un mouvement pacifiste qui tentait de les éloigner de la guerre et qui leur sera particulièrement reproché ensuite. L’on pouvait lire, dans une biographie d’Auden, une description un rien bohème de ce que fut leur vie dans la résidence de George Davis où ils logeaient : « George Davis nu au piano, cigarette aux lèvres, Carson Mc Cullers étendu par terre avec un ou deux litres de sherry et Wystan entrant en coup de vent et annonçant d’un ton magistral ’Alors ! Le dîner !' ». Ce style de vie, que Pears devait décrire plus tard comme incroyablement sordide, convenant assez peu à notre prude et austère couple gay britanique, ils s’échappèrent assez vite. Ils arrivèrent à Escondito chez deux amis pianistes anglais et c’est là que Britten prit connaissance d’une causerie radiophonique de Forster sur le poète anglais du XVIIIème siècle, George Crabbe, originaire, tout comme Britten de la ville d’Aldeburgh, dans le Suffolk.

The Borough, de Crabbe, se compose de plusieurs lettres, dont une seule relative à l’histoire de Peter Grimes. Nous connaissons plusieurs ébauches de la partition, certaines de la main de Britten, d’autre de celle de Pears, les plus importantes datant de la traversée de retour vers l’Angleterre, sur un paquebot suédois au printemps 1942.

Le Peter Grimes de Crabbe est un véritable scélérat, digne représentant d’une société sans aucun sens moral, qui profitait des privilèges que lui accordait une législation inepte pour martyriser des enfants qu’il achetait à l’assistance publique. Britten et Pears ont transformé Grimes en victime de cette société dont il incarne cependant toujours les valeurs. Pears devait expliquer dans une causerie radiophonique : « nous avons compris que Grimes sans les crimes rapportés par Crabbe était un maladapté, soit un maladapté excusable, soit un maladapté inexcusable. Mais si l’on tient compte de l’attitude plus généreuse envers la nature humaine qui a été adoptée depuis, mettons, deux générations, son comportement est excusable et compréhensible. Et c’est à partir de ce point de vue que nous avons repris cette histoire ».

En confiant la rédaction du livret à Montagu Slater, Britten ne parvint pas à trouver un librettiste qui ait la même vision que lui de l’œuvre à monter. Cette divergence restera et Slater publiera plus tard sa propre version du poème de Peter Grimes. Dans la version définitive de Britten, c’est le contraste entre entre le héros éponyme et son entourage social, dépeint avec beaucoup de réalisme – on dirait de vérisme, qui est l’élément le plus troublant de l’œuvre. Britten s’est efforcé de dissocier complètement Grimes de son entourage pour élargir son message. S’il avait commencé, comme Crabbe, par la révolte de Grimes contre son père, évangéliste de carrefour, il serait tombé dans un motif récurrent de complexe paternel, que l’époque aurait sans doute bien accueilli. Ajoutez une bouteille et quelques menus défauts et Peter Grimes eut été un chenapan ordinaire. En 1948, année de la première représentation de Peter Grimes au Metropolitan Opera, Britten déclara dans une interview publiée par le Time : « C’est un sujet qui me tient à cœur – la lutte de l’individu contre les masses. Plus la société est vicieuse, plus l’individu est vicieux ». L’aspect de l’intrigue qui souligne particulièrement cet élément est la deuxième scène de l’Acte 2, où l’attention de Peter Grimes est détournée par la foule haineuse et armée qui monte chez lui. Il décide alors de partir pêcher avec son apprenti en passant par la falaise pour éviter la foule. C’est là que l’apprenti glisse, tombe et se tue. La société est responsable du crime qu’elle prétendait vouloir empêcher, ce que bien sûr elle ne saurait percevoir. C’est toutefois la musique qui représente l’essentiel du nœud dramatique de cette œuvre, notamment à l’apogée de la première scène de ce même deuxième acte. Ellen Orford, la compagne de Peter Grimes, lui demande : « Were we mistaken when we schemed to solve your life by lonely toil ? », Peter répond en septièmes agitées, mais Ellen conclu sans l’écouter : « We were mistaken », le mot « mistaken » étant chanté ici – comme à plusieurs reprises ailleurs, sur un accord de si bémol qui suggère le désastre final. Après avoir frappé Ellen et alors que la foule sort de l’Eglise et que le chœur conclut par un « Amen » retentissant, qui donne la note à Peter Grimes pour conclure : « So be it ! – and God have mercy upon me ! », avant de partir en trébuchant avec son apprenti. Ce passage illustre parfaitement la cruauté déguisée en sollicitude et la façon dont la société provoque ce qu’elle qualifie ensuite de paranoïa pour se donner meilleure conscience. C’est à ce moment là que Grimes succombe aux pression des gens du bourg et qu’il devient dans son propre esprit le monstre qu’ils ont fait de lui. L’argument de tout l’opéra est que ce processus d’internalisation résulte directement et uniquement des pressions sociales et non de quelque faille latente de l’individu, afin d’éviter toute interprétation médicale de son œuvre. Britten compara un jour la transformation du scélérat de Crabbe en l’idéaliste persécuté qu’il en fit aux sentiments que Peter Pears et lui-même éprouvèrent à leur retour en Angleterre en tant qu’objecteurs de conscience, en pleine guerre, où ils passèrent franchement pour des déserteurs. Pour faire de Peter Grimes le symbole qu’il voulait, Benjamin Britten a tenu à le désexualiser, à le débarrasser de toute allusion freudienne et surtout à éviter des sous-entendus homosexuels, pourtant présents dans les premières esquisses de la main de Peter Pears. C’est ainsi que l’œuvre dépasse l’expérience individuelle pour gagner un caractère universel.

Peter Grimes se passe donc dans un village de pêcheurs et la mer est omniprésente à l’orchestre – dont Britten tira les fameux Interludes marins. C’est cependant sur le village que se concentre l’action dans une sorte de huis clos abject. Nous avons eu beaucoup de plaisir à suivre la mise en scène de Daniel Slater, dans les décors de Giles Cadle et les costumes de Rachael Canning. Enfin un village de pêcheur représenté comme un village de pêcheurs et des pêcheurs habillés en pêcheurs ! Ce respect naturaliste des lieux et des personnages de l’action en renforce la lisibilité et le message. Britten avait expliqué que son opéra n’avait rien à voir avec la mer, mais avec les gens du village, ajoutant tristement que ces gens seraient les mêmes dans n’importe quel pays. En nous montrant les gens d’un village quelconque, la mise en scène et la direction d’acteurs nous fournissent des archétypes qui atteignent, grâce à la simplicité et au vérisme, l’universel. S’il est des opéras où le metteur en scène, le décorateur et le costumier peuvent donner libre cours à leur interprétation métaphysique du message de l’œuvre, il en est d’autres où l’effacement derrière elle doit être plus fort, sous peine de la dénaturer complètement. Heureusement, cette production du Grand Théâtre nous montre qu’il est encore possible de trouver des metteurs en scène, des décorateurs et des costumiers qui savent se mettrent simplement au service de l’œuvre, s’effacer à son profit. C’est de nos jours un phénomène tellement rare qu’il convient de le souligner avec force et plaisir.

Stepehn Gould, déjà entendu dans un excellent Tannhäuser il y a quelques saisons est un non moins excellent Peter Grimes, qu’il campe comme un personnage puissant, la voix pleine et solidement assise sur ses graves lui permettant de brosser un portrait plus dramatique que ne le fit Peter Pears à la création et dans l’enregistrement réalisé sous la direction du compositeur en 1958. Gould renforce la conviction de Grimes de rechercher la réussite sociale, la fortune, l’intégration, avant de s’autoriser à épouser Ellen. Il se fait le dernier rampart contre le vice des gens qui l’entourent, qu’il ose braver dans le pub même de Tantine au cœur de la tempête qui fait rage dehors.

L’apprenti, John, de Luke Clare-Wrigley est impressionnant également. Rôle muet si difficle à rendre alors qu’il est en somme le centre de tout le drame, le jeune acteur qui l’incarne sait lui donner corps et même âme dans une richesse d’expression physique très aboutie. Remarquable.

Gabriele Fontana incarnait une bonne Ellen Eorford, présente aux côté de Grimes mais très vite gagnée malgré tout par les rumeurs des gens du bourg. Elle doute finalement beaucoup de lui et d’elle-même et nous n’avons pas aimé le timbre qu’elle donnait à son portrait d’institutrice veuve.

Les autre rôles étaient globalement fort bien tenus, à commencer par le Captain Balstrode de Peter Sidhom, qui reste aux côtés de Grimes jusqu’au bout et dont on perçoit qu’il est sans doute le seul à ne pas croire à sa culpabilité. Excellent juge Swallow, maire du bourg, de Clive Bayley, appliquant le droit avec rigueur et acquittant Grimes sans hésiter, avec toutefois cette réserve que les gens se souviennent de ce genre d’affaires… Forte présence de Tantine (« Auntie »), gérante du pub au Sanglier et mère maquerelle à l’occasion, de Carole Wilson, alliage improbable de vulgarité et d’une certaine élégance so british. Très bon Révérend Adams dépassé et ne parvenant pas à calmer ses ouailles de Adrian Thompson. Hilarante vieille mégère acariâtre et à l’origine de toutes les rumeurs qu’elle propage avec la bonne foi de celle qui est convaincue de la culpabilité des autres, Mrs Sedley, de Elizabeth Sikora. Le Ned Keene enfin de Daniel Belcher, joyeux amateur des nièces de Tantine et pas mauvais diable au fond.

Dernière palme et non des moindres au chef écossais Daniel Runnicles pour ses débuts à Genève, qui fait merveilles dans cette œuvre qu’il a récemment dirigée au Met de New York et dont il dispose de toutes les clés. Il donne une lecture puissante de cet opéra aux caractères fortement marqués. Ses interludes sont superbes, sa direction engagée et précise, ce qui permet à l’OSR de briller de toutes ses qualités, qui nous rappellent les liens historiques entre Ansermet et Britten à Genève. Ansermet avait ainsi notamment écrit à Britten qu’il était le compositeur le plus précieux de la planète, alors qu’il préparait une production de son War Requiem avec notamment Peter Pears, donné à la Cathédrale Saint Pierre en 1967 et récemment reparu au disque pour le 90ème anniversaire de l’Orchestre et le 40ème de la disparition de son fondateur.

http://www.geneveopera.ch/Peter Grimes/08-09

Les Illuminations, War Requiem et Sieben frühe lieder, Britten-Berg-Ansermet

Collection « Ansermet » Cascavelle

Benjamin_Britten

 

15.03.2009

AUTHENTIQUE MESSE EN SI DE BRÜGGEN AU VICTORIA HALL

C’est à la série Les grands interprètes que l’on doit d’avoir entendu ce samedi 14 mars 2009 une Messe en si de Jean-Sébastien Bach de très grande tenue, interprétée par l’Orchestre du XVIIIème siècle et la Cappella Amsterdam sous la direction inspirée de Frans Brüggen, avec comme solistes les sopranos Johannette Zomer et Dorothee Mields, le contre-ténor Patrick van Goethem, le ténor Jan Kabow et la basse Peter Kooij.

La Messe en si mineur BWV 232 de Bach est une œuvre magistrale certes, mais composite. Son Credo date de 1724, sa dédicace de 1740 et certains de ses morceaux proviennent de cantates antérieures. De plus, le titre en est curieux pour une œuvre qui gravite essentiellement autour de ré majeur ! Bach n’a noté que Missa comme titre sur le premier des quatre cahiers dans lesquels l’ultime chef-d’œuvre du Cantor est conservé et l’éditeur n’a pas repris le titre qu’aurait préféré la famille du compositeur de Grande messe catholique, qui évoquait pourtant tout à la fois l’ampleur de l’œuvre. L’on ne sait si cette œuvre a jamais été exécutée du vivant de Bach. Ce qui est sûr c’est qu’elle s’éloigne des messes courtes habituelles, qui se limitent en principe au Kyrie et au Gloria, avec parfois l’adjonction de quelque Sanctus. Bach met en musique tout l’Ordinaire qui dépasse de très loin la durée de l’office. Les Kyrie et Gloria initiaux ont été envoyés au Prince Electeur  August II de Dresde en 1733, alors que Bach postulait au titre de compositeur de la chapelle palatine qui lui sera reconnu en 1736. A ce cahier initial, Bach ajoute à une date inconnue un second cahier comportant le Crédo, puis dans un troisième une révision du Sanctus donné pour Noël 1724, avant un quatrième comportant les autres parties entre août 1748 et octobre 1749.

Le triptyque d’entrée Kyrie-Christe-Kyrie est d’une profonde cohérence autour de deux fugues assez sévères qui contrastent avec la partie centrale confiée aux deux soprani solistes. Avec le Gloria, Bach donne un premier exemple du symbolisme musical où s’insère un solo de soprano avant d’en achever la première partie sur la fugue du Gratias agimus tibi – emprunté à la Cantate 29 ; la seconde partie s’adresse à la Personne du Fils offre un Domine Deus composé dans le même esprit que le Christe, eleison, le Qui tollis peccata mundi vient de la Cantate 46 et le Qui sedes ad dextram Patris offre une particularité rythmique étonnante avant que la basse ne succède au contre-ténor dans le solo Quoniam tu solus Sanctus. Le Gloria se termine par le Cum Sancto Spiritu, traité en apothéose, comme dans toute messe. Le morceau initial du Symbolum Nicenum - Credo est dévolu au chœur sur les seuls mots Credo in unum Deo, unicité divine traduite par le tissus continu des notes. Le morceau suivant est repris de la Cantate 171, le Crucifixus de la Cantate 12 mais est sans doute le sommet musical de cette œuvre : il s’agit d’une passacaille à douze variations sur une basse qui suit le schéma baroque du chromatisme descendant dévolu à l’expression de la douleur. Immédiatement éclate le Resurrexit. En troisième partie une immense phrase des basses seules se pose en équivalent sémantique de l’attente du retour final du Christ, puis c’est une double fugue qui se conjuguent avant la rupture d’un Adagio inopiné qui explore toutes les incertitudes du mot Exspecto. L’écriture se fait naturelle dans le Sanctus où le chœur est divisé en six parties traitées de manière orchestrale ; l’Hosanna in excelsis est entonné pen double chœur à huit voix ; le Benedictus qui venit in nomine Domini est confié au ténor, l’Agnus Dei au contre-ténor. Le Dona nobis pacem reprend le Gratias agimus tibi du Gloria en grandiose conclusion.

La Messe en si présente une multitude de visages en fonction de ses interprètes et c’est en cela sans doute une œuvre de chef, notamment dans le choix des effectifs : orchestre symphonique ou instruments anciens ? voix de femmes ou d’enfants ? chœur ou ensemble minimal ? Si l’on ne sait, dans le manuscrit de 1733 si les solistes étaient ou non doublés, il est en revanche certain qu'ils chantaient par contre également les chœurs. Si la version de Karajan en 1952-53 demeure l’une des plus belles et des plus passionnante, c’est en 1968 que Harnoncourt offre la première interprétation sur instruments anciens, création énergique de pionnier qui nous fit découvrir un autre monde. En 1989, Frans Brüggen livre l'un des plus beaux enregistrements en concert de cette œuvre, avec l’orchestre somptueux entendu ce soir, dont la critique d’alors mesurait déjà la qualité des vents et une certaine majesté sauvage, dans ce coffret hélas non réédité depuis dix ans.

Ce soir, l’Orchestre du XVIIIème siècle est à son sommet. Fondé en 1981 par Frans Brüggen autour d’une soixantaine de musiciens tous spécialistes du répertoire de la fin du XVIIIème siècle et des débuts du XIXème, il recherche l’interprétation la plus authentique sur instruments anciens. Frans Brüggen est incontestablement  l’un des meilleurs experts de ce répertoire et ce n’est pas un hasard si Luciano Berio disait de lui qu’il est un musicien qui n’est pas un archéologue mais un grand artiste. L’Orchestre du XVIIIème siècle correspond par sa taille et ses effectifs aux formations de l’époque. Authentique, l’interprétation l’était bien, dans le choix des effectifs orchestraux et choraux mais surtout par la lecture du chef, qui sait s'effacer devant l'oeuvre dont il ne sait être que l'interprète. Frans Brüggen nous a dit cette messe sans liturgie, avec plus d’amour de la musique et à la gloire de Bach davantage encore qu’à celle de Dieu. Ce chef de 75 ans ne monte plus en chaire qu’avec quelque chose à dire, que l’épure du geste rend plus profond encore, dans une communion avec l’orchestre que peu de formations peuvent offrir, fruit d’une passion créatrice partagée et trentenaire. Les chœurs de la Cappella Amsterdam sont somptueux mais les solistes simplement quelconques. Qu’importe, la routine entourée telle que hier soir n’empêchait en rien de savourer les timbres sereins de l’Orchestre, qui nous a effectivement apporté la paix, au point que l’on est presque gêné d’applaudir et de troubler ainsi l’œuvre du chef. Que n’eussions-nous pu simplement rester là en silence dans la grandiose sérénité du plaisir musical !

 

 

21.02.2009

L’OSR brille de mille feux dans la Nuit des Mayas

L’OSR affichait pour son quatrième concert d’abonnement de la série Symphonie un programme rare et ambitieux qui nous a permis d’entendre, sous la baguette remarquable d’un jeune chef péruvien pour la première fois invité à diriger à Genève, Miguel Harth-Bedoya, l’Ouverture de Manfred, op. 115 et le Concerto pour violon et orchestre en ré mineur de Robert Schumann, avant La Nuit des Mayas de Sylvestre Revueltas.

L’Ouverture de Manfred, op. 115, est le seul morceau de Manfred qui soit resté au répertoire depuis sa composition par Schumann en 1848. Pourtant, Schumann resta fasciné toute sa vie par ce héros de Lord Byron, qui est, comme lui-même se trouvera quelques années plus tard, enfermé dans sa propre folie. Schumann était déjà, comme Manfred, tourmentés par des esprits invisibles face auxquels ils réagiront chacun de manière opposée : Manfred les convoquant pour les narguer, Schumann tentant par tous les moyens de les écarter de lui. C’est en 1851, alors qu’il remanie les dix numéros de sa partition, que Schumann écrit l’Ouverture, créée l’année suivante au Gewandhaus de Leipzig sous sa direction, alors que l’œuvre intégrale sera créée trois mois plus tard à Weimar, sous celle de Franz Liszt.

Robert Schumann écrivit, peu avant la première exécution de l’Ouverture : « Hier, nous avons répété l’Ouverture, ce qui a ravivé ma vieille passion pour le poème de Byron. Comme c’est beau, quand on peut transmettre aux gens ce témoignage puissant d’un art poétique qui surpasse tout ! (…) De tous les numéros, c’est l’Ouverture que je porte le plus dans mon cœur. Je le considère, si j’ose m’exprimer ainsi, comme l’un de mes enfants les plus forts, et j’espère que vous le trouverez de même. Pourtant, la chose la plus importante reste, bien entendu, le choix de celui qui incarnera Manfred ; la musique elle-même n’est que folie ».

Manfred est ainsi une étrange partition musicale, mais résolument marquée du sceau du génie. Le drame de Byron se déroule dans les Alpes suisses, dans le château gothique du comte Manfred ou sur les sommets enneigés de la Jungfrau. Le thème de l’ouverture nous présente le héros byronien et son amour perdu – amour incestueux pour sa sœur, Astarté. La musique commence par la mention Rasch, sur une seule mesure, avant une injonction de trois accords syncopés en croches liées pour rendre l’interprétation tempétueuse et passionnée. Puis vient l’introduction, Langsam, où se nouent les deux motifs générateurs, l’un mélancolique en secondes ascendantes et descendantes au hautbois et violons, matrice du second thème d’Astarté, en fa dièse mineur (un des tons de Clara Schumann), qui inverse et disjoint les cellules de seconde, l’autre agité qui conduira par un nach und nach rascher au In leidenschaftlichem Tempo de l’exposition du premier thème, celui des tourments de Manfred (et de Schumann), en mi bémol mineur. Ce thème est suivi d’un cortège de brefs motifs qui nourriront le long développement commencé par une fanfare cadentielle en fa dièse, avant que les soixante dernières mesures ne forment un long et mystérieux épilogue en exténuation qui réitère, déforme ou rapproche par élimination les motifs générateurs sur une longue pédale brodée de dominante, pour s’achever sur un condensé du Langsam initial.

La direction vive et enthousiaste de Miguel Harth-Bedoya nous offrit une fort belle interprétation de cette œuvre dans de remarquables sonorités et une profondeur d’orchestre impressionnante. La maîtrise du chef est mémorable et l’on a l’impression qu’il a dirigé l’OSR toute sa vie, tant il est capable d’en tirer un son à sa main et une malléabilité à sa gestique.

Puis vint le rarissime Concerto pour violon et orchestre en ré mineur, du même Robert Schumann. Ce concerto, bien moins joué que ceux du compositeur pour piano ou violoncelle, qui ont réellement gagné le répertoire, a été écrit entre le 21 septembre et le 1er octobre 1853, orchestré au lendemain de la première visite de Brahms aux époux Schumann, le 3 octobre. Le 17 novembre 1854, Joseph Joachim, le dédicataire et créateur de l’œuvre, écrivit à Schumann : « Si seulement je pouvais vous jouer votre Concerto en ré mineur, je le possède mieux qu’à l’époque, à Hanovre, où je l’avais si mal joué à la répétition que j’en ai été terriblement vexé ». Schumann disparu, sa veuve crut déceler dans la partition trop d’insuffisances pour qu’il continuât à être joué, malgré une dernière tentative d’exécution jugée désastreuse à Leipzig en 1858. Alors le concerto disparut, avant d’être recréé – et enregistré – à Berlin, le 26 novembre 1937, par Georg Kulenkampff, sous la direction de Hans Schmidt-Isserstedt à la tête des Berliner Philarmoniker ; le mois suivant, Yehudi Menuhin (écarté pour cause de judéité du concert berlinois en ces temps nazis) le joua au Carnegie Hall sous la direction de John Barbirolli. Il ne faut certainement pas s’en tenir, dans l’approche de ce concerto, au modèle beethovénien entendu la semaine dernière en ces mêmes lieux, mais rechercher sans doute celui du Bach du Concerto pour clavecin en ré mineur, que Schumann admirait et savait avoir été initialement composé pour violon. D’apparence classique, le Concerto se déroule en trois mouvements, les deux derniers enchaînés, dessinant ainsi deux blocs à peu près égaux, réunis par un lancinant motif cyclique.

In kräftigem, nicht zu schnell Tempo est entamé par un tutti massif en ré mineur qui fait songer à l’introduction tragique du Don Giovanni de Mozart, qui annonce également une punition du destin. L’étrangeté de ce mouvement est captivante au point que la forme sonate longue et peu inventive ne nuit guère à sa puissante émotion. Fervent et serein, le Langsam central en si bémol majeur déploie toute la magie de la polyrythmie et de la polymélodie dont Schumann avait trouvé le secret dans sa nouvelle manière de composer après 1845, plus cérébrale et intériorisée. La longue mélodie de violon solo inspirera au compositeur halluciné le Geisterthema. La cantilène est préparée par un double contre-chant des altos et des violoncelles, chacun présentant une variante de la cellule cyclique. Forte de ce contrepoint renversable, la structure tripartite se suffit à elle-même, toutefois assombrie par le da capo en sol mineur. A la cadence, une transition plus animée sur la cellule cyclique conduit au finale en ré majeur, Lebhaft, doch nicht schnell, en rythme de polonaise qui répercute d’entrée une cellule cyclique avec de brefs motifs saillants.

Le chef nous montra les mêmes qualités que dans l’ouverture précédente, possédant réellement son Schumann, à l’allemande serait-on tenté de dire, nous dévoilant toutes les beautés thématiques de cette œuvre rare. L’archet du jeune Nikolaj Znaider, déjà régulièrement entendu avec l’OSR, est d’une profonde maturité et ne manque pas à nous rendre toute l’étrangeté de l’écriture de Schumann. L’engagement qu’il met dans le premier mouvement déploie sans langueur cette longue page et la richesse de ses couleurs lui permettra  une fort belle interprétation au total de cette œuvre, avec une sûreté qui compense sagement l’instabilité émotionnelle de Schumann.

Toutefois, la pièce de résistance de ce concert fut sans aucun doute une découverte pour la plupart des spectateurs présents, tant les œuvres de Sylvestre Revueltas, compositeur mexicain (1899-1940) sont rarement jouées chez nous, bien qu’elles aient connu, depuis dix ans et le centenaire du compositeur, un regain d’intérêt essentiellement outre atlantique. Considéré comme le Falla ou le Stravinsky mexicain, c’est selon, Sylvestre Revuelatas s’inscrit dans une utilisation du folklore mexicain, à l’égal de ses contemporains en peinture, Diego Rivera ou Frida Kahlo, dans lequel ils voient tous un moyen d’affermir l’identité nationale à un moment où celle-ci est particulièrement menacée. C’est en effet l’époque où les coups d’Etat se succèdent, exacerbés par l’intervention militaire des Etats-Unis, le mouvement rebelle de Pancho Villa et la révolution agraire d’Emiliano Zapata se livrant une véritable guerre civile. Si Revueltas crée un art révolutionnaire, négligé sinon méprisé longtemps par ses pairs occidentaux, il n’est toutefois pas détaché des influences de la musique européenne et notamment espagnole, sinon même de Stravinski dans son usage des rythme. Si Bernstein disait qu’il serait sans doute devenu un grand compositeur s’il avait vécu plus longtemps, il faut reconnaître dans le second mouvement de La Nuit des Mayas des rythmes qu’il n’eût pas renié pour ses Portoricains de West Side Story. Les chefs-d’œuvre de Revueltas sont notamment son Homenaje a Federico Garcia Lorca (1936) et Sensemaya (1938), d’après le poète cubain Nicolas Guillén, entre la filiation hispanique et l’indépendance amérindienne.

La Nuit des Mayas est une musique de film, transformée en suite symphonique par José Ives de Limantour, créée à Guadalajara en 1960 lors d’un festival consacré à Revueltas. L’œuvre est en quatre mouvements. Le premier introduit avec forces percussions déploie des moyens orchestraux puissants dans Noche de los Mayas, Molto sostenuto, dont le style a été qualifié de « renaissance aztèque », sorte de musique originelle mexicaine raffinée. Les éléments mélodiques, rythmiques et métriques sont maniés avec virtuosité tant par le compositeur que par le chef très inspiré et affranchi de la partition dans cette œuvre dont il a pénétré assurément tous les sortilèges. Ces immenses plans sonores sont ainsi rendus par l’OSR à l’échelle qui leur convient, nos musiciens devenant, par le talent du chef, comme immédiatement familiers de cette œuvre. Le deuxième mouvement, Noche de jaranas (Nuit de réjouissances), Allegro est un Scherzo sur des danses folkloriques mexicaines, dont le premier motif est entendu aux violons sur fond d’ostinato rythmiques des autres cordes avec accompagnement de percussions typiques, variées, dont la virtuosité est époustouflante. On y voit toutes les cultures mexicaines en strates superposées, comme elles existent dans la société. Revueltas nous fait entendre ce mestizaje, métissage davantage que mélange, comme le résultat de cinq siècles de chocs culturels et raciaux, musicaux et linguistiques comme des disjonctions qui nous désarçonnent avant de trouver leur propre symétrie. La Noche de Yucatan, Andante espressivo a un côté qui nous rappelle Stravinski dans ses constants changements de tempi mais marié à un grand lyrisme penchant davantage vers les poèmes symphoniques de Richard Strauss. Le finale, Noche de encantamineto (Nuit d’enchantement), Molto lento – Allegro ma non troppo, s’enchaîne sur une mélodie sinueuse du hautbois sur le pizzicato contra la tabola des contrebasses et le murmure des bois, qui en fait la partie la plus innovante de l’œuvre dans une fausse impression hétéroclite développée dans une folle cadence, immense, comme improvisée de tous les pupitres des percussions. L’on comprend à l’écoute que certains critiques aient parlé de cubisme musical. Mais Revueltas disait ne rien pouvoir dire sur la technique derrière sa musique, ceci ne l’intéressant nullement… C ‘est la tête remplie de mille résonnances qui nous étourdissent longtemps après la fin du concert que nous rentrons chez nous, guidé par les étoiles de cette nuit des mayas si proche l’espace d’une interprétation authentique, au sens qu’Adorno donnait à ce terme. Vivement que l’on réentende ce chef étonnant qui sait, avec l’apparente facilité du grand talent, tout faire faire à l’orchestre.

http://www.miguelharth-bedoya.com/

 http://fr.wikipedia.org/wiki/Silvestre_Revueltas

http://www.naxos.com/composerinfo/Silvestre_Revueltas/21020.htm

13.02.2009

LES RACINES LATINES DE L’OSR: De Falla dans un somptueux "Tricorne".

L’Orchestre de la Suisse Romande (OSR) proposait ce jeudi 12 février en quatrième concert d’abonnement de la série Répertoire un programme renouant avec le répertoire historique et fondamental de l’orchestre, malheureusement trop souvent ignoré aujourd’hui.

Le chef catalan Josep Pons était invité à diriger El Sombrero de Tres Picos (Le Tricorne) de Manuel de Falla, puis le Concerto pour violon et orchestre en ré majeur, op. 61 de Ludwig van Beethoven.

El Sombrero de Tres Picos est un ballet en deux parties, composé par De Falla en 1919, sur une commande de Serge de Diaghilev, le célèbre fondateur des Ballets Russes. C’est lors d’une tournée des Ballets Russes en Espagne avec Igor Stravinski en 1916 – Falla y triomphait alors avec Les nuits dans les jardins d’Espagne – que Diaghilev fit la connaissance de Falla et l’invita à transformer pour lui les Nuits dans les Jardins d’Espagne en ballet, ce que le compositeur refusa pour lui proposer un pantomime avec chant sur El corregidor y la molinera (Le magistrat et la meunière). Falla voulait depuis longtemps composer un opéra sur ce texte de Pedro Alarcon, qui en avait malheureusement interdit toute adaptation lyrique. Il se rabattit alors sur l’idée d’en faire un ballet, sous le titre que nous connaissons.

L’œuvre a été créée à Londres en 1919, présentée dans une chorégraphie de Léonide Massine, dans des décors et costumes signés Pablo Picasso et dirigée par Ernest Ansermet, qui venait de terminer sa première année à la tête de l’OSR. Ce fut un triomphe pour Falla mais l’on s’extasia également sur les costumes bigarrés et les décors peints d’arcades dans des tons roses et ocre se découpant sur un ciel d’un pâle azur de Picasso.

Dans cette pièce, Falla écrit une musique typiquement espagnole, sans plus toutefois avoir recours aux sources populaires, comme il l’avait fait jusqu’à ses Sept chansons espagnoles (1914-1915). Il crée dès lors un langage musical hybride, comme Bartok en son genre, assimilant les éléments de la musique traditionnelle espagnole pour en donner une expression abstraite qui sonne à nos oreilles plus typique sans doute que n’importe quelle mélodie populaire traditionnelle.

La première partie s’ouvre sur un martèlement des timbales et des cuivres avec force castagnettes, la mezzo-soprano lançant l’introduction en guise d’avertissement (Allegro ma non troppo). L’après-midi (Allegretto mosso) lève le rideau sur la maison cossue du meunier sur les traits des bois  avant un dialogue entre trompette avec sourdine et flûte piccolo. Le meunier et son épouse apprennent à un merle à siffler l’heure indiquée sur le cadran solaire. Une magnifique danse andalouse marque le thème d’amour des époux. Passe un jeune dandy endimanché lorgnant Madame, alors qu’arrive le Corrégidor coiffé de son tricorne de fonction (la fameuse « machine à écrire » que portèrent encore longtemps les agents de la Guardia Civil), annoncé par les coups solennels de timbales. Le Corregidor revient seul pour faire sa cour à la meunière qui s’en amuse sur un Fandango, Danse de la meunière, Allegro ma non troppo, qu’imite tant bien que mal le Corrégidor, dont la démarche maladroite est rendue au basson. La meunière l’invite à la poursuivre, Les raisins, Vivo, pour mieux le faire chuter. Le mari feignant l’indignation – il est de mèche avec sa femme - (trompette) renvoie le vieux beau et son tricorne.

La deuxième partie se passe le soir de la Saint-Jean au moulin et commence par une gracieuse Seguidillas, Danse des voisins, Allegro ma non troppo, à laquelle le meunier réplique par une Farruca, Danse du meunier, Poco vivo – Pesante, sur trompette et cor anglais avec un thème exposé au hautbois. C’est le chef-d’œuvre du Tricorne ! magistralement rendu par l’OSR et un Josep Pons au sommet de son enthousiasme. Une citation de la Cinquième Symphonie de Beethoven nous rammène le Corregidor venu arrêter le meunier sans ménagement. Le magistrat content de sa vengeance revient sur ses pas et se réjouit d’une nuit d’amour avec la belle meunière, le mari écarté, mais il tombe à l’eau dans un vacarme dissonant, Danse du Corregidor, Allegretto, la suite se transforme en course poursuite rocambolesque où le magistrat seul dans la maison que la meunière a fuit, en profite pour enlever ses vêtements trempés… alors que le meunier revient, qui a résussi à s’échapper. Trouvant le tricorne sur une chaise, il se croit trompé, enfile les vêtements du magistrat et écrit sur le mur avant de partir : « Je cours me venger, la Corrégidora est aussi une très belle femme » ! Les coups tranchants de l’orchestre enchaînent immédiattement (attacca) sur la Danse finale (Jota), Poco mossi, Allegro ritmico. Les gendarmes viennent reprendre le meunier mais arrêtent leur chef qui en a revêtu par force les défroques. La meunière veut défendre celui qu’elle croit son mari, qui revient habillé en Corrégidor et éclate de jalousie devant le comportement de sa femme. La scène se termine dans une dispute générale dont le déroulement, à la Saint Jean n’est pas sans rappeler la fin du deuxième acte de Die Meistersinger von Nürnberg de Richard Wagner, avant la réconciliation du meunier et de sa femme, devant un Corrégidor malmené par la foule.

Le chef catalan Josep Pons a cette musique dans le sang et ça s’entend ! On a beau dire que la musique est universelle, il n’en demeure pas moins qu’un orchestre ne sonne pas pareil dans une œuvre espagnole lorsqu’il est dirigé par un Espagnol. Rarement l’OSR aura donné de tels timbres à entendre, à tous les pupitres. Les cordes furent remarquables, mais les vents méritent tous les éloges, cor, trompette, basson et hautbois en tête. Le chef apporte une science du rythme et des couleurs dans cette œuvre si typiquement espagnole qui en font l’une des meilleures interprétation qui soit. C’est surtout l’occasion de se souvenir que c’est bien là le répertoire fondateur, traditionnel de l’OSR, qui doit garder dans sa mémoire collective le souvenir d’Ansermet quand il a (trop rarement) à le jouer. C’est aussi tout le caractère latin de notre orchestre qui est ici mis en valeur, bien mieux que lorsqu’il s’essaye à un cycle brucknérien qui ne lui convient pas. 

Dans le Concerto pour violon et orchestre de Beethoven qui suivait, le chef était moins à son avantage. L’on peut d’ailleurs se demander pourquoi avoir programmé ensemble deux œuvres aussi dissemblables… Craignait-on que Le Tricorne ne pût à lui seul remplir la salle et qu’un « tube » devait absollument lui être adjoint à ces fins mercantiles ? Ce n’est pas la courte citation de la Cimquième Symphonie  de Beethoven dans Le Tricorne qui nous permette de faire le lien, et les Habsbourg avaient quitté l’Escorial depuis plus d’un siècle lorsque Beethoven composait. Bref, les sonorités si belles lorsqu’elles sont espagnoles de Josep Pons ne nous émerveillent pas autant dans Beethoven. L’Orchestre sonne un peu comme une paella trop cuite et perd de sa précision rythmique dans un caractère un peu pesant… et le soliste joue parfois tout seul. Néanmoins, le choix d’un effectif resserré est heureux et permet surtout à Frank Peter Zimmermann de briller de mille feux dans un son plein sous un archet souverain. Il est certainement l’un des meilleurs interprètes actuel de cette œuvre qu’il sert partout avec talent. C’est aussi le lieu de nous rappeler que l’OSR n’est que rarement un bon accompagnateur dans les concertos. Qu’importe, le soliste méritait les tonnerres d’applaudissements que le public lui décerna et si c’est le chef et l’orchestre que l’on était venu entendre dans Le Tricorne, c’est le soliste qui fit le concerto et c’est aussi bien ainsi. 

http://www.osr.ch/concerts.asp?pageid=&con_date=12/2/2009&date=12/2/2009

http://archives.tsr.ch/dossier-ansermet

http://www.deccaclassics.com/artists/ansermet/biog.html


11.02.2009

Une Salomé qui oublie Wilde et Strauss, Marc et Mathieu.

Ce 10 février avait lieu la répétition générale de Salomé de Richard Strauss au Grand Théâtre de Genève. Disons le d’emblée, nous avons été fort déçu de ce spectacle, qui manque totalement à nous rendre les dimensions multiples de ce drame biblique pour sombrer dans la vulgarité au sens latin du terme, en un mot dans la plus grande facilité et dont la mise en scène ne comprend manifestement pas les trois remarquables éléments tragiques élaborés par Oscar Wilde : le désir sensuel, qui devient le motif de la décapitation et donc la culpabilité qui se déplace ainsi de Hérodias à Salomé, la mise à mort de Salomé par un Hérode dégoûté et enfin le caractère nocture et en plein air de l’action, placée sous le motif récurrent de la lune.

Le mythe de Salomé était très en vogue à la fin du XIXème siècle. Flaubert en avait fait une célèbre nouvelle, dont Oscar Wilde s’était inspiré pour sa propre pièce, reprise à la lettre par Richard Strauss. Le Grand Théâtre nous proposait également ce soir là deux vitrines au foyer, dans lesquelles étaient représentés les textes originaux de la première édition de l'oeuvre de Wilde ou de celle de Flaubert, que l'on devait notamment à la Fondation Bodmer. Toujours baignée d’un parfum de scandale (Guillaume II s’était offusqué de l’action que l’Opéra de Vienne refusa de créer, la trouvant également choquante), Salomé est l’un des chefs-d’œuvres incontestable de l’opéra du début du XXème siècle.  Toujours est-il que la pièce de Wilde reprend un épisode des Evangiles de Marc et Mathieu, l’érotisme en plus, certes. Premier opéra noir de Strauss, son orchestration est complexe et extrêmement sophistiquée, pour tout dire très avant-gardiste en 1905. Quant à la ligne vocale souvent d’un lyrisme absolu, culminant dans la fameuse scène finale (Salomé à la tête de Jokanaan : « Du wolltest mich nicht deinen Mund küssen lassen, Jochanaan »), elle n’oublie pas les récitatifs.

Sur la scène de Neuve un décor unique nous projette dans les sous-sol d’un palais en complète contradiction avec la volonté de Wilde de placer l’action de cette pièce en extérieur. Ceci nous prive des effets de la lune, pourtant mentionnée par Narraboth, par Hérode et par Salomé, qui en soulignent tous trois la forme et la couleur surprenantes ce soir là comme annonciatrice de la mort du prophète et de la princesse, alors que Hérodias trouve simplement que la lune est la lune, refusant de voir et de croire aux présages, aux prophètes et aux miracles… Cette présence lunaire si importante dans l’œuvre de Wilde, qui en fait l’un des ressorts principaux de sa dramaturgie, et si présente à l’orchestre de Strauss est ainsi totalement occultée par la mise en scène, qui, non seulement, ne nous la montre pas, mais n’en tire aucun effet en matière de lumière non plus.

Salomé apparaît dans une tenue gothique noire vulgaire, tous les costumes sont unanimement noirs, sans âge, et Hérode porte un smoking de toute manière anachronique. C’est ignorer ainsi tout le luxe de la cour d’Hérode au profit d’une pseudo modernité qui nous fait totalement perdre toute la dimension biblique de l’œuvre, sa vraie dimension tragique, c’est ignorer aussi toute la force du destin de Jokanaan (nom hébreu de Jean-Baptiste) annonçant la venue du Messie et c’est renoncer enfin à tout contraste entre les personnages.  Il est regrettable que le metteur en scène se soit limité à penser que des costumes noirs suffiraient à rendre toute la noirceur de l’œuvre…

C’est la vulgarité qui prime pour les rôles féminins de Salomé et d’Hérodias, comme si l’on avait besoin de ne montrer que la dimension sexuelle de ces femmes (Hérodias sur le dos les jambes bien écartées par exemple), dont les vers de Wilde énoncent clairement la nature de filles de Sodome et de Babylone. Pourquoi alors oublier que le comportement de Hérodias, qui a épousé le frère de son premier mari et père de Salomé, et que le désir de Hérode pour la fille de sa femme, sa nièce, sont clairement incestueux ? Il y avait tellement plus à en dire. La folie d’Hérode, qui entend des voix, sent des souffles, voit des choses dans son délire est absolument passée sous silence, rendant parfaitement fade ce rôle où il y avait tant à faire pour un ténor de la classe de Kim Begley, qui ne sait comment rendre ce que sa voix seule laisse heureusement entendre. La face comique de ce rôle n'est également pas comprise, notamment lorsqu'il apprend que le Christ ressuscite les morts et qu'il l'interdit formellement car ce serait terrible si les morts revenaient!

Le banquet de la Cour est rabaissé à une molle partouze ou seul est ferme l’ennui des hommes et où s’inscrit de manière incompréhensible la dispute des cinq Juifs. Il est vrai qu’un débat de théologiens sur la question de savoir si le Prophète Elie à ou non bien vu Dieu en face et si c’était il y a 300 ans ou à un autre moment n’est pas particulièrement propre à enflammer ce genre de soirée !

La fameuse danse des sept voiles est l’objet d’une trouvaille intéressante, Salomé se trouvant sous une grande housse noire qui se déforme en suivant les mouvements de son corps et sous laquelle la rejoint Hérode dans une activiée clairement sexuelle dont il ressort nu et féminisé, Salomé renversant nettement les rôles. Là encore, il y eut eu plus à en faire, tirer davantage d’effets chorégraphiques de cet élément, seule faible marque d’imagination, qui se limite malheureusement à enfermer les protagonistes de cette danse dans un sac aux allures de préservatif géant, totalement inélégant, sorte de tue l’amour qui se serait voulu érotique.

La scène finale n’est qu’un bain de sang facile et l’on regrette encore que le metteur en scène nous montre une telle absence d’imagination et de créativité. Du sang qui coule en quantité de la tête coupée de Jokanaan, voilà qui était tellement attendu que tout effet tragique est irrémédiablement manqué, comme si ce bain de sang était la seule manière de représenter une telle scène ! Hérode et Hérodias sont totalement laissés en marge de cette scène dont ils disparaissent, ce qui fait que l'on ne comprend pas les derniers mots de Hérode : "Man töte dieses Weib", qui sonnent hors contexte, comme un simple acte de cruauté gratuit, alors qu'il s sont en fait la sanction de la cruauté et somme toute du crime de Salomé.

Au niveau vocal, une Salomé inégale, instable dans le grave et aux aigus souvent criés, qui erre comme ses partenaires dans une direction d’acteur dont on se demande si quelqu’un a seulement pensé qu’il en aurait fallu une. Il est vrai qu’il faut pour ce rôle une soprano à la tessiture très étendue dans le grave comme dans l’aigu, endurante, puissante, à quoi doivent s’ajouter un physique de véritable bombe sexuelle et un tempérament de grande tragédienne. Nicola Beller Carbone, pour sa prise de rôle au Grand Théâtre, ne nous a pas semblé avoir toute la carrure du personnage. Une Hérodias, Hedwig Fassbender, vulgaire sans aucune présence scénique (il faut voir, dans le film de Götz Friedrich, ce qu’en faisait Astrid Varnay pour comprendre le naufrage de ce qu’on a vu), qu’on oublie immédiatement tant elle manque de charisme et de voix. Un Hérode magnifique au timbre envoutant de Kim Begley, dont l’interprétation aurait pourtant tant gagné à une vraie mise en scène comprenant les enjeux du rôle et de la pièce. Un Jokanaan, Alan Held, d’un fort beau volume et d’une bel engagement mais au timbre assez pauvre. Un jeune Narraboth brillant du ténor finlandais Jussi Myllys mais également très mal mis en valeur et son page, Carine Séchaye, très éloigné de lui, comme si cette intrigue homosexuelle pourtant explicite dans le texte de Wilde était la seule chose à ne pouvoir être montrée avec la facilité du désordre sensuel prévalant partout ailleurs.

Enfin et pour finir sur une note favorable, une très belle direction musicale et un orchestre remarquable dans ses timbres, qui rend pleinement justice à l’écriture si difficile de Strauss, dans un équilibre réussi entre la fosse et le plateau, ce qui n’est pas rien dans ce genre d’œuvre. 

6.02.2009

TROIS COULEURS : FIN, FORCE, FROID

Concert de musique de chambre au Conservatoire de Genève le 3 février 2009.

Tedi Papavrami, violon, Henri Demarquette, violoncelle, Frank Braley, piano, Paul Meyer, clarinette

Se produisant pour la première fois à Genève en formation de chambre, ces quatre solistes nous ont livré trois interprétations remarquables d’œuvres très différentes et somme toute complémentaires, mettant en valeur des formations rares en musique de chambre.

Première couleur : Fin - Debussy, Sonate N°3 pour violon et piano en sol mineur

Le concert commençait par une très belle sonate de Debussy, dernière œuvre du maître avant sa mort. On y entend la fin d’une vie et d’une expression, mais aussi la force des derniers souffles de vie et le froid qui va venir. C’est une œuvre rare, comme l’est la musique de chambre de Debussy, qui s’est montré fort discret dans ce domaine. Les trois sonates, la première pour violoncelle et piano, la deuxième pour flûte, alto et harpe et la troisième donnée ce soir, 3 février 2009, pour violon et piano sont les oeuvres d'un homme gravement malade. Ecrite à Arcachon en février et mars 1917, cette dernière sonate a été écrite au prix de pénibles efforts par un Debussy mourant, peinant à la terminer. Il faut reconnaître qu’elle ne donne pas la sensation d’une œuvre finie, ne trouvant pas l’équilibre et l’aisance des deux œuvres précédentes. C’est néanmoins une œuvre maîtresse du genre, que Harry Halbreich portait au niveau des réussites miraculeuses de Mozart ou Brahms (sonate en sol) : « En réalité, jamais l’art de Debussy n’a dépassé la suprême perfection de cette ultime sonate, jamais son inspiration n’a été plus chaleureusement apssionnée, plus riche de fantaisie, plus souple et plus diverse » (Edward Lokspeiser et Harry Halbreich, Claude Debusy, Fayard, 1980, p. 621).

Le premier mouvement est un Allegro vivo, dominé par le violon très engagé de Tedi Papavrami, avant un échange passionné avec le piano et l’apparition du second thème, tous deux s’entrelaçant dans une longue coda. L’Intermède (fantasque et léger) est introduit par un ostinato rythmique qui fait place à quelques réminiscences ibériques. Le Finale (très animé) nous offre un caractère assez gai sous une forme de perpetuum mobile interrompu par un intermède lyrique, « le double plus lent », avant une coda exhalée comme un dernier souffle de vie, rendue comme tel par les deux interprètes.

Deuxième couleur : Force - Ludwig van Beethoven : Trio N°4 pour piano, clarinette et violoncelle en si bémol  majeur op. 11 dit Trio Gassenhauer

La formation employée ici par Beethoven est assez rare et ne se trouve qu’à deux reprise chez lui, avec cette précision que le second opus de cette nature, l'opus 38, n’est en fait que la transcription qu’il réalisa de son Septuor op. 20. Composé en 1798 et dédié à la Comtesse Maria Wilhelmine von Thun, sa protectrice d’alors à Vienne, ce trio est une œuvre charmante, l’une des dernières concédée au goût du jour par Beethoven.

Le Trio commence par un Allegro con brio virtuose et pathétique, de forme sonate, qui contraste par sa force avec l’Adagio con espressione, construit sur un thème unique énoncé au violoncelle seul dans la douceur et le recueillement. Le mouvement final est une suite de neuf variations sur un thème d’opéra à la mode, aujourd'hui bien oublié, l’air Pria ch’io l’impregno, tiré de L’Amor Marinaro de Joseph Weigl. Ces variations permettent à Frank Braley, Henri Demarquette et Paul Meyer de briller de tous leurs remarquables moyens, notamment dans les très belles sonorités offertes par les unissons avec la clarinette.

Troisième couleur : Froid - Olivier Messiaen : Quatuor pour la fin du temps

LA dernière œuvre au programme ce soir est également composée pour une formation inhabituelle : violon, violoncelle, piano et clarinette. Les circonstances de composition de cette œuvre sont remarquables et ont été maintes fois décrites. En 1939, Messiaen travaillait à son œuvre pour orgue, Les corps glorieux, lorsqu’il fut mobilisé et retrouva à Verdun le violoncelliste Etienne Pasquier et le clarinettiste Henri Akoka. Faits prisonniers en juin 1940, ils furent détenus au Stalag VIII A à Görlitz, en Silésie, où ils retrouvèrent le violoniste Jean Le Boulaire. Avec du papier à musique fourni par un officier allemand, Messiaen compose alors cette œuvre particulière, créée au camp le 15 janvier 1941, dans un froid glacial dont les hivers polonais ont le secret, par nos musiciens emmitouflés dans de vieux uniformes de l’armée tchèque et chaussés de galoches, devant cinq mille codétenus, jouant un violoncelle à trois cordes seulement et un piano aux touches qui ne se relevaient pas…

Comme toujours chez Messiaen, la foi et le chant des oiseaux se mêlent dans cette œuvre magistrale, unique en son genre, inspirée par un passage de l’Apocalypse de saint Jean, X, 1-7, « Je vis un ange plein de force, descendant du ciel, revêtu d’une nuée, ayant un arc-en-ciel sur la tête (…). Il leva la main vers le Ciel et jura par Celui qui vit dans le siècle des siècles : Il n’y aura plus de temps ; mais au jour de la trompette du septième ange, le mystère de Dieu se consommera ». Ce Quatuor pour la fin du temps - et non pour la fin des temps comme trop souvent écrit - traite d’une question obsédante pour les musiciens, les philosophes et les théologiens, celle du temps et de son abolition dans l’éternité. Or, pour un musicien, la mesure du temps c’est le rythme et c’est donc à une véritable étude du rythme que cette œuvre nous invite. L’arc-en-ciel de l’ange inspire également à Messiaen un fabuleux déploiement de couleurs d’une foi ardente, qui conduit vers la sérénité, apocalypse de paix et de lumière. Les huit mouvements correspondent aux six jours de la Création, suivis du sabbat divin et d’une louange à l’immortalité. D’une œuvre de circonstance réalisée avec les hommes et les instruments qui se trouvaient là, il fait une œuvre géniale, un chef-d’œuvre d’aucun temps.

I. Liturgie de cristal fait chanter les oiseaux à la clarinette sur des harmoniques aigus du violoncelle, des ornements du violon et la scansion irrégulière du piano sur des rythmes hindous, immatérielle, sans direction apparente. II. Vocalise pour l’ange qui annonce la fin du temps se décompose en deux parties péremptoires et lapidaires, encadrant une section centrale, comme les pieds de l’ange posés sur la terre et la mer. III. Abîmes des oiseaux est le plus long mouvement du quatuor, solo de clarinette de près de dix minutes, très exigeant pour le soliste qui doit, comme l’a fait Paul Meyer, déployer toutes les ressources de son instrument dans d’immenses phrases en valeur longue, tenues sur le souffle, qui disent la désolation du temps qui s’écoule face à des chants d’oiseaux et leur style fantaisiste. De l’imperceptible à l’insupportable, le son de la clarinette est enflé comme jamais on ne l’aurait cru possible pour cet instrument. L’effet en est fascinant. IV. Intermède sans piano a l’allure d’un scherzo traditionnel. V. Louange à l’éternité de Jésus est le premier des deux mouvements composés pour violoncelle et piano seuls, entièrement centré sur l’écoute intérieure et la méditation. Sur une succession d’accords linéaires du piano, le violoncelle déroule une cantilène extatique d’une extrême lenteur mais d’un souffle profond que Henri Demarquette exhalait dans des sonorités remarquables. VI. Danse de la fureur pour les sept trompettes est le seul mouvement où les quatre instruments jouent à l’unisson, dans un amalgame de timbre d’une grande beauté typique de Messiaen, qui évoque un formidable granit sonore menaçant et est en fait une véritable étude du rythme et du temps, augmenté ou diminué, rétrograde ou non, autonome en un mot. VII. Fouillis d’arc-en-ciel met en avant la couleur par des harmonies arpégées du piano que Messiaen pare des couleurs de l’arc-en-ciel. C’est le seul mouvement où les instruments jouent les uns avec les autres, se combinant, se mélangeant et s’opposant dans des citations des mouvements précédents, comme dans une récapitulation du temps écoulé, comme le repos du Créateur devant la Création achevée des six jours précédents. VIII. Louange à l’immortalité de Jésus est une ascension imperceptible mais inéluctable vers l’extrême aigu du violon dans un sentiment de contemplation troublant plongeant l’auditeur entre extase et sérénité, hors du temps, dans un glissement profond de sens de l'éternité du cinquième mouvement à l'immortalité finale.

Sachant donner à ces œuvres les couleurs différentes qui convenaient, le piano de Frank Braley aura été le maître de la soirée, nous guidant d’une œuvre à l’autre avec ses partenaires changeants, se retrouvant tous dans la célébration de Messiaen, dont ils donnèrent une version des plus riches, au sommet de laquelle il faut placer les deux dialogues entre piano et violoncelles. 

22.01.2009

Un Mozart charmant et un Bruckner assomant à l’OSR

Hier soir, mercredi 21 janvier 2009, l’Orchestre de la Suisse Romande (OSR), sous la direction de son chef Marek Janowski, a donné un concert d’abonnement au cours duquel il nous était proposé d’entendre la Serenata Notturna et deux airs de concerts de Mozart, avant la Sixième Symphonie de Bruckner.

Les sérénades sont en général des œuvres de divertissement pour les vents, souvent destinées à être jouées en plein air. Mozart a composé plusieurs sérénades à Salzboug, où il était de tradition que la population n’hésitât pas à encourager les musiciens depuis les fenêtres des habitations ou en les entourant dans la rue. N’importe quelle festivité pouvait être à l’origine d’une sérénade, mariage ou fête patronale, de même que fin d’année universitaire par exemple. La Sérénade N°6 en ré majeur KV 239, dite « Serenata Notturna » date de 1776 et est sans doute une œuvre de circonstance donnée au moment du carnaval.  Elle offre une structure unique en trois mouvements ainsi que des effectifs restreints, répartis en deux petits ensembles, un quatuor composé de deux violons un alto et une contrebasse, accompagnée d’un second ensemble composé d’un quatuor à cordes et de timbales. Cette approche n’est pas sans rappeler le genre baroque du Concerto Grosso. Dans cette œuvre, nous avons tout d’abord une Marcia, Maestoso annonciatrice de certains des airs des Nozze di Figaro avec un développement curieux dans lequel Mozart confie à chaque ensemble à tour de rôle une section pizzicato, qui lui donne des allures de guitare ou de luth à l’ancienne, ponctuée de roulement de timbale également à l’honneur dans le deuxième mouvement, Menuetto, avant un Rondeau : Allegretto-Adagio-Allegro sonnant comme une contredanse à la française, très à la mode à l’époque, après le mariage de l’archiduchesse Marie-Antoinette avec le Dauphin de France, futur Louis XVI. L’interprétation de cette œuvre dansante semblait toutefois un peu empesée, comme si on ne lui prêtait guère plus d’attention qu’à un hors-d’œuvre annonçant un Bruckner dense et ravageur. La mise en bouche n’en était pas moins charmante.

Les airs de concert qui suivirent, Ah, lo previdi… Ah, t’invola agl’occhi miei KV272 et Bella mia fiamma, addio !... Resta, o cara, KV528, nous permirent de découvrir Mademoiselle Annette Dasch, qui a montré, pour sa première invitation à l’OSR, un bel engagement dramatique et un joli timbre, bien que parfois d’un souffle un peu court. Ces airs sont proches de ceux écrits pour Don Giovanni et, comme le programme du concert le précise, vont sans doute au bout de la fierté humiliée de Donna Anna ou de l’obsession délirante d’une Donna Elvira. La voix nécessaire est toutefois davantage celle d’Anna, qu’Annette Dasch chanta en ouverture du Festival de Salzbourg en 2008.

La Sixième symphonie d’Anton Bruckner est écrite entre 1879 et 1881, au moment de l’accueil triomphal fait à la création de sa quatrième symphonie, dite Romantique. Le premier mouvement, Maestoso, commence dans un bruissement énigmatique des violons, qui créée une attente doublée d’une certaine agitation autour de fragments thématiques qui s’épanouissent dans une mélodie appuyée sur des appels de cuivres fortissimo. C’est incontestablement là une œuvre audacieuse, essentiellement dans son complexité rythmique dans laquelle on approche comme en filigrane le prélude des Meistersinger von Nürnberg de Wagner, ouvrage très apprécié de Bruckner - et de l'auteur de ces lignes. L’auditeur est alors confronté à une variété considérable de rythmes superposés, avant que de nouvelles idées ne viennent encore s’exprimer, qui sont en fait des variations du matériau hématique déjà exposé. L’Adagio sehr feierlich (très solennel) vient en contrate de l’éclat du premier mouvement, dans un sujet ample d’une grande sérénité, qui faisait l’admiration de Gustave Mahler. Le Scherzo vient traditionnellement en troisième position et certains y ont vu des réminiscences du Tannhäuser de Wagner, décidément très présent dans l’œuvre brucknérienne. D’autres considèrent que la pulsation impacable des contrebasses et violoncelles rappelle davantage le Scherzo de la Neuvième symphonie de Beethoven, sinon même des accents de chants populaire rappelant peut-être Dvorak ou Smetana. Le Trio offre un bref espace de calme dans ce mouvement, avant la reprise da capo du Scherzo qui croule sous les cuivre en apothéose. Le Finale, Bewegt, doch nicht zu schnell est composé de trois éléments thématiques, le premier très rythmique, le deuxième comme un flot mélodique, avant un vaste crescendo qui nous amène au dernier groupe thématique formant en fait une synthèse des deux précédents, sur lequel Bruckner développe longuement les motifs exposés avant de les récapituler dans un drame intérieur fait de longues tensions harmoniques qui ne se résolvent qu’in extremis.

Il faut hélas que cette œuvre fût jouée bien trop fort dès le premier mouvement. Ce n’est pas en assomant littéralement l’auditoire que l’on parvient à mettre en valeur la richesse de l’orchestration brucknérienne ! Les cuivres, trops forts comme souvent à l’OSR, sont cette fois appuyés par toutes les voies graves, les huit contrebasses en tête, mais également les dix violoncelles et même les douze altos. Il s’ensuit qu’au lieu de jouer leur rôle de basse, de fondement mélodique, ces voies là s’érigent en montagne infranchissable, à l’assaut desquelles les autres pupitres tentent en vain de se lancer, dans une surenchère sonore matraquant l’ouïe des auditeurs présents dans la salle. Encore faut-il remarquer que cet assaut se fait en bon ordre, signe sans doute de la qualité du travail effectué par Marek Janowski à la tête de l’OSR, ce premier mouvement étant de l’aveu même du compositeur le plus audacieux qu’il ait composé avec les difficultés rythmiques qu’il comporte et qui sont particulièrement complexes.

C’est donc en état de choc que l’on aborde l’Adagio sehr feierlich, qui nous rassérène quelque peu, sans omettre toutefois quelques rappels fortissimo annonçant les deux colosses à venir. Néanmoins, nos ouïes se remettent un peu, nous permettant même d’apprécier les mélodies de ce mouvement. C’est alors que se lève le Scherzo, nicht schnell – Trio, langsam, aux allures de Panzerdivision écrasant définitivement ceux qui s’étaient relevés pendant l’Adagio et qui tentaient encore quelque résistance aux moments du Trio. Le Finale, bewegt, doch nicht schnell pouvait alors dérouler sans opposition, comme sur une terre brûlée, dans une sorte de dies irae insupportable de volume sonore. Avec tout cela, nous n’avons pas entendu la musique de Bruckner ! 

16.12.2008

De la gravité à la légèreté : le Quatuor TALICH joue Mozart, Chostakovitch et Dvorak au Conservatoire de Musique de la Place Neuve, lundi 15 décembre 2008

Le Quatuor TALICH est l’une des formation les plus emblématiques de son art depuis sa formation par Jan Talich, altiste, en 1964. Distinguée de nombreuses fois, notamment pour ses enregistrements des Quintets de Mozart, la formation fut à juste titre très applaudie à Genève. Composée de Jan Talich (fils du fondateur) et Petr Macecek aux violons, de Vladimir Bukac à l’alto et de Petr Prause au violoncelle, il livra au public trois interprétations remarquables, le menant de la gravité à la légèreté avec le quinzième quatuor de Mozart, de l’ombre au désespoir avec le deuxième quatuor de Chostakovith, puis enfin à la clarté avec le dixième quatuor de Dvorak, dans lequel il se surpassa singulièrement.

Deuxième des six quatuors dédiés à Haydn, le Quatuor N°15 en ré mineur KV421 de Mozart a été écrit durant la nuit du 16 au 17 juin 1783, où sa femme Constance donnait naissance à leur premier fils, qui affirmait plus tard que son époux interrompait à tout moment son travail pour se porter à son chevet. La composition de cette œuvre est toutefois antérieure et l’on sait la distinction que Mozart faisait entre composition (dans sa tête) et écriture, c’est-à-dire simplement coucher sur le papier ce qui était déjà intérieurement composé. Le drame qui emplit ce quatuor est à rechercher  donc dans de toutes autres profondeurs : c’est de toute sa vie passée qu’il afflue, Mozart poursuivant l’exploration de lui-même entreprise avec le précédent quatuor en sol majeur. Il y a dans ce second quatuor à Haydn un pathétique plus intime et une conscience de soi plus claire qu’avant. Ce qui caractérise cet opus est avant tout l’intensité du trait, la sobriété concise des lignes, un regard net et une démarche ferme, qui excluent presque toute extériorisation et réduisent au minimum les vibrations de l’inquiétude. Dans ces pages, la rigueur et l’exactitude des Talich a fait réellement merveille. Dans le premier mouvement, Allegro moderato, nous progressons constamment de la lucidité au drame, le second thème en fa majeur tentant en vain d’équilibrer la violence pathétique du premier, avant son rejet par un crescendo ne tolérant aucune réplique. Même le passage au mi bémol majeur dans la durchführung ne parvient pas vraiment à l’éclaircir et comme la coda est fondée sur le même crescendo barant la route à tout optimisme, aucune issue n’est en vue. Pourtant l’Andante en fa majeur est empreint d’une tendresse douloureuse qui maintient l’espérance, même lors d’un assombrissement passager. Dès le début du Menuet nous prenons conscience du lieu où les deux précédents mouvements voulaient nous conduire, pourquoi la lucidité du premier devait épauler l’espérance de l’autre, pour arriver à un rythme farouche qui est le jumeau des menuets des symphonies en sol mineur KV 183 puis 550. Si, dans le Finale, une sicilienne prend la suite des deux premiers mouvements, il n’y a somme toute pas de fin à ce quatuor, qui refuse de clore le débat, de quitter une partie jouée d’avance, laissant le dernier mot, sans réconfort et sans calcul, au courage. On y retrouve les élans les plus authentiques du Sturm und Drang, mais avec la maturité d’un homme et d’une formation qui sut nous raconter tout ceci en se mettant au service de l’oeuvre. S’il y a dans cette œuvre le souffle de la grandeur tragique, c’est sans aucun doute à la tonalité de ré mineur qu’on le doit, qui est, comme chacun le sait, également celle du Concerto pour piano N°20 KV466, de Don Giovanni et du Requiem, les qualités de timbre des interprètes lui donnant sa juste résonnance.

En passant de la gravité à la légèreté, puis vers l’ombre et le désespoir, ce quatuor de Mozart était idéalement suivi par le Quatuor N°2 en la majeur, op. 68 de Dimitri Chostakovitch, dans la maison duquel à Moscou s’en tint la première exécution, le 9 novembre 1944. Si l’on peut dater de la composition de Lady McBeth du district de Msenzsk, dix ans auparavant, l’apparition du pessimisme dans la musique de Chostakovith, c’est un sentiment qui ne le quittera plus, du moins pas avant la mort de Staline en 1953. Il y a toutefois dans ce deuxième quatuor une certaine sérénité. La musique de cette œuvre est remarquable non seulement pour ses sources nationales épiques mais également pour ses couleurs slaves typiques. Le premier mouvement est écrit dans une forme sonate développant une Ouverture jouée d’un seul trait avec une énergie extraordinaire, tendue comme un arc par des interprètes d’une précision totale, le projetant littéralement vers la suite. Le second mouvement est une mazurka d’une grande expressivité, qui change totalement la narration, ajoutant de nouveaux aspects émotionnels conduits par un premier violon épuré sous les doigts de Jan Talich très inspiré. Après cette déclamation passionnée, l’œuvre se poursuit par une Romance, sorte de variation libre sur le thème du Récitatif. Le troisième mouvement est une Valse aux intonations diaboliques, sorte de danse macabre mélangeant les sentiments, nous maintenant sur la corde raide entre le drame et la légèreté, l’humour grinçant et le désespoir. Introduit par un court Adagio, le Finale se développe lentement dans une narration épique contrebalançant le grandiose premier mouvement, permettant à l’œuvre de se refermer par la reprise de l’Adagio et l’exposition du thème principal en la mineur.

Après tous ces doutes, le programme se terminait sur une œuvre particulièrement lumineuse et transparente, le Quatuor N°10 en mi bémol majeur, op. 51 d’Antonin Dvorak, permettant d’apprécier tout particulièrment le timbre de l’alto de Vladimir Bukac. Le début du premier mouvement, Allegro, est un des plus poétique de tous les quatuors du compositeur. La musique s’éveille peu à peu, se désengourdit dans une réminiscence du Quatuor op. 76 N°4 de Haydn. Le premier thème se déploie en deux grandes vagues crescendo vers le second thème, une mélodie voluptueuse que Dvorak ne cesse de répéter. Le deuxième mouvement est une danse slave typique, une Dumka, Andante con moto, d’une mélancolie diffuse fondée sur deux thèmes de nature très différente. La Dumka est interrompue par une Furiant, danse bohémienne exhubérante dans un paroxysme de vitesse (Presto) dont le pas bondissant s’éloigne sempre più piano. La Romance fait office de véritable mouvement lent avec son tempo Andante con moto, de forme Lied en ABA’ avec une reprise A’ non seulement ornée mais dédoublée. C’est encore l’esprit mélancolique de la Dumka qui insuffle toute la poésie de cette page. Le Finale, Allegro assai est de forme encore plus libre mais toujours directement inspiré du folklore tchèque, utilisant le principe du rondo divisé en couplets pour organiser la diversité de ses motifs et la forme sonate pour combiner certains d’entre eux.

Un très beau concert donc, dans la série des Grands Interprètes, qui a porté ce soir là particulièrement bien son nom. 

11.12.2008

… Vous comprendrez la hauteur et la profondeur…

Ce dix décembre 2008, Olivier Messiaen aurait eu cent ans et l’importance de son œuvre n’a cessés de croître depuis sa mort il y a quinze ans. Avec l’œuvre monumentale « Des canyons aux étoiles… » donnée ce soir par l’OSR sous la baguette de son chef Marek Janowski en hommage au compositeur, l’on peut mesurer l’empreinte laissée dans la musique du XXème siècle et même au-delà par Olivier Messiaen.

Ce concert était un événement, à plusieurs titres. Premièrement parce qu’il salue l’œuvre d’un compositeur majeur que l’on souhaiterait voir d’avantage programmée à l’OSR. Ensuite parce que la qualité de l’interprétation donnée ce soir est à placer parmi les étoiles, tant l’orchestre, les solistes et le chef étaient inspirés, précis et d’une beauté de timbre dont notre orchestre est parfois capable, lorsqu’il est admirablement dirigé. Enfin parce que ce concert était retransmis par seize radios dont dix en direct, dans toute l’Europe.

Il y a peut-être deux éléments principaux dans l’œuvre de Messiaen : la foi et les oiseaux et c’est l’un et l’autre que l’on retrouve dans  la partition jouée ce soir. Des canyons aux étoiles… est inspirée à Messiaen  par une visite qu’il fit dans les canyons de l’Utah et notamment en voyant, depuis le fond d’un canyon, le chemin sinueux qu’il venait d’emprunter. Il ne faut pas ignorer les trois points de suspension ajoutés au titre car dans l’esprit de son auteur la contemplation et les louanges exprimées vont au-delà des étoiles, « des plus profondes entrailles de la terre jusqu'aux ressuscités du Paradis, pour glorifier Dieu dans toute sa création : les beautés de la terre, du ciel matériel et du ciel spirituel » (citation reprise du Programme de présentation de la soirée édité par l’OSR).

La composition de l’orchestre, relativement restreint, comprend des bois par quatre et des cuivres par trois, treize cordes seulement, toutes traitées comme des solistes, une percussion très fournie avec entre autres cloches, gongs, tam-tams et deux instruments rares pour dire le moins : un éoliphone ou machine à vent (également utilisé par Richard Strauss dans sa Alpensymphonie) et un géophone ou machine à sable, instrument rempli de grenaille de plomb.

La composition s’articule en trois parties, référence à la Trinité, divisées en douze mouvements (pour le nombre des Apôtres et des portes de la Jérusalem céleste), qui sont agencés en cinq-deux-cinq, par référence aux nombres de jours de la Création. Enfin, le fait que la troisième partie comprenne le même nombre de mouvement que la première est symbole de perfection et d’éternité. Tous ces mouvements sont accmpagnés de citations.

La première partie s’ouvre sur un mouvement intitulé « Le désert », accompagné de la citation suivante, de Ernest Hello : « Celui qu’il s’agit de trouver est immense ; il faut être délivré de tout pour faire vers lui les premiers pas… Enfonce-toi dans le Désert des déserts… ». Pour Messiaen , le désert est le symbole de ce vide de l’âme qui lui permet d’entendre la conversation intérieure de l’Esprit. C’est donc par un thème du cor soliste que s’ouvre l’œuvre, évoquant la paix du désert dans des sonorités savamment déployées par Jean-Pierre Berry, premier soliste de l’OSR. Si l’on a coutume de dire que le cor est l’âme d’un orchestre, jamais cela n’aura été aussi vrai. Déjà arrive la première voix d’oiseau, celle du sirli du désert, avec cette remarque du compositeur qu’une voix d’oiseau est d’autant plus précieuse que c’est dans le silence qu’on l’entend. C’est par les crotales, la petite flûte et les violons dans le suraigu que nous partons vers le deuxième mouvement, « Les orioles ». Les orioles sont les troupiales ou loriots américains de l’ouest des Etats-Unis, rendus par le piano savant de Jean-François Heisser, en tout point remarquable hier soir. Ce chant d’oiseau qui passe du piano au xylorimba (excellent Michel Maillard, premier percussionniste de l’OSR), aux bois, à la petite trompette, puis retour au piano et au xylorimba, enfin aux bois et au glockenspiel (admirable Christophe Delannoy, premier percussionniste et caisse calir solo de l’OSR). Ce dialogues entre piano, xylorimba et glockenspiel offre des sonorités complémentaires de toute beauté. Nous voici face à « Ce qui est écrit sur les étoiles… », troisième mouvement : « Voici ce qui est écrit : Mené, Tequél, Parsîn. Mené : mesuré – Tequél : pesé – Parsîn : divisé » (Livre du Prophète Daniel, 5:25-28) et « La main qui a écrit sur les murs du festin maudit les trois mots solennels, aurait pu les écrire dans le calme créateur sur les murs de l’espace, vers le septième jour… » (Ernest Hello). La référence est ici le festin de Belshazzar, qui faisait servir le vin à ses convives dans les vases précieux que son père Nabucchodonosor avait enlevés aux Hébreux. C’est ce sacrilège qui, dans l’Ancien Testament provoquera l’apparition de l’écriture sur le mur, que seul Daniel saura lire, prophétisant la fin de Babylone. Les falaises sont à l’orchestre par blocs sonores angulaires et chaotiques, dépeignant également le trouble du roi, grâce notamment au géophone, pour figurer le temps qui s’écoule. Un choral de cuivres s’oppose à quelques chants d’oiseaux avant une ultime reprise des mots bibliques. « Le Cossyphe d’Heuglin » est le premier des deux mouvements consacrés au piano solo et la profondeur de l’engagement de Jean-François Heisser nous a réellement donné à entendre ce « piano-orchestre » décrit par le compositeur. Selon Messiaen : « Le Cossyphe d’Heuglin est un oiseau de l’Afrique du Sud-Est. C’est un merveilleux chanteur. On trouvera ici tous les aspects de son style musical : strophes flûtées, répétées deux, trois ou jusqu’à quatre fois de suite – sons doux et lents, suivis d’un crescendo-accelerando, en montant – et le contraire en descendant : sons lents et forts, suivis d’un accelerando-crescendo » (Olivier Messaien, Des canyons aux Etoiles », Paris, Alphonse Leduc, 1978, pp. 13-19, cités dans le programme du concert). « Cedar Braeak et le don de crainte » - « Le remplacement de la peur par la crainte ouvre une fenêtre sur l’adoration » (Ernest Hello, Paroles de Dieu). Les cris d’oiseaux et le souffle du vent forment l’introduc