7.03.2010

REFLEXIONS SUR LA PEINE DE MORT

Le présent billet a été publié dans Le Temps, du jeudi 4 mars 2010, dans une version abrégée. Le voici dans sa version longue, complète.

Deux colloques se sont tenus à Genève à quelques jours d’intervalle, sur des sujets complémentaires, qui forcent l’interpellation de chacun : le premier à l’Université, consacré à l’influence de la jurisprudence des droits de l’homme sur le droit pénal (international), les 19 et 20 février, le second au CICG, le 4ème Congrès mondial contre la peine de mort, du 24 au 26 février. L’abolition de la peine de mort est heureusement acquise en Suisse et en particulier à Genève, qui l’abolit dès 1862. Les arguments développés par Victor Hugo, Albert Camus ou Arthur Koestler sont bien connus et constamment publiés. Le combat de Robert Badinter semble avoir définitivement porté ses fruits en Europe et s’étendre toujours plus loin à travers le monde. La conviction affichée à Genève est que l’abolition universelle est envisageable plus vite qu’on ne la rêvait. Le débat est-il pour autant complètement clos chez nous ? doit-il en conséquence uniquement s’axer sur les pays encore rétentionnistes ? doit-il se limiter à la peine de mort ou au contraire s’étendre à une analyse de l’ensemble du système répressif ? La mise en perspective des deux colloques genevois autorise quelques réflexions nouvelles sur la peine de mort et la peine en général.

Au cours des débats parlementaires français, Robert Badinter s’exclamait le 21 juin 1985 : « Mais en quoi la peine de mort diffère-t-elle en sa substance de la torture, pratiquée pendant des siècles comme un supplice précédant la peine de mort – ou substituée à celle-ci ? L’une et l’autre sont atteintes à la personne, au corps, à l’intégrité physique de l’homme. Seulement, la peine de mort comporte une atteinte plus grave, irrémédiable, puisqu’il ne s’agit plus seulement d’infliger une souffrance ou une mutilation au condamné. Mais bien de mettre un terme à sa vie même ». Le lien entre la peine de mort et la torture est évident. C’est la pire des tortures et elle vient également illustrer certaines méthodes de torture : de fausses condamnations à mort, des simulacres d’exécution sont couramment utilisés en ce sens. L’interdiction de la torture est universelle, elle fait partie du jus cogens, des normes obligatoires du droit international, et ne souffre aucune exception.

Néanmoins, dès que l’on prétend se lancer dans une guerre contre le terrorisme, la torture réapparaît, commise systématiquement non par un régime dictatorial mais par une démocratie de référence, fondatrice, l’une des premières à l’avoir proscrite ! Quels arguments alors pour défendre la torture ? Toujours les mêmes en substance, que si l’on torture des prisonniers, c’est pour en obtenir des informations qui permettraient d’éviter de nouvelles attaques terroristes – elles font si peur ! et donc de sauver des vies innocentes. Il est cependant démontré constamment que l’on ne peut porter aucun crédit à une information reçue sous la torture, tant on peut en faire dire n’importe quoi à n’importe qui ! Pire encore, il est établi que l’immense majorité des prisonniers torturés par les Américains ces dernières années n’avaient aucun lien avec le terrorisme. Torturer quelqu’un qui ne sait rien n’apportera de toute évidence pas d’information utile… Enfin, l’information ainsi obtenue n’est pas exploitable en justice et donc inutilisable en tant que telle. La peine de mort est bien un moyen de torture : elle doit en conséquence subir le même sort, l’interdiction absolue et définitive, en toutes circonstances.

En a-t-on en conséquence, en Suisse, en Europe, terminé avec un châtiment obscurantiste relégué dans les tristes archives du passé ? Non car comme la justification de la torture revient régulièrement dans des situations extrêmes, la justification de la peine de mort est toujours sous-jacente. Combien de personnes sont-elles prêtes à nous dire que les crimes les plus ignominieux, aujourd’hui l’on penserait surtout aux actes pédophiles, mériteraient la peine de mort ? Combien n’osent-elles le dire mais n’en pensent pas moins ? Dans nos sociétés où le populisme est une force politique réelle, réclamant toujours plus de répression au nom d’une sécurité rêvée, la volonté de peines toujours plus lourdes, le souhait de l’exclusion définitive des criminels de la société risque bien de nous faire glisser vers la revendication d’un recours à la peine de mort comme pseudo-garantie sécuritaire absolue.

Alors, comme l’on sait que la torture est non seulement inhumaine mais surtout inutile, il faudra rappeler et le faut-il déjà, que la peine de mort n’a aucune incidence, n’a jamais eu d’incidence, sur la criminalité. Badinter l’a dit dans son discours d’abolition devant l’Assemblée nationale française, le 23 juin 1981, et les termes qu’il employa alors sont toujours d’actualité : « Il n’a jamais été établi une corrélation quelconque entre la présence ou l’absence de la peine de mort dans une législation pénale et la courbe de la criminalité sanglante. On a, par contre, au lieu de révéler et de souligner ces évidences, entretenu l’angoisse, stimulé la peur, favorisé la confusion. On a bloqué le phare sur l’accroissement indiscutable, douloureux, et auquel il faudra faire face, mais qui est lié à des conjonctures économiques et sociales, de la petite et moyenne délinquance, celle qui, de toute façon, n’a jamais relevé de la peine de mort ». Quand à un éventuel effet dissuasif, Badinter rappelait avec force que « c’est seulement pour la peine de mort qu’on invente l’idée que la peur de la mort retient l’homme dans ses passions extrêmes. Ce n’est pas exact (…) je vous dirai pourquoi, plus qu’aucun autre, je puis affirmer qu’il n’y a pas dans la peine de mort de valeur dissuasive : sachez bien que, dans la foule qui, autour du palais de justice de Troyes, criait au passage de Buffet et de Bontems : ‘A mort Buffet ! A mort Bontems !’, se trouvait un jeune homme qui s’appelait Patrick Henry. Croyez-moi, à ma stupéfaction, quand je l’ai appris, j’ai compris ce que pouvait signifier la valeur dissuasive de la peine de mort ! » L’absence d’effet dissuasif est encore renforcé par le fait que l’on sait que c’est dans les Etats américains qui exécutent le plus que le taux de criminalité est également le plus élevé.

Il faut alors entendre, lors du congrès abolitionniste, ces victimes de la peine de mort, anciens condamnés finalement graciés, activistes en fuite ou en exil, avocats exposant toute les discriminations liées à la peine de mort car l’on exécute le faible, le pauvre, le noir, l’homosexuel, l’enfant, le simple d’esprit, pour comprendre l’inanité du châtiment, l’ampleur du supplice. Il faut écouter Shirin Ebadi parler de la politique actuellement en cours en Iran, qui confond peine de mort et exécutions sommaires, ou ces dissidents chinois qui s’expriment au péril de leur vie pour se souvenir que plus de 90% des exécutions mondiales ont lieu dans six pays : Chine, Iran, Pakistan, Arabie Saoudite et Etats-Unis.

Les Etats-Unis et le Japon sont les exemples frappants que la peine de mort est également présente dans les démocraties et non seulement dans les régimes autoritaires, avec cette différence fondamentale toutefois qui permet d’y mettre librement ce châtiment en débat. C’est ce débat que le Japon refuse de mener comme il refuse de communiquer sur la peine de mort. L’ignorance du peuple sur ce que représente cette peine, la manière dont elle est exécutée et les conséquences qui sont les siennes expliquent le très fort taux de soutien existant (85%). Quant aux Etats-Unis, le débat y est mené et certains Etats ont basculé dans l’abolition alors que d’autres en sont au moratoire. Que l’on parle de la peine de mort, que l’on dise ce qu’elle est et l’humain prend le dessus dans son refus de l’accepter, s’engage résolument dans le combat abolitionniste.

C’est ici qu’il faut souligner le lien flagrant entre droits de l’homme et abolitionnisme. En effet, comment ne pas être convaincu de l’apport des droits de l’homme, lorsque l’on constate que le plus ancien système régional de protection, celui de la Convention et de la Cour européenne des droits de l’homme, a mené à une abolition totale et définitive, irréversible, sur tout le continent, à l’exception de la Biélorussie, qui est aussi le seul pays non membre du Conseil de l’Europe et la seule dictature du continent. Sur le continent américain, le deuxième à avoir développé un système protecteur des droits de l’homme, le seul pays rétentionniste – avec quelques moindres îles caraïbes - est également le seul qui ne soit pas partie à la Convention de San José, les Etats-Unis. En Afrique, où les droits de l’homme sont plus développés mais plus récents, l’abolition est en progrès et concerne une courte majorité d’Etats. L’Asie est la seule région du monde dépourvue de système de protection des droits de l’homme et la seule où les abolitionnistes sont rares, très rares. Evidemment, lorsque l’on proclame le droit à la vie comme le premier des droits de l’homme, celui qui conditionne tous les autres, lorsque l’on prohibe toute restriction à ce droit fondamental, lorsque l’on interdit la torture et toutes les autres formes de traitement cruel, inhumain ou dégradant, lorsque l’on abolit les châtiments corporels, la peine de mort n’a plus de place. C’est par la promotion des droits de l’homme que l’on élève l’humanité et que l’on comprend toute la barbarie qu’il y a à couper un homme en deux, à l’électrocuter, à l’empoisonner, à le pendre ou à le fusiller ! L’exécution d’un homme, quelles que soient ses fautes et ses crimes est toujours inhumaine, cruelle, dégradante. C’est la peine que l’on rend odieuse et non le crime qui tente de la justifier.

C’est là la première influence de la jurisprudence des droits de l’homme sur le droit pénal et non des moindres. La deuxième porte sur les exigences du procès équitable, avec des droits de la défense qui soient pleinement garantis dans la recherche, autant que faire se peut, d’un équilibre des armes. C’est alors que l’on voit combien la peine de mort s’inscrit en faux par rapport à cette notion. Si l’on comprend bien le système anglo-saxon, dans lequel le procureur instruit à charge et l’accusé doit se débrouiller seul pour mener sa propre enquête, l’on perçoit immédiatement que l’accusé qui aura les moyens de rémunérer, non pas un avocat car il en existe de très bons nommés d’office, mais les équipes d’enquêteurs qui pourront déployer des moyens comparables à ceux de la police de l’Etat, mais les expertises privées, notamment balistiques ou toutes les analyses scientifiques que la technologie moderne autorise maintenant, au premier plan desquelles les recherches d’ADN, aura seul la chance de pouvoir échapper à la condamnation à mort. Tout ceci coûte extrêmement cher. Que l’accusé ne puisse se l’offrir, il ne pourra pas se défendre équitablement et c’est vers la condamnation qu’il se précipite ! Il y a dans cette peine de mort-là une négation imparable du droit à un procès équitable et c’est pourquoi, lorsque le scandale international d’un cas est assez fort, l’on obtient alors la réouverture des enquêtes, de nouveaux procès et des acquittements après de longues années dans les couloirs de la mort. Pourquoi diable faut-il 20'000 signatures sur une pétition pour que l’on accepte de se pencher sur l’innocence du condamné à mort ? Il y a un lien entre les discriminations observées dans les condamnations à mort et les moyens matériels dont sont dépourvus la plupart des condamnés.

Alors l’on se sépare de la peine de mort au profit de condamnation à perpétuité, non pas seulement par souci d’humanité mais parce que l’on sait aussi, dans notre monde libéral, qu’une exécution coûte bien plus cher qu’une peine de prison, même à perpétuité. Alors si le critère économique doit permettre d’atteindre un résultat humaniste, pourquoi pas… Il n’en demeure pas moins que l’on interroge alors le sens de la peine. Si la peine de mort a pour objectif avoué l’extermination du criminel, son exclusion définitive de la société, la perpétuité réelle ne vise-t-elle pas le même objectif ? C’est oublier une disposition fondamentale des droits de l’homme, qui assigne comme objectif premier à la peine la réinsertion. Les études menées depuis de nombreuses années démontrent que, après une détention de l’ordre de 12 ou 13 ans, la réinsertion n’est plus possible, les séquelles de la détention étant trop forts pour la permettre.  Dès lors, le droit international pénal va vers des peines plus courtes alors même qu’elles sanctionnent les crimes les plus graves : génocide, crimes contre l’humanité, crimes de guerre. Comment expliquer alors que les crimes les plus graves n’encourent pas également les peines les plus lourdes ? Comment envisager la réinsertion d’un criminel de guerre, contre l’humanité ou génocidaire ? Les études montrent que, le plus souvent, ces crimes sont commis dans des contextes bien particuliers, contextes qui font intégralement partie de leurs définitions : la destruction en tout ou partie d’un groupe racial, national, ethnique ou religieux en tant que tel pour le génocide, une attaque généralisée ou systématique lancée contre une population civile en application ou dans la poursuite de la politique d’un Etat ou d’une organisation ayant pour but une telle attaque, pour les crimes contre l’humanité, un conflit armé pour les crimes de guerre. Si l’on supprime le contexte, la réinsertion se fait sans heurt, les grands criminels internationaux ne développant d’activités criminelles que de circonstance. Une fois passé le conflit, ils ne présentent plus de risque de récidive et reprennent leur place dans la société. Il y a somme toute une certaine logique, face à des millions de victimes, à présenter le châtiment comme dérisoire. Ce que les victimes souhaitent, c’est la reconnaissance de la culpabilité de l’auteur. La peine n’a guère d’importance une fois que l’on sait ce qu’il est advenu d’un proche et par le fait de qui.

L’on assistera très vraisemblablement à une influence prépondérante des développements du droit international pénal sur le droit pénal interne. S’interroger sur la manière de réprimer les crimes les plus graves mène à analyser les fondamentaux de la répression, à confronter les habitudes de la délinquance de droit commun avec les impératifs de crimes d’exception. Pour que la punition porte, encore faut-il qu’elle ait un sens ! Un sens pour la société, qui y trouvera son compte répressif, un sens pour le condamné, qui y trouvera une juste sanction de sa faute, un sens pour les victimes, qui y trouveront réparation équitable. A ne vouloir penser la peine que comme un instrument sécuritaire strictement répressif, l’on perd de vue les valeurs que l’on voudrait protéger et plus personne ne comprend plus rien à l’échelle des peines. Quelle crédibilité accorder à une politique française qui porte toutes les peines de deux à cinq ans, pour en réduire l’exécution réelle ensuite à deux ans, faute de place dans les prisons ? Une vision purement répressive du droit pénal perd de vue nos impératifs humanistes et ne nous offre que le choix entre l’impunité ou l’arbitraire, l’impunité si l’on ne punit pas, l’arbitraire si l’on punit de manière incompréhensible : « N’oublions pas que lorsque l’innocence de Tom Mooney fut établie dans l’attentat de la Preparedness Parade, pour lequel il avait été condamné en Californie, au lieu de le libérer, on commua la sentence de mort en perpétuité. Il est toujours en prison, victime de la clémence de l’exécutif » (John Dos Passos, Devant la chaise électrique, 1927, Arcades Gallimard, 2009, p. 45). Il est des innocences coupables...

Le lien vers l'article publié dans Le Temps du 4 mars 2010:

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/e0fc2fde-270c-11df-81a5-5a38d3ff7729%7C0

 

 

21.02.2010

L’ESPRIT DE LA TERRE ET LA BOITE DE PANDORE

A l’annonce de la saison 2009-2010 du Grand-Théâtre de Genève, la première sous la direction de Tobias Richter, j’avais repéré dans le programme, il y a environ une année, cette Lulu d’Alban Berg, présentée dans la mise en scène d’Olivier Py. J’avais immédiatement pensé que c’était là le sommet culturel attendu de cette saison. Sans doute pas le succès populaire d’un Don Giovanni par définition plus classique et consensuel. Cette Lulu-là s’annonçait culturellement des plus intéressantes pour qui était prêt à faire l’expérience de la partition finale de Berg. Alors que les représentations se terminent, jetons un regard en arrière sur cette nouvelle production qui a attiré les critiques internationaux et soulevé l’odeur du souffre lorsque la direction genevoise a souhaité déconseiller l’accès de la salle à un public trop jeune.

Le Temps l’a présenté en deux temps, comme opéra classé X puis comme l’éternel scandale, Libération demandait au metteur en scène, comme pour anticiper ce classement : «Vous voyez plus Lulu comme un jouet des circonstances ou comme une salope meurtrière?»…

Pour Olivier Py, «Lulu, c’est l’Antéchrist. C’est celle qui vient et qui dit qu’elle n’est rien. C’est un ange de l’Apocalypse qui annonce toutes les violences du monde moderne. Elle est la vie dans ce qu’elle comporte de plus destructeur. Lulu abat toutes les certitudes, tous les conforts moraux. C’est le sexe bien sûr, mais c’est aussi la pulsion de mort, la violence aveugle. C’est un opéra de l’Apocalypse, mais une apocalypse joyeuse. C’est un monde très noir mais avec une vitalité incroyable qu’on retrouve dans la musique. C’est une impasse. Il n’y a pas d’issue. Mais c’est la plus belle des impasses» (Le Temps, 4 février 2010).

Il ajoutait : «Ce qui m’a beaucoup passionné chez Lulu, c’est l’idée qu’elle est un mythe, le mythe du désir charnel, éternel – aujour­d’hui, on dirait un sex-symbol. Lulu doit avoir ce côté énigmatique, presque artificiel, inhumain, qui fait qu’on ne sait pas si elle est une victime ou un monstre. L’une des deux pièces de Wedekind, L’esprit de la Terre, d’où Berg a puisé son matériau, le dit. Lulu n’est pas responsable : elle est la Vie, la pulsion fondamentale. Elle ne sait pas qui elle est, ni pourquoi, comment. A-t-elle aimé, a-t-elle une âme? Ich weiss es nicht, répond-elle» (Ibid.).

Alors cette Lulu est-elle réellement pornographique, classée X, à interdire aux moins de 16 ans ? Reprenons les mots de Py pour dire qu’il n’en est rien : «Mettre le sexe sur scène – et non plus en coulisses – est devenu une banalité. Ce n’est pas ça qui fait la grandeur de Lulu. L’œuvre ne dit pas non plus la libération sexuelle. Elle dit la toute-puissance du désir intestinal, elle se débarrasse de l’idée de l’amour. Même si Lulu dit qu’elle est éprise du Docteur Schön (le seul homme qu’elle ait «aimé»), ce n’est pas l’amour dans l’esprit du XVIIIe siècle. C’est un combat spirituel entre deux êtres. Un combat pour la vie. Lulu a un désir de puissance, de domination, devant lequel Schön va finir par plier le genou» (Ibid.).

La musique de Berg est celle de la nouvelle Ecole de Vienne. Si Arnold Schönberg a créé cette manière d’écrire la musique, si Anton Webern l’a portée à un degré de maturité extrême, Alban Berg lui a apporté une beauté classique qui l’a réellement fait entrer au répertoire. Sans doute n’est-ce pas pour rien que c’est à Lulu justement que s’intéresse aujourd’hui Nikolaus Harnoncourt, chef baroque, éminent mozartien, beethovenien révolutionnaire. Lulu c’est l’expressionisme à l’opéra mais c’est aussi une structure complexe qui rappelle celle des opéras à numéros, classiques, qui font se succéder Recitativo, Canzonetta, Arietta, Lied, Duo, Arioso, Cavatines et autres Interludes. Si l’on reprend les termes dans lesquels Berg exposa à Schönberg son projet, l’on comprend mieux la dimension qu’il donna à la convergence des deux drames de Wedeking :

« Indépendamment du travail de détail, l’argument principal du livret pour un opéra est évidemment clair pour moi depuis longtemps. Il concerne les proportions autant musicales que dramatiques. (…) Tu peux voir que ce qui est dissocié chez Wedeking – après tout, il y a deux pièces – est délibérément réuni par mon deuxième acte. L’interlude orchestral, qui dans ma version forme le lien entre l’acte final et L’Esprit de la terre et le premier de La Boîte de Pandore est aussi le centre de toute la tragédie et – après l’ascension des premiers actes (ou scènes) – marque par la descente des scènes suivantes, le début de la rétrogradation (soit dit en passant, : les quatre rôles d’hommes qui rencontrent Lulu dans sa mansarde sont tenus par les mêmes chanteurs qui ont été ses victimes dans la première moitié de l’opéra. En ordre toutefois inversé) » (cité par Alain Poirier, L’expressionisme et la musique, Fayard, 1995, pp. 255-256). Lulu est une femme perdue naviguant dans les eaux troubles d’une société bourgeoise qui la rejette. Elle partage avec une femme d’Erwartung et avec le soldat de Wozzeck cette solitude, conséquence de leur position sociale. Lulu comme le Soldat de Wozzeck, c’est le combat inégal de l’individu et de la société qui le rejette.

Olivier Py met en scène Lulu comme telle, il a une vision de l’œuvre, notamment dans les couleurs qu’il qualifie lui-même de couleurs à vomir, tellement elles sont criardes, des verts, des oranges, des rouges et des bleus violents, accompagnés de mouvements de décors incessants qui nous montrent la société en mouvement continuel. L’on aurait pu penser que cette surcharge d’éléments de décors, que ce mouvement perpétuel, que ces accessoires en nombre et ces figurants feraient se perdre l’attention dans milles dédales mais c’est au contraire à resserrer l’attention sur Lulu que parvient la parfaite maîtrise scénique de Py. Le nu qui fait si peur est faussement présent, car c’est une combinaison de chaire que porte Patricia Petitbon qui ne donne ainsi que l’illusion de la nudité. Ce jeu entre la nudité réelle d’une figurante et celle suggérée de la cantatrice est une manière de casser les codes d’une société qui rejette le rôle. Cette mise en scène est absolument remarquable car elle marque durablement le spectateur par son ampleur, son agressivité, son respect du texte (livret et musique), sa compréhension de toutes les dimensions de l’action, sa maîtrise des lumières et des couleurs. Rien n’est jamais un hasard dans une mise en scène de Py, chaque détail est pesé pour s’intégrer dans le tout que forme l’œuvre dans la vision de l’artiste. On peut aimer ou détester, mais je trouve au combien préférable de jouir d’une mise en scène aussi personnelle que des habituelles nullités de gens qui n’ont rien à proposer ou, pire encore, n’osent rien proposer.

La mise en scène n’est rien. Elle n’est qu’un moyen de représenter l’œuvre. Elle occupe trop souvent le devant de la scène, le spectateur venant voir avant d’entendre, ce qui est particulièrement frappant lorsque Py est à l’affiche. Combien remarquent que Py n’est rien s’il n’a pas la possibilité de s’appuyer sur une équipe de chanteurs du plus haut niveau, sur un orchestre et un chef qui ont également quelque chose à dire ? Py seul, c’est le naufrage assuré d’un spectacle déséquilibré. Le succès de cette production de Lulu tient surtout à ce que les critiques ne disent pas assez et ne portent pas suffisamment au premier plan. La qualité de la direction de Marc Albrecht est d’un niveau exceptionnel. Il connaît cette œuvre, la dirige avec passion plus encore qu’avec amour et tient la comparaison avec la scène car il a autant à en dire que Py. L’OSR a été en tous points à son meilleur niveau dans ces représentations, illustrant de milles couleurs la partition, couleurs orchestrales sur lesquelles pouvaient se poser les lumières et non les remplacer.

Le chant était également de ce niveau là, nécessaire à un équilibre global de la Gesamtkunstwerk à laquelle chacun apporte sa pierre. Celle de Patricia Petitbon dans sa prise de rôle est essentielle. Il y a une présence ou des présences qui donnent vie à Lulu et qui font bien plus que la chanter. Il y a une expression dans le chant de la Petitbon qui la porte au niveau des autres Lulu de référence. J’ai lu que lorsque l’on tente Lulu, en principe on la réussit, sinon on ne l’ose pas. Petitbon réussi car elle ose, elle ose être Lulu, elle ose exprimer le rôle et elle peut le faire car elle dispose en l’orchestre, le chef et le metteur en scène, des outils nécessaires pour donner le meilleur d’elle-même. Les autres rôles sont à l’avenant, avec une Gräfin Geschwitz de Julia Junon vraie partenaire de Lulu, avec l’Habilleuse, le Lycéen et surtout le Groom de Silvia de La Muela, les quatre rôles de ténors du Professeur de médecine, du Prince, du Valet et du Marquis étaient confiés à Robert Wörle. Les principaux rôles masculins étaient aussi prenants, surtout le Alwa de Gerhard Siegel, un ténor lumineux d’une forte présence vocale et scénique. Le Dr Schön et Jack l’éventreur étaient confiés au très beau baryton Pavlo Hunka, le Schigolch de Hartmut Welker complétant une distribution d’un très haut niveau. Une fois encore, l’on peut souligner que la plupart des chanteurs font leur première apparition à Genève et que ce renouveau dans le choix des distributions apporte un sang neuf qui s’est avéré jusqu’à présent et depuis l’arrivée de Tobias Richter, des plus réjouissants.

(Oskar Kokoschka, Die Windbraut)

http://www.geneveopera.ch/index.php?id=3&prod=403&saison=09-10

LOCOMOTIVE ET CREATION MONDIALE A L’OSR

Pacific 231, Mouvement symphonique N°1 d’Arthur Honegger ouvrait le programme du quatrième concert d’abonnement de la série répertoire, ce jeudi 18 février 2010. La musique d’Honegger avait reçu un accueil particulièrement chaleureux en Suisse, notamment de la part d’Ernest Ansermet, qui voyait dans la musique de ce Suisse (dont le portrait figure actuellement sur les billets de 20 francs) né en France de parents Zurichois l’expression de la symbiose tant attendue des cultures latines et germaniques.  Honegger a lui-même reconnu cet « atavisme suisse », que Darius Milhaud appelait sa « sensibilité helvétique », ¨comme étant au cœur de son être. Très individualiste, Honegger ne s’est jamais reconnu dans une quelconque esthétique collective, notamment pas dans celle – par ailleurs inexistante – du Groupe des six, formule de Henri Collet, adoptée en 1920 après un concert regroupant les œuvres des six en un même programme. Cocteau dira néanmoins en oraison funèbre de son ami Arthur : « tu as mêlé au savoir-faire d’un architecte du Moyen Age la simplicité d’un bâtisseur de cathédrales ».

Composés entre 1923 et 1928, les deux mouvements symphoniques Pacific 231  et Rugby forment un premier essai d’écriture en forme symphonique, la première des cinq symphonies du compositeur suivant rapidement, en 1930, comme une commande de l’Orchestre symphonique de Boston pour fêter son cinquantième anniversaire. Il n’y avait pour Honegger nul programme derrière ces deux mouvements symphoniques, qu’il préférait qualifier de musique pure, tout en avouant que le premier mouvement entendu ce soir trouvait la source de son inspiration dans son amour des trains et de la vitesse. Bien qu’il tentât de le nier, Pacific 231, du nom d’une locomotive célèbre alors, reste un portrait saisissant de réalisme d’une locomotive qui se met en marche, accélère vers sa pleine vitesse puis ralentit. C’est un peu là la lointaine préfiguration de ce que l’on appellera, dans les années 1980, l’art mécanique. C’est d’un très grand orchestre dont a besoin Honegger pour cette œuvre aux accords dissonants d’une impeccable orchestration, qui frisait néanmoins la provocation à l’époque. IL n’en demeure pas moins que la création en mai 1924 à Paris sous la direction de Serge Koussevitsky fut un triomphe ! Ce morceau représente finalement l’illustration  parfaite d’un moment de l’histoire de la culture européenne, entre les deux guerres mondiales, marquée par une fascination pour le bruit, la machinerie et le mouvement sous toutes ses formes. L’on peut à raison voir dans ce mouvement symphonique le pendant musical du courant futuriste dans la peinture de l’époque, notamment incarné par les époux Delaunay, mais aussi les risques politiques d’une évolution non démocratique, car le futurisme était aussi la position artistique la plus représentative du mouvement mussolinien dans les années 1920, notamment avec le Novecento.

Klaus Weise, que nous avions entendu au Grand Théâtre dans de bons Meistersinger von Nürnberg dirigeait ce soir cette musique sous un angle plus germanique que latin. C’est l’une de ces œuvres qui appartient au répertoire historique, fondamental de l’OSR et l’on sent un plaisir certain à la jouer. Les qualités de l’orchestration d’Honegger sont bien mises en valeur par un orchestre à son meilleurs niveau et dont les basses notamment assurent une assise solide au développement de ce mouvement, véritables rails sur lesquels Pacific 231 peut s’élancer, accélérer puis ralentir pour s’arrêter finalement son trajet accompli.

Une création mondiale nous était ensuite proposée, commande de l’OSR, sur un texte de Metin Arditi, par ailleurs Président de la Fondation de l’OSR, et une musique de Jean-Luc Darbellay, compositeur helvétique au catalogue déjà bien rempli, notamment de précédentes commandes de l’OSR. La Dernière lettre à Théo est écrite comme la lettre d’adieu du peintre Vincent Van Gogh à son frère, Théo, avant sa mort. Le texte est découpé en sept strophes ou parties, Le souvenir du père, Les tubes, Les blés, L’autoportrait, Aux arènes, L’oreille et La mort. Le texte commence par annoncer la fin : « A quoi bon Théo ? Tout à l’heure ce sera fini. C’était fini depuis toujours… », avant que l’on passe en revue les principaux épisodes de la vie du peintre qui, de son vivant, n’a jamais vendu qu’un seul tableau, prototype même de l’artiste incompris. Le soir où il mangea ses tubes de couleurs, le peintre l’a fait « pour se déguiser en tableau », pour devenir « jaune ! Bleu ! Vert ! ». « On me parle comme à un fou, parce que je peins le ciel en rouge-orange ou en vert Véronèse. Je sais que ce n’est pas les couleurs qu’on voit. Je peins mon émotion que veux-tu ». L’autoportrait et l’ablation de l’oreille sont aussi traités, évidemment, inévitablement, avant la mort, où l’on retrouve les couleurs d'une palette qui marqua profondément l'histoire de l'art : « Tout à l’heure au milieu des blés je me donnerai du plaisir. Je tiendrai les épis de blé contre mon cœur. J’en prendrai autant que j’aurai la force d’en saisir et je les serrerai contre moi. J’offrirai mon échine au soleil. J’embrasserai ces blés que j’aime tant, je m’allongerai sur eux, leurs épis me caresseront le visage, je mettrai la main dans la poche, j’appuierai sur la gâchette, la balle me percera le ventre, mon sang se mêlera à ma semence, et j’en mouillerai la terre, comme on se déverse dans l’être qu’on aime ».

La musique de Jean-Luc Darbellay épouse le texte, le souligne, l’embrasse, le couvre aussi parfois car il fait appel à un orchestre important, presqu’autant que celui d’Honegger. Le baryton suisse Rudolf Rosen, pour sa première invitation à l’OSR nous a montré une riche palette de couleurs vocales, un grave profond, un médium riche, un aigu peu sollicité ici, des nuances de volumes importantes, du chuchotement au hurlement, et une maîtrise particulière de ce qui n’est finalement qu’une forme de sprechgesang parfaitement aboutie. L’orchestre est somme toute assez expressionniste, très coloré, ce qui convient parfaitement au sujet choisi, notamment lorsqu’il dépeint le vent, la mer ou l’orage, dans une approche quasi naturaliste. Ce fut une très belle création qui mérite d’être reprise pour entrer réellement au répertoire car le texte est fort et la musique belle.

En fin de programme Klaus Weise nous offrait un poème symphonique de Richard Strauss largement ressassé depuis que Stanley Kubrick fit de ses premières mesures la musique de son film 2001 L’odyssée de l’espace. Also sprach Zarathustra précède les premiers opéras de Strauss et date de 1896. C’est une œuvre qui sollicite une fois encore un grand orchestre, notamment aux graves profonds, et l’on n’aura rarement entendu le contrebasson et la clarinette basse autant sollicités que dans les trois œuvres de ce soir. En dehors de cela, je me suis un peu ennuyé dans ce dernier poème symphonique, mais il est vrai que c’est essentiellement à l’opéra que j’apprécie Strauss et que je n’ai trouvé que Fritz Reiner pour faire vivre à mes oreilles ce Zarathustra. Il n’en demeure pas moins que l’interprétation était d’un niveau tout à fait convenable, avec un orchestre bien en place aux timbres prononcés – que personnellement je n’ai pas beaucoup aimé aux cordes, mais qui n’en manquait pas pour autant de personnalité. C’est donc ce soir l’OSR dans toutes ses forces vives qui nous a été donné à entendre et la démonstration de puissance, maîtrisée, est convaincante. La direction du chef est également bonne, mais pas de celles qui marqueront pour autant l’histoire des concerts d’abonnement de l’OSR.

http://www.arthur-honegger.com

http://www.osr.ch/concerts.asp?pageid=&con_date=18/2/2010&date=18/2/2010

 

 

14.02.2010

LA 10ème SYMPHONIE DE CHOSTAKOVITCH OU LA SECONDE MORT DE STALINE

En cinquième concert d’abonnement de la série Symphonie, l’OSR se confiait ce vendredi 12 février 2010 à la baguette de Neeme Järvi, dans un programme russe dans sa première partie, soviétique ensuite.

Le célébrissime Concerto pour violon et orchestre en ré majeur op. 35 de Tchaïkovski ouvrait les feux, avec Boris Brovtsyn au violon. Ce violoniste moscovite né en 1977 était déjà venu à l’OSR en 2008. Il nous a présenté ce soir avec une grande humilité cette musique si souvent ressassée que l’on hésite à l’entendre à nouveau. Il y a tellement d’effets faciles possibles dans cette œuvre qu’il est rare de l’entendre pour ce qu’elle est réellement au répertoire, l’un des concertos qui offre les plus belles mélodies à déployer sans se soucier d’un combat entre le soliste et l’orchestre, dans une vision très différente du concerto de Brahms, composé la même année.

Le concerto de Tchaïkovski est devenu une œuvre phare du répertoire, malgré des débuts difficiles avec la critique qui ne le comprenait pas. C’est aussi l’une des œuvres les plus joyeuses du compositeur, qui la composa au bord du Lac Léman, à Clarens, dans une retraite qui lui permit littéralement de fuir l’échec de son mariage et la souffrance que lui impose cette vie privée réduite au pire. A Clarens, Tchaïkovski se remet en compagnie de son frère et d’un jeune élève, le violoniste Joseph Kotek, qui lui donna plein de conseils techniques pour l’écriture de la partie soliste et peut-être plus. Ce n’est pas un concerto épique, mais mélodieux. La mélodie jaillit de la partition et nous emporte vers d’autres cieux lorsque l’archet du violoniste ne tente pas de mettre en avant une virtuosité déplacée mais sa sensualité et son désir d’évasion.

Ce soir, le jeune Boris Brovtsyn s’est humblement effacé derrière l’œuvre, laissant simplement la mélodie faire son effet toute seule, sans en rajouter. L’orchestre dirigé par Neeme Järvi lui offrait l’écrin nécessaire à l’expression de cette sensualité. Les tempi sont tenus, variés, dans la grande tradition romantique, notamment dans l’accélération voulue juste avant la cadence du premier mouvement. Il y a dans ces variations de tempi de quoi nous tenir toujours en éveil, ne jamais nous lasser de la réapparition d’un motif. Il n’y a eu qu’un court moment, au milieu du troisième mouvement, où le chef et le soliste se sont perdus, désynchronisés juste le temps de se retrouver pour conclure en beauté. L’on ne tiendra pas rigueur aux musiciens en présence de cette courte errance, tant l’ensemble est d’un niveau supérieur, d’une grande sérénité, d’une grande beauté aussi, d’une sonorité riche qui devait sans doute rappeler à la mécène Nadejda von Meck la volupté d’un verre de sherry.

En seconde partie, l’atmosphère passait du russe au soviétique, de la volupté joyeuse au pessimisme et de la sensualité à la dénonciation des crimes de Staline. Chostakovitch est en effet un compositeur qui nous mène toujours sur le fil du rasoir. Les difficultés rencontrées par lui comme par d’autres compositeurs durant les années où Jdanov censurait la culture pour éviter un formalisme petit bourgeois indéfinissable sont bien connues. Cette accusation de formalisme était pourtant des plus graves et Chostakovitch s’y est vu exposé plusieurs fois, craignant à chaque accusation que la déportation et la mort ne missent fin à sa carrière. Si l’on en croit les difficultés des dictionnaires soviétiques à définir ce terme, l’on comprend mieux qu’il pouvait s’appliquer à n’importe quelle œuvre qui pourrait déplaire à Jdanov : « culte de l’atonalité et de la dissonance » ou « adoption de combinaisons confuses et neuropathologiques qui transforment  la musique en cacophonie »…

La Symphonie N°10, en mi mineur, op. 93 date de 1953. Le 5 mars 1953, Staline et Prokofiev disparaissent, tous deux frappés d’une attaque cérébrale. Chostakovitch et Khatchatourian en profiteront pour figurer parmi les premiers à revendiquer un retour à la liberté artistique, Chostakovitch allant jusqu’à écrire un article dans la Pravda en novembre 1953, dans lequel il déclare qu’il « importe de reconnaître le droit de l’artiste à l’indépendance, d’explorer hardiment les chemins nouveaux ». Ce commentaire paraît quinze jours avant la création de la Dixième Symphonie, à Leningrad, sous la direction d’Evgeni Mravinski. Immédiatement, tous les auditeurs ont perçu cette œuvre comme un règlement de compte avec Staline et les horreurs des deux décennies passées. Les critiques soviétiques n’étaient toutefois pas encore prêts à franchir le pas et se sont alors étendus en propos peu flatteurs sur le pessimisme de la partition, sur cette œuvre dénuée d’espoir et partant tout le contraire d’une société socialiste en marche, par définition, vers un avenir radieux… Devant le succès de la symphonie, on s’accordera finalement à la considérer comme une « tragédie optimiste » ! Peu importe, c’est  aujourd’hui l’une des œuvres maîtresse du répertoire symphonique du XXème siècle et sa présence au répertoire est au-delà des mesquineries sémantiques d’un régime qui a perdu son chef. En ce sens, cette œuvre est à la musique ce que le fameux discours de Khrouchtchev fut à la politique soviétique. La fin d’une époque et la revendication d’un progrès qui ne pourra pas se faire aussi facilement qu’escompté.

Le premier mouvement, Moderato est d’une dimension monumentale et l’expression de sentiments d’une profondeur rare dans le romantisme tardif. C’est le résumé du pessimisme, du désespoir, de la brutalité et de l’oppression de la période stalinienne. La partie des cordes tourne en rond à la recherche d’une issue impossible avant une citation de la Symphonie N°2 de Gustave Mahler, sur les mots du lied Urlicht : « Der Mensch liegt in grösster Noth ! ». L’on ne saurait mieux dire ! Les pupitres des bois de l’OSR, surtout la clarinette et le basson, nous ont fait entendre des parties de toute beauté ce soir là, dans une richesse de timbres qui est celle de l’OSR lorsqu’il est bien dirigé.

L’Allegro a fait la célébrité de la partition et est un Scherzo d’une intensité terrifiante. Bien qu’il ne mesure que le cinquième du mouvement précédent, il ne paraît pas plus court et eût été réellement insupportable plus long. Dans ses Mémoires, Chostakovitch écrivait à son sujet : « Il est difficile de dessiner l’image d’un homme politique mais ici j’ai rendu son dû à Staline ; avec moi il a trouvé chaussure à son pied. On ne peut guère me reprocher d’éviter un phénomène repoussant de notre réalité ».

Le troisième mouvement est un Allegretto qui s’apparente également à un Scherzo, avant l’Andante final, qui fut la seule partie de la partition à réellement satisfaire son auteur. Dans le motif qui lui sert de signature, ré-mi bémol-ut-si, soit dans la notation allemande D-Es-C-H, les initiales du compositeur dans sa translitération allemande, et qui se répand à tout l’orchestre, Chostakovitch accomplit sa vengeance.

Neeme Järvi est un spécialiste de Chostakovitch, dont il a donné au disque des interprétations de référence, et l’OSR a souvent fort bien sonné dans ses œuvres. Lui qui n’était plus venu diriger l’OSR depuis 1993, l’a marqué ce soir d’une présence forte. Le geste est mesuré, rare même, allant à l’essentiel. Il sait laisser jouer l’orchestre, lui faisant confiance après un travail en répétition qui s’est avéré remarquable. Rarement on aura entendu l’OSR sonner si bien et si juste, dans une totale maîtrise de ses timbres, offrant aux différents pupitres de quoi briller de toutes leurs qualités. Cette œuvre d’une puissance dévastatrice était parfaitement maîtrisée, là encore dans un refus de tout pathos trop facile, trop évident. Il n’était pas utile de l’appuyer pour que nous le comprenions. L’on en ressort la tête habitée pour longtemps de cette musique là, si passionnante lorsqu’elle est interprétée à ce niveau, comme si nous comprenions mieux le besoin d’humanité après une si dure période de dictature.

RECITAL D’ALEXANDRE THARAUD POUR OUVRIR L’ANNEE CHOPIN

Alexandre Tharaud est un artiste rare, de ceux qui se sont fait une forte place discrètement, sans jouer les stars, s’imposant par leur seul talent davantage que par le battage médiatique qui pourrait les entourer. Néanmoins Alexandre Tharaud est une valeur sûre du disque, chacun de ses albums se vendant très bien. Lui qui refuse d’avoir un piano chez lui, préférant s’inviter chez des amis pour jouer des instruments toujours différents, en arrive à cultiver un esthétisme simple, un jeu clair au toucher raffiné, très français par maints côtés, qui présente en quelque sorte la synthèse du legs formidable des baroqueux pour jouer tous les répertoires. C’est aussi un pianiste dont l’approche de la musique, telle qu’il sait l’exposer en interview, est riche et intéressante. Il est tout aussi essentiel de l’entendre parler de musique que de l’entendre en jouer. A Têtu qui aborde la question « Vie de couple », il répondait dans le N° de février 2010 : « J’ai commencé le piano à cinq ans et c’est tout de suite devenu mon meilleur ami… Mais je n’ai plus de piano chez moi depuis douze ans. Je me sentais noyé sous mon instrument ! Aujourd’hui je travaille chez quelques amis… Je suis un peu comme un vampire qui va sucer l’énergie de leurs appartements ». Cette vie de couple avec son instrument a sans doute atteint aujourd’hui la stabilité nécessaire à la maturité et lorsqu’il confesse pudiquement vouloir prendre six mois sabbatiques pour travailler bien sûr mais pour son copain avec lequel il vit depuis des années, l’on sent le besoin d’une attache familiale stable pour permettre au musicien de continuer sans se perdre à jouer aux quatre coins du monde dans la solitude des voyages.

Le programme proposé au Victoria Hall de Genève le 11 février 2010 s’ouvrait sur une série de dix sonates de Domenico Scarlatti (1685-1757), choisies parmi les cinq cent cinquante-cinq sonates du Maître Italien. Si ce compositeur est résolument un homme du XVIIème siècle, à l’époque de la première coexistence entre le clavecin et le pianoforte, compositeur de la Cour d’Espagne, qui réservait ses Essercizi à la plus noble virtuose de l’époque, la Reine d’Espagne elle-même. Les sonates de Scarlatti sont alertes, piquantes, jeunes d’esprit, déroulent un flot d’imagination musicale sans entrave dans de courtes pièces aux atmosphères variées. Comme Chopin plus tard, c’est à la musique pour clavier que Scarlatti s’est consacré exclusivement. Ces sonates peuvent donc aussi bien se jouer au clavecin qu’au piano ou au pianoforte selon le choix de l’interprète. Depuis le phénomène des baroqueux, le retour au source des instruments d’époque a voulu un temps condamner toute interprétation qui ne s’attache pas à revenir à l’instrument d’origine, comme s’il ne fallait plus jouer les œuvres qu’en cherchant comment elles étaient jouées à l’époque de leur composition. L’on n’osait alors plus trop revenir à ce répertoire au piano, comme on oubliait Couperin ou Rameau pour les mêmes raisons.

Alexandre Tharaud a su intégrer l’héritage fondateur des baroqueux, leurs études musicologiques, leurs recherches sur les instruments et les techniques de jeu de l’époque. C’est au piano qu’il choisi d’aborder Couperin, Rameau ou ce soir Scarlatti avec la même élégance racée, la même souplesse, la même virtuosité que le clavecin pourrait offrir. Scarlatti était perçu comme celui qui avait bouleversé l’écriture de clavier de son temps et comme le précurseur de la technique moderne du clavier. C’est donc lui rendre pleinement justice que d’employer le piano pour le jouer, surtout avec l’humilité qu’y met Alexandre Tharaud. Jamais il ne cherche à se mettre en avant, juste à nous présenter les œuvres choisies, qu’il enchaîne en deux séries de cinq sonates prises dans toute l’œuvre de Scarlatti, mais dont l’ordre pour le pianiste n’est pas aléatoire, construisant son récital d’une sonate à l’autre, ménageant les contrastes pour nous conter l’œuvre de Scarlatti en son entier, non pour nous en présenter un échantillon. Nous aurons donc eu, dans l’ordre joué ce soir là, les sonates K64 en ré mineur, K9 en ré mineur, K72 en ut majeur, K132 en ut majeur et K29 en ré mineur, puis K380 en mi majeur, K3 en la mineur, K514 en ut majeur, particulièrement remarquable sous les doigts de Tharaud, enfin les K481 en fa mineur et K141 en ré mineur, pour finir comme on avait commencé, sur ce ré mineur qui était ce soir la gamme dominante.

La deuxième partie du concert, anniversaire oblige, était entièrement consacré à Frédéric Chopin, dont le programme de la soirée nous donne comme dates de naissance et de mort « 1810-2010 », comme si la célébration du bicentenaire permettait d’oublier que la mort avait fauché jeune ce prodige romantique, en 1849 déjà.

Le Chopin de Tharaud s’impose par la clarté du jeu et la fluidité des lignes. Jamais le pianiste ne prend le dessus mais il offre une pulsation immédiatement reconnaissable, une allégresse certaine dans la ligne de chant et jamais une certaine volubilité ne vient froisser la clarté de l’articulation. Il y a une spontanéité joyeuse qui emporte l’adhésion. L’on a tellement joué Chopin – et on le jouera tellement encore cette année 2010 – qu’une telle interprétation régénératrice ne saurait mieux commencer l’année.

Le Nocturne op. 9, N°2 en mi bémol majeur offre une entrée en matière sobre, qui met tout le monde d’accord pour la suite, tant cette mélodie attrape immédiatement l’oreille pour ne plus la lâcher. La Fantaisie op. 49 en fa majeur déploie ses charmes ensuite dans des élans romantiques maîtrisés où Alexandre Tharaud fuit l’affect au profit de la musique. Un Nocturne opus posthume en ut dièse mineur assure la transition avec la Fantaisie-Impromptu op. 66 en ut dièse mineur, puis la quatrième Mazurka de l’op. 17, en la mineur nous amène à la vedette de cette soirée, cette première Ballade, op. 23, en sol mineur, que l’on entend ce soir comme pour la première fois, dans une sonorité remarquable, des basses profondes qui savent garder une certaine clarté et ne pas écraser le reste, des emportements romantiques dont la volubilité laissent dominer la ligne de chant, une spontanéité que n’interdit pas le jeu avec partition, qui la libère même peut-être. SI Alexandre Tharaud parvient à faire la synthèse de l’apport des baroqueux lorsqu’il joue Scarlatti, il en garde aussi l’essentiel lorsqu’il aborde Chopin.

Trois bis pour terminer, un Bach, un nouveau Nocturne de Chopin et Les Sauvages, tirés de la Suite en Sol de Rameau et l’on se réjouit d’avoir ainsi fêté Chopin. L’année 2010 peut se terminer ici, l’essentiel a été dit.

 

Le site d’Alexandre Tharaud :

http://www.alexandretharaud.com/

 

6.02.2010

LE PLUS VIEIL ORCHESTRE DE SUISSE EN CONCERT AU VICTORIA HALL

La série des Concerts organisés par Migros Classique en est à sa soixante-et-unième saison et se penche avec raison sur de jeunes talents musicaux suisses, ce soir le Zurichois Christian Polterra au viloncelle.

Le Luzerner Sinfonieorchester (LSO) était donc ce 5 février 2010 sur la scène du Victoria Hall de Genève. Fondé en 1806 (Beethoven avait 36 ans, Schubert n’était qu’un gamin et Schumann pas encore né, c'est l'année d'Iéna et de la fin du Saint Empire) sur les bords du Lac des Quatre Cantons, le LSO est donc le doyen des orchestres symphoniques helvétiques et l’un des acteurs de l’essor musical de la ville de Lucerne, en développant une ligne artistique entre tradition et innovation qui continue de jouer un rôle culturel important, dans une formation unique entre grand orchestre symphonique et orchestre de chambre. Ayant fixé sa résidence dans le fameux KKL de Jean Nouvel,le LSO est également l’ensemble attitré du Théâtre de Lucerne, où il aborde un large répertoire lyrique.

Il était dirigé ce soir par son nouveau chef attitré, qui prendra ses fonctions au début de la saison 2011-2012, un jeune chef américain à peine trentenaire, James Gaffigan. Ce jeune chef est réellement prometteur et l’entendre était réjouissant, d’autant qu’il dirigeait un excellent orchestre bien en place, avec lequel il disposait déjà manifestement d’une bonne entente. Toutefois ce chef issu de la Juliard School, comme tous les musiciens américains ou presque, nous donne à entendre un son et un art typique de l’enseignement d’outre atlantique, basé sur une technique infaillible et un formatage général appliqué en matière artistique comme ailleurs. L’on pourrait louer le caractère universel de la musique, lorsque des œuvres russes et tchèques sont jouées – et fort bien jouées – par un orchestre suisse sous une baguette américaine. C’est malheureusement aussi le symbole d’une certaine mondialisation basée sur l’uniformisation qui fait que l’on joue aujourd’hui de la même manière n’importe quel compositeur, sans se soucier des sonorités propres à ses origines culturelles, sans se soucier davantage de présenter une sonorité personnelle à chaque orchestre. Finalement, que ce fût ce soir là le LSO ou n’importe quel autre orchestre, James Gaffigan ou n’importe quel autre chef, Dvorak ou n’importe quel autre compositeur, nous eussions entendu le même jeu, le même son, vu la même gestique engagée certes, mais uniforme. Est-ce là la raison qui nous a fait ressentir certains moments comme un peu vides, manquant de profondeur, d’inspiration ? Oui la musique est universelle, il n’en demeure pas moins que Moussorgski joué par un orchestre russe, Martinu ou Dvorak par un tchèque, ne sonnent à nul autre pareil et que c’est aussi cela la richesse universelle de la musique.

Le Prélude et la Danse des esclaves persanes de La Khovantchina, dernier opéra de Modeste Moussorgski, ouvrait ce concert par une belle introduction, dans laquelle la clarinette se perdait toutefois un peu, peinant ensuite à reprendre sa ligne.

Le Concerto pour violoncelle et orchestre N°1 de Bohuslav Martinu était confié à l’archet du talent suisse Christian Polterra, musicien de très grande taille qui nous fait sembler si petit son instrument entre de telles mains. Martinu est un compositeur honteusement négligé dans les programmes de concerts comme au disque, pourtant prolifique dans tous les genres. Ce concerto, composé en 1930 est sa première grande œuvre de maturité. A une première version pour orchestre de chambre ont succédé deux autre versions avec un orchestre plus fourni. Dédié au violoncelliste français Pierre Fournier, qui en avait donné dans cette même salle du Victoria Hall une version fondatrice en 1978, avec l’Orchestre de la Suisse Romande sous la direction de son directeur d’alors, Wolfgang Sawallisch, c’est l’un des concertos majeurs pour cet instrument que le XXème siècle ait produit. Malgré les influences multiples auxquelles Martinu a été exposé en France, en Suisse ou aux Etats-Unis, son œuvre est globalement et fondamentalement tchèque. Martinu a abondamment exprimé dans sa musique son nationalisme, puisant largement dans les fonds littéraires, folkloriques et mythologiques de son pays. Il est, après Smetana, Dvorak et Janacek, le quatrième grand compositeur tchèque.

C’est sans doute cette dimension culturelle qui manquait à l’interprétation autrement irréprochable de Christian Poltera. Sa grande taille lui permet d’entourer son violoncelle comme un enfant et c’est peut-être également là ce qui nous a donné une impression de facilité parfois, notamment dans le mouvement central, pivot de l’œuvre, l’Andante moderato, joué comme sans y prêter attention, sans du moins cette dimension tchèque qui fait le chœur de cette œuvre, dimension qui manquait également au chef et à l’orchestre, eux aussi par ailleurs irréprochables, sonnant juste et bien, mais sans que cela ne suffise à réellement habiter une pièce et à la rendre dans une interprétation suffisamment approfondie.

Les mêmes qualités et les mêmes défauts s’attachaient à la Septième Symphonie en ré mineur, op. 70 d’Anton Dvorak donnée en seconde partie de concert. De la même manière que Martinu, l’œuvre de Dvorak, prise à l’époque au sein de l’Empire Austro-hongrois, Etat multiethnique aux sources culturelles innombrables, qui plus est en l’espèce commande de la Société Philarmonique de Londres, où elle a été créée en 1885 avec un grand succès, est le fruit de multiples influences sans en perdre pour autant son caractère profondément nationaliste. Faut-il pour s’en convaincre rappeler ces mots du compositeur à son éditeur, Fritz Simrock : « Tout artiste a sa patrie, à laquelle il doit croire fermement et vouer de l’ardeur ».

Finalement, nous avions ce soir-là sur scène de parfaits exemples de la mondialisation, courant sur trois siècles, mais relevant de deux catégories différentes. La première, du côté des compositeurs, qui sont à mêmes d’exprimer leurs cultures de façon très traditionnelle grâce à la dimension universelle de la musique, qui sont en conséquence capables de faire partager cette culture à des auditeurs qui ne la connaissent pas mais sont prêts à l’entendre et à la partager. Aujourd’hui, force est de reconnaître que la dimension universelle a pris le pas sur les particularités culturelles de chacun et que l’on est appelé à entendre comme à jouer des œuvres qui font partie du grand répertoire, sans plus s’interroger sur ce qu’elles sont, comme si leur inscription dans le patrimoine de l’humanité les privait de toute leur individualité. C’est très beau, c’est fort bien fait, c’est un concerto, c’est une symphonie, ce n’est plus ni Martinu ni Dvorak et c’est bien dommage.

Le site de l’Orchestre :

http://www.sinfonieorchester.ch/

Le site du Chef :

http://www.jamesgaffigan.com/

 

 

23.01.2010

PROGRAMME INEGAL AUTOUR D’UN TALENT SUISSE

La série des Concerts organisés par Migros Classique en est à sa soixante-et-unième saison et se penche avec raison sur de jeunes talents musicaux suisses, ce soir le Zougois Reto Biéri à la clarinette.

C'était au Kammerorchesterbasel (KOB) ce 22 janvier 2010 d'être sur la scène du Victoria Hall de Genève. Lorsque l’on parle de formation bâloise, le souvenir de Paul Sacher (1906-1999) reste vif, tant la vie musicale du XXème siècle lui est redevable des nombreuses créations qu’il a suscitées, de Bartók, Stravinski ou Strauss à Berio, Carter et Rihm par exemple, et la vie bâloise des formations créées, notamment le Basler Kammerorchester, en 1926, préfiguration du KOB. Les débuts du KOB remontent à 1984, autour de jeunes musiciens réunis pour créer un ensemble autonome à même de réunir la musique ancienne et le répertoire contemporain.

Ce soir, la formation chambriste était placée sous la direction du plus jeune des Järvi, Kristjan, fils de Neeme et frère cadet de Paavo, tous trois chefs d’orchestre de renommée internationale – le père sera d’ailleurs à la tête de l’OSR pour un prochain programme d’abonnement. Kristjan Järvi a grandi à New York où sa famille s’est établie après avoir quitté l’Estonie, où il a appris le brassage des genres. Toujours prompt à s’enflammer dans des comparaisons hasardeuses, le New York Times à parlé de lui comme d’une force cinétique sur le podium, comme une renaissance de Léonard Bernstein. Sans aller jusque là, le parcours de ce jeune chef est bon, passant par une collaboration avec Esa-Pekka Salonen à la Philarmonie de Los Angeles, à la direction de l’Orchestre symphonique de l’Opéra de Norrlands, puis à Vienne, dont il a été le chef attitré du Tonkünstler Orchester. Il est aujourd’hui conseiller artistique du KOB. Il y a c’est vrai dans sa direction un engagement puissant, une énergie déployée avec un sourire ravageur et des mouvements du corps, des épaules et des hanches, qui peuvent rappeler de loin en loin un Bernstein. Tout ceci ne suffit pas à développer un vrai projet musical autour des œuvres programmées et cette bonne humeur nous a semblé parfois creuse. Le programme surtout relevait d’un patchwork mettant bout à bout des pièces dont on peine à voir la cohésion, ce qui n’aidait pas à apprécier totalement ce concert.

Le programme s’ouvrait sur Reto Bieri, dans la Première rhapsodie pour clarinette et orchestre de Claude Debussy, au titre trompeur puisqu’il n’y en eut jamais d’autre. C’est l’un des deux morceaux composé par Debussy en 1910 et imposé aux élèves du Conservatoire de Paris pour le concours de cette année là, c’est selon son auteur l’œuvre la plus aimable qu’il ait composée.  Reto Bieri s’y montre souverain, développant de très belles sonorités dans une grande écoute mutuelle avec l’orchestre, toujours attentif à rendre toutes les nuances, à susciter toutes les surprises. Ce fut une très belle interprétation de cette œuvre rarement donnée au concert.

Suivait la Sarabande, toujours de Debussy, mais dans une orchestration de Ravel, cette pièce étant en fait le sommet musical de Pour le piano. La richesse inventive de Debussy alliée au génie de l’orchestration de Ravel donne une œuvre brève mais aux milles couleurs que l’orchestre peinait un peu à rendre dans toutes leurs complexités.

Le Concerto pour violoncelle, de Robert Schumann était la pièce maîtresse de cette première partie de programme, confiée à l’archet majeur de Mischa Maïski, violoncelliste qui est le seul à avoir étudié tant avec Mstislav Rostropovitch qu’avec Grigor Piatigorski, et qui a connu les camps de travail soviétiques pour avoir acheté frauduleusement un magnétophone avec lequel il voulait simplement enregistrer les cours de Rostropovitch, crime grave s'il en est ! Si l’on a entendu Maïski donner souventes fois de grandes versions de cette œuvre, il est passé ce soir complètement à côté et ce n’est pas dénigrer son talent que de le dire. L’alchimie d’un concert est chose difficile à cerner, parfois elle ne prend pas. C’est le lieu de souligner que ce qui est à mon sens la plus belle version au disque de ce concerto a justement été enregistrée dans cette salle du Victoria Hall, avec l’OSR dirigé par Ferenc Fricsay et le violoncelle fabuleux de Pierre Fournier, un soir de février 1957.

Deux œuvres symphoniques nous étaient proposées en seconde partie de concert, Le Tombeau de Couperin de Ravel et Ouverture, Scherzo et Finale de Robert Schumann. Dans les deux cas, le chef montre une fougue certaine et beaucoup de dynamisme dans sa direction, l’orchestre est souple et de belle couleur. Néanmoins, le Ravel tombe à plat dans ses premiers mouvements, le Prélude : Vif, est simplement vif mais ça ne suffit pas, la Forlane : Alegretto manque de vivacité justement, peut-être simplement prise trop vite, le Menuet : Allegro moderato est plus intéressant et permet d’accueillir le Rigaudon : Assez vif final avec toute la force cinétique requise. La fausse symphonie de Schumann était par là lancée et se déroula fort bellement, mais sans grande maturité. L’apport de Schumann est, du fait de son état de santé psychique sans doute, qu’il vous met toujours face à vos propres faiblesses. Celles de Kristjan Järvi hier soir résidant sans doute dans l’absence de traitement de ces failles de la personnalité et de l’œuvre, sur lesquelles on passe comme on les ignore, sans les approfondir ni en chercher le sens.

Ce fut globalement un concert un peu débridé dont je n’ai pas saisi le fil conducteur du programme et dont le sommet fut l’ouverture avec le talent suisse déjà nommé, que l’on espère voir davantage dans de futurs programmes.

 

http://www.kristjanjarvi.com/

http://www.retobieri.ch/

http://www.kammerorchesterbasel.com/

 

17.01.2010

LE PRINCE DE GUERMANTES ET LA RUSSIE PAïENNE

Charles Dutoit dirigeait deux concerts de l’OSR les 14 et 15 janvier 2010, aux programmes identiques, associant deux compositeurs russes, Stravinski et Khachaturian, qui s’ouvraient sur les Symphonies d’instruments à vents, dans leur version originale de 1920 et se terminait sur le Sacre du printemps, dans sa version révisée de 1947, deux œuvres qui encadraient le Concerto pour piano et orchestre en ré bémol majeur, de 1936, d’Aram Khachaturian.

Stravinski est un compositeur bien connu de l’Orchestre, qu’il est venu diriger de nombreuses fois à l’époque de son amitié avec Ansermet. Pas très bon chef d’orchestre, ilaura été mieux servi par Ansermet que par lui-même et l’importance des gravures du fondateur de l’OSR pour son œuvre n’est plus à souligner. Les Symphonies d’instruments à vent, qui datent de 1920, s’entendent au sens étymologique du terme, comme des instruments jouant ensemble, les uns avec les autres. Initialement conçue comme un hommage à Debussy, disparu en 1918, cette œuvre emprunte à la liturgie funèbre orthodoxe. La structure de l’œuvre et les sonorités déployées, bien loin de la joie mélodieuse par exemple de Pulcinella, ont déconcerté les auditeurs de la création, donnée en juin 1921 sous la direction de Koussevitsky. Stravinski reprendra l’orchestration de sa partition en 1947, mais c’est la version originale que nous entendions ce soir. La dédicace à Debussy témoigne de l’estime mutuelle dans laquelle se tenaient les deux hommes, malgré quelques heurts et certaines prises de distance artistiques – Stravinski trouvait Pelleas et Mélisande fort ennuyeux… Les Symphonies d’instruments à vents ne se sont jamais imposées au répertoire, bien qu’elles soient l’une des œuvres les plus abouties de leur auteur par leur concision – elles durent moins de dix minutes à elles trois – et en position de charnière dans son œuvre, entre les grands ballets et les symphonies suivantes, notamment la Symphonie de psaumes et la Symphonie en trois mouvements. Novatrices par les structures statiques et disparates qui s’y succèdent sans transition pour finir par se heurter, s’entrechoquer, elles permettaient une parfaite entrée en matière pour ce concert, en nous offrant les vents de l’OSR seuls, comme on les entend rarement.

Venait ensuite une œuvre également rare, le Concerto pour piano d’Aram Khatchaturian, compositeur arménien né à Tbilissi qui fut l’un des fleurons de la musique classique soviétique avec Chostakovitch et Prokofiev, confiés aux doigts de Jean-Yves Thibaudet. Cette partition, créée en juillet 1936 à Moscou par Lev Oborin, son dédicataire, fut très élogieusement accueillie par la presse musicale qui y voyait une nouvelle esthétique typiquement soviétique. Moins joué aujourd’hui que le Concerto pour violon du même compositeur, c’est toutefois un très beau concerto, dont un enregistrement existe par Lev Oborin, pianiste un peu oublié aujourd’hui, mais qui fut l’un des plus grands de son époque et notamment le premier vainqueur du fameux Concours Chopin de Varsovie. Thibaudet arrivait ce soir là comme on sortait d’un banquet, boucles dorées brillantes aux chaussures comme à la ceinture, la veste rehaussée de pièces de satin, il prenait la pose au piano avant d’attaquer l’Allegro maestoso qu’il menait sans faillir jusqu’à l’étincelante cadence qui embrase tout le clavier. Dans l’Andante con anima qui suit, Thibaudet, s’écoute beaucoup, minaude un peu, se perd en s’alanguissant et nous offre un jeu qui plairait sûrement davantage dans les salons du Prince de Guermantes que dans l’austérité des conservatoires staliniens. L’Allegro brillante final met en valeur toute la richesse de l’orchestration de Khatchaturian, qui faisait l’admiration de tous, notamment de Chostakovitch, qui termine l’œuvre sur un rappel du sujet principal du premier mouvement. Si la virtuosité du pianiste lui permet sans rougir de se mesurer à cette partition, si sa musicalité est souvent très belle, il l’émaille pourtant de maniérismes lassants. Cette manière de vouloir briller devant la salle comme dans un salon romantique m’exaspère, tout comme ce comportement consistant à se laisser désirer avant d’offrir un bis comme on en rougit, faussement timide, offrant aux invités des Guermantes un Nocturne de Chopin beaucoup trop suave après ce concerto, une sucrerie à sucer langoureusement mais qui colle aux dents. L’OSR était excellent dans son accompagnement du concerto, d’une belle texture et offrant par ses sonorités maîtrisées une vraie mise en valeur des qualités d’écriture du compositeur. La direction de Charles Dutoit était d’une grande précision qui laissait bien augurer du Sacre  à venir.

Tout a déjà été mille fois dit, écrit et entendu sur ces tableaux d’une Russie païenne qui donnent à voir le sacrifice rituel d’une vierge au printemps et qui forment le Sacre du Printemps. C’est une œuvre crée au piano à quatre mains par Debussy et Stravinski, avant de l’être comme ballet sous la direction de Pierre Monteux, en 1913, dans ce qui demeure l’un des plus beaux scandales de l’histoire de la musique, le public en étant finalement venu au mains dans un brouhaha indescriptible dans lequel on se demande bien ce qui a pu être perçu de l’œuvre. A l’issue de cette première, Stravinski s’avoua « excité, furieux, dégoûté… et heureux » quand Diaghilev lui dit que c’était là exactement ce qu’il voulait ! Depuis toujours au répertoire de l’OSR, depuis longtemps à celui de Charles Dutoit, qui la connaît sur le bout des doigts même s’il garde la partition sous les yeux, ce Sacre gardait toute sa force primitive ce soir là. Il y a de la puissance, de la violence, de l’amour dans cette interprétation qui commence elle aussi comme une symphonie d’instruments à vents, au basson d’abord avant les autres pupitres. La précision rythmique du chef est nécessaire dans cette pièce qui rendrait fou un métronome et l’orchestre a pu nous livrer là une fort belle interprétation, ciselée, emportée, fort bien timbrée, étourdissante par moment, dans un déchaînement sonore qui nous emporte sans nous assommer grâce à la maîtrise du chef. Nous avions déjà entendu plusieurs fois le Sacre par l’OSR, déjà par Dutoit, et c’est toujours un plaisir renouvelé. Le chef la porte comme l’œuvre musicale qui a changé sa vie et je crois qu’elle frappe et surprend toujours autant, même à l’écouter régulièrement au concert comme au disque.

9.12.2009

MOZART EN FÊTE AU GRAND THÉÂTRE DE GENÈVE : DON GIOVANNI FORT BIEN SERVI PAR UN PLATEAU DE RÊVE

Difficile de programmer Don Giovanni de Mozart, tant les versions légendaires abondent au disque comme sur scène. Se mesurer avec un tel mythe de la musique peut offrir le meilleur comme le pire et l’on a vu des mises en scène tenter des modernisations inabouties ou affreuses, rarement bonnes ou des classicismes pauvres ou de mauvais aloi lorsqu’ils marquent une absence de projet ou une volonté de ne prendre aucun risque. La générale de ce soir nous préparait au festin de pierre qui sera servi en alternance avec L’Etoile de Chabrier comme spectacle de fin d’année, dans une répartition alerte des tâches, le drama giocoso d’une part et le giocoso seul de l’autre, même si les excès du Roi Ouf 1er ne sont pas sans rappeler, de loin en loin, ceux d’un Don Giovanni.

La direction de cette nouvelle production du chef-d’œuvre de Mozart était confiée à Kenneth Mongomery, chef né à Belfast, qui a appris son Mozart dans le style de Glyndebourne avec les meilleurs, Sir Adrian Boult, ou Sir John Pritchard (sourtout) pour les anglais, Sergiu Celibidache pour le surplus. Sa direction est vive, alerte, les silences bien tenus, allongés, pour donner du souffle, du rythme à l’action mais les cordes un peu faibles en ce qui concerne les violons, que l'on eût souhaités plus soutenus. Le chef assure lui-même les continuos au clavecin, ce qui donne une grande homogénéité à son interprétation et nous présente des récitatifs particulièrement réussis, partie intégrante de l’action et non temps morts entre deux moments musicaux. C’est nous rappeler que seul sans doute Mozart, avec Strauss peut-être, a su à ce point maîtriser la dimension purement théâtrale de l’opéra. Des récitatifs ainsi joués sont de purs moments de théâtres,  de ceux qui permettent aux artistes de n’être pas que chanteurs mais de se faire acteurs aussi. Cette dimension n’est pas sans évoquer la conversation en musique que sera bien plus tard le Capriccio de Richard Strauss.

La mise en scène est entre les mains de notre compatriote Marthe Keller, actrice et metteur en scène qui a connu depuis quelques années de très beaux succès à l’opéra, depuis des Dialogues des carmélites de Francis Poulenc à l’Opéra du Rhin il y a dix ans ou un premier Don Giovanni au Metropolitan Opera de New York en 2003. A la lire dans Le Temps du 7 décembre, Marthe Keller déclare : «J’ai lu presque tout ce qui existe sur Don Giovanni. On a tout dit sur lui, qu’il cherche sa maman, qu’il est homosexuel. Je n’en peux plus de cette psychologie à deux francs cinquante. On ne peut pas analyser un homme qui n’existe pas» ! Alors que faire de cet homme qui n’existe pas mais est pourtant si présent, non seulement sur scène, mais dans le mythe populaire ? «J’ai cherché à limiter autant que possible la misogynie du livret. Je ne voulais pas qu’Anna ou Elvira paraissent faibles ou ridicules. C’est pour ça que mon Don Giovanni n’est pas un coq ou un play-boy, ce qui aurait fait paraître les femmes bêtes. Au contraire, il est très sûr de lui, tellement apolitique, athée et révolutionnaire qu’il n’a pas besoin de faire la révolution. Je trouve l’intelligence très sensuelle chez un homme». Sans retomber dans les pseudos analyses psychologiques faciles, Marthe Keller reconnaît néanmoins une certaine ambiguïté chez son personnage : «Don Giovanni a un côté très féminin. Il aime séduire, c’est un maître des préliminaires. A l’époque, pourtant, c’était les femmes qui courtisaient, les hommes ne le faisaient pas». Elle pourrait alors comme beaucoup – c’est très à la mode dans l’art dit moderne – se limiter à une approche conceptuelle : «Non! Les concepts empêchent le chant d’exister. Si on place l’action dans un jardin zoologique ou la salle d’attente d’un hôpital psychiatrique, on n’écoute plus, on regarde, on observe. La musique se noie. Ce qui est très difficile dans cet opéra, c’est qu’il n’y a pas d’histoire. On peut couper la partie centrale, la mettre au début, à la fin, ça ne change rien. C’est un peu un catalogue de sketches dans les dernières vingt-quatre heures de la vie d’un séducteur». Et Le Temps de relever chez Marthe Keller « un plateau zen, nu, qui cite volontiers Patrice Chéreau et file l’œuvre comme d’une seule traite. Les scènes s’enchaînent comme les conquêtes, sans qu’on s’en aperçoive ». Cette référence à Chéreau est correcte et l’expérience du cinéma n’est sans doute pas étrangère au ton toujours juste trouvé pour chaque détail de la partition. Marthe Keller sait son Don Giovanni sur le bout des doigts, nous le montre sans nous l’imposer, avec simplicité, humilité, se plaçant au service de l’œuvre et non dans l’expression de son égo. Les décors sont simples et grands, les lumières toujours d'une grande beauté, de ce lustre dans la salle de bal à la nuit sur les tombes. Il y a également de très belles trouvailles, l'hésitation de Leporello dans Il catalogo è questo, sur « la piccina...», comme s'il ne savait plus qu'elle était « ognor vezzosa...», ou en forme de citation, comme l'épisode du soulier de Zerlina que ramasse Don Giovanni pour le lui remettre au cours d'une grande scène de séduction (Là ci darem la mano), qui nous fait de cette jeune paysanne face à l'aristocrate une Cendrillon. C'est exactement lui faire miroiter le rêve du prince charmant dont Don Giovanni joue à se parer de tous les atours. La même scène reprise à l'identique ensuite (Batti, batti o bel Masetto), lorsqu'il faut bien que la jeune paysanne reconquière sont Masetto, montre bien qui est le prince de son coeur et l'échec définitif du belâtre, noble fût-il. Marthe Keller a surtout compris le lien entre cet opéra de Mozart et les Lumières, suggérant les relations sociales de cette oeuvres avec un écrit quasi contemporain de Rousseau, son fameux Discours sur les origines de l'inégalité.

Deux chanteurs se partagent le rôle titre, Ildebrando D’Arcangelo pour deux soirs, les 14 et 19 décembre, qui n’est plus à présenter dans ce rôle dont il a la voix et le physique. Ce soir de générale, c’était Pietro Spagnoli qui endossait le costume du séducteur. C’est également un habitué des rôles mozartiens et de celui-ci en particulier, dans lequel la critique l’a salué un peu partout et qui lui permet de compter parmi les notables interprètes de ce rôle, avec, faut-il le souligner, les avantages d’un physique qui convient lui aussi au rôle dans l’image que l’on peut se faire du sémillant hâbleur, la quarantaine rugissante, alignant les conquêtes grâce à sa belle gueule et son sourire charmeur, sans oublier un charisme certain. C’est aussi un portrait riche, qui va chercher Don Giovanni entre le Maréchal de Richelieu et Lord Byron, entre le réel et le romantique, mais d’un classicisme toujours de bon ton. Veule comme il doit l’être, non dénué d’humour, de grandeur, de peur, de sensualité. C’est un sybarite qui a vécu pleinement sa vie sans se soucier de son salut, misant sans doute un peu là sur le pari de Pascal. C'est d'ailleurs à la fin plus sa propre image qu'il détruit dans le miroir en refusant le repentir exigé du Commendatore, sorte d'autodestruction assumée comme le reste, qu'une condamnation immanente le vouant aux flammes de l'enfer. Sa vie n'a été qu'un jeu de séduction, à la fin du jeu DonGiovanni s'est retiré de la table, bon perdant en somme. Le timbre est riche, les nuances sont là, dans les parlers comme dans le chant, il y a une montée en puissance jusqu’à la fin grandiose où il passe de l’autre côté du miroir et l’on sentait encore qu’il avait des réserves pour les soirs de première.

Les dames ne sont pas en reste et il faut ici avant tout saluer la prise de rôle de Diana Damrau en Dona Anna, qui joue avec aisance des rôles de coloratures aux plus lourds, Dona Anna ce soir et plus encore l’an passé Gilda dans le Rigoletto de Verdi. Après des débuts remarqués à New York en 2008, où elle remplaça au pied levé Anna Netrebko, enceinte, dans le rôle titre de Lucia di Lamermoor de Donizetti, elle se lance ici dans un rôle qu’elle n’avait auparavant abordé qu’en récital. Cette artiste couronnée du titre de chanteuse de l’année 2008 par le très respecté magazine germanique Opernwelt nous a donné la mesure de tout son talent. A la voir dans ses photos de présentation, l’image qui vient immédiatement à l’esprit est celle d’une Carry Bradshaw de Sex and the City, et c’est assurément un peu court, car elle n’en a pas l’inconstance qu’elle laisse à sa rivale Donna Elvira, mais cette force féminine qui lui permet de résister aux avances si prégnantes du fauve séducteur - quoiqu'on la sentît bien près de succomber aussi au début, dans un combat entre le désir et la morale qui lui fit préférer la seconde. Elle présente un charme et une élégance qui justifient pleinement que Don Giovanni en fût tombé éperdument amoureux au point de tout tenter pour la conquérir et qui ne se limitent aucunement à une plastique avantageuse, alliant à celle-ci une présence scénique formidable – elle brûle littéralement les planches – et une forme vocale étincelante, Or sai chi l’onore très expressif et, pour elle encore, des moments de récitatifs d’une telle éloquence que l’on oublierait presque que le Sprechgesang n’est pas l’invention de Mozart ! On est là au niveau des plus grandes dans ce rôle, au niveau des Elisabeth Grümer, Suzanne Danco ou Joan Sutherland, rien de moins. 

La Donna Elvira de Serena Farnocchia et le Don Ottavio de Christoph Strehl complétaient les premiers rôles, sans être à leur niveau. Elvira est de celle qui plaisent sur scène un soir mais que l’on oublie rapidement, qui chante le rôle sans le marquer – n’est pas Lisa Della Casa ou Elisabeth Schwartzkopf qui veut… Ottavio n’est pas ce soir un ténor mozartien au sens que Léopold Simoneau ou Anton Dermota ont donné à ce rôle, c’est un ténor plus grave, presque un baryton martin, ce qui lui donne une certaine noblesse qui n’est pas sans le rapprocher de Don Giovanni, dans des postures moins axées sur les contraires qu’habituellement. En contrepartie, il peine un peu sur l’aigu et son Il mio tesoro intanto est forcé, tendu, pas toujours très juste.

Le Leporello de José Fardilha est excellent, naturel, pas surjoué comme trop souvent, attaché à son maître tout en souhaitant pouvoir s’en séparer, pas fâché finalement de sa disparition, il est constamment lucide sur tous les personnages du drame, y compris lui-même. Le Masetto de Nicolas Testé, jeune, attachant, emporté et un peu douillet, qui défend sa Zerlina avec fougue contre les avances du monstre qui la tente, non sans courage et un brin de forfanterie, est assez bon et gagnera certainement en qualité au fil des représentations. Sa Zerlina est par contre le maillon faible de la distribution, une faute de goût presque qui dépareille le plateau, tant Rafaella Milanesi semble plate avec sa voix sans puissance, son timbre rèche, qui ne lui offrent aucune souplesse, aucune fraîcheur, aucun charme. Rendez-nous Graziella Ciutti, Erna Berger ou Rita Streich! Elle ne pouvait avoir pour Don Giovanni que l'intérêt de compléter une liste bien chargée où, à vouloir compter en milliers de conquêtes, l'on trouve nécessairement quelques égarements. L’on eût presque pensé à l’entendre entrer sur scène que Don Giovanni allait lui préférer Masetto…

Enfin, le Commendatore de Feodor Kuznetsov est maigrelet, décharné, sans le charisme nécessaire à faire trembler Don Giovanni, mort et bien mort en somme, de ceux qui ne nous feraient pas nous relever pour l’entendre à nouveau, le gisant lui convenant mieux que la statue en pied.

C'est à une très belle soirée en somme que nous avons assisté et qui, une fois de plus, incarne le virage esthétique d'une nouvelle direction dont on ne peut à ce jour que se réjouir.

Enfin et depuis la mise en ligne des archives du Grand Théâtre, l'on peut relever que la première production maison de Don Giovanni, en 1967, était elle aussi d'un niveau exceptionnel. Qu'on en juge: sous la direction de Rafel Kubelik, Teresa Stich-Randall chantait Donna Anna, Fernando Corena Leporello, Graziella Sciutti Zerlina et le jeune José Van Dam Masetto, le tout dans une mise en scène de Herbert Graf!

Le lien vers le Grand Théâtre de Genève :

http://www.geneveopera.ch/index.php?id=3&prod=402&saison=09-10

Le lien vers les archives:

http://archives.geneveopera.ch/index.php?id=55&type=10&oid=1194&saison=1966-1967&fl=FR

Le lien vers les artistes du concert :

http://kennethmontgomery.net/

http://www.pietrospagnoli.com/

http://diana-damrau.com/

 Le lien vers l’article cité dans Le Temps du 7 décembre 2009 :

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/1d2c8cde-e2b0-11de-a441-e1a5b5896668/Marthe_Keller_Don_Giovanni_a_un_côté_très__féminin

 

 

 

 

 

 

27.11.2009

UNE 8ème SYMPHONIE DE BRUCKNER INABOUTIE A L’OSR

Anton Bruckner est dans l’imagerie populaire à la symphonie ce que Richard Wagner est à l’opéra. Le symphoniste le reconnaissait d’ailleurs comme son maître, dans une idolâtrie qui finit même par exaspérer le pourtant si égocentrique fondateur de Bayreuth. Après sa dédicace de la Troisième Symphonie à Wagner et le succès triomphal de sa Quatrième Symphonie en février 1881 à Vienne, Bruckner s’engage dans l’écriture de la Septième à peine la Sixième achevée et enchaîne sur la Huitième peu avant la création de la précédente.

Pourtant, si la Septième Symphonie connut une création heureuse sous la baguette d’Arthur Nikisch à la tête du Gewandhaus de Leipzig en décembre 1884, la suivante n’eut pas le même sort. Bruckner avance vite dans sa composition. Il esquisse les deux premiers mouvements en six mois, fait rare chez lui. C’est à l’orgue qu’il testera sa partition initialement, avant de l’envoyer, avec une dédicace « Au plus grand souverain de la terre, notre cher et exalté empereur François-Joseph II ». C’est d’ailleurs au chef qui avait créé Parsifal à Bayreuth, Hermann Levi, que Bruckner confie sa partition. Levi, bien que n’ayant cessé jusque là de promouvoir la musique de Bruckner, déclare ne pas comprendre et ne pas aimer cette nouvelle œuvre. Sombrant dans une profonde dépression après ce qu'il prend pour une trahison, Bruckner développe alors une manie frénétique de retouche de toutes ses compositions antérieures, Huitième Symphonie comprise. Comme le travail est immense, il en confie une partie à ses élèves, dont Franz Schalk, qui prendra quelques libertés pas toujours heureuses avec la partition du Maître, ce qui génèrera pour la postérité des éditions difficiles, avant que ne s’impose la version révisée de Léopold Nowak, donnée ce soir à l’OSR sous la direction de Marek Janowski.

C’est une œuvre gigantesque que cette Huitième Symphonie en ut mineur, en quatre mouvements, qui dure près d’une heure et demi. L’orchestre est « wagnérien » et offre de vastes blocs sonores à l’auditeur, qui permettent la résolution des multiples tensions harmoniques qu’une partition de cette échelle accumule. Cette superposition de blocs sonores peut parfois paraître brutale. Les cuivres (huit cors, un tuba, trois trombones et quatre trompettes) et les percussions sont importants, en plus des nombreuses cordes, des bois et des harpes. Selon le mot de Sergiu Celibidache, plus juste pour la Huitième Symphonie que pour toute autre œuvre du Maître de Saint-Florian, « Pour l'homme normal, le temps c'est ce qui vient après le début; le temps de Bruckner, c'est ce qui vient après la Fin ».

Le premier mouvement, Allegro moderato est composé de trois volets thématiques, eux-mêmes composés chacun de trois motifs, qui présentent un amoncellement de matériau mêlant les motifs les uns aux autres. La coda du premier mouvement, qui sert toujours chez Bruckner d’annonce du finale grandiose qui suivra, a ici été supprimée pour laisser la place à un passage curieusement intitulé « au chevet du mourant », sorte de marche funèbre. Le deuxième mouvement, Scherzo : Allegro moderato – Trio : Langsam inverse l’ordre habituel des mouvements symphoniques classiques, qui placent le plus souvent un mouvement lent en deuxième position, avant le Scherzo en troisième. Comme Beethoven dans sa Neuvième Symphonie, Bruckner le place donc ici avant les deux gigantesques mouvements finals. Ce mouvement est rempli de citations d’opéras wagnériens, de Parsifal, Die Walküre ou de Die Meistersinger von Nürnberg. Les harpes font également là leur première apparition dans une œuvre de Bruckner. Le troisième mouvement, Adagio : Feierlich langsam ; doch nicht schleppend prend un temps considérable pour s’épanouir dans ses vastes formes. Le Finale : Feierlich, nicht schnell est grandiose, sorte de testament prématuré qui se développe longuement jusqu’à la toute dernière mesure où l’orchestre rappelle à l’unisson le tout premier motif de l’œuvre.

C’est donc une œuvre gigantesque que nous donnait hier soir, jeudi 26 novembre 2009, l’OSR sous la direction de Marek Janowski. Une œuvre qui figure sans nul doute parmi les plus grandes symphonies jamais écrites. Il est vrai qu’elle peut nous présenter des beautés indicibles (dirigée par Karajan), un vrai projet symphonique (Jochum), un caractère classique (Böhm), épique (Furtwängler), voire mystique (Celibidache). Dans son gigantisme et sa complexité, ce n’est toutefois pas une œuvre qui se laisse facilement cerner. L’OSR n’est pas un familier de ce répertoire là et je trouve que ça s’entendait particulièrement hier soir. Dès l’entame du premier mouvement, les pupitres ne sont pas en place, les cuivres sont décalés, les trombones simplement faux, les autres hésitants. Les choses s’améliorent ensuite, se stabilisent, se développent. Je n’ai jamais entendu dans cette interprétation de réel projet, comme si l’orchestre découvrait une partition dont il ne savait trop que faire. Janowski lui-même semblait trop attaché à faire jouer l’œuvre à l’orchestre pour avoir développé plus avant une vision à partager. Toutes les belles sonorités de l’OSR n’ont ainsi pas été exploitées, comme si l’on s’était contenté hier soir d’un premier pas, d’une entrée au répertoire, reportant à plus tard l’approfondissement d’une œuvre gargantuesque. Comme trop souvent, les cuivres jouaient trop fort hier soir, mais pas au point de devenir insupportables, comme ils le furent dans une précédente exécution de la Sixième Symphonie relatée ici également. Bref, ce fut une bonne répétition générale, pour une exécution de concert, j’ai trouvé qu’il manquait encore beaucoup de travail. C’est là la limite à la programmation d’un cycle Bruckner avec un orchestre tel que l’OSR : l’on n’apprend pas grand-chose sur les œuvres jouées, davantage sur les faiblesses de l’orchestre, ce qui nous permet de mettre en avant le talent de Janowski pour les combler, les travailler et faire progresser une phalange que nous avions trouvée au sommet de sa forme dans les deux premiers concerts de la saison.

Le prochain concert de la série Symphonie, le 14 janvier 2010, nous ramènera à un répertoire plus proche du cœur de l’OSR avec Stravinski et Khatchaturian et nous attendons avec impatience la Dixième Symphonie de Chostakovitch sous la direction de Neeme Järvi ou le programme Albeniz, De Falla, Ravel de Rafael Frühbeck de Burgos et Nelson Freire.

Le lien vers le concert :

http://www.osr.ch/page.asp?pageid=10

Un site consacré à la discographie de Bruckner (en anglais) :

http://www.abruckner.com/

La Huitième Symphonie de Bruckner sur Wikipedia :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Symphonie_n%C2%B0_8_d%27Anton_Bruckner

22.11.2009

Qu’est-ce que la citoyenneté ? Quelques réflexions en marge du débat constitutionnel sur le droit de vote des étrangers

L’Assemblée constituante planche actuellement sur la question des droits politiques, notamment de ceux que l’on pourrait ou voudrait voir accorder aux étrangers. Durant la campagne électorale de la Constituante, j’avais exposé que je trouve pour ma part la question du droit de vote des étrangers mal posée.

En effet, ainsi formulée, elle exprime tout d’abord une vision de la citoyenneté comme un principe d’exclusion des non citoyens ; de plus, si l’on stigmatise une personne comme étrangère, il est difficile d’exposer les raisons qui permettraient de lui reconnaître l’ensemble des droits politiques ; enfin, je ne pense pas que des personnes qui sont établies depuis de nombreuses années à Genève, qui y ont développé l’ensemble de leurs centres de relations personnelles et professionnelles, qui soutiennent des pans entiers de notre économie et qui paient leurs impôts soient à proprement parler des étrangers.

Il me semble en conséquence que nos constituants devraient adopter une approche globale de la citoyenneté, pour définir non pas qui est étranger et pourrait malgré cela se voir reconnaître l’exercice des droits politiques, mais qui est citoyen et doit en conséquence se voir reconnaître ces droits.

Le terme de citoyenneté est bien souvent galvaudé. Jugé passéiste il y a vingt-cinq ans, il trouve une nouvelle jeunesse aujourd’hui dans toutes sortes de revendications.

Historiquement, la citoyenneté est l’appartenance à une communauté politique autonome, définissant des droits et des devoirs mais elle a été interprétée différemment d’un pays à un autre, parce qu’il a fallu tenir compte de son articulation avec la nationalité, les croyances religieuses, les inégalités sociales, les traditions historiques et communautaires.

La citoyenneté a un sens juridique, le citoyen étant un sujet de droit, qui dispose des droits civils et politiques, jouit des libertés individuelles et a l’obligation de respecter les lois et de participer aux dépenses publiques. Le citoyen est aussi détenteur d’une part de la souveraineté politique ; il est la source du lien social.

Depuis la Rome antique, la citoyenneté est ouverte et a une vocation universelle. La Révolution française a permis de redéfinir le fondement de la légitimité politique à partir de l’individu autonome, qui fonde l’universalisation de la liberté politique. Ce nouveau principe de légitimité affirmait l’égalité civile, juridique et politique d’individus divers et inégaux, tous les particularismes étant renvoyés à la sphère privée.

La citoyenneté ne peut organiser la société que si elle s’incarne dans des règles juridiques et, plus généralement, dans un ensemble d’institutions et de pratiques sociales, d’où l’importance de la traiter au niveau constitutionnel.

Les sociétés modernes ont progressivement conçu puis inscrit dans les institutions la vocation universelle de la citoyenneté. En effet, la société démocratique est fondée sur un principe d’inclusion potentiellement universelle, la citoyenneté étant dans son principe même ouverte à tous les individus. L’ordre politique se donne pour ambition et pour justification d’intégrer les populations par la citoyenneté en dépassant leur diversité concrète, en transcendant leurs particularismes.

Chaque étape de l’inclusion progressive d’une catégorie nouvelle dans la communauté des citoyens a été une épreuve et il est d’ailleurs intéressant de relever sur ce point que les arguments énoncés contre chacune de ces étapes, sont au fond toujours les mêmes.

Les textes fondateurs de la citoyenneté moderne sont également fondateurs des droits de l’homme : la Magna Carta de 1215, l’Acte d’Habeas Corpus de 1679, le Bill of Rights de 1689, la Déclaration d’indépendance des Etats-Unis du 4 juillet 1776, les dix premiers amendements de la Constitution américaine entre 1789 et 1791 et bien sûr la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 avant la Déclaration universelle des droits de l’homme du 10 décembre 1948.

Toute société est par définition multiculturelle et Genève en particulier.

La citoyenneté est aussi un moyen de gérer les diversités culturelles car c’est un principe de tolérance.

La réinterprétation démocratique, c’est-à-dire plus souple et plus tolérante, des principes de la citoyenneté doit nous permettre de donner aux individus le sentiment que leur dignité collective est reconnue.

La citoyenneté n’a cessé de se redéfinir en fonction des sociétés et de leur évolution. Il faut donc prolonger son histoire et réélaborer de manière démocratique ses pratiques par-delà la nation. Les droits du citoyen sont les droits de l’homme promulgués, délimités, sanctionnés, garantis et devenus effectifs.

Qu’est-ce donc aujourd’hui et pour l’avenir que la citoyenneté ?

Les critiques modernes de la citoyenneté sont nombreuses. La pensée sociologique a eu tendance à critiquer l’utopie de la citoyenneté qui, proclamant l’égalité formelle des individus, nie les exigences plus ou moins nécessaires de la vie sociale. Les hommes ne sont pas seulement des citoyens abstraits, ils sont aussi des individus concrets porteurs d’une histoire et d’une culture singulières et partagées avec d’autres, qu’il importe de reconnaître publiquement. Nos sociétés ont intégré les critiques marxistes et se donnent pour objectifs de garantir de manière absolue les libertés formelles et, en même temps, de viser à donner à tous les moyens matériels et intellectuels d’en user.

La citoyenneté ne peut organiser la société que si elle s’incarne dans des règles juridiques et, plus généralement, dans un ensemble d’institutions et de pratiques sociales. Les sociétés modernes ont progressivement conçu puis inscrit dans les institutions la vocation universelle de la citoyenneté. En effet, la société démocratique est fondée sur un principe d’inclusion potentiellement universelle, la citoyenneté étant dans son principe même ouverte à tous les individus, quelles que soient leurs différences historiques, sociales ou biologiques. L’ordre politique se donne pour ambition et pour justification d’intégrer les populations par la citoyenneté en dépassant leur diversité concrète, en transcendant leurs particularismes. Chaque étape de l’inclusion progressive d’une catégorie nouvelle dans la communauté des citoyens a été une épreuve. Or, aujourd’hui et comme le relève Dominique Schnapper, « on pense volontiers la citoyenneté comme un principe d’exclusion des non citoyens – symptôme de la crise que traverse l’idée de citoyenneté – au lieu de penser dans les termes d’une dialectique de l’exclusion et de l’inclusion » (Qu’est-ce que la citoyenneté ?, Folio, 2000, p. 147). Si seuls les citoyens d’une nation démocratique se voient reconnaître la plénitude des droits politiques, il faut souligner que, depuis la deuxième guerre mondiale, tous les étrangers en situation régulière, non citoyens et donc dépourvus des droits politiques, disposent néanmoins des mêmes droits civils, économiques et sociaux que les nationaux, en un mot des droits de l’homme en tant qu’homme. C’est là la seconde dimension universelle de la citoyenneté moderne et c’est l’affirmation des valeurs dont les sociétés démocratiques modernes se réclament.

Dès lors, comment ne pas se poser, avec Dominique Schnapper, ces deux questions : serait-ce la suite normale de cette histoire que d’accorder à tous les individus, quelle que soit leur nationalité, qui résident sur le territoire national, la citoyenneté ? La citoyenneté-résidence serait-elle le couronnement de l’histoire de l’extension du suffrage universel ?

La citoyenneté est la source du lien social ; c’est en exerçant les droits et les pratiques de la citoyenneté que les individus forment une société. Or la crise de la légitimité ne concerne pas seulement les institutions politiques mais toutes les instances sociales. Les individus se donnent le droit de ne pas accepter les institutions en tant que telles, d’apprécier leur légitimité, de juger au cas par cas si les normes qu’elles établissent doivent être obéies. A travers son discours ou son humeur anti-institutionnelle, l’individu justifie désormais ses comportements par son besoin d’épanouissement personnel et par son jugement autonome. Le lien social est devenu moins le produit du contrôle autoritaire et de la conformité aux normes établies par les institutions que de l’invention commune par les individus de nouvelles normes collectives.

La société fondée sur la citoyenneté affirme le traitement politique égal de tous les individus dans l’espace public mais elle n’assure pas l’égale répartition des ressources collectives entre eux. L’égalité des chances n’est pas l’égalité des résultats. Les droits donnés à des groupes sont souvent contradictoires avec les droits des individus, sans omettre que donner à un groupe en tant que tel des droits particuliers, c’est aussi cristalliser l’existence de ces groupes. C’est la raison pour laquelle les législations fondées sur la discrimination positive sont dangereuses à terme, car elles visent davantage à séparer des groupes particuliers à l’intérieur de la société, qu’à unir les hommes autour de valeurs et de règles communes, qui sont la base essentielle de toute société démocratique. Pour paraphraser Tocqueville, l’on pourrait dire qu’à s’efforcer d’égaler un groupe à un autre, on les dégrade tous les deux.

Il existe un lien historique entre citoyenneté et nation, qui n’est ni logique ni nécessaire. Pourquoi la citoyenneté ne s’exercerait-elle pas au niveau infra ou supranational ? Toute société est par définition multiculturelle. La citoyenneté est aussi un moyen de gérer les diversités culturelles car c’est un principe de tolérance. Selon les principes de la citoyenneté, le multiculturalisme est un droit, puisque la séparation des domaines privé et public est fondatrice de l’ordre politique. Se pose alors la question de savoir si et jusqu’à quel point le multiculturalisme de fait doit être publiquement reconnu, si les spécificités culturelles des groupes particuliers sont compatibles avec les exigences de la vie commune et les valeurs collectives, si les citoyens et les étrangers régulièrement installés ont le droit de cultiver leurs particularités dans leur vie personnelle comme dans la vie sociale.

Les dangers du communautarismes sont connus. Le premier d’entre eux est d’être incompatible avec la liberté des individus. La société moderne n’est pas formée de groupes juxtaposés auxquels appartiendraient les individus, mais de personnes dont les rôles sont multiples. La reconnaissance publique de groupes particuliers cristallise et consacre les particularismes au dépend de ce qui unit les citoyens, organise le repli des individus sur leur communauté d’origine au lieu de leur donner les moyens de la dépasser et d’entrer en relation avec les autres, risque de provoquer une logique de revendications sans fin.

La réinterprétation démocratique, c’est-à-dire plus souple et plus tolérante, des principes de la citoyenneté doit nous permettre de donner aux individus le sentiment que leur dignité collective est reconnue. La citoyenneté n’a cessé de se redéfinir en fonction des sociétés et de leur évolution. Il faut donc prolonger son histoire et réélaborer de manière démocratique ses pratiques par-delà la nation. Au niveau européen, la nouvelle citoyenneté qui émerge de l’Union européenne et de ses institutions n’est plus nationale ni cosmopolite mais multiple.

Dans cette idée, donner le droit de séjour, garantir l’exercice des droits civils, économiques et sociaux sans accorder le droit de voter et de participer à la vie politique, c’est faire naître des citoyens de seconde zone qui ne peuvent, contre les autres, défendre leurs droits et leurs intérêts par l’action politique. Il est donc important de dissocier la nationalité de l’exercice de la citoyenneté pour reconnaître la participation de fait à la société de tous les individus qui la composent.

Jürgen Habermas quant à lui propose une réflexion basée sur la citoyenneté postnationale. Pour cet auteur, la citoyenneté doit garder tout son sens politique et traduire les valeurs communes aux démocraties européennes, telles qu’elles s’expriment à travers l’adhésion aux droits de l’homme. Pour Habermas, dissocier la nationalité et la citoyenneté permet d’élaborer un patriotisme constitutionnel, dans lequel le sentiment patriotique ne serait plus seulement lié à une nation culturelle et historique particulière, mais également à l’Etat de droit. Le patriotisme constitutionnel apparaît comme une pure pratique civique détachée de l’appartenance nationale, qui serait seule susceptible de refonder les identités nationales tout en assurant l’autorité de l’Etat de droit et les principes des droits de l’homme.

Toute société démocratique organisée comporte de manière indissoluble des éléments dits ethniques (culture, langue, histoire commune, conscience de partager cette culture et cette mémoire) et un principe civique selon lequel les individus sont également citoyens par-delà leurs diversités et leurs inégalités. La société fondée sur la citoyenneté est un projet civique à vocation universelle. La singularité de l’idée de société démocratique tient en ce que le lien civique et le principe de la citoyenneté doivent somme toute avoir la prééminence sur tous les particularismes, sans impliquer qu’ils soient éliminés, ce qui ne serait ni possible ni souhaitable.

Nous devons dès lors réfléchir à une articulation plus concrète de l’ethnique et du civique à travers des institutions qui fassent leur place à l’un et à l’autre. Il faut élargir la solidarité citoyenne à tous ceux qui sont établis à Genève de manière légale et permanente, à tous ceux qui en ont fait le centre stable de leur existence, de leurs relations personnelles et professionnelles. Tous ceux-là ne sont pas étrangers : domiciliés dans le canton, ils bénéficient de la protection des lois, se voient garantir les droits fondamentaux, économiques, sociaux et culturels, participent à la vie sociale et économique du canton, paient leurs impôts et prennent ainsi leur part aux dépenses publiques. Ils ont même déjà le droit de vote au niveau communal mais ne sont pas éligibles. Comment assurer l’égalité des divers groupes, si on leur donne des formes de citoyenneté différenciées ? Il nous faut désormais reconnaître des droits qui ont toujours été niés pour que s’établisse une véritable démocratie. Dans une ville cosmopolite comme Genève, où la proportion de non nationaux est extrêmement élevée, nous ne pouvons pas faire l’économie d’une refonte de la citoyenneté, qui ne soit plus exclusivement basée sur la nationalité. La résidence permanente, légale, économiquement et socialement active doit compléter l’approche nationale. C’est l’évolution logique de nos sociétés démocratiques, le seul moyen d’intégration dont nous disposons et surtout l’opportunité de renforcer la démocratie genevoise en renouvelant la participation démocratique, en redonnant ainsi aux citoyens confiance en leurs institutions. 

8.11.2009

L’HISTOIRE DU SOLDAT DE RAMUZ ET STRAVINSKI

« Entre Denges et Denezy

Un soldat rentre chez lui

Quinze jours de congé il a,

Marche depuis longtemps déjà

A marché, a beaucoup marché,

S’impatiente d’arriver parce qu’il a beaucoup marché ».

Tout le monde connaît ces premiers mots du texte de Charles-Ferdinand Ramuz, qui ouvrent cette Histoire du soldat, mise en musique par Igor Stravinski. C’est Ernest Ansermet, le fondateur de l’OSR, qui a présenté ces deux auteurs l’un à l’autre, alors que, en 1915, Stravinski était réfugié en Suisse tout à la fois à cause de la guerre et des troubles qui allaient mener à la révolution russe. L’histoire du soldat  est la troisième collaboration entre les deux et elle marque une étape décisive dans la carrière du compositeur.

Dans une lettre de Ramuz à Stravinski, citée dans le programme édité par le Grand Théâtre de Genève pour cette nouvelle production de l’œuvre à l’affiche ce 7 novembre 2009, l’on peut lire : « Aucune discussion  artistique ou esthétique, si je me rappelle bien ; mais je revois votre sourire devant le verre plein, le pain qu’on apportait, la chopine fédérale (…) J’ai lié connaissance avec vous dans et par l’espèce de plaisir que je vous voyais prendre aux choses, et les plus ‘humbles’ comme on dit, et en tout cas les plus élémentaires. Je vous regardais dans votre corps sur cette terrasse de la Crochettaz, et vous représentiez déjà pour moi cette chose si rare qu’est un homme au sens plein du mot : un raffiné et en même temps un primitif, capable des combinaisons de l’esprit les plus compliquées et en même temps des réactions les plus spontanées et les plus directes ».

C’est un peu tout ça que L’histoire du soldat. Une œuvre lue, jouée et dansée, nécessitant peu de moyens pour coller aux nécessités du moment, destinée à aller de village en village, comme ces spectacles de tréteaux. Une oeuvre raffinée et primitive. Créée en 1918 à Lausanne, l’œuvre ne fut plus représentée avant 1924, du fait des ravages de la grippe, alors dite espagnole. C’est une œuvre créée par Ansermet alors qu’il se trouve entre la direction des Ballets russes de Diaghilev et la fondation de l’OSR à Genève. C’est une œuvre charnière également pour Stravinski, qui a déjà donné ses principaux ballets, notamment L’oiseau de feu et Le sacre du printemps et qui va s’engager dans sa période dite néoclassique.

L’orchestre n’en est pas vraiment un, composé de sept instruments choisis avec soin : violon, contrebasse, basson, cornet à pistons, trombone, clarinette et percussion : caisse claire avec timbre, deux caisses claires sans timbre de tailles différentes, tambour de basque, grosse caisse, cymbale, tambourin et triangle. Dans cette œuvre, livret et musique font jeu égal. Le texte n’est pas chanté et il ne s’agit donc pas là d’un opéra. Le texte est lu, par le narrateur ou les différents rôles, parfois rythmé lorsqu’il est dit sur la musique, mais ce n’est pas de chanteurs dont on a besoin ici. C’est d’une troupe, capable de donner un spectacle qui soit la quintessence du cirque et du conte pour enfants, qui soit l’histoire du théâtre ambulant, qui pourrait aussi jouer le Pierrot lunaire de Schönberg ou Les tréteaux de Maître Pierre de Falla. Avec Dimitri et sa troupe familiale, nous avions sur scène exactement les artistes qu’il fallait pour faire vivre ces scènes faustiennes de manière drôle et enfantine, sérieuse à la fois, pour ravir les nombreux enfants présents qui n’hésitaient pas à éclater de rire à telle ou telle mimique du clown qui faisait mouche. Dimitri donc, le Diable, avec sa longue queue noire dont il se sert comme d’un fouet, d’une parure ou d’une signature, dans laquelle il s’emmêle parfois aussi, un Diable qui marche sur la pointe des pieds, chaussés de rouge évidemment, qui sait se déguiser de mille manières car il possède l’essence du métier dans tous ses raffinements. Sa fille, Masha Dimitri, la Princesse, d’un mimétisme touchant avec son père dont l’air de famille évident nous fait douter de la nature : princesse ou fille du Diable ? Comme à la fin le Soldat est livré au Diable pour avoir franchi les limites, on peut la voir comme une complice de sa chute et le message n’en est que plus intéressant. Le Soldat de Kai Leclerc, le mari de la précédente, complète la mise en scène familiale. Le pauvre Soldat n’avait rien, il rentrait chez lui pour une permission mais rencontra le Diable en chemin qui lui échangea son violon, son âme, contre un livre qui lui apportera toutes les richesses du monde, un livre qui se lit tout seul car le Soldat ne sait pas lire. Touchant dans sa quête de famille puis de richesse, d’amour enfin, il succombera pour avoir voulu, ce qui est évidemment impossible, être ce qu’il est et ce qu’il avait été, conjugaison en somme de ce que le Diable lui apportait et de ce qu’il en rejetait. Le Diable avait raison : « Qui les limites franchira en mon pouvoir retombera. Ne poussez pas plus loin qu’il est permis, sans quoi Madame sera forcée de se remettre au lit ; et quant au prince son époux, qu’il sache qu’à présent ma patience est à bout… On le ramènera droit en bas, où tout vivant il rôtira ».    

Les décors et costumes de la troupe sont simples, de ceux qui vont à l’essentiel, ne distraient pas le spectateur de l’œuvre, lui en offrent un accès simple afin qu’il s’en fasse sa propre image. Un rideau rouge, des toiles naïves présentant les lieux traversés par le Soldat, des accessoires réduits au minimum. L’essence de l’œuvre, la quintessence du métier de clown, l’art du conte pour petits et grands.

Les musiciens sont à nommer également car ils participent pleinement à la représentation de l’œuvre, placés sur scène, tous sur le même plan, sous la direction inspirée de Whitney Reader, jeune chef de 29 ans né à Atlanta, qui faisait ses débuts en Suisse. Au violon Valeriy Sokolov, 23 ans mais une forte présence et un jeu qui allie une belle maîtrise des rythmes difficiles de Stravinski avec une âme musicale qui en fait le principal protagoniste de l’œuvre, la personnification de l’âme du Soldat qui vend son violon au Diable. A la contrebasse, Frank Sanderell, premier contrebassiste de l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich, au basson Alfonso Venturieri, premier basson solo de l’OSR, au cornet à pistons Philippe Litzler, trompette solo de la Tonhalle, au trombone Matteo de Luca, collaborateur régulier de La Scala et de l’OSR, à la clarinette Dmitry Rasul-Kareyev, première clarinette solo de l’OSR et, enfin, aux percussions, Pascal Viglino, qui collabore régulièrement également avec l’OSR, qui nous a offert des nuances remarquables, donnant à ses percussions des couleurs d’une rare douceur comme d’une cinglante puissance.

Si L’Histoire du soldat est une histoire de rencontre, celles du soldat avec le Diable, puis avec la Princesse, ce fut aussi au Grand Théâtre une rencontre avec Dimitri et sa troupe familiale, une rencontre avec les nombreux enfants présents, une rencontre aussi avec une œuvre profondément suisse, écrite par un petit-fils de vigneron du pays de Vaud, un conte de langue d’oc mâtiné d’accent vaudois, sur une musique qui, comme toujours avec Stravinski, est à la fois profondément russe, quasi folklorique, et en même temps tellement universelle qu’elle n’a plus qu’une seule identité, celle non pas du compositeur, mais de sa rencontre avec l’auteur et le chef. Il y a le Soldat, le Diable et la Princesse, comme il y a Ansermet, Ramuz et Stravinski, une histoire de rencontre comme on en fait peut, comme on n'en fait plus, comme l’art de cette époque savait les générer en somme.

 Lien vers le spectacle:

http://www.geneveopera.ch/index.php?id=3&prod=416&saison=09-10

 

9.10.2009

LA DEFENSE DEVANT LES JURIDICTIONS PENALES INTERNATIONALES II

Conférence de Guenaël METRAUX, François ROUX, et Slobodan ZECEVIC à l’Université de Genève, le 5 octobre 2009

Décidément, la défense devant les juridictions pénales internationales est à la mode. Après un Colloque de deux jours de l’UIA à Biarritz, voici que l’Université de Genève se livre au même exercice avec d’autres intervenants, pour aboutir en somme aux mêmes résultats après avoir traité des mêmes constats. Décevant ? Non, stimulant, car il y a derrière ces questions quelque chose de fondamental qui se dessine.

Me François Roux est un avocat français bien connu, qui a durant des décennies été en France le défenseur de la désobéissance civile et qui, selon ses propres termes, se retrouve aujourd’hui celui de l’obéissance servile devant les Chambres extraordinaires des Tribunaux Cambodgiens (CETC) à défendre le redoutable Duch, sorte de primus inter pares des plus grands tortionnaires d’un siècle qui en compte tant. François Roux est également le nouveau chef du Bureau de la défense du Tribunal spécial pour le Liban (TSL).

Slobodan Zecevic est avocat au Barreau de Belgrade et exerce devant le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY) depuis dix ans, devant lequel il a notamment défendu l’ancien Président de la République Serbe Milan Milutinovic. Il est également Président de l’association de la défense devant le TPIY, qui regroupe les avocats de la défense, organisés en association de droit néerlandais car cette juridiction ne connaît pas de Barreau au sens habituel du terme.

Enfin, Guenaël Metraux est un avocat suisse qui a consacré sa carrière à la défense devant les juridictions internationales et à la publication d’ouvrages de référence, consacrés notamment à la responsabilité des chaînes de commandement ou à des réflexions sur le Tribunal Militaire international de Nuremberg (TMI).

Il a d’abord été relevé l’évolution d’un tribunal à un autre, le TSL étant ainsi le premier à avoir organisé un Bureau de la défense à égalité formelle avec le Bureau du procureur. En effet et comme nous l’avions déjà relevé à Biarritz, le fait que devant les TPI comme devant la Cour pénale internationale (CPI), la défense relève du Greffe est une aberration ! Ce message compris, François Roux a rappelé comme un Credo que si l’on veut une justice pénale internationale, il faut une défense forte.

Devant les TPI comme partout ailleurs en principe, la présomption d’innocence est garantie et le rappel de Sénèque est toujours utile, qui disait aux juges et en substance, vous devez haïr le crime mais pas le criminel ! Tout est là en effet car le criminel est toujours plus grand que son crime.

A l’heure où se termine au Cambodge le premier procès des Khmers rouges, François Roux rappelle avoir été commis d’office à la défense de Duch, le patron de la trop tristement célèbre prison S-21 de Tuol Sleng, des mains duquel les prisonniers ne ressortaient en principe pas vivants. Il y a selon lui trois enjeux à ces procès devant les CETC :

Premièrement, les CETC sont le premier tribunal du genre à avoir accueilli les victimes comme parties civiles et à fonctionner sur la base non pas d’un mélange hasardeux de procédures  de common law et de droit civil, mais uniquement sur un modèle civiliste, qui lui garantit une plus grande homogénéité. Leur fonctionnement est donc basé sur une enquête menée par un juge d’instruction et la présence des victimes comme parties civiles à la procédure. Dans ces domaines de la procédure, il a fallut innover car personne ne savait comment accueillir des victimes de crimes de masse ni comment donner la parole à un tel nombre de victimes. L’inventivité est donc revendiquée comme une source essentielle du travail de l’avocat devant ces juridictions. Dans le procès Duch, nonante-sept victimes participent à la procédure, mais on en attend environ cinq milles dans les autres procès. Comment concrètement gérer leur participation et le respect de leurs droits de parties ?

Deuxièmement, il est fondamental que les juges oublient qui les a nommés à ces postes là et pourquoi. La lutte contre l’impunité n’est pas celle des juges, faute de quoi il faudrait considérer a priori les accusés comme coupables en violation du principe de la présomption d’innocence. C’est en effet au Procureur qu’il revient de lutter contre l’impunité. Le juge doit rendre la Justice et doit donc tenir compte de ce que dit tant l’accusation que la défense. Dans ce type de dossiers, tout est écrit et en général connu. Les ONG, les médias, les éventuels musées mis en place quand le temps le permet, les travaux de recherche historique semblent avoir tout dit. Les juges ne savent portant pas tout, il leur manque en effet un élément majeur : la voix de l’accusé ! Le procès pénal a pour principal intérêt d’entendre la voix de l’accusé. Devant les CETC au Cambodge, Duch plaide coupable, ce qui est assez particulier dans un procès mené selon les règles de droit romano-germanistes. C’est un procès classique, qui se déroule selon les règles habituelles, mais avec un accusé qui en sait plus que quiconque sur les crimes commis. Il en sait plus que les victimes, plus que les témoins, plus même que le Procureur et évidemment plus que les juges. En acceptant de reconnaître les faits qui lui sont reprochés et d’assumer les responsabilités qui furent les siennes, Duch intervient à l’audience presque comme son propre procureur, livrant des informations inconnues de tous les autres intervenants, précisant des éléments de faits, participant activement à la découverte de la vérité. Il y a là, à l’entendre, selon François Roux, des moments de vérité bouleversants. L’avocat qui avait tant défendu la désobéissance civile se retrouve là à défendre l’obéissance servile de celui qui n’a fait qu’obéir aux ordres d’autrui, estimant qu’il n’avait pas le choix, qu’autrement il eût été éliminé avec les autres. Le choix de sa propre survie au prix de la vie des autres en somme, un dilemme très classique dans ce genre de situations.

D’où le troisième point : que faire du criminel contre l’humanité qui se repent, qui reconnaît ses crimes ? Le témoignage de David Chandler, ancienne victime de Duch à S21 a ainsi déclaré à l’audience toute la difficulté de se positionner face à l’homme : « Depuis que j’ai vu l’homme derrière le bourreau, je ne m’en sors pas, ça serait tellement plus simple d’en rester au bourreau ! » Oui, tellement plus simple… mais rien n’est simple dans la répression des crimes contre l’humanité car l’on y pénètre les tréfonds des turpitudes humaines. Se limiter au bourreau, à la dichotomie habituelle entre criminels d’un côté et victimes de l’autre est tellement tentant. C’est oublier qu’il y a, dans une situation telle que celle que le Cambodge connut sous Pol Pot le choix de la survie et que ceux qui survivent à de tels régimes le font en règle général au prix de concessions plus ou moins lourdes à leur éthique. La compromission atteint presque toujours les survivants, ne serait-ce que parce que ceux-ci ont survécu à d’autres, tellement plus nombreux. Les Kapos dans les camps de concentration nazis, les enfants soldats en Sierra Léone : bourreaux ou victimes ? Seulement survivants sans doute, mais à quel prix. La chose la plus important que l’on apprend face à de tels crimes ce n’est pas tant qu’ils pussent être commis, mais bien que nous, hommes, en fussions les auteurs.

Slobodan Zecevic a souligné quant à lui les contraintes matérielles que posent les procès pénaux internationaux pour les participants, notamment les avocats de la défense. Lorsque l’on est devant le Tribunal pendant au moins deux ans et demie, cinq jours par semaine, quarante-deux semaines par an et au moins quatre heures par jour, en plus des activités diverses, le rythme est épuisant et ne laisse que peu de temps à la préparation de la défense des clients. Les rares moments de suspension des procédure, lors des pauses de Pâques, d’été et de Noël sont utilisés par la défense pour se préparer. Il faut en effet garder à l’esprit que les documents relatifs à une procédure de ce type peuvent allègrement côtoyer les 460'000 pages ! Traiter de tels dossiers surpasse les capacités humaines. Il n’est pas possible de réellement connaître un dossier comme on peut le connaître, dans ses moindres détails, devant une juridiction interne. En moyenne, le Procureur fait citer 200 témoins par affaire, la défense une quarantaine par accusé et les pièces à convictions sont souvent au nombre de 4 à 5'000… La différence essentielle entre le Bureau du Procureur et la défense réside dans les moyens à disposition : le Bureau du Procureur compte quatre à six Senior Trial Attorneys, plus une vingtaine de personne et des ressources quasi illimitées pour préparer les cas. La Défense de son côté peut compter sur deux avocats et, dans le meilleurs des cas, sur trois à cinq assistants.

L’égalité des armes n’existe ainsi manifestement pas et il y a, dans la gestion quotidienne de ces procédures, des millions de problèmes à régler.

Guenaël Metraux terminait en soulignant la diversité linguistique et culturelle prévalant devant les juridictions pénales internationales. Les juges sont souvent des spécialistes du droit international public, des diplomates, des professeurs d’universités, rarement des magistrats de carrière, des pénalistes. L’avocat doit donc constamment s’adapter à son public. Il n’y a pas non plus d’uniformité dans le niveau de formation des juges, qui viennent tous d’horizons et de carrières, de systèmes, différents.

A cela s’ajoute l’incertitude judiciaire, avec des règles de procédure qui changent souvent, au fur et à mesure que les problèmes se posent et qu’il faut bien leur trouver une solution. La différence pour l’avocat réside également dans son rapport à son client. La langue, la culture forment les obstacles les plus courants. Il faut davantage apprendre à écouter, à interpréter, à mettre en perspective la position d’une personne avec un complexe de faits qui dépasse largement ce que l’on rencontre usuellement.

C’est le même dilemme avec les témoins. Devant les juridictions pénales internationales, qui sont, en dehors des CETC, plutôt guidées par des règles de common law, l’enquête est menée à charge par le Procureur et à décharge par l’accusé lui-même, par ses avocats pour lui. Il faut donc à la défense identifier les documents pertinents, les témoins pertinents dans des milieux marqués par des conflits le plus souvent très durs et donc par une grande hostilité envers les accusés des crimes les plus graves et leurs avocats, à qui on ne facilite pas la tâche. Selon l’accusé, l’on peut attendre plus ou moins d’obstruction de la part des autorités sollicitées et les résultats obtenus dépendront grandement d’une autorité à l’autre.

Les différences juridiques sont également très importantes entre les juridictions pénales nationales et internationales. Le droit n’est pas le même, les formes de responsabilité non plus, la procédure un mélange de différents systèmes, du moins bons desquels on a trouvé à faire un ensemble de règles peu cohérent et peu lisible.  Il n’existe pas de code, pas de précédent. Le pouvoir législatif est reconnu aux juges, qui édictent les règles de procédure en fonction des difficultés rencontrées, sans aucun contrôle sur la légalité de leur activité.

Outre la taille des dossiers déjà mentionnée, la nature des responsabilités de l’avocat varie considérablement avec le rôle traditionnel qui est le sien devant nos juridictions internes. Si l’avocat est relativement passif dans les systèmes continentaux de civil law, il l’est beaucoup moins dans ceux de common law. L’affaire se gagne dans la capacité de l’avocat à mener des enquêtes et dans la préparation du procès jour après jour, la plaidoirie finale ne revêtant que peu de poids. Il faut participer tous les jours à la construction du dossier, le juge, dans ces systèmes là, n’a pas de dossier, il établit son intime conviction en fonction de ce qui se dit à l’audience.

L’obtention de la preuve est un défi pour l’avocat. Où la trouver ? Elle est partout, dans l’identification de témoins visuels, dans des milliers de documents des Nations Unies ou d’autres agences internationales, dans des experts nationaux venus sur le terrains au moment de la fin des conflits ou durant les conflits pour effectuer des constatations dont les rapports peuvent être n’importe où. Il faut donc à l’avocat des capacités diplomatiques pour aller créer de la preuve, c’est-à-dire générer des informations suffisantes qui puissent être utilisables devant le Tribunal. Toutes les informations recueillies ne sont en effet pas directement utilisables, ne pouvant toutes l’être dans le respect des formes. Qui doit la trouver ? L’avocat, sans les gardes du corps et la protection dont disposent les agents du Bureau du Procureur. C’est seul que l’avocat se présente devant les administrations et les personnes qu’il sollicite. Comment l’obtenir ? Il n’y a pas de procédure stable, ni de délais fixés, tout relève en quelque sorte du bricolage.

Les difficultés de la défense devant les juridictions pénales internationales sont ainsi globalement les mêmes que celles que nous avons déjà soulevées lors du Colloque de l’UIA à Biarritz ces dernières semaines. Elles sont fondamentales et posent de vraies questions dans la quête de la justice. Si la justice est évidemment légitime, encore faut-il lui attribuer la mission qui est la sienne et non d’autres, qui relèvent davantage de l’histoire, de la politique ou du pardon. A trop vouloir attendre de la justice des résultats qu’il n’est pas dans sa nature de produire, la déception est inévitable et le discrédit aussi. Lorsque l’on attend de la Justice la construction de la paix, la restauration politique de l’Etat, la réconciliation nationale, l’établissement de l’Histoire l’on en oublie la condamnation des responsables en se perdant dans des éléments qui ne doivent pas la concerner. Par ailleurs, évidemment que la question des moyens se pose de manière accrue : l’on ne gère pas un procès international pour génocide, crimes contre l’humanité ou crimes de guerre comme celui du voleur de pommes du coin.

Le choix fondamental a été fait : mettre un terme à l’impunité des auteurs des crimes les plus graves. Ce choix fait, l’on savait que l’on partait dans des procès gigantesques mettant en présence un grand nombre d’accusés, un très grand nombre de victimes et un nombre plus considérable encore d’actes criminels. Tant que les difficultés rencontrées ne relèvent que de l’ordre des moyens, elles sont surmontables. Lorsqu’elles deviennent des difficultés de principes, la réponse est beaucoup plus exposée et le risque de voir tout l’édifice s’effondrer est réel.

 

8.10.2009

QUELQUES REFLEXIONS SUR LA JUSTICE

L’Université de Genève vient de consacrer une conférence à la défense devant les juridictions pénales internationales, qui semble pourtant bien éloignée des préoccupations locales. Si le déménagement de nos tribunaux paraît si problématique par l’immense distance qu’il y aurait à parcourir de nos quartiers au tribunal, que penser alors de ceux qui siègent à La Haye, à Arusha ou à Phnom Penh ? De plus, ces avocats de la défense internationale se plaisent à nous montrer toutes les différences qu’il y a à plaider devant une juridiction locale ou internationale.

Non, la différence n’est pas si grande. Elle pose simplement des questions fondamentales dans des cas où la dimension du crime, le nombre d’actes et de victimes en cause ne permettent plus de gérer la justice comme d’habitude. Cette habitude locale qui nous éloigne bien davantage des vrais enjeux de la Justice que les crimes de masse jugés ailleurs.

Quel est le rôle de la Justice ?

La lutte contre l’impunité ? Certainement pas ! C’est au Procureur de mener cette lutte, faute de quoi l’on condamnerait d’avance tout individu au mépris le plus absolu de la présomption d’innocence. La restauration de l’ordre public, la lutte contre l’insécurité ? C’est là une mission de police et jamais un tribunal n’a pu rétablir l’ordre ni su empêcher le crime.

Quel est le rôle de la peine ?

La répression ? C’est tellement tentant et tellement insuffisant. Un système où l’on en vient à considérer que tout ce qui n’est pas prison ferme n’est pas une peine n’offre plus le choix qu’entre l’impunité et l’arbitraire. La compensation ? Non, car la peine échappe à la victime, ce n’est pas pour elle qu’elle est prononcée. La rétribution ? Mais pour cela, encore faut-il que la société, le condamné et la victime en comprennent le sens, en acceptent le principe et la quotité. La réinsertion ? Il faudrait d’autres moyens, d’autres politiques, d’autres visions.

Quel est le rôle de la victime ?

Celui de témoin ? Elle est plus que cela, atteinte dans sa chaire. Celui de l’accusation ? C’est au Procureur de la soutenir et le système où la victime serait accusatrice confondrait l’intérêt privé à la réparation et l’intérêt public à la condamnation. Celui d’outil médiatique de soutien à des politiques populistes alors ? Ce serait ajouter l’infamie à la souffrance. Celui de symbole de l’insécurité ? C’est confondre le général et le particulier.

Quel est le rôle de l’accusé ?

Etre condamné ? C’est le réduire au rôle commode mais tellement inutile de bouc-émissaire. Etre le symbole de l’insécurité à son tour ? C’est oublier qu’une société a les criminels qu’elle mérite et que se consacrer à la répression voue inévitablement à intervenir trop tard. L’accusé c’est celui qui sait, le seul sans doute à réellement savoir s’il a ou non commis le crime qu’on lui reproche. Le seul par conséquent qui doive absolument être entendu.

Quel est le rôle de l’avocat de la défense?

Montrer l’homme, lui permettre de parler et d’être entendu, parce qu’il n’y a que comme ça que le procès est équitable. En ce sens, l’avocat de la défense est tout aussi important pour la victime que pour l’accusé. Son rôle n’est pas de permettre à l’accusé d’échapper à la Justice, il est de permettre à la Justice de ne pas passer à côté de l’accusé.

6.10.2009

L’HISTOIRE DU PIANO SELON KRYSTIAN ZIMERMAN

Le 2 octobre 2009, la série des Grands Interprètes ouvrait sa saison avec un récital hautement attendu de Krystian Zimerman. Rare au disque comme au concert (il n’en donne que cinquante par an), il n’était plus venu s’offrir au public genevois depuis son récital de 2003, dont le souvenir demeure encore vif chez bon nombre de mélomanes.

Krystian Zimerman, c’est avant tout une élégance. Celle de l’homme, simple dans son frac noir, le cheveu et la barbe argentés. Celle du jeu, en toute circonstance, dans les moments les plus poétiques comme les plus violents, dans la grâce comme dans la virtuosité la plus exigeante. Celle de l’artiste dans son choix de programme, alignant des œuvres incontournables avec des raretés bienvenues.

Ce soir là, c’est à un parcours dans l’histoire du piano que nous conviait Krystian Zimernam. Une histoire en quatre étapes, quatre fondamentaux, de Bach à Szymanowski, en passant par Beethoven et Brahms. L’essentiel. Oui, l’essentiel, même pour Szymanowski, trop méconnu et trop rarement joué, mais recélant de telles qualités que le compositeur se hisse dans ses variations au niveau de Chopin sans hésiter.

De Bach donc, la Partita N°2 en ut mineur, BWV 826. La Sinfonia est commencée assez lentement, de manière déroutante, qui ne nous permettait pas d’entrer immédiatement dans son propos. Des subtilités de l’interprète qui ne nous ont pas toujours semblé judicieuses, mais dans l’ensemble une œuvre fondamentale présentée dans une interprétation exigeante, claire, aux variations multiples. On le sait, les œuvres de Bach sont écrites pour clavier et non pour piano, ce qui rend possible de les jouer à l’orgue, au clavecin, au pianoforte ou au piano moderne, selon les envies et les interprètes. Krystian Zimermann nous a offert des sonorités qui faisaient de son instrument la quintessence de tous les claviers. C’est à l’orgue que l’on pensait parfois, dans l’Allemande, tant était profonde la sonorité obtenue, au clavecin à d’autres moments, lorsque la Sarabande se faisait légère et vive, aux évolutions du piano ensuite, dans le Rondeau et le Capriccio final.

Le dernier Beethoven ensuite, l’ultime Sonate N°32 en ut mineur, op. 111. Le jeu est romantique, la puissance et les emportements sont là, mais toujours avec cette élégance qui les rends musicaux et non guindés. C’est la noblesse de Beethoven que l’on entend dans une œuvre tellement jouée qu’elle est difficile à interpréter. Que n’a-t-on pas déjà entendu là ? Tout n’a-t-il pas été dit ? Certainement pas avec un pianiste du talent de Krystian Zimerman, qui referme le Sturm und Drang de l’explosion romantique pour annoncer la suite. Mais ce fameux passage de l’Arietta avec son rythme à six temps n’est-il pas somme toute le premier boogie de l’histoire de la musique ? Modernité de Beethoven que Zimerman ne pousse pas au-delà du raisonnable, maintenant le caractère requis par la partition : Adagio molto semplice e cantabile. Cette simplicité si rare nous était totalement donnée ce soir là et tellement chantante !

Le dernier Brahms encore, celui des Klaviestücke op. 119, dernière œuvre du compositeur, quatre miniatures, trois Intermezzi et une Rhapsodie finale. Zimerman ne nous présente pas les brumes de la mer du nord dans lesquelles certains se croient obligés de se perdre, mais bien plutôt une transparence tranchante, qui bat en brèche les idées reçues et les facilités acquises. Hambourg à Vienne en quelque sorte. La délicatesse de la première pièce, qui avait tant plu à Clara Schumann quand Brahms la lui fit découvrir enchanta le public ce soir, car Zimerman nous donnait à entendre ses accords complexes dépouillés, avec la plus grande simplicité apparente. La deuxième pièce varie avec plus de tension, présentant une valse en seconde partie, après qu’une première mélodie réussit à progressivement s’affirmer. Le troisième Intermezzo est plein d’humour, chose rare chez Brahms, un humour simple et de bon goût, tel que le rendit Zimerman.  Enfin, la Rhapsodie finale qui s’élance vers une course infernale de triolets échevelés, passant de majeur en mineur, vitalité créatrice d’un vieil homme et d’un pianiste confirmé, les obscurités de l’œuvre ne portent pas atteinte au triomphe de l’interprète.

Szymanowski pour terminer, que l’on peut a priori être surpris de trouver en si bonne compagnie. S’il ne jouit manifestement pas de la notoriété des autres compositeurs au programme ce soir, ou de son compatriote Chopin, Szymanowski n’en est pas moins l’une des figures dominantes de la vie culturelle polonaise au court du siècle qui suivit la mort de son illustre aîné et Chopin a certainement été pour lui le géant que Brahms entendait marcher constamment derrière lui en la personne de Beethoven. Excellent pianiste, Szymanowski était également connu comme interprète et composa essentiellement pour son propre instrument. Les Variations sur un thème populaire polonais, op. 10 ont été composées entre 1900 et 1904 et appartiennent à la première partie de la vie créatrice du compositeur. Dans cette œuvre, il crée une architecture très impressionnante où son thème se développe tout en restant toujours reconnaissable tout en tendant  vers une musique absolue. Il y a dans ces pages un foisonnement sonore exaltant qui exploite tous les registres du clavier. Les deux dernières variations revendiquent d’ailleurs avec force le pouvoir d’exaltation de la musique, dans un désir de dépasser toute contingence physique. Zimerman se livre totalement dans cette œuvre dont il maîtrise profondément le sens et possède une joie profonde à l’exécuter en public. C’est incontestablement une œuvre où l’engagement physique est important, engagement dans lequel Zimerman s’engage résolument mais sans en faire une fin en soi, ne cherchant pas à étaler des capacités connues et reconnues, mais à rendre une vraie musicalité, à laquelle il sait garder en toutes circonstances cette élégance qui le caractérise et lui va si bien, ainsi qu’aux œuvres abordées.

Un moment de rare musique en somme par un musicien qui est de plus l’un des très rares à maîtriser également la facture de son instrument, apprise au cours de longues années de collaboration avec la firme Steinway & Sons à Hambourg. C’est ainsi qu’il accorde lui-même son instrument, comme le faisait en son temps Arturo Benedetti Michelangeli. Zimerman offre donc une approche totale de son instrument, dont il sait tous les paramètres, toutes les possibilités et toutes les limites. S’il n’hésite pas à solliciter son instrument dans toutes ses possibilités, notamment dans les Variations de Szymanowski, jamais il n’en approche des limites qui en détérioreraient la musicalité. Cette pleine conscience de son instrument est sans doute la clé et l’apport majeur de Zimerman à la musique d’aujourd’hui.

 

24.09.2009

AIMEZ-VOUS BRAHMS ? TEL QUE DONNÉ HIER SOIR À L’OSR, OUI, BEAUCOUP !

Une semaine après l’ouverture de la saison, l’OSR réédite un très grand concert hier soir, mercredi 23 septembre 2009, entièrement consacré à Johannes Brahms, juste avant un départ en tournée qui s’annonce très flatteuse si notre Orchestre maintient un tel niveau dans tous les lieux qu’il visitera.

Aimez-vous Brahms ? C’est le titre d’un essai célèbre publié par René Leibowitz, repris dans Le compositeur et son double (TEL, Gallimard, 1971). C’est une question récurrente, tant Brahms a été mal compris, mal aimé, mal joué des décennies durant, avant que l’on comprenne la part immense qui fut la sienne dans l’histoire de la musique, pour assurer la transition du romantisme au modernisme. S’il fallait évidemment des novateurs qui explorassent des chemins nouveaux, l’importance de celui qui va au bout des chemins connus est tout aussi primordiale. Les symphonies de Brahms ne révolutionnent pas le genre, elles le mènent à son aboutissement ultime. C’est Beethoven compris, intégré, dépassé mais toujours intensément respecté. L’ombre de ce géant qui se tenait derrière Brahms lui a permit d’écrire finalement de très grandes symphonies, dès lors qu’il a pu se sentir capable de ne pas seulement copier le maître. S’il a fallu à Brahms plus de vingt ans pour composer sa première symphonie, la seconde vit le jour en quatre mois. C’était l’œuvre principale au programme d’hier soir.

Ce programme fort riche était entièrement consacré au Brahms médian, celui des années 1877-1880. Trois ouvres médianes donc mais trois œuvres qui, si elles sont aujourd’hui bien installées au répertoire, ont également pour point commun d’avoir eu beaucoup de peine à y parvenir.

L’Ouverture tragique op. 81 est le pendant de l’Ouverture académique, que Brahms composa en remerciement à l’Université de Breslau (aujourd’hui Wroclaw), pour l’avoir nommé Docteur honoris causa. Cette œuvre ne plut pas à sa création par l’Orchestre philarmonique de Vienne, sous la direction de Hans Richter, en décembre 1880, ni l’année suivante sous la direction du compositeur. Hier soir, l’OSR en grande forme dès les deux premiers accords puissants qui en forment l’introduction et Marek Janowski inspiré l’ont imposée avec brio. La facture dense de l’œuvre et son langage harmonique hardi conviennent bien à notre Orchestre, lorsqu’il est dans une telle forme ! L’on a particulièrement apprécié la justesse de la mise en place, les bruissements des cordes, les timbres des bois et l’épanchement de tous les pupitres. Surtout, si Brahms a longtemps été décrié, c’était dû aussi à une manière de le jouer façon Biedermeier, lourdaude, pataude, comme si le physique de Brahms devait se retrouver par nécessité dans l’interprétation de ses œuvres, telles que données par des philistins en tous genres. On en est heureusement revenu et les qualités premières, latines, de l’OSR, la clarté de ses timbres, donne à la densité de cette Ouverture une certaine exubérance qui n’est pas sans la rapprocher de l’Ouverture Académique plus joyeuse.

En tous les cas, c’était une parfaite introduction au Concerto pour violon en ré majeur, op. 77 qui suivait, sous l’archet tendre et subtil de Viviane Hagner, pour sa première apparition dans un programme de l’OSR. Cette jeune violoniste allemande a débuté sa carrière internationale à 12 ans et, pour sa première apparition avec un orchestre, fut invitée par le Philarmonique de Berlin (excusez du peu), sous la direction de Zubin Mehta ! Viviane Hagner joue un Stradivarius de 1717, dit Sasserno, avec lequel elle enregistre depuis février 2007 des œuvres de Bartok, Hartmann, Bach, Vieuxtemps ou Chin, dans des choix éclectiques appréciables. On a beaucoup dit de choses sur ce concerto de Brahms et certaines formules sont restées, comme celle d’un « Concerto contre le violon », due à un critique viennois. Il y avait dans le jeu de Madame Hagner hier soir une tendresse toute féminine qui rendait cette œuvre particulièrement attachante, nous la présentant sous des dehors inhabituels. Plus qu’une dédicace à Joseph Joachim, ce concerto tel que joué là se présentait comme une lettre à Clara Schumann. C'est nous rappeler les liens qui unirent Clara et Robert Schumann à Brahms et nous rendre palpable l'histoire de la rencontre du compositeur et du violoniste, chez le cuple Schumann justement. Le premier mouvement, monumental, était joué d’un seul tenant dans une sorte de rivalité avec l’orchestre qui convient peut-être  mieux à ses qualités que d’autres œuvres. L’on sait en effet les piètres qualités d’accompagnateur de notre orchestre, qui a souvent du mal à faire corps avec un soliste dans une écoute mutuelle permettant un réel plaisir d’écoute. Dans ce concerto « contre » le violon, l’opposition plus forte des deux parties convenait parfaitement à une direction et à un orchestre cherchant davantage à s’imposer par nature qu’à dialoguer. De ce fait, le partage semblait plus équitable et donc plus flatteur aux protagonistes que souvent. Le très beau son, même si parfois tendu, un peu trop appuyé par moment, et la subtilité des sentiments mise par Madame Hagner dans la cadence du premier mouvement ont arraché un Bravo ! sorti du cœur des premiers rangs et des applaudissements fournis dès la fin du premier mouvement, qui, s’ils ne sont en général pas de mise, étaient néanmoins parfaitement mérités et enthousiastes. L’Adagio suscitait l'ire de Sarasate, qui n'en revenait pas (c'était selon lui du plus mauvais goût) que la plus belle mélodie du morceau, qui l'ouvre, fût confiée non pas à son violon... mais au hautbois - hautbois qui, soit dit en passant, s'est planté hier soir dans son amorce, mais oublions cela. Cet Adagio sous l'archet de Madame Hagner était élégiaque et l’Allegro giocoso final parfaitement donné, joyeux comme indiqué mais surtout dans le respect de l’indication de Brahms, non troppo vivace, qui lui donnait une certaine retenue favorisant la musicalité de l’interprétation par rapport à la démonstration d’une virtuosité nécessaire. Nous avons donc découvert une œuvre féminine, d’un caractère inconnu chez un Brahms que l’on nous présente trop souvent bourru, célibataire endurci caché derrière une forte barbe. Une lecture régénératrice en somme, qui devrait, nous l’espérons, susciter de nouvelles invitations à Madame Hagner.

La Deuxième symphonie en ré majeur, op. 73 clôturait ce concert, en seconde partie, et était portée au niveau précédent par un Marek Janowski réellement inspiré, qui nous a livré une œuvre joyeuse. L’on y retrouvait les termes de Brahms dans une lettre à Hanslick : « si délicieuse que vous penserez que c’est pour vous que je l’ai écrite, ou du moins pour votre jeune femme ». Cette oeuvre fut créée le 30 décembre 1877 à Vienne sous la direction de Hans Richter, dans un enthousiasme que cherchait à rendre communicatif Edouard Hanslick, mais qui ne fut largement pas partagé. Rires à Vienne, sifflets à Munich, jugée enfantine et brouillonne à Paris, sa création à Dresde fut presque annulée… sur un caprice de Clara Schumann, qui refusait de participer à un concert où des œuvres de Wagner étaient également jouées (le programme comportait aussi des extraits de Die Walküre et la Fantaisie pour piano, chœurs et orchestre de Beethoven). Brahms définissait son œuvre comme « gaie, petite, presque banale, en fait une suite de valses », mais avec des « étincelles de beautés mélodiques », selon Hanslick. Bref, l’interprétation donnée hier soir était calme et majestueuse, juste autant beethovénienne qu’il fallait, dans le premier mouvement Allegro non troppo, grave et lyrique, avec de forts beaux pupitres de violoncelles, dans l’Adagio non troppo, une sérénité qui se fit enjouée dans l’Allegretto grazioso, quasi Andantino puis noble dans l’Allegro con spirito final. L’éclat était joyeux jusqu’à la coda dominée par les trompettes qui claironnaient sans excès hier soir, dans une heureuse tenue que nous ne leur avons pas toujours connue.

Ouverte sous les meilleurs auspices la semaine dernière, la saison se poursuit de même avec ce deuxième concert. Nul doute que s’il joue à un tel niveau pour toute sa tournée, l’OSR est un ambassadeur de très haute tenue qui figure sans aucun doute au premier rang des phalanges continentales.

Le lien vers le concert :

http://www.osr.ch/concerts.asp?pageid=&con_date=23/9/2009&date=23/9/2009

 

23.09.2009

LA COMMISSION INTERNATIONALE DES JURISTES PRESENTE SON "PRACTITIONERS GUIDE N°4", "SEXUAL ORIENTATION, GENDER IDENTITY AND INTERNATIONAL HUMAN RIGHTS LAW" A LA COMMISSION DES DROITS DE L’HOMME DES NATIONS UNIES

Le mardi 22 septembre 2009, alors que la session de la Commission des droits de l’homme s’est ouverte dans une relative indifférence depuis quelques jours déjà, comme si l’on n’en attendait déjà plus rien qui soit digne d’être relaté, la Commission internationale des juristes (CIJ) présentait au Palais des Nations son Guide pratique consacré à l’étude du droit international des droits de l’homme par rapport à la question de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre.

L’on se souvient que la France, représentée par Rama Yade, avait, en son temps, tenté de faire adopter une résolution tendant à la décriminalisation des relations homosexuelles entre adultes consentants qui avait été vertement rejetée par toute une série de pays, notamment en voie de développement, avec le soutien moral inconditionnel du Vatican, notamment. Les sempiternels arguties religieuses et moralistes avaient servi de base à des débats qui s’étaient vite tournés vers d’autres questions, notamment celle de l’extrême pauvreté, pour mélanger les genres, présenter les choses dans ce qui pouvait a priori passer pour un ordre de priorité (qui oserait prétendre que la lutte contre l’extrême pauvreté ne doit pas être une priorité ?) et surtout empêcher que l’on traite sérieusement d’une question qui dérange.

La question qui est derrière les recherches menées par la CIJ et dont le Guide est le résultat portent sur un heureux constat : il existe dans le droit positif, actuellement en vigueur, des normes de protection importantes que les personnes victimes de discrimination en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre peuvent invoquer malgré tout dès aujourd’hui. C’est donc vers une meilleure utilisation des normes en vigueur que nous pousse la CIJ, par priorité à la recherche d’une évolution délicate et politiquement irréalisable aujourd’hui.

Ce Guide aborde les questions fondamentales en présentant une analyse des problèmes rencontrés en ce domaine, des normes en vigueur qui peuvent répondre à tout ou partie des inquiétudes exprimées et un résumé synthétique très accessible permettant une compréhension aisée à toute personne non spécialisée dans les droits de l’homme et leur vocabulaire juridique.

Après une introduction, des considérations générales qui portent sur les sempiternels discours religieux et moralistes que l’on retrouve partout et dans toutes les religions, les pseudo arguments scientifiques développés de manière récurrente également, les discours idéologiques et politiques qui peuvent être souvent d’une extrême violence, se tournent également vers la question de la décriminalisation des relations sexuelles entre adultes consentants du même sexe et le progrès que cela constitue en matière juridique, la présentation du mouvement vers une certaine forme de reconnaissance espérée et des définitions formelles qui ont le mérite de clarifier d’entrée de cause un certain nombre de données.

La deuxième partie est consacrée aux fondations en droit international et en droit public comparé des solutions proposées. C’est un regard croisé entre la non discrimination d’une part et le droit à l’égalité devant la loi pour les personnes dont l’orientation sexuelle ou l’identité de genre est souvent bafouée. Les normes existantes en droit international public forment déjà un corpus de règles efficaces, disponibles immédiatement pour faire face aux discriminations. Il existe en effet un certain nombre d’instruments universels de protection des droits de l’homme, à savoir la Déclaration universelle des droits de l’homme et les deux Pactes internationaux de 1966 sur les droits économiques, sociaux et culturels et sur les droits civils et politiques. Il existe également des organes spécifiquement constitué, comme le Comité des droits de l’homme, qui est appelé à connaître des violations par un Etat partie des obligations prévues par les Pactes de 1966. L’accent doit également être mis sur les normes et instruments régionaux : la Convention européenne des droits de l’homme et la Cour qui en assure le respect de l’application dans les pays membres, le système interaméricaine de San José, la Cour de Justice des Communautés européennes, qui a également un rôle, non marginal, à jouer en ce domaine, dans le contrôle de l’application du droit de l’Union européenne, enfin la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples. Cette partie conclut sur une analyse de l’usage potentiel de l’impact discriminatoire dans la protection de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre.

Les parties suivantes de l’étude portent sur une analyse critique d’un certains nombre de droits, étayée sur la jurisprudence des différents organes internationaux déjà cités, qui met bien en lumière l’étendue de la protection existante, pour un peu qu’on sache l’exploiter dans la défense des droits de l’Homme au quotidien. Le droit au respect de la vie privée est évidemment l’élément premier de cette approche car, comme tout un chacun, les personnes homosexuelles ou transgenres doivent pouvoir bénéficier de cette protection de leur vie privée. Il est également évident que cette approche ne saurait suffire, tant la réaction évidente à laquelle on s’expose sur ce point est de renfermer totalement ces personnes sur leur vie privée, en les empêchant de vivre normalement dès qu’elles sortent de chez elles. Ces désirs d’enfermement, de ghettos, toujours exposés sous la forme a priori respectueuse de la liberté de chacun de faire ce qu’il veut dans sa chambre à coucher, est l’une des formes de discrimination les plus intrusives, car c’est celle qui porte le plus atteinte à la liberté individuelle, interdisant en quelque sorte de sortir de la chambre à coucher, dans une approche purement sexuelle inutilement restrictive de l’orientation sexuelle et de l’identité de genre.

Le droit de ne pas être arbitrairement privé de liberté est également un droit fondamental qui doit être mis en avant lorsque des personnes sont arrêtées ou poursuivies pour des infractions directement en relation avec leur orientation sexuelle ou leur identité de genre. Le droit en vigueur impose que toute forme de privation de liberté repose sur une base légale et sur un motif légitime. Or une base légale permettant de priver de liberté des personnes uniquement en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre apparaît contraire au principe de non discrimination et dépourvue de tout motif légitime d’intérêt public.

Le droit à la vie est le premier des droits de l’homme, celui dont tous les autres découlent. La peine de mort n’est plus considérée en droit international comme légitime. Le courant est clairement abolitionniste, même si la question demeure débattue. En tous les cas, le prononcer de la peine de mort doit obéir à des conditions très strictes, au premier rang desquelles figure l’obligation de le limiter aux infractions les plus graves, au rang desquelles l’orientation sexuelle ni l’identité de genre des personnes ne saurait être comprises. En l’état du droit applicable, une condamnation à mort reposant uniquement sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre d’une personne doit donc être considérée comme une exécution sommaire, extrajudiciaire et arbitraire.

Le droit de ne pas être soumis à la torture ou à d’autres traitements cruels, inhumains ou dégradants est tout aussi fondamental. Il doit protéger toutes les personnes, quelle que soit leur orientation sexuelle, quelle que soit leur identité de genre. La torture ou d’autres traitements cruels, inhumains ou dégradants imposés à des personnes uniquement pour ces questions là sont par principe inacceptables. Il faut en effet se souvenir que l’interdiction de la torture est absolue, en tout temps et en toutes circonstances.

Le droit à la liberté d’expression, de rassemblement et d’association est également garanti aux personnes discriminées en raison de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre. En effet, c’est ce droit là qui leur permet de sortir de la fameuse chambre à coucher déjà évoquée où certains voudraient les voir résolument confinées. C’est le droit d’ouvrir des associations LGBT et de travailler sur ces thématiques qui est essentiellement garanti, comme le droit d’organiser des événements festifs comme des gay pride ou autre du même genre.

Enfin, la question du droit d’asile et des réfugiés est également centrale. Une personne persécutée en raison de son orientation sexuelle ou de son identité de genre dans son pays d’origine est comprise dans la liste des personnes pouvant revendiquer le statut de réfugié en application de la Convention de Genève de 1951 sur le statut de réfugié. Le HCR comme le Conseil de l’Europe se sont clairement exprimés sur ce point, considérant de longue date que ces personnes entrent dans les groupes sociaux couverts par l’article premier de la Convention. Il en découle qu’une personne persécutée dans son pays d’origine pour des raisons liées exclusivement à son orientation sexuelle ou à son identité de genre peut revendiquer le statut de réfugié dans tout pays, y compris la Suisse. Ce motif est toutefois souvent difficile à invoquer par les personnes exposées, notamment lorsqu’elles tentent d’assurer leur sécurité, de préserver les chances d’un retour futur au pays ou une possibilité d’intégration au sein d’une famille ou d’une diaspora déjà présente sur leur lieu d’asile.

Il faut donc saluer le travail réalisé par la CIJ à la fois pour son professionnalisme, sa grande lisibilité, son accessibilité et l’accent qu’il met sur les garanties offertes d’ores et déjà par le droit en vigueur. Ce guide pratique offre un outil important à tous ceux qui luttent pour l’égalité des droits en faveur des personnes discriminées pour leur orientation sexuelle ou leur identité de genre, leur montrant l’usage qu’elles peuvent faire du droit en vigueur, sans pour autant vider de sa substance leur combat pour une évolution du droit et de la protection de chacun contre toute forme de discrimination.

Le site de la Commission :

http://www.icj.org/

Le lien vers la conférence donnée le 22 septembre à l’ONU :

http://www.icj.org/news.php3?id_article=4562&lang=en

Le lien vers le Practitioners Guide on Sexual Orientation, Gender Identity and International Human Rights Law au format pdf :

http://www.icj.org/IMG/PractitionersGuideonSOGI-2.pdf

 

20.09.2009

LA DEFENSE DEVANT LES JURIDICTIONS PENALES INTERNATIONALES : QUELQUES NOTES

SEMINAIRE DE L’UNION INTERNATIONALE DES AVOCATS (UIA), BIARRITZ, 10-12 SEPTEMBRE 2009

Ce séminaire a commencé par un rappel des juridictions des différents tribunaux pénaux internationaux, ce qui n’est jamais inutile, vu le degré de confusion qui règne ne général dans cette matière. Il y eut donc les deux Tribunaux militaires internationaux (TMI) de l’après deuxième guerre mondiale, le premier à Nuremberg pour juger les criminels de l’Axe en Europe et le second à Tokyo pour juger les auteurs des crimes commis dans le Pacifique. C’est ensuite en 1994 que fut créé le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), par le Conseil de sécurité des Nations Unies, avec pour mandat de poursuivre les auteurs des crimes les plus graves commis sur le territoire de l’ex-Yougoslavie après le 1er janvier 1991, juste avant le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), qui lui a compétence pour juger les auteurs des crimes commis sur le territoire rwandais entre le 1er janvier et le 31 décembre 1994. Vint enfin la création de la Cour pénale internationale (CPI), créée par traité international signé à Rome le 17 juillet 1998 et entré en vigueur le 1er juillet 2002, qui a pour compétence de juger les auteurs des crimes les plus graves commis sur le territoire d’un Etat partie ou par les ressortissants d’un Etat partie après son entrée en vigueur. L’on peut ajouter à la liste des juridictions internationalisées, mixtes, qui existent pour la Sierra Léone, le Liban et le Cambodge.

L’idée d’une juridiction internationale n’est pas neuve (on peut remonter à Grotius) mais la première tentative moderne de créer une instance judiciaire internationale date du Traité de Versailles de 1919, contre l’Empereur d’Allemagne déchu Guillaume II Du fait du refus des Pays-Bas, où il avait trouvé refuge, de l’extrader, ce tribunal ne vit jamais le jour. C’est le même esprit qui prédomine aujourd’hui, poursuivre les plus grands criminels pour des faits attentatoires à l’humanité. Aucune juridiction ne verra le jour avant les TMI. Puis les TPIY et TPIR seront des laboratoires, feront face à de grandes difficultés de fonctionnement, d’existence aussi. Le progrès est néanmoins là, la CPI fonctionne de manière ultra moderne par rapport aux débuts d’Arusha.

Tous ces tribunaux sont des juridictions indépendantes, qu’il ne faut pas confondre avec la Cour internationale de Justice (CIJ), qui est l’organe judiciaire principal des Nations Unies et qui a pour mandat de juger les différends entre Etats. Toutes ces juridictions ont donc de compétences très différentes, tant ratione personnae que ratione materiae, temporis et loci.

Les premiers tribunaux internationaux modernes sont adaptés à un conflit particulier (TPI pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda, Tribunal Spécial pour la Sierra Léone (TSSL), Tribunal Spécial pour le Liban (TSL), Chambres extraordinaires du Cambodge (ECCC)), sauf la CPI, qui a vocation universelle, mais dont la juridiction reste limitée aux territoires des Etats parties. Chaque juridiction fonctionne avec son propre droit matériel et de procédure. Les Règlements de procédure et de preuve (RPP) des deux TPI sont identiques l’un à l’autre. En ce qui concerne les TPI, ce son les juges qui décident du RPP et qui peuvent le modifier en tout temps.  Lorsqu’une modification du RPP est adoptée par les juges, elle entre en vigueur immédiatement, même en cours de procédure.

L’ancien Président du TPIY Claude JORDA rappelait que des 34 articles dans la première mouture du RPP, qui a été ensuite modifié à chaque difficulté rencontrée, s’appliquait effectivement immédiatement mais jamais rétroactivement.

Les modifications apportées au RPP ont répondu à certains problèmes efficacement mais demeure la  problématique de la stabilité des textes, lorsque le RPP a été révisé plus d’une quarantaine de fois en quinze ans.

En ce qui concerne le métier des avocats devant les juridictions internationales, il faut immédiatement relever qu’il n’existe pas d’autorité ordinale prévue dans les textes fondant ces tribunaux.

La recherche d’un standard en matière d’administration de la preuve est ce qui occupe aujourd’hui la justice pénale internationale.

Claude JORDA nous a ensuite exposé que les TMI ont fait des procès sur une base documentaire. Il a rappelé l’importante des procès nationaux menés après la deuxième guerre mondiale en Allemagne, même si Adenauer n’en voulait pas. Il a rappelé également l’importance des procès Eichmann, Barbie, Touvier, Papon aussi.

Pour Claude Jorda, la Justice pénale internationale est un tribunal de l’Histoire, qui va émerger avec des caractéristiques importantes : nouvelle autorité politique, fin de l’impunité, notamment du Chef de l’Etat, c’est un effondrement du politique qui ressort d’une autre façon, une prise de conscience qu’au plus haut niveau politique il faut parler de ces crimes, qui résistent à toute tentative d’instrumentalisation.

Il mentionne également l’importance des services secrets et de l’influence des insiders infiltrés qui témoignent contre leurs chefs. La défense de l’ordre reçu n’est plus possible.

La Justice pénale internationale apporte un nouveau rapport à l’espace et au temps. Sa mise en place a mis fin au système des Traités de Westphalie (1648). Le principe de complémentarité entre la CPI et les juridictions nationales a donné un nouvel essor dans la relation à l’espace, le concept d’imprescriptibilité par rapport au temps. La vision politique et éthique du traitement des crimes de masse a émergé.  L’évolution accélérée du droit substantiel, du droit humanitaire et des NU est un progrès mais le consensus fut fugitif tant aux TMI que pour la création des TPI. C’est plus complexe pour la CPI.

A quoi sert la CPI ?

On y est arrivé pas à pas, de Versailles à la CPI. Chaque institution porte en elle ses forces et ses faiblesses. Un bilan n’a de sens que s’il est rapporté à la vision de la fin de la justice pénale, pas s’il ne s’agit que de se donner une bonne conscience universelle. N’y a-t-il pas d’autre façon de poursuivre les crimes de masse ?

Le TMI de Nuremberg a le mieux réussi, alors qu’il avait le plus grand nombre de défauts à la base. Tokyo était déjà marqué par la guerre froide. A Nuremberg, le droit applicable était déterminé, les incriminations crées, la juridiction s’est adaptée. La CPI ne sait pas s’adapter. TMI a accompli sa mission, posé des principes, notamment la notion d’auteur de crime international, l’absence d’impunité des chefs d’Etat, le rejet de la défense de l’ordre donné.

Le droit substantiel est édicté par l’ONU, le Statut du TPIY ne comprend que trente-quatre articles, puis le RPP a été rédigé par les Juges Cassese et Jorda pour compléter un Statut lacunaire. La CPI a été créée par traité, ce qui change tout, y compris sur les relations au politique. Les Juges de la CPI ont essayé de tenir compte des difficultés des TPI. Les Juges n’ont pas pu rédiger le RPP de la CPI car les Etats se sont méfiés d’eux. La rédaction du RPP a donc été confiée aux Etats parties. Il en découle un RPP de la CPI illisible et trop compliqué. Le Statut de la CPI créée des incriminations nouvelles, notamment  l’enrôlement des enfants. La procédure est en progrès ; il n’y a pas de juge d’instruction, mais juge de la mise en état aux TPI, une Chambre préliminaire à la CPI. Il n’y a pas de juge d’instruction, puisque le Procureur instruit à charge et à décharge sous le contrôle de la Chambre préliminaire pour équilibrer les intérêts du Procureur, des Etats parties, de la défense et des victimes.

L’Introduction des victimes dans la procédure est soit une vaine tentative, soit pose des problèmes insolubles. Devant les TPI, la victime est un témoin sans statut particulier. La CPI a établi un statut de la victime bon sur le papier mais impossible à réaliser en pratique. Pour trouver des victimes qui correspondent à tous les critères par le Statut et le RPP, ce n’est pas facile et seulement 103 victimes ont été admises à participer à la procédure dans l’Affaire Lubanga.

Les droits de la défense représentent un équilibre difficile à trouver entre tous les intérêts en cause. Le TPI connaît le proofing des témoins, leur préparation par la partie qui les fait citer pour leur apprendre par cœur les réponses aux questions préparées. Le Juge Jorda dans l’Affaire Lubanga et une autre chambre de la  CPI ont interdit le proofing.

Quelle est donc la finalité de la justice pénale internationale ? S’est-on un jour posé la question, indépendamment du rapport au politique ? Non. Quel est le rapport au châtiment ? La politique pénale ? le lien entre Justice et réparation ? L’adéquation entre le temps judiciaire et le temps civil, la place de la victime, le temps procédural autour de requêtes multiples. Le rôle de la Justice face à la reconstruction, la rénovation : ne faut-il pas former des juges ? L’idéal n’est-il pas les Chambres pour crimes de guerre de Sarajevo, qui fonctionnent très bien ? La question politique domine, aucune autre question n’est posée. La complémentarité impose de juger en premier lieu au niveau national. Quelle est la forme de la justice pénale internationale ? C’est un grand rêve, mais il ne faut pas mettre de côté les juridictions hybrides en rapport avec une situation en général (Claude Jorda rejette les tribunaux institués pour une personne ou un crime en particulier). La justice hybride permet selon lui de confronter des systèmes différents et peut représenter une phase de transition. La CPI ne va pas bien. Il n’est pas normal que chaque décision fasse l’objet d’appel, la Chambre d’appel ne fonctionne pas, le mélange des cultures juridiques n’a pas été fait. Selon Jorda, il faut conserver la CPI, garder les tribunaux ad hoc, ne pas hésiter à recourir au Conseil de sécurité. Les juges sont maîtres du jeu dans les TPI, mais pas dans la CPI, où ils sont dépendants des Etats.

Selon Jorda, le vice structurel dans le Statut de Rome est dû à la complémentarité.

Il conclut en disant que la CPI est une avancée théorique majeure mais ne sert pas à grand-chose en réalité.

Pascal VANDERVEEREN nous a présenté ensuite le Barreau pénal international (BPI), qu’il préside et dont il nous dit que l’évidence a du mal à s’affirmer. Le souhait d’un BPI reconnu par tous n’est pas atteint. Pourtant, la création d’une CPI et d’un Barreau était présente dans les travaux préparatoires, qui soit en mesure de prendre en charge les problèmes des avocats appelés à plaider devant la Cour. Toutefois, la bonne intention de 1995 à la création du BPI n’a pas été concrétisée et le terrain perdu par le barreau est important dans le Statut et le RPP de la CPI.

En la matière, c’est en effet l’article 20 RPP qui traite de la question : c’est la responsabilité du Greffier de la CPI, de rang de sous-secrétaire des NU, de veiller aux droits de la défense. Le problème est qu’il n’est pas normal que les droits de la défense soient sous le contrôle du Greffier de la CPI. Selon l’alinéa 3 de l’article 20 RPP, l’Assemblée des Etats parties peu favoriser la création d’une instance. Le BPI s’en inspire pour tenter d’obtenir sa reconnaissance. La CPI est un patchwork qui répond à des objectifs multiples, les incidences financières sont importantes mais sans intérêt pour la création du BPI (budget annuel de la CPI env. EUR 100 mio). Les avocats ont décidé de s’organiser eux-mêmes. Il n’est en effet pas question de barreau dans le Statut de Rome, juste de la défense en général. Les TPI en 2000 fonctionnent depuis des années mais avec une position des avocats difficiles car ils n’ont pas de représentation. C’est la raison pour laquelle se sont tenues les réunions des barreaux du monde en 2001, 2002 et 2003, avec l’UIA come interlocuteur important, comme avec toutes les associations d’avocats. Deux tendances se sont dégagées : ne s’occuper que de la défense des suspects, tendance qui vient surtout des avocats de common law, alors que les avocats qui connaissent les parties-civiles dans leurs système judiciaires nationaux voulaient aussi s’occuper des victimes. C’est cette seconde tendance qui l’a emporté avec beaucoup de difficultés. Le BPI est attentif à la défense de la défense des suspects et à la défense de la défense des victimes. Personne d’autre que le BPI ne défend les suspects alors que de très nombreuses ONG défendent  les victimes.

Le CCBE est membre du BPI, qui accepte les membres collectifs et individuels.

Le BPI est organisé autour de son Assemblée générale, d’un Conseil de 49 élus individuels, des représentants de barreaux et organisations d’avocats, d’un comité exécutif de 7 avocats et un Président.

Le BPI organise des réunions de sensibilisation pour les avocats dans des pays où il n’y a pas encore de reconnaissance de la CPI. Le BPI cherche à faire connaître la CPI un peu partout. Il organise également des mémoires d’amicus curiae lorsque les intérêts de la défense sont concernés, jamais en faveur de telle ou telle partie. En général, la CPI reçoit ses mémoires. Le BPI collabore à la rédaction de textes, dans lesquels il évite des énormités, telle que celle de voir le greffe comme autorité supervisant les avocats, après avoir fait comprendre que ce n’était pas possible. Des textes fondamentaux sur la procédure disciplinaire sont en cours de rédaction, pour traiter des sanctions qui pourraient devoir être prises contre un avocat.

Le BPI est observateur officiel à l’Assemblée des Etats parties et dispose d’un bureau à La Haye. Il essaye d’encourager la composition des équipes de défense devant la CPI, afin de favoriser la gestion des cabinets des avocats qui plaident devant la CPI. Le BPI participe à beaucoup de formations.

Le BPI est à la recherche d’une reconnaissance. Le Président de la CPI a déclaré le 11 mars 2009 que la Présidence notait que, en contraste avec les avocats intervenants au niveau national, rien de similaire à un barreau national n’existe au niveau de la CPI. En conséquence, le Président de la CPI invitait le Greffe à s’emparer du problème et à lui trouver une solution.

Le jeu est plus difficile à jouer devant l’Assemblée des Etats parties.

Le Président du BPI termine son intervention sur quelques observations d’inquiétude : il estime que

1.       Le Statut de Rome a eu peu d’égards vis-à-vis des avocats, de la défense ou des représentants légaux des victimes ;

2.       Dès lors, le Greffe a voulu palier cette carence par la création du Conseil public pour la défense et du Conseil public pour les victimes, sur les modèles de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Les Conseils publics dépendent du Greffe sur le plan administratif mais sont libres d’agir comme ils l’entendent. Leur assistance est strictement ponctuelle au stade initial de l’enquête, lors de l’arrestation d’une personne qui n’a pas encore eu le temps de constituer un avocat ou lorsqu’un témoin ou victime dont le statut n’est pas encore déterminé doit être entendu.

3.       La compétence de ces Conseils publics est de plus en plus générale et non plus occasionnelle comme initialement prévu. C’est une difficulté à l’égard de laquelle il faut être très prudent. La liberté du choix de l’avocat est essentielle. Une Décision de la Chambre II du 29 juillet 2009 redit la liberté du choix (§11), qui demeure l’essence de la défense, mais ajoute que la CPI doit être attentive à la logistique, aux finances, dans une approche pratique et que donc l’intérêt de la justice peut commander une représentation commune de groupes de victimes par un seul avocat : est-ce là vraiment une bonne solution ?

La question doit être prise en compte car l’approche financière est utilisée comme un élément de l’intérêt de la Justice. La Cour est très administrative et l’on peut craindre une Défense trop bureaucratisée, au point que le fonctionnement de la Justice n’y trouverait plus son compte.

Le BPI ne s’occupe que de la CPI.

Son Président relève avec force que seule une justice correctement rendue est une justice respectée ! Il faut une accusation forte, elle y est, mais aussi une défense forte pour envisager positivement l’avenir de la Cour.

Le Conseil principal pour la défense de la CPI, Me Xavier-Jean KEITA prend la parile pour souligner que la défense se bat constamment sur des questions de budget. C’est un problème récurrent en voie de traitement, qui tourne néanmoins autour de la question de privilégier l’un ou l’autre des bureaux. Il rappelle la position ferme de son bureau, qui ne s’implique pas dans le fond des affaires mais défend les intérêts de la défense en général. Il risquerait un conflit d’intérêts s’il était désigné au fond. Le Bureau des victimes a une politique différente. Les Bureaux ont été créés pour venir en appui aux Conseils, pas comme leurs concurrents, toutefois, le Bureau des victimes est souvent en concurrence avec leurs représentants légaux, d’où des conflits d’intérêts qui l’empêchent de remplir correctement sa mission.

Au niveau international, la notion d’avocat est remplacée par celle, à l’anglo-saxonne, de Counsel, ce n’est pas la même notion. Une Chambre de la CPI a décidé que ne peut comparaître devant elle que quelqu’un qui a qualité pour être sur la liste des conseils, qui requiert donc 9 années d’expérience comme « qualified counsel », soit comme avocat breveté.

Des Avocats ayant participé à la défense devant les TPI et la CPI nous ont ensuite fait part de leurs expériences en relevant que la défense devant les TPI ou celle devant la CPI sont deux expériences très différentes.

Quelques observations sur l’exercice des droits de la défense. Quelques évidences et perplexités.

Première évidence, exercer défense devant la CPI est à la portée de n’importe quel avocat qui est disposé à renoncer à ses dossiers traditionnels pour un temps indéterminé, afin de se consacrer quasi exclusivement à un dossier exceptionnel par rapport à la disponibilité qu’il exige. Il faut à cet avocat une capacité à apprendre un droit nouveau, relativement restreint en volume, accessible si l’on prend le temps de se plonger dans les textes. C’est un droit passionnant sur le terrain de la procédure, en pleine évolution. Il faut aussi prendre en considération la nouveauté de la justice pénale internationale, qui oblige tout le monde à repenser sous des angles nouveaux les questions éternelles et à trouver des solutions à des problèmes nouveaux qui ne se posent pas dans les barreaux traditionnels.

Il n’y a aucune hésitation sur la légitimité morale à occuper la place de défenseur de personnes accusées des crimes les plus graves. Il faut défendre. La position d’avocat de la défense est donc la position morale la plus confortable. Mais comment défendre ? Au nom de quel principe, sur la base de quelle certitude, avec quels moyens, sur la base de quel dossier ? Les réponses dépendent de chaque dossier.

La considération des moyens de la défense au sens large, c’est-à-dire ceux offerts par la procédure, amène aux perplexités.

La défense s’effectue dans le cadre de la procédure accusatoire. Quelles sont les missions de la défense ? La CPI connaît un système hybride civil et de common law. Le choix fondamental est celui de la procédure accusatoire. A partir du moment où l’enquête est confiée au procureur de même que la constitution du dossier, la procédure ne peut s’organiser qu’autour des principes accusatoires, ce qui entraîne un droit d’enquête des avocats de la défense. L’avocat de civil law sera donc tenu de faire ce que chez lui on lui interdit de faire. Il faut encore souligner le caractère exceptionnel des enquêtes à mener : à des milliers de kilomètres de la CPI et du bureau de l’avocat, sur le terrain, dans des contextes politico-sociaux très hostiles à la défense et exceptionnel par la nature des crimes poursuivis, car la défense doit porter sur les actes qui sont directement imputés à l’accusé et sur le contexte qui entoure ces crimes pour leur donner la qualification de crimes de masse, génocide ou crimes contre l’humanité. Se pose donc la question des moyens.

La mission du Greffe est de rendre possible pour la défense une défense effective et efficace.

Sauf exception, ce type de défense n’est possible que dans le cadre de l’aide légale en raison de son envergure et du coût financier qu’elle suppose. On ne peut exiger d’une personne présumée innocente qu’elle assume une défense qui se monte à des centaines de milliers d’euro. Qu’est-ce que l’indigence en ce sens, par rapport aux affaires nationales ?

On n’a pas pris la mesure des moyens humains et matériels des missions de la défense. C’est un travail considérable ! Sur le plan juridique, depuis l’ouverture du premier dossier devant la CPI, 2100 actes de procédure ont été enregistrés au Greffe. C’est un volume de travail énorme sur le plan purement juridique : rédaction des requêtes, audiences etc… L’équipe de défense doit ainsi disposer de personnel qui se consacre aux enquêtes exclusivement. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, le problème de politique budgétaire est important.

Il existe également une perplexité propre aux juridictions internationales : le poids du secret, l’envahissement progressif des procédures internationales par le secret, le huis-clos, le refus de l’information. C’est dans une proportion telle devant CPI, que cela risque de mettre en cause la légitimité de la Cour. L’exemplarité de la publicité est contredite par la pratique de la CPI. Dans la première affaire devant elle, sur trente témoins de l’accusation, seuls trois ont témoigné à visage découverts ! Leur identité est connue de la défense mais ignorée du public. De ce fait, l’audience publique est progressivement gangrenée par le huis-clos. L’argument est que les témoins sont en danger, vulnérables, qu’il faut les protéger. L’on comprend surtout que dans ces conditions là, tout un pan de l’accusation ne pourra pas être discuté publiquement. L’on comprend surtout que , face à ce problème complexe, la CPI a préféré l’ombre et le secret à la pleine lumière du débat public. Comment les populations concernées pourront-elles apprécier un jugement dont les fondements sont cachés ? La Justice pénale internationale et la CPI en dernier lieu ont développé un secret plus dangereux encore car on l’oppose à la défense elle-même, ce qui risque de compromettre la légitimité de la Cour elle-même. Le Statut prévoit que certaines informations peuvent être dissimulées à la défense et que le procureur peut s’engager auprès d’une source à ne pas communiquer à quiconque les documents qu’elle lui remet. La Cour a constaté qu’une proportion considérable de documents a été remise par la MONUC sous condition de confidentialité notamment face à la défense. Or c’est une source majeure d’information. Le Procureur dispose ainsi de plus de deux-cents documents à décharge susceptibles d’aider la défense, alors qu’elle ne peut en recevoir communication. Le pouvoir de décider de la confidentialité est entre les mains de l’ONU, qui s’oppose au lever de la confidentialité et prive donc la défense de l’accès à des documents essentiels. C’est une impasse dont les juges ont pris actes en demandant la suspension de la procédure et la mise en liberté de l’accusé jusqu’à ce que l’ONU plie et lève la confidentialité.

La participation des victimes dans les procès portant sur des crimes de masse pose également des questions fondamentales. Quand les crimes poursuivis ont fait des dizaines de milliers de victimes, la question de la participation des victimes au procès pénal se pose différemment que devant les juridictions nationales ou l’on n’a jamais que quelques victimes par dossier. Il y a un effet de seuil, de masse critique, à partir duquel l’individu victime disparaît ou devrait disparaître derrière le groupe, l’intérêt individuel étant absorbé par l’intérêt collectif. Vient également un moment où l’intérêt collectif disparaît dans l’intérêt général, représenté par le Procureur. La CPI évolue dans un système accusatoire dans lequel les victimes ne jouent pas un rôle moteur.

La question de l’anonymat des victimes est tout aussi problématique. Dans le dossier Lubanga, cent neuf victimes sont constituées, vingt seulement ont révélé leur identité à la défense. De la majorité des victimes constituées avec l’assistance d’un conseil qui intervient à l’audience, la défense ne sait rien ! La défense doit ainsi faire face à des accusateurs inconnus, qui ne disent pas leur nom.

 La partie publique de l’audience est rendue incompréhensible par la partie à huis-clos qui a précédé.

Xavier-Jean KEITA, Principal Conseil du Bureau de la défense, nous expose ensuite le fonctionnement de son bureau, en rappelant liminairement que la CPI a été voulue par les Etats parties. Les TPI représentaient déjà des avancées considérables après les TMI. Chaque Tribunal a été créé après une catastrophe, sur des règles établies dans l’urgence, hâtivement. Il n’est pas satisfaisant de vouloir répondre à une situation particulière par une juridiction ad hoc, qui relève de la même nature que les juridictions d’exception en droit interne.

Devant la CPI, la défense organisée n’existe pas : la Présidence, les Chambres, le Greffe, le Bureau du Procureur sont les organes de la CPI. La Défense n’existe pas.

Le Greffe est le seul organe neutre et le greffier est en charge, selon le Statut de Rome, de mettre en place les droits de la défense. Le Bureau de la défense a été créé par le Greffier mais il est indépendant. Comment toutefois être indépendant en dépendant administrativement du Greffe ? Seul le Conseil principal est nommé et confirmé par le Greffier. C’est alors le Conseil principal qui organise le bureau indépendant sous sa seule responsabilité. Les membres du Bureau sont des fonctionnaires de la Cour mais ne relèvent que du code de déontologie pour le reste.

Le Bureau a trois fonctions, décrites par la norme 77 du Règlement de la Cour : il est en charge de la défense au stade préliminaire et au stade de l’enquête. Il assure le respect des droits de la défense même sans client, car il est le gardien des droits de la défense au stade de l’enquête déjà.

Le Bureau n’intervient pas sur le fond du dossier et ne répond que sur des questions techniques pointues pour éviter les conflits d’intérêts. Il peut donc donner des conseils et des avis à tous. Il a également rédigé un manuel mis en place pour le conseil qui arrive pour la première fois à la Cour. Il est la stratégie de la défense à la disposition des défenseurs.

Le Greffe doit rester neutre et ne peut donc pas intervenir pour la défense car la défense n’est pas neutre. Le Bureau est ainsi appelé à faire des observations sur la défense dans les groupes de travail internes, participe à la formation continue vis-à-vis de l’extérieur. La grande bataille de la défense est d’avoir sa place en tant qu’organe. La défense est un organe du TSL, ce n’est pas le cas devant la CPI. La défense mène des combats quotidiens quant aux moyens, notamment au niveau de la langue.

Comment demander à la défense de négocier avec un Etat d’égal à égal ? Notamment sur demande de mise en liberté avec l’accord du pays dans lequel l’accusé pourrait être libéré. Le droit de la défense n’est donc pas effectif et n’est pas réellement à la disposition de la défense.

Xavier-Jean KEITA nous rappelle le combat gagné récemment par son bureau : celui du droit de visite de la famille aux détenus.

Il termine en soulignant que le juge de la CPI peut entendre le bureau du procureur ex parte : c’est selon lui inacceptable, trop inéquitable.  

François CANTIER, Président d’Avocats sans Frontière (ASF), nous présente ensuite son association, composée d’avocats qui s’engagent dans des actions de solidarité internationale, pour apporter aux plus faibles la protection du droit. Les avocats membres sont bénévoles. Ils travaillent pour ceux qui ne peuvent avoir d’avocat ou dont les avocats sont menacés du fait de ce mandat.

C’est un combat engagé également dans la lutte contre l’impunité.

ASF a commencé avec ASF Belgique, en tant qu’acteurs et témoins. D’abord défendre, la légitimité du témoignage vient de l’action. L’expérience fondatrice d’ASF est le projet au Rwanda, appelé  « Justice pour tous », mis en place fin 1996. ASF a défendu devant les tribunaux rwandais les accusés de génocide et les victimes. C’était sa première mission d’envergure. ASF est également intervenu au Pérou, en Colombie, où des avocats étaient poursuivis pour avoir accepté de défendre des membres du Sentier lumineux ou les paysans et les travailleurs colombiens (La casa de los abogados à Bogota). ASF a participé é la refondation de la profession d’avocat au Kosovo. Au Nigéria, à la défense d’une femme condamnée à la lapidation, aujourd’hui à celles de victimes de torture dans des prisons et des commissariats. Au Cambodge également ASF est présent pour implanter des avocats dans tout le pays. ASF va parfois défendre seul (il restait 12 avocats après le génocide au Rwanda, pour 120'000 détenu), puis a soutenu le développement du barreau local. Son but est de renforcer les acteurs de la Justice et du procès équitable que sont les avocats, d’œuvrer pour une justice équitable dont les avocats sont les garants. Au Cambodge, il n’y avait d’avocats que dans la capitale, ASF a formé et installé des avocats dans toutes les autres provinces. ASF assure la défense des victimes devant les ECCC.

ASF est présent dans la Coalition d’ONG pour la CPI (CICC), était présent à Rome en juin-juillet 1998, dans les négociations, pour soutenir la création de la CPI. La coalition d’ONG a permis la mobilisation de l’opinion publique internationale. ASF allait conseiller les délégations dans la négociation. Au début, il n’était pas prévu que les victimes fussent présentes au procès pénal international. La présence des victimes a toujours été essentielle pour ASF car les crimes de la compétence de la CPI avaient justement pour but de dénier toute humanité aux victimes, c’est donc à la CPI de réhabiliter les victimes et elle ne peut le faire que dans un procès, en leur permettant d’être présentes face à leurs bourreaux. ASF est un fervent artisan du BPI et a travaillé à sa création.

Selon François CANTIER, il faut défendre les droits de l’homme et la profession d’avocat. Le BPI est nécessaire pour faire le lien avec les barreaux locaux.

ASF a défendu devant les TPI et pour son Président, la Justice pénale internationale est une nécessité. C’est au prix de la justice qu’il pourra y avoir la paix entre les hommes, c’est vrai au niveau national comme international. Il faut que cette justice progresse. Il faut l’améliorer et la préserver. Elle a de nombreux ennemis, notamment les Etats dirigés par des criminels. Le « syndicat du crime » est à l’œuvre pour discréditer la justice pénale internationale. Ce n’est pas une justice européenne qui juge des Africains, car dans les procès en cours devant la CPI, ce sont des victimes africaines qui sont défendues.

La défense devant juridictions pénales internationales est très différente de l’exercice au plan national. Dans un modèle anglo-saxon, il faut également pour l’avocat mener l’enquête. Au niveau des enquêtes internationales, c’est un travail artisanal, effectué par des personnes qui ne sont pas des professionnels de l’enquête de police. Il faut un corps spécialisé.

Le problème de l’indépendance de l’avocat se pose souvent, d’où l’importance du BPI.

Au Cambodge, il y a un bureau de la défense, mais ASF a dû installer un bureau des victimes et mettre en place un programme permettant aux victimes d’être représentées, toutefois remis en cause pour des questions techniques, sur la base d’arguments spécieux, selon lesquels ça va bloquer le greffe, qu’il faut les représenter par un coordinateur nommé par le greffe… Pour ASF les victimes ont droit à des avocats indépendants. Le contexte international et politique est très présent. On craint au Cambodge le fait que soit remis sur le tapis le soutien aux Khmers rouges par l’occident ou la Chine par exemple. C’est la politique qui est le principal ennemi de la justice internationale.

Frederick T. DAVIS, Avocat à New York depuis trente-cinq ans, donc de common law, n’a pas plaidé devant les tribunaux internationaux. Ancien procureur du parquet général de New York, il a passé une semaine au TPIR en 2000, et a passé beaucoup de temps à discuter avec les procureurs sur leur travail quotidien. Il s’est rendu compte que l’apprentissage du métier est difficile : comment utiliser un document devant un juge, comment mener un contre-interrogatoire…

A Arusha, s’ajoute le problème de la langue, ¼ des procureurs sont francophones et chacun venant de sa pratique nationale avait une manière de faire différente. Il n’y avait donc pas de standard dans l’administration de la preuve. C’est un problème clé, comme l’est celui du rythme de la justice (le procès de Butare dure depuis 8 ans !).

Frederick T. DAVIS a donc organisé des stages de formation pratique, basés sur un dossier fictif d’accusation de génocide, un jeu de rôle avec témoins, experts etc. L’idéal était de partager les expériences individuelles pour arriver à un standard.

Au niveau de la procédure et de la pratique, il regrette que l’on n’ait que peu avancé, ce qui se voit dans les résultats en matière de coûts et de durée des procès.

Il relève aussi qu’il n’y a pas de consensus sur le rôle des victimes. Les différentes écoles sont trop divergentes. On a prévu une place pour les victimes à la CPI, mais on ne sait pas encore exactement quel est leur rôle.

Le rôle du juge est également en question. Le juge a quand même un grand rôle pour assurer le déroulement de la procédure, mais les juges ne sont pas sûrs de leur propre rôle et de l’étendue de leur pouvoir d’intervention. Il y a ainsi eu des dépositions de témoins qui ont duré plusieurs jours sans jamais être coupés par les juges, alors que devant d’autres juges, les choses se passaient très différemment.  

Autre question : le Procureur a-t-il le droit de rencontrer ses témoins avant leur témoignage ? C’est la question du « Proofing », le fait préparer son témoin. C’est une question liée aux traditions nationales, qui sont très différentes sur ce point. Aux USA, il n’y a presque pas de limites : il faut s’assurer que les témoins comprennent, que les précédentes dépositions sont toujours vraies, les préparer aux questions de la défense. En France et dans les systèmes de droit civil, ça ne se fait pas. En Angleterre, il existe deux barreaux : celui des Barristers et celui des Sollicitors. Les Barristers plaident, les Sollicitors travaillent les témoins. Un Barrister peut représenter soit l’accusation soit la défense. Les Barristers n’ont aucun droit de rencontrer les témoins, mais les Sollicitors peuvent le faire librement.

Devant le TPIR, chacun faisait selon sa pratique nationale. Les deux TPI ont finalement permis aux procureurs de préparer les témoins. Devant la CPI, le Juge Jorda a interdit aux procureurs de rencontrer les témoins. Il faut impérativement arriver à un consensus qui fonctionne bien avec le déroulement de la procédure. Frederick T. Davis fait référence à Garrapon, selon qui les approches sont toutes valables, mais interagissent avec des contextes très différents. La pratique américaine est cohérente avec la société américaine et la française en France. Il faut donc surmonter les traditions, comprendre d’où viennent les différences et parvenir à un consensus qui permette d’assurer le bon fonctionnement de la procédure.

Le risque d’échec de la justice pénale internationale porte sur la procédure et la pratique qui en découle.

Natacha IVANOVIC-FAVREAU a terminé ce colloque en relevant que le métier de l’avocat est un métier à risque, mais que techniquement l’avocat fait le même travail que le procureur, qui lui est protégé alors que les avocats sont seuls. Ce n’est pas normal à ses yeux.

La Justice internationale est une très belle idée, qui n’aboutit toutefois selon elle pas à grand-chose. Elle est en effet très critique sur le résultat car elle pense que la communauté internationale n’a pas mis les moyens nécessaires pour y parvenir. Les procès devant le TPIY sont à moitié faits pour achever à temps la phase de clôture. Ce ne sont toutefois pas des procès qui peuvent se faire en deux mois. La durée du procès ne peut pas être la donnée principale de la justice. Le fait que l’idée de départ de la CPI soit que les procès internationaux sont trop longs et doivent être raccourcis est un problème, une idée fausse.

Me IVANOVIC-FAVREAU pense que le procureur essaye de faire son travail correctement. Elle ne voit pas le critère que la Chambre pourrait adopter pour limiter le nombre de témoins ou raccourcir la déposition des témoins. On commence par l’accusation qui n’est pas limitée, on prend le temps nécessaire et quand vient le tour de la défense, la Chambre limite le nombre de témoins et la durée des dépositions parce qu’il ne reste plus assez de temps à disposition dans le calendrier général du procès. C’est au détriment de la défense que la gestion du temps s’opère. Ainsi, si, par exemple, l’accusation prend trois heures pour l’interrogatoire principal d’un témoin, l’ensemble de la défense jouit du même temps pour le contre-examen collectivement.

Un autre problème est également soulevé : lorsqu’un fait est marginal dans un dossier et ne fait donc pas l’objet de l’administration de la preuve, il se trouve ainsi non contesté et admis judiciairement par la Chambre. Le problème est que dans un dossier suivant ce fait peut être d’une importance capitale. Il sera néanmoins considéré comme déjà établi, ce qui provoque un renversement du fardeau de la preuve problématique.

 

Lien vers le programme du séminaire :

http://web-back.uianet.org//documents/seminaires/programmes/Biarritz%20programme%20BAT.pdf

 

 

17.09.2009

REMARQUABLE PREMIER CONCERT DE LA SAISON PAR L’OSR : BRAHMS, LARSSON ET DVORAK AU SOMMET

Hier soir, mercredi 16 septembre 2009, la saison 2009-2010 de l’OSR s’ouvrait sur une belle affiche. Le programme proposé offrait en effet trois œuvres relativement rares au concert, la Deuxième Sérénade en la majeur, op. 16 et la Rhapsodie pour contralto, chœur d’hommes et orchestre, op. 53 de Johannes Brahms, avant la Huitième symphonie en sol majeur, op. 88 d’Antonín Dvorák, sous la direction de Marek Janowski.

L’on sait à quel point Brahms, comme ses contemporains, fut hanté par le fantôme de Beethoven en matière symphonique. La lettre que le compositeur adressa à Hermann Levi en 1872 est célèbre : « Non, je n’écrirai jamais une symphonie ! Vous ne pouvez pas avoir idée ce que c’est que d’entendre toujours les pas d’un géant derrière vous ! ». La seconde Sérénade constitue une œuvre de jeunesse, tentative symphonique sans en oser dire le nom. Si l’on n’est pas encore dans le monde symphonique avec cette œuvre, on n’est plus dans celui de la sérénade, entendue comme une œuvre de chambre jouée en plein air. L’effectif en est en effet plus élaboré, placé sur la scène hier soir en trois groupes bien distincts : violons à gauche, vents au centre, cordes graves à droite. Les cinq mouvements qui composent l’œuvre oscillent plus ou moins vers la grande symphonie vers laquelle tend sans l’oser Brahms à l’époque. Le premier mouvement, Allegro moderato sonne réellement comme celui d’une symphonie, joué comme tel par Janowski, avec un volume sonore et une densité qui sont déjà ceux des œuvres à venir. On a beaucoup aimé les timbres des bois dans ce premier mouvement, notamment dans la très belle mélodie des clarinettes. Le court Scherzo exubérant était traité avec vivacité par le chef, en contraste avec l’Adagio non troppo  qui le suit, plus sombre, mais moins introspectif dans la vision du chef que Brahms ne l’avait sans doute entendu en l’écrivant. Le Quasi Minuetto est confié aux vents, effectif classique de la sérénade, qui ne comprenait en principe pas de cordes. C’était le lieu d’admirer les beautés de timbre dont nos instrumentistes sont capables dans leurs meilleurs jours, une fois encore autour des clarinettes surtout, mais les cors aussi n’étaient pas en reste, doux et tenus, sans les surenchères sonores trop fréquentes. Le Finale est assez théâtral, sans omettre quelques ambiances de chasse habituelles au genre. Une œuvre de jeunesse donc, qui contient déjà les ambitions symphoniques que Brahms finira par exprimer dans ses œuvres futures en portant ce genre à son sommet et à sa fin, sous sa forme classique.

La Rhapsodie pour contralto, chœur d’hommes et orchestre est l’une des œuvres chorales les plus abouties de Brahms, associant des voix graves d’hommes avec celle d’un contralto sur un texte sublime de Goethe, Harzreise im Winter, de 1777. C’est une œuvre franchement théâtrale, qui se distingue en ce sens des Triumphlied et Schicksalslied contemporains. Seule de ces œuvres à faire intervenir une voix soliste en complément du chœur, Brahms nous offre une forme de cantate baroque façon Sturm und Drang, nous approchant de l’opéra qu’il n’a jamais écrit. La cantatrice Anna Larsson, pour sa première invitation à l’OSR a été justement très applaudie. Sa vraie voix de contralto correspond parfaitement à cette œuvre à l’interprétation de laquelle elle donne la profondeur d’Erda, rôle qu’elle incarne idéalement sur les principales scènes lyriques ces dernières années. Il y avait une ampleur wagnérienne dans ce chant et cette œuvre :

« Aber abseits wer ist’s ?

Im Gebüsch verliert sich der Pfad.

Hinter him schlagen

Die Sträuche zusammen,

Das Gras steht wieder auf,

Die Öde verschlingt ihn »…

 

La voix est chaleureuse, naturellement grave et l’on sent toute la différence entre le contralto naturel et le mezzo-soprano tiré vers le grave que l’on nous propose habituellement dans ce genre d’œuvre. La présence de la tragédienne, la beauté du timbre, les qualités d’interprétation en font une interprète majeure de cette œuvre (avec Kathleen Ferrier dirigée à Londres par Clemens Krauss en 1953), et comme en plus ce soir là elle était particulièrement bien entourée par un orchestre à son sommet et un chœur d’hommes du Grand Théâtre d’une belle prestance, nous avons eu droit à une interprétation marquante de cette œuvre trop rare.

Enfin, la Huitième symphonie de Dvorák terminait ce programme. L’on sait les liens qui unirent Dvorák à Brahms et les qualités que celui-ci lui trouvait. Si l’on a, dans la production du compositeur tchèque, quelques œuvres verbeuses, notamment les premières symphonies ou les premiers quatuors, il parvint par son grand talent très tôt reconnu par Brahms, à mener les genres du quatuor comme de la symphonie à des sommets, dont la Huitième Symphonie est assurément l’un des exemples les plus parlants. Cette œuvre, qui est composée alors que Dvorák reçoit de multiples commandes d'Angleterre après l’engouement suscité par la création de la Septième symphonie en 1885, a été créée à Prague en février 1890, sous la direction du compositeur. C’est la consécration de Dvorák en dehors de l’espace germanophone – à l’époque, Prague fait partie de l’Empire Habsbourg – jusqu’à New York en 1892, qui conduira à la célébrissime Symphonie du Nouveau Monde. Il y a dans la Huitième symphonie une liberté de ton qui est celle d’un compositeur affranchi de ses influences passées (Beethoven toujours, mais aussi Schubert, Schumann et déjà Brahms) en pleine possession de ses moyens et sûr de lui.

L’introduction assez lente nous offre des violoncelles dont on apprécie immédiatement la beauté chaleureuse du timbre, qui nous mènent à L’allegro con brio joué avec le brio qu’il fallait, par un orchestre en place, survolté et d’une richesse d’intonations qu’on ne lui trouve que dans ses meilleures soirées. La musique traditionnelle bohème et morave occupe une place de choix dans la Huitième symphonie de Dvorák, notamment dans l’Adagio, même si les motifs traditionnels sont bousculés par un reste d'influence beethovenienne qui le touchait lui comme tous les autres musiciens de l’époque. L’Allegretto grazioso remplace le traditionnel Scherzo comme troisième mouvement et offre une valse élégante dont la mélodie emporte immédiatement l’adhésion du public. Le Finale, Allegro ma non troppo est joué quasi attaca par Janowski, qui nous entraîne dans une fanfare de trompettes menant à de multiples variations qui font de ce mouvement l’un des plus beaux du répertoire symphonique. Surtout, nous avons plaisir à entendre toute la richesse des timbres de l’OSR, qui nous rappelait qu’Ansermet en son temps consacrait parfois des répétitions entières uniquement aux timbres des instruments. C’est ce travail sur les timbres qui avait donné à l’OSR son identité sonore, avant que celle-ci ne se fonde dans la mondialisation et l’uniformisation des sonorités dont seuls quelques rares orchestres aujourd’hui parviennent à se tenir à l’écart. Hier soir, on a retrouvé une richesse trop souvent inexploitée, dans une œuvre qui les appelle particulièrement, c’est vrai, mais également dans un plaisir de jouer ensemble communicatif sous une baguette précise et dynamique. Du grand art !

Ce fut donc là la plus belle des ouvertures de saison que l’on pouvait espérer et si l’orchestre et son chef poursuivent sur un tel niveau, l’OSR est assurément cette année dans les meilleures phalanges du continent. A confirmer dès la semaine prochaine dans le deuxième concert d’abonnement de la série symphonie, dans un programme entièrement consacré à Brahms.

Le lien vers la saison de l'OSR, série symphonie:

http://www.osr.ch/page.asp?pageid=10

Le site officiel d'Anna Larsson:

http://www.annalarsson.nu/eng/

 

8.09.2009

SIMON BOCCANEGRA OUVRE LA SAISON DU GRAND THÉÂTRE DE GENÈVE

La saison 2009-2010 de notre Maison d’opéra s’ouvre sous un jour nouveau en ce 7 septembre 2009, date de la répétition générale de l’antépénultième opéra de Giuseppe Verdi, Simon Boccanegra, et sous un règne nouveau. Après le règne contesté de Jean-Marie Blanchard, il fallait une nouvelle tête à l’opéra. C’est Tobias Richter qui a été nommé et dont c’est la première saison. Bien sûr, vu le temps qu’il faut pour mettre en place une saison – 4 à 5 ans le plus souvent – la plupart des choix artistiques sont encore ceux de l’ancienne équipe, programmation en quelque sorte transitoire, à quatre mains. Il y a toutefois d’ores et déjà des marques qui ne trompent pas. Le choix d’une ligne graphique rompant radicalement avec celle des huit dernières années est particulièrement bienvenu. Là où l’équipe précédente nous avait mené de l’horrible au hideux – ce qui n’est jamais qu’un point de vue, plus contestable que partout ailleurs lorsque l’on parle d’esthétique, la nouvelle nous propose une ligne plus classique de prime abord, déclinée autour de la silhouette stylisée du bâtiment de la Place Neuve. Les affiches, les programmes ont fait heureusement peau neuve est c’est déjà le premier signe de certains choix esthétiques qui nous semblent heureux.

La saison qui s’annonce est belle, avec, dans l’ordre, L’Etoile de Chabrier, rarissime sur scène, qui nous permettra de faire connaissance avec le Roi Ouf 1er, dans l’incarnation attendue qu’en proposera Jean-Paul Fouchécourt. Puis Don Giovanni de Mozart, par Marthe Keller, avant ce que je considère comme le point d’orgue attendu, la Lulu de Berg par Olivier Py, avec le rôle titre confié à Patricia Petitbon. Nous aurons ensuite la reprise de Parsifal, dernier opus wagnérien, qui n’avait pas marqué les esprits dans la mise en scène proposée mais dans le rôle titre duquel nous nous réjouirons d’entendre la voix héroïque et claire de Klaus Florian Vogt, avant La Calisto de Cavalli, où l'on retrouvera à contre-emploi l'OCG, La Dona del Lago de Rossini et Alice in Wonderland de Unsuk Chin, compositeur né en 1961 dont l’œuvre est présentée ici en première suisse.

Commencer une saison par Simon Boccanegra est un risque. C’est là sans doute l’opéra le plus noir de Verdi, qui met en scène les luttent qui déstabilisaient Gênes à la fin du XIVème siècle, et de loin pas le plus populaire. C’est néanmoins l’un des plus beaux musicalement et des plus intéressants dans le traitement proposé des voix, autour de quatre rôles masculins graves, un ténor et une soprano. L’action est confuse, sinon même incompréhensible, tant les liens de familles viennent troubler les liens politiques, présentés par Verdi et ses librettistes Piave et Boïto comme d’habitude dans une optique contemporaine de la situation politique italienne de la fin du XIXème siècle. Le programme du Grand Théâtre propose un résumé en quelque lignes de l’action et c’est déjà un tour de force pour distinguer la place de chacun autour de Simon Baccanegra, corsaire élu Doge de Gênes, qui se révèle un homme politique rassembleur (donc idéal à présenter dans la situation politique contemporaine de Verdi). Sa fille, Maria Boccanegra, qu’il croyait perdue, s’avère en fait être Amélia Grimaldi, orpheline recueillie, qui, par la même occasion, est la petite-fille de Jacopo Fiesco, ennemi irréductible de Simon… Evidemment, Amelia est amoureuse de Gabriele Adorno, jeune noble guelfe qui l’aime tout autant et qui est jaloux de l’amour qu’elle porte à Simon au point de vouloir l’assassiner, prenant le père pour un rival. Ajoutez à cela la lutte des plébéiens menés par Paolo Albiani contre les patriciens, les complots des Guelfes d'Adorno, les émeutes de la foule et vous aurez une action confuse se déroulant sur plus de vingt-cinq ans et dont des pans entiers ne sont que sous-entendus.

Ne cherchons donc pas à comprendre l’action, notons simplement que, comme souvent chez Verdi, l’amour est utilisé pour exciter les passions humaines et noircir davantage encore un drame, qui se terminera pour une fois en quelque sorte heureusement : par la mort de Simon certes, mais sur la réconciliation avec Fiesco et la transmission du pouvoir au nouvel époux de sa fille, Gabriele Adorno. Sans doute nous présente-t-on le règne de Simon comme ayant été pacificateur et unificateur, il n’en demeure pas moins qu’il se termine par l’assassinat du Doge par le chef des plébéiens emmené au supplice pour y être décapité à la hache. La paix parfois a des relents de violence…

Le chef qui dirige cette production est un habitué de Genève, où il est venu régulièrement depuis la saison 2001-2002 et c’est un des meilleurs chefs du moment pour ce répertoire là. Tout le reste de l’équipe fait sa première apparition à Genève et c’est aussi sans doute un signe de passation de pouvoir. Evelino Pidò nous a ainsi donné à entendre une fort belle partition, sombre comme il le fallait, avec un orchestre pas encore totalement en place, dont les pupitres de flûtes surtout étalaient faussetés en tout genre et décalages importants. Il manquait toutefois à cette direction de quoi enflammer les émeutes et les soulèvements, de quoi rendre les haines palpables, de quoi peindre les tensions des coeurs et la noirceur des âmes. Ce manque est d’autant plus flagrant au regard de la mise en scène de José Luis Gómez et des décors de Carl Fillion. Donnée à Barcelone, cette production correspondait aux capacités techniques du Théâtre Liceu. Au Grand Théâtre, il a fallu alléger ce décors trop lourd, le réduire de moitié pour que nos installations en supportassent la chargent. Dans ce qu'il en reste, ce décor est un gros cube aux faces intérieures en miroirs, ce qui permet de jolis effets de reflets et de moires diverses, toutefois un peu courts pour ce qu’on aurait pu réellement en tirer. Comme nous n'avons pas vu les représentations catalanes, nous ne pouvons toutefois pas juger de l'entier de la vision du metteur en scène et nous lui accorderons donc le bénéfice du doute. Devant une moitié de décors, soyons donc à moitié critique!

Les costumes sont sans âge, sans époque, comme si l’on refusait tout à la fois la nature historique de la pièce et le risque d’une modernisation de l’action à telle ou telle époque. Les patriciens sont habillés comme des académiciens, sans le bicorne qui eût été ridicule mais aussi sans l’épée qui, elle, eût été indispensable en de tels temps troublés. Les lumières d’Albert Faura sont sans magie, juste des coups de projecteurs mal placés. Cette mise en scène n’a aucun projet, ni celui de nous restituer l’œuvre dans son écrin historique, ni celui de nous transmettre son message politique. La direction d’acteur n’existe pas, les chanteurs étant le plus souvent figés, calmes, positionnés les uns par rapport aux autres comme dans un dîner de bonne famille alors qu’ils se haïssent tous férocement et ne laissent pas une minute sans chercher à s’assassiner mutuellement. Simon n’apparaît pas ici porté au pouvoir par le peuple mais par un groupe de séditieux peu nombreux et les émeutes et autres mouvements de foules ne sont jamais esquissés sinon par quelques figurants courant en tous sens à l’arrière scène et provoquant les rires du public. C’est dire à quel point l’effet scénique est manqué ! J’aurais aimé plus de passions, plus de tempérament, plus de haine, plus d’amour aussi dans tout ça. Limité à son aspect scénique, ce Simon Boccanegra est assez ennuyeux. Tuez-le et qu’on en finisse !

Sur le plan vocal heureusement, les différents rôles justifiaient à eux seuls le déplacement. Le Simon de Roberto Frontali est beau et c’est un habitué des rôles de baryton verdiens (dans Don Carlo, Falstaff, Ernani, Il Trovatore, Simon Boccanegra, Un bal masqué, Luisa Miller, Attila, Les vêpres siciliennes ou Rigoletto). Il manque toutefois de charisme et son Simon ne semble pas avoir la force politique requise pour avoir régné effectivement. Les défauts de la mise en scène y sont certainement pour beaucoup, qui ne l’a jamais réellement sollicité. Jacopo Fiesco est incarné par la basse florentine Giacomo Prestia avec un très beau timbre et beaucoup de puissance. Il est le vrai rival de Simon, le seul qui fût à craindre hier soir. Lui aussi habitué des rôles de Verdi, il semblait toutefois – mais nous étions en répétition générale et ceci explique peut-être cela – avoir du mal à trouver un phraser qui restituât toutes les beautés de la mélodie. Maria Boccanegra ou Amélia Grimaldi (c'est selon...) était chantée par la soprano bulgare Krassimira Stoyanova avec beaucoup de charme, de présence et d’autorité. C’est la grande école du chant bulgare dans toute sa splendeur qui nous donne une Maria digne fille de son corsaire de père plus qu'une Grimaldi patricienne embourgoisée, vraie force politique et de rassemblement qui éclipse tous les autres. C’est elle qui se sort le mieux de la mise en scène par son tempérament naturel. Roberto De Biasio chantait un Gabriele Adorno engagé, amoureux et passant habilement d’un extrême à l’autre, de la haine à l’amour, du dessein de meurtre à la piété filiale. C’est son personnage qui perd le plus dans l’action confuse du livret de Piave et Boïto et dont les excès peuvent facilement passer pour la plus grande inconstance, vu les pans entiers de l’action qui manquent au livret. Son aigu est brillant et il sait être un vrai ténor verdien, l’émission est toutefois encombrée dans le médium aux sons gonflés, qui ne permet malheureusement pas qu’on l’aime davantage dans ce rôle. Paolo Albiani était chanté par le Baryton Franco Pomponi, assez faible, manquant de profondeur, rien d’autre qu’un second couteau dans les luttes de pouvoir génoises comme dans la distribution. Sa dernière apparition en route vers son exécution est trop larmoyante pour attirer une quelconque sympathie à ce personnage constamment traître et lâche, qui aura tout raté et dont la présence à l’action n’est pas des plus pertinentes. On aurait pu lui donner davantage de rôle en illustrant les révoltes populaires avec plus d’ampleur et d’à propos que les courses ridicules de quelque populace dégingandée en arrière-scène.  

Un spectacle en somme où la musique prend le dessus et qui donne déjà un certain nombre de pistes réjouissantes pour cette saison et les suivantes sous la direction de Tobias Richter. Une saison et un mandat qui s’ouvrent donc globalement sous de bons auspices.

Lien sur le spectacle:

http://www.geneveopera.ch/index.php?id=3&prod=400&saison=09-10

 

5.09.2009

IVO POGORELICH A MONTREUX : LA DIFFERENCIATION DE L’INTERPRETE ET L’INTUITION DU PIANO

Que n’a-t-on entendu depuis ces jours de 1980 où le pianiste croate avait été éliminé du Concours Chopin de Varsovie avant les finales ! Génie ou scandale, la carrière d’Ivo Pogorelich oscille sans cesse dans les lignes des critiques. Selon ses propres termes, le pianiste met en avant l’enseignement reçu d’Aliza Kezeradze, professeur puis épouse, en quatre piliers fondamentaux :

« Premièrement, une perfection technique allant de soi. Deuxièmement, une intuition de la façon dont se développe le son du piano, tel qu’il a été perfectionné par les pianistes compositeurs de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, qui concevaient le piano à la fois comme une voix humaine… et comme un orchestre avec lequel ils pouvaient produire une grande variété de couleurs. Troisièmement, la nécessité d’apprendre à utiliser tous les aspects de nos nouveaux instruments, qui ont un son plus riche. Quatrièmement, l’importance de la différenciation ».

A ce niveau là, la maîtrise technique ne saurait être mise en cause. Elle est et demeure superlative. Heureusement, l’artiste fantasque a bien plus à offrir dans la recherche de la musique et de la sonorité à laquelle il se livre infiniment. Il y a chez Pogorelich une réflexion musicale qui fait songer à Glenn Gould et une capacité à se différencier de tout ce que l’on connaît dans l’art de l’interprétation qui nous renvoie à Vladimir Horowitz ou, mieux encore, à Ferruccio Busoni. En musique surtout, comparaison n’est pas raison et Pogorelich n’a de commun avec ses illustres prédécesseurs que la faculté d’ouvrir des voies nouvelles à l’oreille accueillante. Il faut entendre Pogorelich comme Bernstein entendait Gould : sans être d’accord avec sa vision de l’œuvre, sans la comprendre parfois, mais en l’acceptant pour ce qu’elle a de novateur à proposer à un niveau musical tel que l’on ne saurait la rejeter sans analyse. L’interprétation de Pogorelich ne se laisse pas cerner facilement. Il faut du temps pour passer le moment de la surprise, le choc que représente à la première écoute l’approche unique de l’artiste qui vous gifle. C’est là que l’on prend la mesure de l’approche de Gould fuyant les salles de concert pour les studios d’enregistrement : le confort de l’écoute de ses disques, la possibilité de les réécouter à l’infini est la seule réponse à la profondeur de l’étude menée par le pianiste pour nous offrir son interprétation. L’immédiateté du concert nous force à en rester à une première impression, forcément partielle, suffisante dans la plupart des cas mais tellement frustrante face à Pogorelich.

Au disque, sa deuxième Sonate de Chopin avait bouleversé les habitudes car jamais on ne l’avait entendue telle. Personne n’avait, ni n’a depuis, osé abattre avec autant de richesse des pans entiers de l’interprétation musicale. Ce soir, c’est la troisième qu’il proposait au programme, inédite pour lui au disque, juste après un Nocturne, le deuxième de l’opus 62, attaqué dès la première note, pour saisir son auditoire sur le vif. La densité tout de suite, la force du son, la puissance de l’interprétation, le côté tellurique, chtonien du pianiste qui plonge l’auditeur abruptement in medias res. L’on craignait les lenteurs dans lesquelles le pianiste croate avait pris coutume de se perdre, à l’image de cet opus 111 de Beethoven, opus ultime joué à New York il y a treize ans en 41 minutes, une bonne quinzaine de plus que tout autre interprète (jusqu’à et y compris lui-même dans son disque de 1982). Des lenteurs il y en eut dans cette troisième sonate de Chopin, mais pas au point de choquer autant, surtout dans le Maestoso du premier mouvement et dans le Largo. L’absence des reprises dans le mouvement lent reste une marque de fabrique qui donne à l’interprétation une cohésion qu’elle perdrait autrement. Ce n’est pas l’œuvre que l’on est venue entendre, on la connaît, c’est l’artiste. Qu’en fera-t-il ? Les œuvres pour piano de Chopin par Pogorelich, ce n’est ni du piano ni du Chopin, c’est du Pogorelich ! Jamais un pianoforte de l’époque n’eût résisté à un tel déferlement à l’unisson des deux mains, unies à nous démontrer toutes deux que la mélodie n’est pas là où on la croit d’habitude.  Il y a des emportements romantiques dans ce jeu et l’on ne peut s’empêcher de penser que, Chopin eût-il bénéficié d’un piano moderne, l’aurait-il aussi sans doute poussé dans ses derniers retranchements. C’est le projet de Pogorelich, qui nous montre la modernité de Chopin. C’est vrai, parfois le propos nous échappe, on ne sait plus où l’artiste veut nous mener, on doute de la vision, de la cohérence, du propos. Qu’importe, nous savons que face à une telle personnalité, nous ne saurions espérer tout comprendre. Laissons-le donc s’exprimer.

Vint ensuite une Méphisto Valse de Liszt hallucinante. Je ne sais pas si Liszt la jouait comme ça, Méphisto sans doute. Les graves hurlent, aboient les profondeurs infernales, la mélodie peine à se préciser, ne s’impose pas, la nuit de Walpurgis est bien noire. Le jeu de Pogorelich n'est pas sans rappeler la description de Schumann du jeu de Liszt: « En l'espace de quelques secondes s'échangent la douceur et l'audace, le raffinement parfumé et la démence, l'instrument s'embrase et s'irradie sous l'empreinte du maître». La virtuosité est extraordinaire mais sans esbroufe. Jamais sans doute un artiste s’est-il moins soucié de l’adhésion du public, composé ce soir là manifestement d’inconditionnels.

La seconde partie du concert offrait une Valse triste de Sibelius, lente, pesante, puissante, pas vraiment triste mais d’une douleur profonde. Qu’a-t-il donc tant vécu pour ne jamais parvenir à l’exprimer réellement, qu’elle rupture indicible se cache-t-elle derrière ce besoin de dire, de hurler, de vivre, de maintenir caché malgré tout ? Je regardais les lumières de la côte dalmate se mirer dans les lacs finlandais, sans percer la brume qui les recouvre.

Gaspard de la nuit de Ravel nous était offert dans une approche radicalement différente de celle que nous lui connaissions au disque. L’Ondine n’a plus cette fluidité limpide, c’est l’eau de mille lacs qui coule, trop vite pour y voir un reflet se constituer, trop dense pour s’y alanguir. L’artiste coule avec elle tempétueusement mais en gardant la clarté du jeu ravélien, le délié du touché et les couleurs incomparables qu’exige ce piano là. Le Gibet est terrifiant, danse des morts lancée comme une boucle qui ne se referme pas, le gibet montant vers le ciel, obliquant vers l’homme, pendu qui ne touche plus sol, laissant ouverte la quête deux pieds plus haut. Car c’est bien le pendu que nous montrait Pogorelich dans ces pages, le pendu au bout de sa corde, face au gibet, deux verticalités terribles qui se fixent. Constamment pourtant Pogorelich cherchait la terre, à y revenir, à poser les pieds au sol, à trouver l’appui, le repos, sans y parvenir. Jamais Scarbo n’a été si terrible, tabouret du pendu renversé au pied du gibet, tournant le dos à la terre sans regarder le ciel. Condamnation définitive, sans appel. Il n’y a pas de rédemption dans le monde présenté par Pogorelich. Qu’a-t-il donc à expier pour nous livrer ça ?

Pas de bis, mais que jouer après un tel programme ? Le pianiste salue à peine le public, prête davantage d’attention aux fleurs qu’on lui a offertes, revient trois ou quatre fois. S’il ne cherche pas l’adhésion du public, Pogorelich ne cherche pas davantage à le choquer, plus à le surprendre. Il y a quand même un plaisir certain d’être là, manifesté par un large sourire à la fin de chaque partie du concert. C’est la nécessité de jouer pour lui qu’il est venu nous dire, le besoin de s’exprimer et il ne sait le faire autrement. Le corps est fatigué, pas vieux mais profondément usé. Le contraste physique avec les photos des pochettes de disques (le dernier remonte à 1996, les 4 Scherzi de Chopin) est saisissant !

 

6.08.2009

REGARDS SUR TROIS PROCES POLITIQUES : BIRMANIE, IRAN, CHINE

Trois « procès » secouent ces jours-ci l’actualité internationale : celui que la junte birmane oppose à Aung San Suu Kyi et ceux des manifestants iraniens et ouïgours. La presse internationale parle indifféremment de « procès », comme s’il s’agissait là de justice ordinaire, légitime. C’est de politiques qu’il s’agit et le terme même de procès doit être employé avec retenue lorsque l’on couvre les excès d’un pouvoir totalitaire dans l’oppression de ses opposants.

Un  procès, en droit international, est soumis à un certain nombre de conditions, qui sont essentiellement codifiées dans le Pacte international de 1966 relatif aux droits civils et politiques et, à notre niveau régional, par la Convention européenne des droits de l'homme. Ces textes recouvrent globalement la définition donnée à l’article 10 de la Déclaration universelle des droits de l’homme : « Toute personne a droit, en pleine égalité, à ce que sa cause soit entendue équitablement et publiquement par un tribunal indépendant et impartial qui décidera, soit de ses droits et obligations, soit du bien-fondé de toute accusation en matière pénale dirigée contre elle ». A ceci s’ajoute toujours le principe de la présomption d’innocence.

Qu’avons-nous dans les trois cas cités ?

Dans le premier, un procès intenté par une junte militaire sans autre légitimité que la force qui l’a portée au pouvoir, qui cherche à exclure du débat politique sa seule opposante digne de ce nom, par un verdict futur tellement attendu que le Secrétaire général de l’ONU est déjà intervenu pour demander qu’il ne soit pas exécuté. Le verdict a été renvoyé par ce que les juges prétendent devoir réexaminer le dossier et est attendu le 11 août 2009: est-ce un signe de fléchissement? Ce procès est en tous les cas le seul moyen dont dispose la junte pour tenter de faire taire Aung San Suu Kyi sans avoir à l’éliminer physiquement, ce que sa renommée internationale et sa qualité de Prix Nobel interdisent. Sa cause n’est pas entendue, elle est instruite de manière inquisitoriale. Le tribunal n’a rien d’indépendant, d’impartialité point non plus, le seul objectif étant de punir, d’exclure, de réprimer la liberté d’expression.

Le procès ouvert le 1er août 2009 devant le Tribunal révolutionnaire de Téhéran est de même nature. Un gouvernement tente d’étouffer la contestation soulevée par la dernière élection présidentielle. On nous parle d’aveux arrachés sous la torture, d’accusés amaigris récitant des phrases apprises par cœur, l’OMCT et la FIDH dénoncent, mais aussi l'ancien Président iranien Khatami. Les avocats et les familles des accusés n’ont pas eu accès à l’audience et la publicité des débats se limite aux agences de presse progouvernementales. Le Tribunal révolutionnaire n’est qu’un organe du régime, qui n’a rien d’indépendant non plus que d’impartial, le seul objectif étant de condamner la liberté d’expression.

Le 4 août 2009, c’est la justice chinoise qui inculpe 83 personnes pour les émeutes au Xinjiang, mesure qui devrait rapidement être étendue à 718 autres, sinon même aux 1600 arrêtées ! Ce sont les Ouïgours musulmans turcophones qui sont visés, du fait qu’ils dénoncent la répression politique et religieuse menée par la Chine. C’est encore le procès de la liberté d’expression qu’il faut attendre.

Dans ces conditions, peut-on parler de procès, de tribunal, de condamnation ? On ne le devrait pas, sous peine de mettre sur le même plan la Justice et des mises en scènes politiques. Un procès doit être équitable, c’est-à-dire offrir aux accusés les garanties d’être informés des accusations portées contre eux, de disposer du temps et des facilités nécessaires à la préparation de leur défense et d’un avocat, d’interroger les témoins à charge et à décharge dans les mêmes conditions. Il n’y a pas de procès sans ces garanties. Un tribunal est défini par la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme comme devant être accessible, indépendant, impartial, établi par la loi et apte à décider en offrant un recours effectif aux justiciables. Dans ces trois cas, les organes qui condamnent ne sont donc pas des tribunaux.

En conséquence, s’il est important de rendre compte de ces procédures car c’est en assurant une couverture médiatique internationale que l’on peut soulever les critiques nécessaires et assurer une protection minimale aux opposants, il faut se garder de donner, aussi peu que ce soit, les habits d’une respectabilité judiciaire à des organes répressifs de cette nature. Les termes de procès, de tribunal, de jugement et de condamnation apparaissent alors comme incongrus, inadéquats, intrinsèquement erronés dans un tel contexte. Ce vocable non seulement donne l’illusion de la légitimité mais porte également tort à notre propre justice, les mêmes mots, dans l’esprit du plus grand nombre, étant appelés à traduire les mêmes réalités, ce d’autant plus que la tentation de confondre des missions de police et de justice existe chez nous aussi et qu’elle est porteuse de nombreuses contradictions.

Mon intervention au Grand 8 de la RSR le 12 août 2009 sur le sujet:

http://info.rsr.ch/fr/rsr.html?&siteSect=1057

Sur le procès d'Aung San Suu Kyi:

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/41267b24-7d96-11de-8b74-78fbf1ebe95c/Aung_San_Suu_Kyi_verdict_renvoyé

Sur le procès des manifestants à Téhéran:

http://www.tsr.ch/tsr/index.html?siteSect=200001&sid=11028857

Sur le procès des Ouïgours au Xinjinag:

http://www.lemonde.fr/archives/article/2009/08/04/chine-83-personnes-inculpees-pour-les-emeutes-du-xinjiang_1225707_0.html 

17.07.2009

LA JOURNEE INTERNATIONALE DE LA JUSTICE

Le 17 juillet a été déclaré « Journée internationale de la Justice » en commémoration de l’avancée notable que fut l’adoption du Statut de Rome créant la Cour pénale internationale (CPI), le 17 juillet 1998. Elle pourrait aussi bien en ce sens se nommer « Journée de la Justice internationale » car c’est bien à ce niveau là que la révolution s’opéra. Entré en vigueur le 1er juillet 2002, bien plus rapidement que les spécialistes les plus optimistes l’espéraient, le Statut de Rome comme la Justice internationale demeurent méconnus et offrent beaucoup d’opportunités de contre-sens dans tous les médias. Tour d’horizon.

Relevons tout d’abord que la justice internationale est une idée neuve… fort ancienne : le premier procès pour « crimes de guerre » - en fait le déclanchement d’une guerre injuste – remonte à 1268 et le premier tribunal « international » - entre plusieurs principautés du Saint Empire - à 1474 ! D’échecs politiques en réussites privées, l’idée d’une justice internationale se développa et finit par s’imposer récemment. La fin de la première guerre mondiale ne permit pas la mise en œuvre de cette partie du Traité de Versailles qui prévoyait le jugement de l’Empereur d’Allemagne déchu, Guillaume II, les Pays-Bas refusant son extradition. Il fallut la deuxième guerre mondiale pour que fussent institués deux Tribunaux militaires internationaux (TMI), l’un à Nuremberg pour juger les criminels de guerre nazis et l’autre à Tokyo pour les japonais. Le premier peut être considéré comme un succès fondateur, évidemment non exempt de critiques, de celles que l’on adresse à la justice des vainqueurs contre des vaincus. Il n’en demeure pas moins que ce tribunal a offert aux accusés toutes les garanties d’un procès équitable, prononçant même quelques acquittements. Les travaux du TMI de Tokyo sont restés très longtemps dans l’ombre et ont été davantage contestés, notamment suite à la célèbre affaire Yamashita.

C’est à des guerres encore que l’on doit la résurgence de l’idée de justice internationale, en 1993, avec la création du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), compétent pour connaître des crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocides commis sur le territoire de l’ex-Yougoslavie après le 1 janvier 1991. Après des difficultés dans sa mise en place, le bilan de ce Tribunal est un succès, tant par le nombre de cas traités que par la qualité globale des jugements rendus. C’est le berceau de la CPI, qui lui doit vraiment beaucoup. Dans la foulée, le génocide Rwandais appelait une réaction du même type et vit la création en 1994 du Tribunal pénal international pour le Rwanda, qui a compétence pour juger les crimes commis au Rwanda entre le 1er janvier et le 31 décembre 1994. Plus chaotique et soumis à des pressions politiques plus importantes, cette juridiction offre un bilan mitigé par rapport à son aînée. Ces deux tribunaux sont aujourd’hui engagés dans une stratégie de clôture. Comme il s’agit de deux juridictions ad hoc, elles n’ont en effet qu’une existence limitée dans le temps, leur permettant de mener à bien leur mission.

La création en 1998 de la CPI change totalement la perspective. Pour la première fois, l’on est face à une juridiction permanente à vocation universelle. Tous les génocides, crimes contre l’humanité et crimes de guerre commis après l’entrée en vigueur du Statut de Rome, le 1er juillet 2002 ont vocation à être jugés devant la CPI. Alors que les deux TPI disposaient de la primauté sur les juridictions internes, la nature nouvelle de la CPI imposa un choix inverse, celui de la complémentarité, qui signifie que la CPI ne peut intervenir que si l’Etat sur le territoire duquel le crime a été commis ou celui dont les auteurs sont les ressortissants n’a pas la volonté ou les moyens de poursuivre. Il faut en effet reconnaître que la solution la plus naturelle reste la justice nationale. Toutefois, face à l’ampleur des crimes concernés et l’implication des plus hautes autorités de l’Etat dans leur commission, la volonté politique manquera le plus souvent à mener des procès, certainement contre les dirigeants en exercice – on imagine mal aujourd’hui le Soudan mener lui-même des procédures pour crimes contre l’humanité et crimes de guerre contre son propre Président – ou déchus, au profit politique d’une réconciliation nationale recherchée couramment dans l’amnistie.

L’institution de la CPI marque donc la volonté de la communauté internationale de ne plus tolérer l’impunité qui protégeait les pires criminels, permettant de dire que si l’on tue une personne on risque la prison à perpétuité alors que si l’on en tue un million on ne risque rien ! Le Statut de Rome est la sanction des crimes les plus graves, ceux qui touchent l’ensemble de l’humanité et dont l’ampleur et le caractère systématique porte atteinte au bien-être et à la sécurité de l’Humanité, constituant, au sens de la Charte des Nations Unies, une menace contre la paix et la sécurité internationales.

Puis vint le temps des juridictions internationalisées, dites également mixtes, qui ont un lien plus ou moins étroit avec le système judiciaire national, mais sont néanmoins en partie composées de magistrats internationaux. L’on peut citer les Chambres extraordinaires du Cambodge, les Chambres pour crimes graves du Timor oriental, les Chambres pour crimes de guerre du Kosovo et de la Bosnie-Herzégovine, enfin le Tribunal spécial pour la Sierra Léone. Toutes ces juridictions représentent un essai de ne pas s’engager dans la lourdeur d’un processus international du type des deux TPI, très lourd à mettre en place et très onéreux, lorsque ce n’est pas clairement pour éviter que la CPI ne puisse exercer sa compétence. Ce schéma hybride est perçu comme une opportunité par les uns, critiqué par d’autres et nous semble plus proche d’une forme abâtardie de justice que de la panacée recherchée. Ces juridictions ne sont pas appelées à durer, puisqu’elles se fondront plus ou moins dans le système judiciaire interne à la fin de leur mission.

Aujourd’hui la confusion règne car il existe ainsi deux TPI ad hoc, la CPI et cinq juridictions mixtes ! Chacun ayant sa propre compétence, sur des éléments distincts ratione loci, temporis et materiae des autres. La confusion est à son comble lorsque l’on décide de juger Charles Taylor, par le Tribunal spécial pour la Sierra Léone mais dans les locaux de la CPI à La Haye, ceux du Tribunal spécial à Freetown n’étant pas considérés comme offrant un niveau de sécurité suffisant.

Avec un peu de recul, l’on constatera que seule subsistera à terme la CPI, car elle est de tous le seul organe permanent. La situation s’éclaircira donc à la disparition progressive de chacune de ses concurrentes.

Il importe toutefois de garder à l’esprit que la justice n’est pas tout : elle ne peut pas l’être ni ne doit l’être. Le débat ne peut pas se résumer entre justice et absence de justice. Il existe d’autres moyens, tels que les Commissions vérité et réconciliation, qui ont souvent donné de très bons résultats, dans de nombreux pays. Il faut aussi considérer que , selon les cas, l’intervention de la justice pénale internationale peut améliorer la situation sur un terrain donné, mais empirer celle d’un autre terrain. Il faut surtout ne pas user de la Justice comme d’un moyen politique pour mettre fin à des conflits. On ne monnaye pas la paix contre la justice ! De même, on ne peut que très difficilement rendre la justice alors qu’un conflit demeure en cours. Surtout, il faut se garder de confier à la Justice des mission de police, comme on le fait parfois et de plus en plus en droit interne.

En somme, si l’on prend la peine de comprendre ce que peut être la Justice et quel est doit être son rôle, si en fonction de ce rôle on lui donne les moyens de remplir sa mission, alors elle pourra effectivement passer au profit de l’Humanité. Que l’on se fourvoie par contre dans l’identification de ses possibilités et elle ne servira que comme un instrument politique permettant à certains de se racheter une conscience sans s’exposer.

Lien vers le message de la Présidence de la Cour à l'occasion de la Journée internationale de la justice:

http://www.icc-cpi.int/NR/exeres/9217FA55-3BD5-4812-B747-2AE93639658E.htm

Autres liens:

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16.07.2009

BESOIN DE JUSTICE EN SOMALIE

Le 10 juillet 2009, les Nations Unies publiaient un communiqué au titre prudent et diplomatique : « POSSIBLES CRIMES DE GUERRE EN SOMALIE, SELON LA CHEF DES DROITS DE L'HOMME ». Constatant les graves violations des droits de l'homme et du droit humanitaire commises actuellement en Somalie, qui pourraient constituer des crimes de guerre, la Haut commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, Navi Pillay, est sortie de sa réserve.

 

Il faut en effet reconnaître comme établi que les attaques contre les civils sont l'un des aspects majeurs des conflits qui frappent la Somalie depuis 1991, comme d’ailleurs beaucoup d’autres conflits modernes. Navi Pillay déclarait ainsi il y a quelques jours : «Dans cette nouvelle vague d'attaques, il est clair que les civils, particulièrement les femmes et les enfants, sont les principales victimes de cette violence. (…) Il est nécessaire de faire davantage pour protéger les civils. Les personnes déplacées et les défenseurs des droits de l'homme, les travailleurs humanitaires et les journalistes sont parmi les plus exposés et dans certains cas sont directement visés».

 

Des témoins ont dit aux enquêteurs de l'ONU que les groupes Al Shabaab qui se battent pour renverser le gouvernement de transition ont procédé à des exécutions extrajudiciaires, ont posé des mines, des bombes et d'autres engins explosifs dans des zones civiles, et ont utilisé des civils comme boucliers humains. Des combattants des deux côtés auraient utilisé la torture, et tiré des obus de mortier de manière aveugle dans des zones peuplées de civils. Il y a également de plus en plus de preuves au cours des derniers mois concernant l'ampleur et la nature du recrutement d'enfants par diverses forces se battant en Somalie, ce qui est également une grave violation des droits de l'homme et du droit humanitaire. La majorité de ces enfants sont âgés de 14 à 18 ans. Des employés de l'ONU ont des informations crédibles selon lesquelles dans des zones contrôlées par des groupes insurgés des tribunaux ad-hoc jugent et condamnent des civils, en violation du droit somalien et du droit international. En conséquence, la Haut Commissaire des Nations Unies aux Droits de l’Homme estime que «Certains de ces agissements pourraient être qualifiés de crimes de guerre». Surtout, elle pose le principe du temps, toujours important dans ce genre de dossiers : «Une fois l'ordre restauré, et un jour il le sera, ceux qui sont responsables des violations des droits de l'homme et des abus devraient, et j'espère le seront, être traduits en justice». En effet, les dictatures comme les guerres ont une fin et l’attendre ouvre des perspectives de justice fermée tant qu’elles perdurent.

 

C’est dans cette optique que l’établissement des faits et leur documentation est très importante. Même si d’éventuelles procédures n’interviennent que beaucoup plus tard, «la collecte des preuves par tous ceux qui sont en mesure de le faire doit continuer afin que ceux qui commettent des crimes terribles en Somalie reçoivent la punition qu'ils méritent devant un tribunal, et que leurs victimes voient enfin la justice se réaliser», a-t-elle encore précisé. En effet, il faut rappeler que les crimes de guerre sont imprescriptibles en droit international, tout comme les crimes contre l’humanité et les génocides. Le plus souvent, les difficultés concrètes rencontrées sur le terrain, notamment le fait que, actuellement, les institutions judiciaires ont cessé de fonctionner à Mogadiscio et dans les régions du centre et du sud, les difficultés politiques qu’il y a toujours à poursuivre ce genre de crimes sur un terrain en guerre. Le temps est donc une donnée essentielle aux procès internationaux, qu’il faut intégrer dans la gestion des dossiers au plus vite. Le fait que de nombreuses années puissent passer entre la commission des faits et leur poursuite pénale engendre une difficulté essentielle en matière de preuve : les éléments concrets disparaissent, les mémoires s’effacent, les responsabilités sont de plus en plus difficiles à établir avec précision. Commencer par la récolte des preuves immédiatement, par l’enregistrement des déclarations des témoins et victimes, par la collecte de toute autre information disponible afin de constituer un dossier permet donc d’obvier à la plus grande difficulté des procès internationaux. Le faire dès la commission des actes sans même savoir si l’on pourra un jour poursuivre ou non est une évolution marquante du droit international, qui consacre sans doute définitivement la fin de l’impunité pour les dirigeants commettants les pires des crimes. C’est marquer l’optimisme aussi et la foi en la Justice, tout en sachant qu’elle ne sera qu’une part de la solution qui devra intervenir en un temps qui lui sera favorable.

 

 

http://www.ohchr.org/

 

28.06.2009

LES POLITIQUES SECURITAIRES A LA LUMIERE DE LA DOCTRINE PENALE, DU XIXème AU XXème SIECLE

Colloque organisé au Collège de France, par la Chaire d’Etudes juridiques comparatives et internationalisation du droit, du Professeur Mireille Delmas-Marty, le 8 juin 2009.

Dans son introduction, Mireille Delmas-Marty part du Code pénal Badinter, qui refusait de distinguer les peines des mesures de sûreté. Depuis, le développement de nouvelles mesures représente un retour à la défense sociale radicale, soutenue par une industrie de la surveillance en pleine expansion, qui renoue avec les théories de l’Ecole positiviste.

Ainsi en France, la Loi sur la détention de sûreté autonomise-t-elle la notion de dangerosité de celle de culpabilité, pour séparer la mesure de la peine et permettre le maintien en détention pour des périodes d’une année indéfiniment renouvelables une personne après la fin de l’exécution de sa peine. Le modèle en est une loi allemande qui se trouve être l’une des premières votées par les Nazis à leur arrivée au pouvoir en 1933 et l’une des seules dans l’Allemagne d’après-guerre à n’avoir pas été formellement abrogée. C’est d’ailleurs sur la base de cette législation que l’Affaire Mucke se retrouve aujourd’hui pendante devant la Cour européenne des droits de l’homme. En quelques mots, le cas est celui d’un homme condamné en 1986 à cinq ans de détention pour vol aggravé (brigandage) et tentative de meurtre et qui se trouve toujours aujourd’hui, vingt-trois ans après sa condamnation et dix-huit ans après la fin de sa peine, détenu du fait de sa dangerosité présumée.

Lorsqu’il décide d’une mesure de sûreté, le juge ne contrôle pas la preuve de la culpabilité de l’accusé mais pose un diagnostic de dangerosité et un pronostic de récidive. La dangerosité est présumée car elle est en toute hypothèse improuvable. Elle exclu de ce fait tout contrôle de sa légalité et, par voie de conséquence, tout risque d’erreur judiciaire.

Mireille Delmas-Marty voit dans ces évolutions des lois françaises, allemandes, européennes et internationales un effet indirect des attentats du 11 septembre 2001, qui agissent comme un révélateur et lèvent un tabou. C’est en effet une manière pour les Etats de se libérer de l’obligation de respecter l’Etat de droit en cherchant à mettre en œuvre un « droit pénal de l’ennemi » dans des pratiques contemporaines qui en rappellent de plus anciennes.

L’exposé de Jean-Louis Halpérin, professeur à l’Ecole Normale Supérieure était ensuite consacré à l’ambivalence des doctrines pénales modernes. Il commençait par relever que Bentham opposait Beccaria à Blackstone en ce que Beccaria rompait effectivement avec les droits pénaux d’ancien régime pour fonder la première doctrine pénale. Jean-Louis Halpérin retrace ainsi le raidissement des doctrines pénales depuis Kant et Bentham, puis reconnaît un adoucissement en 1832, avant que l’Ecole positiviste italienne ne vienne trouver sa consécration. De plus et depuis Foucault, la vision d’un éternel retour entre des périodes de sévérité et d’indulgence est remise en cause.

Beccaria adoptait un calcul utilitariste de la peine, pensant que pour qu’une peine soit juste, elle devait détourner le criminel de son acte. L’argument de la prévention jouait en faveur de peines sérieuses. Pour Bentham, la peine ne peut être douce car elle doit aller en intensité plus loin que l’avantage tiré du crime pour correspondre, à tous les degrés, à la sévérité d’un surplus de peine beaucoup plus grave que le crime commis. Force est de constater que la peine a perdu sa fonction préventive si le crime est effectivement commis et c’est donc à la prévention des crimes futurs qu’elle doit tendre. Il y a donc un enchaînement continu entre l’aggravation de la peine et la continuation du crime dans toute société. Bentham ne reconnaît aucune limite au législateur pour calculer ce surplus de peine nécessaire à la prévention du crime.

L’Ecole positiviste estime que si la criminalité continue, c’est que les peines ne sont pas suffisantes et qu’il convient donc de leur ajouter des mesures de sûreté. Les délinquants sont alors perçus comme des hommes anormaux par tout un climat de réflexion qui tourne autour du côté malade ou anormal du délinquant, qui nie ainsi toute pertinence à la peine préventive.

La notion de sûreté est éminemment ambiguë. Pour Beccaria, la sûreté est sacrée et inviolable mais subsiste la question de déterminer à qui ce droit à la sûreté est reconnu ? La valeur suprême devient ainsi la sûreté publique, universelle, commune comme objet de police et non plus de droit matériel.

C’est en s’engageant dans une logique de guerre contre les dangers publics et les atteintes à la sûreté que l’on glisse vers un réflexe de défense sociale par l’élimination du délinquant perçu dès Beccaria comme un ennemi. Ce droit pénal de l’ennemi est toutefois dénoncé dans son principe même par Rossi dès 1929.

L’Ecole positiviste à la fin du XIXème  siècle cherche à trouver une vérité scientifique qui réponde à l’augmentation pressante de la criminalité depuis la révolution industrielle et le grossissement de l’armée du crime. Elle appelle donc un surcroît de peine. La prophylaxie sociale n’arrête toutefois pas le mal et se pose donc la question de savoir comment faire pour repérer les criminels dangereux ex ante, avant qu’ils ne commettent leur crime, par exemple en cherchant à trier les enfants dès l’âge de 3 ans.

Les partisans de l’indulgence se trouvent toujours en position réactive, prisonniers des registres contextuels de la fin du XIXème siècle, en retard sur les partisans de la sévérité. C’est l’humanisme, la justice, le christianisme, le retour au droit naturel que l’on invoque contre l’Ecole positiviste.

Les progrès démocratiques devraient à cette époque permettre de mettre fin aux cycles répressifs en fondant l’espoir sur la démocratie mais c'est aussi prendre ainsi le risque de ne plus pouvoir discuter des politiques sécuritaires votées démocratiquement, ce qui entraîne des repositionnements doctrinaux constants. Les doctrines pénales apparaissent ainsi purement conjoncturelles face aux problèmes de société.  

Le Professeur Carlos Petit, de l’Université de Huelva (Espagne) a ensuite souligné l’impact de l’Ecole positiviste italienne sur la doctrine américaine et exposé les théories de Cesare Lombroso, toujours discuté, toujours réfuté, mais toujours influent, aujourd’hui encore, aux Etats-Unis. Lombroso est en effet très présent dans la littérature juridique actuelle, ce qui ne laisse pas d’inquiéter. Il existe une forte réception de l’Ecole positiviste aux Etats-Unis, y compris et surtout dans la presse généraliste, Lombroso n’ayant pas publié dans des revues juridiques. C’est le Congrès national de criminologie, fondateur en la matière aux Etats-Unis, qui s’est tenu à Chicago en 1909 et qui se transformera en association permanente dont le but sera la traduction d’ouvrages juridiques en anglais et l’édition d’une revue scientifique, qui sera l’un des facteurs de la diffusion des théories de Lombroso en assurant la traduction de ses principaux ouvrages.

Le Professeur Bernard Harcourt, de l’Université de Chicago a présenté la genèse de la rationalité actuarielle aux Etats-Unis. Il a relevé que cette logique domine tous les domaines du droit et de la sécurité. C’est une marque du réalisme américain. Le doute mine l’autonomie juridique et remet en cause le formalisme de la pensée classique. Cette logique actuarielle entend montrer que les concepts juridiques abstraits ne peuvent pas dicter de manière neutre les résultats d’un procès. Le réalisme a donné naissance à l’incertitude et a, en contrepartie, nourri un besoin grandissant de certitude, qui marque le paysage juridique américain au XXème  siècle. Le décalage entre la pensée formelle et les résultats concrets ouvre sur une volonté de savoir dans un domaine juridique déconstruit par le refus du formalisme, qui pousse la discipline dans le giron des économistes et des actuaires. Le Colloque de Chicago en 1909 est l’acte de naissance des théories juridiques aux Etats-Unis mais également le symbole d’un paradoxe entre le désir de prédire le comportement humain qui porte à individualiser la peine dans un mouvement moderne, humaniste, que l’on rencontre au même moment également en Angleterre et en France. Pour Roscoe Pound, il faut parvenir à un système d’individualisation reposant sur les progrès scientifique des statistiques, qui donne l’impression de pouvoir prédire le comportement humain par les lois de la probabilité. Il conviendrait donc de discipliner, de maîtriser l’incertitude du comportement individuel par une correcte application des sciences de la statistique et des lois de la probabilité. L’apogée du réalisme et les débuts des prédictions scientifiques datent des années 1920. En 1925, des recherches approfondies sont menées sur les individus bénéficiant d’une mesure de remise en liberté conditionnelle en Illinois afin de déterminer quels sont les facteurs d’une libération réussie, reposant sur la prévisibilité du comportement humain selon des analyses multifactuelles. Dans la foulée, toute une série de recherches seront menées dans les années 1930-1940. La pratique actuarielle apparaît ainsi comme un processus lent qui se met en place dès les années 1930 en Illinois, dans les années 1960 dans un autre Etat, vers 1970 en Californie et au niveau fédéral, puis dans tous les autres Etats américains. En 2004, vingt-huit Etats américains utilisent un outil d’évaluation des risques en relation avec les décisions de libération conditionnelle. C’est un désir de compter, de prévoir, de savoir, d’apprivoiser le hasard, de prédire l’avenir et d’exiger un droit pénal fondé sur la science, qui déplace le formalisme juridique vers un réalisme scientifique. Prédire le succès d’une libération conditionnelle devient ainsi une nécessité qui va de soi ! Un enthousiasme contagieux porte vers un guide scientifique de la condamnation et un désir de catégoriser le criminel en rubriques hautes en couleurs : le vaurien, le garçon de campagne, le gangster, l’alcoolique et d’autres, qui sont constamment recyclées, critiquées, redéployées dans une absence de définition des termes qui semblent a priori largement compris. Tout tourne autour de la notion de risque, dans un objectif de rassurer et d’apaiser la société qui en fait déresponsabilise les personnes en charge de tels dossiers dans une sorte d’analogie incongrue avec le monde de l’assurance. C’est en fait à un doublage du droit par la science que l’on assiste pour devenir finalement l’esclave des probabilités. Comment en effet considérer sérieusement qu’il suffit de prendre mécaniquement en considération toute une série d’éléments notés d’un certain nombre de points et que le total obtenu pour la personne en cause quantifie réellement le risque qu’elle représente de récidive et donc le pronostic en faveur ou non d’une libération?

Jean-Danet, Maître de conférences à l’Université de Nantes a parlé des politiques sécuritaires à la lumière de la doctrine de défense sociale nouvelle, qui commença par une critique de la pénalité d’une époque faite de peine de mort, de relégation et de courtes peines d’emprisonnement pour poser comme sens et fonction de la peine la seule défense de la société. Dès le début des années 1950, l’échec de la pénalité classique est montré du doigt. Fondé sur un humanisme scientifique et l’importance du droit comparé, elle s’appuie sur des mesures de sûretés ante delictum pour certaines catégories d’individus. Une place centrale est faite à la notion de traitement comme substitut à la peine, dans une alliance sans précédent du juriste et du psychiatre. Les mesures de sûreté s’inscrivent clairement contre certains groupes de délinquants que la science criminelle moderne veut isoler et doit donc définir : les mesures de sûreté visent à la rééducation et à la protection de la société dans le choix de mesures sociales plus que pénales. L’avant-projet de loi Levasseur, dans les années 1954-1959 en France prônait le dépistage des aliénés et des anormaux pour les faire bénéficier de mesures curatives de placement et de traitements médico-répressifs d’une durée pouvant aller de six mois à dix ans, renouvelable si le sujet n’était pas à son terme suffisamment réadapté. La notion de délinquant d’habitude rejoint ensuite celle de délinquant anormal. Les personnes considérées comme anormales sont néanmoins jugées responsables et doivent rester détenues en fonction de leur dangerosité. L’on passe alors du dualisme des peines et mesures à l’alternance de la peine ou de la mesure, à l’exemple des Etats-Unis basant des périodes de probation sur des traitements médicaux. La mesure ante delictum est donc perçue dans cette optique comme le futur du droit ! Dans le même mouvement, le droit pénal des mineurs passe de la répression à la rééducation puis à la prévention. L’on n’établit pas de catégories de mesures selon leurs buts car la même mesure peut poursuivre plusieurs fins selon l’individu en cause. Tout repose donc sur l’analyse de la personnalité du délinquant et du refus de la publicité. La diversité des mesures de sûreté est présentée comme l’alternative à l’uniformité des peines de prison. Il en découle inévitablement un certain nombre de dérives possibles à éviter, notamment de réduire l’écart entre peines et mesures de sûreté par l’interprétation : l’indétermination est dans la logique du système. C’est l’art social de lutte contre le crime, on se doit de protéger l’homme dans son milieu social. Un retour à la prudence mène ainsi vers des mesures ante delictum injustifiables en droit et fondamentalement contraires au principe de la légalité. Les difficultés concrètes et l’opposition des juges sont bien connues. L’examen des conséquences matérielles de telles doctrines apparut pour ce qu’elles portaient de dangers pour la démocratie et les principes fondamentaux de l’Etat de droit et conduisirent donc à leur abandon. Ces doctrines ont néanmoins provoquer l’émergence d’une autre pénalité plus actuelle.

Ce qui est à présent nouveau n’est pas de prendre en considération la dangerosité d’une personne mais d’autonomiser cette dangerosité pour la prendre seule en considération.

Dans l’après-midi, Geneviève Giudicelli-Delage a présenté un exposé consacré au droit pénal de la dangerosité, droit pénal de l’ennemi, comme un droit sur des individus pour ce qu’ils sont et non ce qu’ils ont fait, mettant l’accent davantage sur la dangerosité et le risque que sur la culpabilité. C’est en ce sens que la Loi française de 2008 sur la rétention de sûreté est baptisée Loi sur les criminels dangereux. Elle représente une double révolution.

La combinaison nécessaire dans la mesure de la peine du juste et de l’utile fait qu’une peine n’est juste que tant que l’acte est reprochable à l’auteur. Il y a là une fonction rétributive et punitive bien connue, qui repose sur une communion entre culpabilité et dangerosité. Aujourd’hui, il faut absolument apaiser la victime et rassurer l’opinion. La dangerosité sans la culpabilité s’autonomise comme concept détaché de l’infraction et légitime un enfermement pour une durée indéterminée, par exemple du seul fait d’une peine antérieure. C’est envisager la culpabilité sans imputabilité.

C’est le plus souvent un fait divers qui se trouve à l’origine d’une nouvelle loi pénale. L’audience est amplifiée au point que certaines lois portent le nom des victimes desdits faits divers.

En Angleterre et au Canada, la logique de la peine repose sur la protection du public, qui est ainsi la première fonction de la justice pénale. La peine sanctionne la faute dans un caractère rétributif, la mesure vise la prévention, la protection de la société. En Europe, la mesure n’est pas perçue comme une peine, ce qui lui permet de s’affranchir des règles générales du droit pénal, notamment du principe de la légalité et de l’interdiction de la rétroactivité. Toutefois, d’un pays à un autre, les mêmes mesures peuvent être qualifiées de peines ou de mesures de sûreté dans une qualification qui revêt l’importance fondamentale de les soumettre ou non au droit pénal. On en arrive au point, au Canada par exemple, d’une présomption de dangerosité, ce qui entraîne que c’est au prévenu de démontrer sa non dangerosité !

Le droit pénal est rongé de l’intérieur comme à ses confins dans une identité incertaine qui le délimite mal d’autres branches. Le droit pénal de l’ennemi  vise tous les individus perçus comme dangereux. La contrainte porte sur une dépersonnalisation plus ou moins forte car la culpabilité est réservée aux citoyens susceptibles de s’amender. La dangerosité quant à elle interdit toute attente de rétribution. Le droit pénal de l’ennemi est un droit d’exception, le procès équitable étant un droit du citoyen, pas de l’ennemi. Les arguments en faveur de tels procédés sont connus : l’Etat qui veut assurer sa protection ne peut se priver de tels moyens ! Vouloir protéger ainsi l’Etat de droit en vient à autoriser des actes contraires à l’Etat de droit. La notion d’ennemi appelle celles de lutte, de guerre, impropres à un processus judiciaire et perturbatrices des garanties judiciaires. Ce droit pénal de l’ennemi à été présenté parfois comme une ligne Maginot et le Professeur Giudicelli-Delage remarque fort à propos que c’est sans doute bien le cas : on se protège derrière un leurre semblant de manière trompeuse offrir une sécurité absolue alors que les atteintes aux libertés fondamentales sont bien réelles. Il y a une contradiction permanente, fondamentale, entre l’Etat de droit et l’Etat policier et ce dernier tend à une dérive totalitaire.

Le Sociologue Laurent Muchielli abordait le thème : « identifier, contenir et mettre à l’écart : le retour du discours sécuritaire et ses prétentions scientifiques ». Il relève que nous nous trouvons aujourd’hui dans une frénésie sécuritaire. Les tenants de la pensée sécuritaire n’aiment évidemment pas les universitaires, les intellectuels en général. L’ancienneté du discours sécuritaire est également relevée car désigner des figures de dangerosité est propre à chaque époque : les images du fou criminel, de la bande de jeunes criminels, du terroriste sont récurrentes. La domination politique de droite écrasante recherche des alliés scientifiques à l’appui de ses politiques pénales limitées à des objectifs de maintien de l’ordre. La disparition d’un axe droite-gauche comme transformation du champ politique empêche dorénavant toute contradiction de fond et comme il n’y plus d’argumentation, la surenchère est facile. La stratégie de dramatisation continue avec le concours des médias instrumentant les faits divers alors qu’il est parfaitement connu qu’il n’y a pas de corrélation entre l’intensité médiatique et l’intensité sociale d’un fait divers. La médiatisation de tel ou tel fait divers relève donc d’un choix politique et les discours de Nicolas Sarkozy comme de Rachida Dati peuvent aller sans autre jusqu’au mensonge le plus éhonté. La stratégie de la criminalisation frise ainsi la frénésie pénale et met en cause les principes généraux du droit qui sont les fondements de l’Etat de droit et donc de la démocratie. Le maintien de l’ordre devient une gestion du risque comme doctrine centrale de toutes les professions concernées, au nom de l’application d’un mirifique principe de précaution. Il en découle donc une doctrine unique et une pratique unique des forces de police et de gendarmerie axée sur le fichage de la population et la vidéosurveillance.

Les éléments abordés ensuite dans une table ronde regroupant Mireille Delmas-Marty, Christine Lazerges, Bernard Manin et les autres intervenants ont souligné la permanence des dangers et leur imprévisibilité grandissante. La peur brouille les frontières entre les réponses aux risques et aux menaces dans ce qui apparaît pour Delmas-Marty comme une inadéquation des réponses. Le schéma de la responsabilité civile de type réparation-prévention-précaution est repris au pénal sans discernement. Les faits divers apparaissent comme des diversions qui ajoutent à la confusion. La politique menée ressemble à un coup de dé qui chercherait à abolir le hasard. Pascal relevait déjà que l’on ne pouvait justifier la justice et que l’on a donc justifié la force pour que la force et la justice soient unies. Christine Lazerges relève que les politiques sécuritaires sont vouées à l’échec car construites sur la facilité. C’est l’impasse de la guerre, de la peur, basée sur la probabilité et l’impossible résilience. C’est l’impasse consubstantielle au discours politique qui exalte les peurs et les risques. L’on assiste sans limite aujourd’hui à un durcissement des politiques criminelles au nom d’une dangerosité présumée de certaines figures de délinquants, par exemple celle du mineur. Les politiques leurrent le citoyen sur ce que la loi peut produire. Le Parlement est instrumentalisé. Si une loi est votée, il faut bien ensuite lui donner les moyens de son application et ne pas demander à la loi ce qu’elle ne peut pas produire.

Vint ensuite pour conclure Robert Badinter qui parla avec la verve qu’on lui connait de longue date. C’est pour lui un sujet essentiel et il se désespère que l’on assiste à une période de décomposition des principes du droit pénal. Pourquoi ? Les tribunaux d’exception se sont avérés être la règles à toutes les époques depuis la deuxième guerre mondiale, notamment au cours de la décolonisation, du conflit algérien etc. Il relève avec force que le plus souvent, des infamies commises (torture pendant la guerre d’Algérie notamment, Guantanamo) subsistent encore cinquante ans plus tard dans la mémoire collective. Il regrette le peu d’engagement des juristes et avocats dans la défense des principes fondamentaux du droit pénal. C’est ainsi que la suppression des tribunaux d’exception en France est passé presque totalement inaperçue. Qu’en est-il dès lors de la protection contre leur retour ? C’est dans un double contrôle de constitutionnalité et de conventionalité interdisant tout retour à des situations aberrantes que réside la solution qu'il a cherché à mettre en place. Il est choquant pourtant que l’on assiste à une transformation de formes insupportables vers l’ordinaire, dans une modification profonde des principes sous une avalanche législative (40 textes pénaux et 37 de procédure pénale en France ces sept dernières années !) qui se limite inutilement à répondre à des faits divers. Le retour du refoulé, de la peur fonde une relation trouble entre les évolutions législatives et la crise économique. L’insécurité tient aux incertitudes très prégnantes de nos destins : retraites, soins etc. La peur de l’autre, d’abord celle du criminel, du délinquant, est plus forte et se polarise sur l’insécurité quotidienne. Pour Alain Peyrefitte, la sécurité est la première des libertés et c’est un axiome repris depuis pour clore le débat entre sécurité et liberté. La sanction est la première des dissuasions et l’on se dirige donc naturellement vers l’augmentation des sanctions dans une inflation de dispositions répressives accompagnée d’une multiplication des techniques de recherche, de fichage, de vidéosurveillance. Chaque société a ses criminels qu’elle rejette, aujourd’hui c’est incontestablement le criminel sexuel qui fait le plus peur par ce qu’il représente des passions les plus fortes et les plus refoulées. La peur du récidiviste est également un grand thème mais on ne sait jamais si celui que l’on juge récidivera. Le risque hante les consciences collectives et nourrit une inflation du système sur lui-même. Le fait divers est médiatisé autour de la seule chose que l’on puisse en montrer, la victime, dans un courant émotionnel évidemment intense. La victimisation est un facteur puissant du développement du droit pénal actuel dans une mutation indifférente aux principes pénaux fondamentaux. Pour Robert Badinter, nous allons vers une psychiatrisation de la justice et une judiciarisation de la psychiatrie. La rétention de sûreté est une rupture absolue avec le passé, dans un glissement à l’infraction virtuelle. A partir de là, tout s’effondre. L’accusé ne peut pas se défendre d’avoir commis une infraction car cette infraction n’existe pas, elle sera peut-être commise dans le futur. Il faut alors au juge protéger sa responsabilité professionnelle par un recours systématique au psychiatre qui cherche tout autant à couvrir la sienne par un renvoi au juge. Le traitement psychodramatique par la voie judiciaire d’une infection mentale mène à percevoir l’audience pénale comme un processus curatif à destination de la victime dans une confusion extrême des compétences. Il n’y a plus de règle d’or fondée sur les principes issus de 1789 et l’on se trouve aujourd’hui, selon Robert Badinter, dans une période de dérive ou de régression mais pas dans une impasse, juste une longue avenue dont on ne voit pas le bout. Terminant sur une citation de l’Electre de Giraudoux, il avait comme à son habitude magistralement conclu ce colloque sur des éléments forts qui disent combien pour lui nous sommes actuellement dans une phase de destruction du droit pénal :

« Comment cela s’appelle-t-il quand le jour se lève comme aujourd’hui et que tout est gâché, que tout est saccagé, et que l’air pourtant se respire et qu’on a tout perdu, que la ville brûle, que les innocents s’entretuent mais que les coupables agonisent dans un coin du jour qui se lève ? (…) – Cela a un très beau nom, femme Narsès. Cela s’appelle l’aurore ».

http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/int_dro/index.htm

25.06.2009

ELGAR SELON QUEYRAS A L’OSR

Le concert donné hier soir et ce soir marque la fin de la saison de concert de l’OSR et propose un programme composé de deux œuvres imposantes, le Concerto pour violoncelle et orchestre en mi mineur op. 85 d’Edward ELGAR et la Sixième Symphonie en si mineur op. 74 dite « Pathétique » de Piotr Ilyitch TCHAÏKOVSKI.

Le  Concerto d’ELGAR trouvait en Jean-Guihen QUEYRAS un interprète inspiré qui sut parfaitement en rendre toutes les passions et toutes les émotions. Cette œuvre majeure du répertoire est en effet de celles où le violoncelle joue un rôle prépondérant, dès la très courte introduction (Adagio) avant que le soliste ne déploie une mélodie sinueuse qui tourne en rond, Moderato, passant d’un pupitre à l’autre. Quelques arpèges du violoncelle ouvrent le deuxième mouvement (Lento-Allegro molto) dans lequel la virtuosité de Jean-Guihen QUEYRAS s’exprime aisément, chantant ce qui est pour d’autres un tour de force avec beaucoup de finesse. L’interprète savait aussi rendre les profondeurs de l’Adagio dans lequel l’orchestre reste discret. Le Finale enfin (Allegro-Allegro ma non troppo) est en forme de rondo et n’a pas été joué attacca ce soir, ce qui lui donnait une indépendance plus marquée que la continuation de l’Adagio le plus souvent jouée. Les nouvelles idées que QUEYRAS introduit sur la partition d’ELGAR sont remarquables de finesse et de maîtrise de son instrument. Son aisance à maîtriser le répertoire classique, romantique et contemporain lui donne toutes les clés pour proposer une lecture riche et subtile d’une œuvre qui est en quelque sorte de facture classique, de ton romantique et d’idée contemporaine. Il offre des émotions multiples à l’auditeur et fait penser à la remarque qui échappa à Jacqueline DU PRE lorsqu’elle écouta le formidable enregistrement de cette œuvre qu’elle venait de réaliser sous la direction de Sir John BARBIROLLI : s’effondrant en larmes, « Ce n’est pas du tout ce que je voulais exprimer » ! Bref, jouer des émotions, les transmettre, les ressentir, les réécouter ensuite est un monde aux multiples facettes dans lequel il faut oser se lancer comme le fit Jean-Guihen QUEYRAS, pour notre plus grand bonheur! Surtout, combien il était agréable de suivre le soliste dans son écoute constante de l’orchestre, sa volonté de dialoguer à chaque mesure avec tous les pupitres pour approfondir l’interprétation et partager la vision, sa recherche d’une vraie réponse notamment des violoncelles. Il n’aura malheureusement pas été suivi par la baguette terne de Michael SCHÖNWANDT et moins encore par les musiciens de l’orchestre, peu à l’écoute des appels répétés du soliste à un dialogue plus intéressant. C’est Jean-Guihen QUEYRAS que j’étais venu entendre ce soir et l’absence de propos de l’orchestre virant au récital, je m’en réjouis, qui aura permis d’entendre non pas le Concerto d’ELGAR, mais sa partie soliste... Deux très courtes pièces de Gyorgy KURTAG en bis nous rappelaient les fondamentaux de la musique contemporaine, de celles que l’on n’ose habituellement programmer pour elles-mêmes et dont la joie se limite à l’écoute de quelques bis proposés par des interprètes de génie qui osent les présenter.

Je ne dirai rien par contre de la Sixième Symphonie de TCHAÏKOVSKI donnée en seconde partie de programme, pour ne pas être désobligeant. Tout de même, dans une telle œuvre, dont BERNSTEIN voyait l’Adagio final comme les prémisses de l’Adagio initial de la Sixième Symphonie  de CHOSTAKOVITCH, dans la même tonalité de si mineur, il y avait de quoi faire à qui avait un minimum de vision et de propos. Des problèmes de justesse, notamment chez les cuivres, des attaques hasardeuses, des sonorités confuses et bruyantes en faisaient un pensum. Vite, descendons retrouver dans le hall Jean-Guihen QUEYRAS qui dédicace ses disques avec charme et simplicité pour prolonger le seul moment de musique de ce soir. Je repars avec son dernier disque, consacré aux oeuvres de Bruno MONTOVANI, Philippe SCHOELLER et Gilbert AMY, son sourire, sa dédicace et l'envie de découvrir avec lui des oeuvres que je ne connais pas.

 

http://www.osr.ch/concert 24.06.2009

http://www.jeanguihenqueyras.com/

 

 

23.06.2009

LA PRESSION DE L’ENVIRONNEMENT SUR LE DROIT INTERNATIONAL

La Société française pour le droit international organisait du 4 au 6 juin 2009 son colloque annuel à Aix-en-Provence, sur un programme destiné à évaluer l’impact de la pression environnementale sur le développement du droit international. Il ne s’agissait pas de nous pencher sur le contenu du droit de l’environnement, ni d’en mesurer l’application, mais d’identifier les bouleversements apportés au droit international public général par cette branche du droit.

 Quelques notes.

1.       Quels modes de formation ?

Le droit international de l’environnement est en pleine expansion et constitue pour le droit international public en général un laboratoire particulièrement innovant. Les sources du droit de l’environnement ne sont pas spécifiques, mais il existe quelques particularités.

L’objet du droit de l’environnement est particulièrement technique, mouvant et l’expertise y scientifique y occupe une place prépondérante à tous les stades de son élaboration, de l’agenda d’une conférence internationale à la rédaction de la règle puis à sa mise en œuvre et à son évaluation. Les controverses scientifiques actuelles ajoutent une part de difficultés importantes et stimulantes à cette branche du droit.

 Le lieu du droit de l’environnement n’est pas le réduit national mais l’espace international global, qui surplombe les coopérations régionales, par exemples autour des Alpes ou du lac Léman. Ces différents niveaux d’élaboration et de mise en œuvre du droit de l’environnement sont essentiels à ses enjeux, tant il convient à la fois  de prendre en compte la situation globale et de favoriser les interventions globales seules à même d’agir sur des écosystèmes particuliers. Le droit de l’environnement pousse donc le droit international général de la coexistence à la coopération. De plus, le droit de l’environnement a vocation à pénétrer les droits nationaux. Ce n’est pas un droit contenant des obligations synallagmatiques classiques mais un droit qui pose des obligations positives de faire et de faire ensemble. C’est également un droit qui développe de nouveaux outils, tels que des standards internationaux.

Le temps du droit est également particulier au droit de l’environnement autour d’une accélération, d’une évolution et d’une anticipation. L’on est en effet dans ce domaine face à une accélération du processus de normalisation favorisé par la pratique du consensus ou du package deal dans les négociations. Il faut également savoir organiser la lenteur autour de conventions cadres qui permettent, pas à pas, de continuer à avancer. L’évolution des connaissances est rapide, celle du droit également, même s’il peine à anticiper. Il faut donc construire des régimes juridiques qui facilitent les amendements réguliers à des conventions générales vagues autour du droit dérivé des organisations internationales ou des conférences d’Etats parties. L’interprétation de ce droit est également évolutive, comme le montre l’Arrêt récent de la Cour internationale de Justice (CIJ) dans l’affaire du barrage sur le Danube. Il y a dans cette branche du droit une dimension prospective marquée pour tenter d’anticiper les risques.

Les sources du droit international de l’environnement sont variées dans une profusion normative importante. Il existe plus de 500 traités internationaux multilatéraux en la matière, plus encore de traités bilatéraux. C’est un droit relativement complet, qui couvre beaucoup de domaines de protection. Il y a variété des sources formelles, la coutume, largement utilisée en droit international public s’avérant trop générale en matière environnementale et trop lente surtout à se dessiner. Le contentieux demeure aujourd’hui limité en volume face à un développement conventionnel important. Les principes généraux du droit restent, comme la coutume, marginaux. Les principes du droit de l’environnement n’ont pas acquis d’autonomie, même s’ils sont influents. La densité normative de cette branche du droit est également des plus variables, de la soft law bien connue au droit contraignant, en passant par toute une gamme d’obligations souples ou dont le caractère obligatoire est contestable. C’est le cas notamment des documents programmatoires et il existe une part importante d’actions qui trouvent leur source dans des résolutions non obligatoires. Nous sommes donc face à un effacement des frontières entre soft et hard law dans ce domaine. Cette normativité incertaine est l’un des facteurs fondamentaux qui mènent à privilégier la légitimité des instruments adoptés sur leur formalité.

La régionalisation et l’universalisme ne sont pas propres au droit de l’environnement mais se prolongent vers les droits nationaux. La première Conférence de Stockholm en 1972 a marqué un tournant dans la formalisation de principes vers de nouvelles valeurs sociale internationales. Le rôle du temps est à soulever, plus encore du tempo, pour garder le rythme d’une accélération du développement du droit et de la protection de l’environnement. Cette Conférence a marqué le moment de la prise de conscience de la problématique environnementale. L’amplitude du problème impose un changement d’échelle qui déborde les niveaux étatiques vers un dépassement des territoires. Il faut donc resituer l’Etat dans ce nouveau droit, pas le nier. Le droit de l’environnement est né dans les années 1960, même si la première convention internationale portant sur la protection de l’environnement est celle de Paris, au tout début du XXème siècle, sur la protection des oiseaux utiles à l’agriculture. Le caractère aujourd’hui global et intergénérationnel de cette branche est important pour le développement du droit international, de même que le dépassement de la réciprocité traditionnelle et le rôle accru d’éléments extrajuridiques.

Il nous a été rappelé les principales décisions internationales en matière de protection de l’environnement. Celle de l’OMC, du 26 septembre 2006 comporte plus de 1000 pages et pose que l’autorité nationale peut se prévaloir d’opinions scientifiques divergentes dans l’évaluation du risque et donc dans la mise en œuvre du principe de précaution. Il est donc possible à un Etat d’adopter, dans son évaluation des risques, une mesure plus stricte que celle adoptée par un autre Etat.

Le 3 décembre 2001, le Tribunal international du droit de la mer a rendu une décision dans une affaire Irlande c/ Royaume-Uni posant le principe fondamental de la coopération basée sur un échange d’information sur l’état des risques.

L’Arrêt de la CIJ, du 13 juillet 2006 concernant l’usine à papier et opposant l’Argentine à l’Uruguay a estimé qu’il n’y avait pas en l’état de risque imminent de pollution démontré mais qu’il existait bien un besoin de protéger les eaux naturelles et la Cour a invité les parties à mettre en œuvre des procédures de coopération.

Le 8 octobre 2003, le Tribunal international du droit de la mer a estimé qu’il n’était pas exclu que certains travaux puissent causer des dommages à l’environnement et qu’il fallait donc aux parties prendre des précautions basées à la fois sur un échange d’informations et sur l’interdiction d’effectuer les travaux en question de manière telle qu’il en résulte un danger pour l’environnement.

La Cour européenne des droits de l’homme (Cour EDH) dans l’Affaire Tatar c/ Roumanie a porté un regard critique sur le lessivage de minerais par chlorure de sodium et, dans un raisonnement probabiliste, a estimé possible de conclure à une violation de l’article 8 CEDH, la gravité du risque faisant peser sur la Roumanie une obligation positive d’évaluation et d’action.

La sentence arbitrale du 25 mai 2005 sur la réactivation de la ligne ferroviaire Anvers-Ruhr a également précisé l’obligation des parties de prévenir tout dommage à l’environnement ou d’y remédier en tant que principe général du droit international public.

Enfin, le 23 juin 2006, la Cour de Justice des Communautés européennes (CJCE) a mesuré l’indemnisation des communes de Bretagne touchées par le naufrage de l’Erika à l’aune du principe pollueur-payeur et a permis de remonter dans la chaine de responsabilité, au-delà du transporteur, jusqu’au producteur de la substance polluante.

Il convient encore de préciser que, selon la Cour interaméricaine des droits de l’homme, le droit de l’environnement est une condition à l’exercice des autres droits de l’homme. Certains ont même voulu remonter dans l’histoire du droit de l’environnement pour trouver ses sources dans le droit de la guerre et le jugement du Tribunal militaire international de Nuremberg.

Le développement durable occupe donc une place centrale dans le contentieux international et impose aux Etats des obligations de prévention et de remédiation.

On a ensuite développé les incertitudes normatives du droit de l’environnement. Les formes de cette incertitude portent tant sur l’instrumentum que sur le negotium. Sur l’instrumentum car le droit de l’environnement se développe partout et sur tout support à vocation ou à prétention juridique, dans une inventivité certaine. Le negotium également ne suit pas les schémas traditionnels du droit international public, sans toutefois s’en écarter totalement. Il n’existe pas en la matière de rôle cristallisateur de la codification ni de développement progressif mais une forme de normativité débridée. Les normes produites sont en grande partie provisoires pour préserver l’évolution des connaissances scientifiques.

Il existe ainsi pour certains également une incertitude institutionnelle qui mériterait sans doute de passer du programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE) à une véritable organisation internationale spécifique.

Pour d’autres, un nouveau type d’acteurs est apparu avec les Conférences d’Etats parties autonomes, non affiliées à des organisations internationales existantes. Il en prolifère rapidement et nous en sommes actuellement à une douzaine au plan  international, en plus d’une trentaine au niveau régional. Il y a, dans la terminaison anglaise, Treaty congestion. Ces conférences d’Etats parties sont en fait l’institutionnalisation d’une forme de diplomatie normative.

Le statut juridique des conférences d’Etats parties diffèrent des conférences diplomatiques habituelles du fait de leur durabilité et des organes permanents dont elles se dotent. Il existe donc en ce domaine une très grande variété de nouvelles organisations internationales.

La question des effets juridiques des actes émanant des conférences d’Etats parties, qui sont qualifiées de quasi organisations internationales, se pose évidemment. Quid de leur effet juridique à l’égard des Etats membres et des pays tiers ? Si pour certains ces organes sont dotés d’une « de facto law making », il n’en demeure pas moins que les actes qui en émanent ne sont pas soumis à ratification. Pour PS, le droit des traités de papa n’est plus en mesure de faire face aux défis actuels. En règle générale, les actes de ces conférences sont largement tolérés comme obligatoires pas les Etats parties, dans une approche davantage quasi législative que quasi contractuelle.

La légitimité des sanctions dérivées, c’est-à-dire prononcées non pas sur la base du traité international liant formellement les parties, mais sur celle d’actes adoptés par la conférence des Etats parties, se pose et ce n’est sans doute pas anodin si le terme de sanction n’apparaît nulle part dans les conventions vertes, au profit de périphrases telles que « mesures à prendre à l’égard des parties contrevenantes » ou « mesures en cas de non respect… ». Il s’agit là de mesures potentielles, tout étant fait pour éviter le mot sanction. Par exemple, la Convention de Washington sur le commerce des espèces protégées (CITES), de 1973, contient des sanctions de type embargo contre les violations des règles primaires du traité ainsi que des règles secondaires établies par la conférence d’Etats parties. La possibilité d’adopter des mesures de rétorsion collective depuis 1985 a été appliquée dans plus de 40 cas concernant plus de 30 pays, y compris des Etats tiers ! Ces embargos sont efficaces à près de 100% des cas car les effets immédiats se font sentir sur plusieurs secteurs économiques en même temps, provoquant l’amendement rapide et le retour à une plus stricte observance des règles par les Etats visés. Le fait que la CITES compte plus de 175 Etats membres ajoute bien sûr à cette efficacité des sanctions.

2.       Quelles responsabilités ?

Pour qu’il y ait un régime efficace de responsabilité objective, des règles de juridictions comprenant l’accès à la justice des victimes sont essentielles. Il existe bien des obstacles à la responsabilité des exploitants, notamment du fait de l’absence de ratification, mais ces règles pèsent quand même sur le comportement et la pratique des Etats. Le droit international public de la responsabilité des exploitants se développe pour couvrir un plus large spectre de dommages. Il est en effet rare qu’un Etat soit directement responsable d’un dommage à l’environnement. Le plus souvent, la pollution est causée par une entreprise ou un particulier. Il en découle que le fait générateur de la responsabilité internationale ne peut pas être imputé à l’Etat, sinon pour manquement aux obligations positives de prévention. Un Etat ne saurait tolérer sur son territoire une activité qui provoque un dommage dans un Etat tiers. L’obligation de l’Etat est ainsi avant tout une obligation de diligence due.

Il existe actuellement trois conditions au dommage : qu’il fût prévisible, transfrontière et grave ou sérieux. Ces conditions sont toutefois assouplies en pratique, l’exigence de gravité ayant quasiment disparu. La notion de dommage significatif que l’on rencontre dans la plupart des conventions signifie simplement que ce dommage doit être mesurable. Par ailleurs, il est acquis que la notion de dommage transfrontière s’applique également aux zones ne relevant d’aucune juridiction, comme le relevait la CIJ dans son arrêt en l’affaire Gabcikovo-Nagymaros. Il existe dorénavant un droit à un environnement sain.

La directive de l’UE, du 21 avril 2004 portant sur la responsabilité environnementale dispose que l’Etat fautif pourra être amené à apporter des améliorations à un autre site par le principe de la compensation environnementale, en plus de l’indemnisation du dommage.

Il faut bien faire attention, lorsque l’on parle en français de responsabilité pour fait dommageable à l’environnement, à la distinction sémantique existant en anglais entre les termes responsibility,  liability et acountability. La langue allemande fait également la distinction entre Haftung et Verantwortung. En règle générale, on peut établir qu’il y a « responsibility » pour fait illicite et « liability » pour acte illicite. La Commission du droit international a toutefois laissé ouverte la question de savoir s’il pouvait exister une forme de responsabilité internationale en dehors de tout texte conventionnel.

Pour Christian HUGLO, avocat dans toutes les affaires environnementales depuis trente ans, le praticien a toujours besoin de professionnels pour compléter son approche. Il faut en ces affaires penser non seulement au procès mais également aux retombées de ces procès. Les problèmes ne sont plus les mêmes qu’il y a trente ans. Pour qu’un procès puisse se dérouler, il faut une nécessaire unité de temps, de lieu et d’action. Il n’y a ainsi pas de procès possible contre le réchauffement climatique. Il voit néanmoins dans les évolutions actuelles une amélioration du droit international pénal. La responsabilité pour les dommages causés à l’environnement a une fonction sociale évidente et Me HUGLO a rappelé que, dans la philosophie de Platon, le criminel a droit à un châtiment. Le droit n’existe que s’il est effectif, donc assorti de sanction. Il a également pour fonction éthique de développer des comportements nouveaux pour l’avenir.

Il y a tout de même une relative surprise à voir la Cour EDH à la pointe du développement en matière environnementale, notamment dans son Arrêt Tatar c/ Roumanie, du 29 janvier 2009. L’on est en effet passé d’un droit sur l’environnement jusque dans les années 1960 à un droit de l’environnement ensuite pour parvenir depuis les années 2000 à un droit à l’environnement combinant droit privé et droit public. La question du praticien est donc de déterminer quel est mon droit à l’environnement et comment le mettre en œuvre. Il faut alors trouver un juge et voir en fonction du juge compétent ce que l’on peut envisager de faire. Le cahier des charges de l’avocat est alors de vérifier s’il existe un dommage et éventuellement les règles de prescription qui s’y appliqueraient, puis de déterminer le fors auquel il peut agir, qui détermineront les règles de preuves et d’expertise, le droit de fond applicable pour déterminer qui est réellement responsable du dommage causé à l’environnement. Le droit international public a un rôle considérable à jouer sur la responsabilité en droit de l’environnement. Une question soulevée encore par Me HUGLO porte sur l’éventuelle possibilité pour l’Etat reconnu responsable d’un dommage à l’environnement de se retourner contre l’auteur matériel du dommage. Ce n’est pas forcément, relève-t-il, dans les Etats où le droit international est le mieux introduit que les progrès les plus importants ont été réalisés. L’accumulation de précédents permet à la jurisprudence de faire avancer le droit car le juge s’adapte aux situations. C’est ainsi que s’est développée, depuis l’affaire de l’Amoco Cadiz le principe de la responsabilité des maisons mères et des filiales.

C’est là que se glissait dans le débat une référence à Hans JONAS (1903-1993) qu’il convient de développer quelque peu. Ce philosophe allemand est notamment l’auteur de « Le principe responsabilité » (« Das Prinzip Verantwortung »), son ouvrage le plus célèbre, dans lequel il développe le constat que la survie de l’humanité n’est plus assurée de nos jours, notamment du fait du développement de la technique moderne, qui donne à l’homme la capacité de s’autodétruire. Il en découle pour Hans JONAS, à la suite de sa « Philosophie de la biologie » que devrait être interdite toute technologie qui comporte le risque de détruire l’humanité, trouvant par son expression bien connue, « in dubio pro malo », l’expression du principe de précaution. Ce fut aussi là l’occasion de remarquer que la langue anglaise connaît trois termes aux sens différents pour dire la responsabilité : Responsibility, Acountability et Liability, la langue allemande deux : Haftung et Verantwortung, et qu’en conséquence la langue française avec son seul mot de responsabilité semble bien pauvre à en saisir toutes les nuances.

Le besoin d’efficacité à mener à un développement de la jurisprudence tendant à une réparation effective, de sorte que la seule difficulté qui subsiste est de démontrer une qualité pour agir.

3.       Quels contrôles ?

Dans ce domaine, le droit communautaire est plus précis et plus présent dans le contentieux national que le droit international public général, notamment devant le juge administratif français, ce qui vient sans doute de l’effet direct des directives européennes en droit interne, acquis en France aujourd’hui. C’est d’ailleurs le droit de l’environnement qui a permis cette percée du droit communautaire en droit interne dès 1984. En France et depuis 1998, il est possible d’invoquer directement une directive européenne en cas de lacune du droit national.

A ceci s’ajoute une pratique régulière du Conseil d’Etat français, qui n’hésite pas user de la question préjudicielle à la Cour de Justice des Communautés européennes (CJCE).

De plus et en règle générale, dans un système moniste, l’on peut invoquer directement les conventions internationales devant le juge national, qui en écartera toutefois le plus souvent l’application pour manque de précision des dispositions qu’elles contiennent, qui se verront ainsi dénié tout caractère self executing.

En conclusion, la protection de l’environnement relève des intérêts principaux des Etats. Toutefois, le droit des traités classique ne peut répondre à tous les enjeux. Il faut donc aller au-delà vers des normes qui se nourrissent d’autres sciences et qui doivent être élaborées en collaboration apr des juristes avec des experts de différentes formations.

21.05.2009

LA 9ème SYMPHONIE DE MAHLER A L’OSR : UNE QUESTION DE STYLE

La 9ème Symphonie de Gustav Mahler, en ré majeur, est un monument des plus impressionnants. De toutes les symphonies de Mahler, elle est celle qui, d’un premier abord, semble la plus classique : elle est l’une des rares à s’en tenir aux quatre mouvements réglementaires, sans ajout de voix soliste ou de chœur. A y regarder de plus près, elle n’a plus rien de vraiment classique. Ses dimensions, globales comme pour chacun de ses mouvements, sa structure polyphonique et harmonique, sa fin sur un Adagio en font notamment une œuvre résolument moderne. C’est en outre une œuvre extrêmement complexe. Un critique musical de 1912 la considérait comme « la seule inachevée achevée » et c’est une vision sans doute assez juste. Achevée, l’œuvre l’est totalement, aboutie même, entièrement composée, orchestrée, préparée, prête à être jouée. Pourtant Mahler est mort avant d’avoir pu en entendre la première exécution en concert. C’est à Bruno Walter que reviendra l’honneur de la création en juin 1912, à Vienne. L’on sait à quel point le compositeur aimait à modifier et corriger sa partition en fonction des répétitions et des exécutions de concert, à quel point il avait besoin de cette étape dans sa création pour effectuer tous les ajustements qu’il estimait nécessaires. Mahler ayant été privé de cette opportunité dans cette symphonie, l’on peut à bon droit considérer que la partition en eût été revue comme les autres et qu’il lui reste donc un petit caractère inachevé.

La 9ème de Mahler n’est pas une œuvre qui s’offre facilement à l’interprète, pas plus qu’à l’auditeur. Seuls les plus grands ont pu venir à bout d’une exécution authentique de l’œuvre, au sens qu’Adorno donnait à ces termes. Bruno Walter à Vienne en 1938, dernier concert avant l’Anschluss, qui aborde l’œuvre comme le legs du compositeur et dont personne n’a jamais osé reprendre les tempi aussi rapides d’un Adagio final mené de manière si pressante. Otto Klemperer, l’autre disciple, à Londres en 1967, qui nous montre une cathédrale engloutie, créant des vides immenses. Vaclav Neumann à Leipzig en 1964, la plus aboutie des interprétations et sans doute la plus sensible. Sir John Barbirolli à Berlin en 1967, à une époque où Mahler y était délaissé nous en laisse, grâce aux timbres de l’orchestre, la version la plus belle. Bruno Maderna, à Londres en 1971, aborde l’œuvre comme un grand compositeur et en donne une interprétation magistrale, sans doute la plus authentique. Herbert von Karajan enfin, qui n’aborda l’œuvre qu’une fois à Berlin et dans l’interprétation de laquelle il mit tant d’émotion qu’il refusa d’y jamais revenir, en livre la plus bouleversante version. Il y a aussi et surtout Léonard Bernstein, à Vienne, qui la voyait, mouvement après mouvement, comme un quadruple renoncement, à l’amour, à la nature, à la musique et à la vie, qui a été le seul à lui donner réellement un style, au sens où Louis-Ferdinand Céline entendait ce mot – je n’ai d’ailleurs jamais compris ce qu’il entendait par « style » et je crois qu’il n’a jamais su le dire non plus, l’écrire seulement, car le style pour Céline se ressent plus qu’il ne s’explique et c'est aussi le cas dans le Mahler de Bernstein. Il y a dans sa 9ème un voyage au bout de la nuit extraordinairement prenant, à nul autre pareil.

Interpréter une telle symphonie n’est donc pas à la portée de tout le monde, y créer un style moins encore. Fabio Luisi qui dirigeait hier au Victoria Hall est un ancien directeur artistique et musical de l’OSR, entre 1997 et 2002. Son mandat s’était mal déroulé, la communication avec l’orchestre ne passant pas, il avait eu un sens des responsabilités suffisant pour en tirer les conclusions nécessaires et annoncer très tôt qu’il ne le renouvellerait pas. Il en a découlé quatre ans pendant lesquels l’orchestre a simplement expédié les affaires courantes sous sa direction, ce qui n’offrait aucun intérêt artistique, raison pour laquelle j’avais déserté les concerts d’abonnement de cette période. En revenant ce soir, sept ans après son départ, alors qu’il a connu de bons succès ailleurs et notamment en Allemagne, Fabio Luisi montre un plaisir certain, rencontrant plus de réussite comme chef invité que comme directeur musical. Il nous a livré une lecture intéressante de l’œuvre mais a ajouté un cinquième renoncement à ceux décrits par Bernstein, celui de l’interprétation. Les yeux rivés sur la partition comme avec la peur constante de s’y perdre, il est capable de lire et de comprendre l’œuvre, incontestablement, mais il ne la ressent pas, l’essence lui échappe la nuit le guette et il cherche à s’en sortir, tâtonnant entre l’être et le néant. Les voix multiples de la partition ne lui disent rien ou si peu ou peut-être beaucoup trop. La partition parle toute seule, d’où des équilibres parfois incertains. Notre orchestre, on le sait, est à son meilleur niveau lorsqu’il est placé sous une baguette d’exception. Celle de Luisi n'a pas le charisme suffisant et manque de propos. Il n'est donc pas étonnant qu'il ne parvienne pas à laisser les timbres de l’orchestre s’exprimer dans cette partition, où ils auraient pourtant tant à apporter.

L’on oublie trop souvent que Gustav Mahler est aussi l’un de ces compositeurs qui ont formé les piliers du répertoire de l'OSR, Ansermet l’ayant joué dès les premières années, à une époque où il était encore un contemporain qui ne s’était pas imposé. Genève a très tôt fait bon accueil à la musique de Mahler et cette 9ème symphonie, créée à Vienne en juin 1912, a été donnée pour la première fois à Genève par l’Orchestre du Grand Théâtre sous la direction de Bernhard Stavenhagen le 1er février 1913 ! La lecture d’hier soir nous a montré une grande partition livrée à elle-même et qui a su s’imposer par elle-même, reléguant l’interprète à un rôle de repère métronomique. Elle ne marquera les esprits que par sa rareté au concert, mais c'est déjà beaucoup.

16.05.2009

LA DETENTION ADMINISTRATIVE : PRINCIPES ET ENJEUX D’UNE PETITION

Comme chacun le sait, une pétition circule actuellement avec un certain succès dans deux quartiers genevois, les Pâquis et les Eaux-Vives. Une centaine de signatures chaque jour pour une pétition de quartier, c’est beaucoup. La pétition demande que, face à la situation de ces deux quartiers où la délinquance explose, une action précise soit mise en place : le recours à la détention administrative et la nécessaire construction d’un lieu destiné à l’enfermement des multirécidivistes violents et sans papiers. Cette initiative genevoise se double d’un activisme cantonal et fédéral : agrandissement de la prison de la Brenaz, projet de loi sur les exclusions de zone et la création de patrouilles canines, modification du système des jours amende introduit en 2007 dans le Code pénal afin de permettre au juge de prononcer des peines dissuasives.

Il y a dans ces différentes propositions une volonté politique de proposer des solutions aux problèmes de la population, normale en période électorale. Un certain nombre de questions de principes se posent néanmoins et, comme bien souvent, sont ignorées du débat car elles sont plus difficiles à résoudre. La détention administrative  et la construction d’un lieu adéquat posent typiquement des questions de fond dont on ne peut faire l’économie. La détention est évidemment une forme de privation de liberté. La liberté est évidemment un droit fondamental. Vouloir développer la détention administrative parce que la détention pénale n’est pas possible en droit pose divers problèmes majeurs.

L’on peut effectivement critiquer le système des jours-amende, qui a ses qualités face à des citoyens qui ont les moyens d’assumer une peine pécuniaire et dont la gravité de l’infraction commise ou le niveau de culpabilité ne justifie pas une peine privative de liberté. C’est un système qui s’avère, c’est vrai, totalement inadéquat face à des délinquants étrangers sans revenus. Il s’agit néanmoins d’une peine, ce qui interdit de considérer qu’il y ait là une situation d’impunité. Il ne faut pas oublier de tenir compte du fait que les délinquants visés dans ces pétitions sont avant tout de petits délinquants d’habitude, donc multirécidivistes, mais dont la gravité des infractions commises ne permet pas, selon le droit en vigueur, de prononcer à leur encontre des peines privatives de liberté. Ce sont en effet des personnes qui sont interpellées avec d’infimes quantités de stupéfiant sur elle, voire même simplement des traces de stupéfiants. Ces quantités ne sont pas propres à mettre en danger quiconque et c’est bien la raison pour laquelle le nombre de personnes interpellées à chaque descente de police correspond au nombre de personnes quasi immédiatement libérées.

Ces personnes n’étant pas passibles de peines de prison ferme, peut-on envisager d’autre solution pour mettre un terme à leur trafic ? Considérant qu'elles sont la plupart du temps étrangères et dépourvues de titre de séjour en Suisse, l’on part du principe qu’elles doivent être renvoyées. Le problème vient justement du fait que, pour renvoyer ces personnes, un accord international entre la Suisse et le pays de retour est nécessaire. Lorsque cet accord n’existe pas, comme c’est le cas souvent dans ce contexte, il n’est pas juridiquement possible de les renvoyer autrement que volontairement. Les personnes en cause le savent et jouent habilement là-dessus.

La détention administrative est actuellement autorisée en vue du renvoi d’une personne. Lorsque le renvoi n’est pas juridiquement possible, la détention administrative est interdite. Les pétitions en cause font donc clairement des propositions illicites ! La privation de liberté pénale n’étant pas possible, la culpabilité des personnes visées n’étant pas suffisante pour fonder en droit une telle peine, l’on tente un chemin de traverse pervers. Il s’agit ni plus ni moins que de détenir un grand nombre de personnes (des centaines au moins), en dehors de toute base légale et pour quel motif ? Simplement les exclure des quartiers où elles sont actives pour assurer la tranquilité des habitants. Il y a là confusion entre des mesures de police, dont l’attente est légitime de la part des habitants, d’une part, et l’intervention de la justice pénale d’autre part, en cherchant à mettre entre les deux, également insatisfaisantes, une mesure administrative illégale.

C’est l’exemple type d’une certaine dérive de nos sociétés actuelles pour qui il est nécessaire de vivre dans une sécurité totale et perpétuelle. Tous ceux qui représentent un risque doivent être exclus, par tous les moyens. La conséquence en est une vision dénaturée de la justice, perçue comme l’outil défaillant dans ce schéma. La justice a pour but de sanctionner les violations de la loi en application de la loi, elle n’est pas un outil sécuritaire. La mauvaise compréhension du rôle de la justice entraîne sa critique et sa décrédibilisation. A ceci s’ajoute une vision de la peine comme devant être uniquement privative de liberté pour être efficace. Cette vision purement répressive oublie les composantes rétributives ou éducatives de la peine ; quant à son aspect dissuasif mis en avant, il est des plus discutables, l’expérience montrant qu’une peine plus lourde détourne rarement le délinquant de son activité illicite mais l’incite au contraire à adapter ses méthodes. L’élément dissuasif en l’espèce ne tient pas compte non plus de la situation des personnes en cause, dépourvues de tout titre de séjour en Suisse, non expulsables pour les raisons déjà dites et qui sont donc dépourvues de tout moyen de subsistance légal. Elles deviennent donc la proie facile de tous les trafics, qui leur permettent simplement d’en tirer les revenus nécessaires à leur survie. Refuser de prendre cet aspect des choses en considération c’est se fermer la possibilité d’une réflexion globale, qui pourrait seule permettre une solution adaptée.

La détention administrative est donc inenvisageable en l’espèce, puisque manque toute base légale. De plus et concrètement, Genève est dépourvue de lieu adéquat à une telle détention. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les pétitionnaires proposent la construction d’un lieu destiné à l’enferment des personnes visées.

Le placement en détention administrative de personnes nombreuses dont on ne sait que faire en droit offre des exemples historiques multiples. L’on peut citer les résidents espagnols en France pendant la guerre d’Espagne, les résidents japonais aux Etats-Unis pendant la guerre du Pacifique et en règle générale les ressortissants de pays ennemis dans tous les conflits du XXème siècle. L’exemple du centre de Sangate dans le nord de la France est également explicite : tous les immigrants clandestins interpellés lors de leur tentative de passage en Angleterre sont parqués là dans des conditions difficiles pour dire le moins ; la situation ayant empiré pour atteindre un seuil critique, la fermeture s’est imposée, éparpillant les anciens détenus en de multiples lieux de la côte où ils tentent de survivre dans l’attente d’une nouvelle tentative leur permettant de passer la Manche.

Les lieux dans lesquels sont détenues ces personnes portent un nom simple : des camps de concentration. Ces termes, dans leur sens premier, sont dépourvus des horreurs attachées à d’autres types de camps, notamment les camps de travail ou d’extermination. Un camp de concentration n’est rien d’autre qu’un espace dans lequel sont concentrées des personnes privées de liberté par décision administrative. On peut l’appeler d’un autre nom, tel que centre de rétention par exemple, mais c’est ne rien changer à la nature du lieu.

Concrètement, comment construire un tel lieu dont Genève est actuellement dépourvu ? En suivant les voies habituelles pour ce genre de projets, il faudra des années avant que les crédits soient votés et plus encore pour que les travaux soient exécutés. Il n’y a pas là de solution au problème posé. C’est d’ailleurs le propre de tous les centres de rétention administrative : conçus pour répondre à une situation d’urgence, ils sont mis en place dans des conditions qui sont par la nature des choses inacceptables. Faire effectuer les travaux par ceux-là même que l’on souhaite y enfermer nous ramènerait à l’exemple de Dachau, notamment. De ce choix découlent en principe des conditions de vie inhumaines pendant les travaux et empêchent justement la mise en place de locaux répondant aux normes sanitaires et aux droits fondamentaux développés depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Même dans l’idée qu’un tel lieu serait réalisable, demeure la question fondamentale : que faire des personnes détenues ? On ne veut pas les libérer, puisqu’elles reviendraient dans les lieux mêmes dont on veut les chasser. Comme elles n’ont commis que des délits mineurs, elles ne relèvent pas des tribunaux et ne peuvent donc être jugées. Comme elles sont étrangères mais non expulsables, on ne peut pas les renvoyer dans leur pays. Envisager la construction d’un centre de détention administrative à Genève, c’est envisager de créer une ville nouvelle, destinée à durer indéfiniment. C’est créer une société parallèle formée des personnes que l’on aura placées là et qui établira ses règles, ses codes basés non sur des valeurs communes, mais sur la commune nécessité de survivre. C’est aussi envisager le grossissement constant de ce centre, de plus en plus de personnes étant appelées à y être enfermées alors qu’aucune ne pourra, par la nature des choses, en être libérée. C'est en conséquence accepter la détérioration rapide et continue des conditions d'existence en son sein. L’on atteindrait très rapidement un seuil de densité critique, qui provoquerait toute une série d’autres problèmes. C’est aussi sans compter le coût de construction et de maintenance d’un tel centre. C’est de plus ne pas compter le coût judiciaire de telles mesures, inacceptables en droit. C’est enfin ignorer que viendra le temps d’une fermeture nécessaire d’un tel centre et que, plus ce temps tardera, plus les problèmes induits seront délicats. Il est vrai que ce temps ne serait plus celui des élections de cette année…

Avant de chercher à promouvoir sérieusement une telle mesure, il faut se rappeler que les sociétés démocratiques n’ont jamais su résoudre les problèmes liés à la mise en place de centre de détention administrative. La détention administrative massive est par nature incompatible avec une démocratie. Elle est la négation fondamentale de l’Etat de droit. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les camps ne se développent et perdurent que dans les systèmes totalitaires. N’a-t-on vraiment plus rien à proposer d’autre qu’une évolution fasciste, nazie ou stalinienne de nos sociétés ? Proposer aux habitants des quartiers concernés la signature d’une telle pétition c’est leur demander de renoncer à une société démocratique. De deux choses l’une, ou les pétitionnaires se livrent à du populisme de bas étage en exploitant les réels problèmes des habitants, ou ils entendent proposer un choix politique qui est l’abandon pur et simple de la démocratie. En sont-ils bien conscients ?

5.05.2009

Qu’est-ce que le jury populaire ?

A l’heure où Genève s’apprête à voter sur le maintien ou la suppression d’une institution historique, il nous appartient de nous poser la question de la nature du jury populaire. Déterminer s’il faut ou non abolir le 17 mai 2009 le jury apparu dans le système judiciaire genevois en 1792 doit en effet nous amener à nous poser la question du rôle et de la place de la justice dans nos institutions démocratiques.

Je ne crois pas que le débat se pose en terme de déterminer si le maintien du jury populaire est ou non compatible avec le futur code de procédure pénale unifiée. Il semble aujourd’hui acquis que les ajustements nécessaires à son respect ne seraient pas de nature à s’opposer fermement à l’institution historique du jury populaire.

La question n’est pas davantage de flatter l’ego – par définition surdimensionné – de l’avocat, en lui permettant ou non de faire étalage de sa maîtrise de l’art oratoire devant des juges profanes plus facilement impressionnables par le bagout déployé dans de multiples effets de manches auxquels la robe noire à jabot blanc sied par nature. Peu importe la fierté de l’avocat. Il aura toujours les moyens d’exprimer différemment ses arguments devant des juges professionnels qu’il ne l’aurait fait devant un jury populaire. Il le fait d’ailleurs le plus souvent, devant le Tribunal de police qui juge les infractions mineures, les plus nombreuses, sans risquer sa survie ni perdre la face. Le jury populaire n’est pas nécessaire à l’avocat et le défendre ainsi serait avancer de mauvaises raisons.

Peut-on néanmoins imaginer de remettre en question le jury populaire ? La question n’est pas formulée ici de la meilleure façon. En effet, avec le nouveau code de procédure pénale unifié, nous aurons également à renoncer au juge d’instruction et la question n’a pas soulevé le tollé qu’elle eût peut-être mérité, si d’aventure elle avait eu à glisser vers une remise en cause des droits de la défense et du procès équitable. Je crois donc que la question du maintien ou de la suppression du jury se pose moins en elle-même que celle de la nature de l’évolution de notre système judiciaire.

L’attachement au jury populaire est profond, historique, naturel. Cette institution née en Angleterre a été l’une des conquêtes les plus durables de la Révolution française et Robert BADINTER a rappelé, dans Le Temps du 4 mai 2009, ces mots de Napoléon : « Vous voulez des jurés, je vous les laisse. Mais choisissez-les biens ! ». Il faut revenir aux fondamentaux de l’institution pour la bien comprendre et en mesurer aujourd’hui l’utilité ou la désuétude. C’est le peuple qui participe là aux décisions de justice criminelle. C’est le peuple qui, par sa présence, contrôle l’exercice professionnel de la justice, assure fondamentalement la publicité des débats, exprime la conscience collective.

Alors peut-être que face à un droit de plus en plus technique, à des infractions de plus en plus difficiles à comprendre pour un profane, un besoin de davantage de professionnalisation des juges se fait-il sentir. Comment en effet, un juré tiré au sort serait-il capable de comprendre tous les rouages financiers d’un fonds Madoff, au point de pouvoir en conscience se déterminer sur l’innocence ou la culpabilité d’un accusé ? D’un autre côté, à un moment où le peuple doute toujours plus de ses institutions et se saisit, sur des interventions le plus souvent populistes, de sujets très sensibles, comment assurer l’impartialité des jurés ? Comment assurer la sérénité des débats et des verdicts ? Comment faire pour que l’expression de la volonté populaire ne soit pas celle de la vindicte populaire ?

Par définition, la participation du jury est réservée aux affaires pénales les plus graves. Il se concentre aujourd’hui aux Cours d’Assises et, lorsque l’accusé en fait la demande, aux Cours correctionnelles. Il est d’ailleurs symptomatique que ce soit à l’accusé de demander à être jugé avec le concours du jury et non au Parquet ou à la victime. Il s’agit bien ici de montrer l’apport de l’institution aux droits de la défense et au procès équitable. De plus, l’appel au juge profane, au juré tiré au sort, est un appel au bon sens. La justice est celle du peuple, celle que l’on qualifierait en droit romain, du bon père de famille. C’est là tempérer le caractère professionnel, technocratique, du procès. Ce bon sens populaire, c’est la garantie que la sérénité des débats n’est pas en danger et que, même face à des affaires à fort caractère émotionnel, le juré, dont le sens des responsabilités prévaudra, sera amené à juger en son âme et conscience et pas dans un mouvement d’humeur. Robert BADINTER le rappelait d’ailleurs, dans Le Temps d’hier : ce sont les jurés qui ont évité à Patrick HENRY la peine de mort. Il n’est pas sûr que des magistrats professionnels eussent été moins sensibles à l’opinion publique que des jurés populaires tirés au sort.

Ce pour une raison au moins : le juge n’est pas responsable de la décision qu’il rend. Il est un organe de l’Etat et ne rend pas une décision personnelle. Il n’a pas de compte à rendre s’il s’est trompé. Par contre, un juré se sentira personnellement engagé par le verdict auquel il participe. Il ne voudra pas que sa responsabilité soit entachée par une erreur judiciaire ou une décision hâtive, émotionnelle, indéfendable. L’exemple du procès RANUCCI après lequel des jurés ont exprimé leur malaise face à l’exécution du condamné le montre bien. La décision rendue n’est pas pour un juré celle du tribunal, elle est la sienne. Il y a là un critère rassurant de responsabilisation des magistrats, professionnels ou profanes. Un juré ne se lave pas les mains d’une décision rendue par sa voix sur l’institution globale de la justice.

Ce qu’il faut soulever avec force dans le débat sur le jury, c’est l’impact de la décision sur le grand public, sur l’opinion. Une décision à laquelle le jury a participé est celle du peuple, celle qui doit permettre à chacun de se reconnaître dans la justice rendue et de s’approprier la décision, car elle aurait pu être la sienne. Le jury exprime les valeurs communes de la société. Il n’est pas pire ni meilleurs que des juges professionnel. Il réagit différemment. Il a l’immense avantage d’être le plus sûr rempart contre une justice politique. Lorsque BADINTER cite l’exemple récent du procès COLONNA en France, il a raison. C’est là la condamnation d’un homme qui nie farouchement toute implication dans l’assassinat du Préfet ERIGNAC et qui semble condamné pour des raisons plus politiques que judiciaires. Le risque est le même chez nous face à de grosses affaires.

ROBERT BADINTER nous dit  que celui qui s’interroge sur la pertinence du jury doit se demander quelle est la justice qui satisfait le mieux les exigences de la démocratie. Supprimer le jury ne sera pas synonyme de mieux juger, c’est certain, mais simplement l’expression de juger différemment. Il y a une force symbolique utile à la démocratie dans la présence du jury. La responsabilité du juré face à l’irresponsabilité du magistrat de carrière est à prendre en compte avec force. Le juré fait le lien entre les citoyens et la justice. Participer à un jury est l’expression d’un devoir civique. L’existence même du jury est l’une des formes de la démocratie.

Il faut également prendre en considération l’élection des juges à Genève. Le fait que les magistrats du pouvoir judiciaire soient élus – tacitement, pour les raisons politiques que l’on sait – est également l’expression d’une vision démocratique de la Justice. Les juges professionnels et les jurés sont ainsi, les premiers élus par le peuple, les seconds tirés au sort parmi le peuple, les deux faces d’une Justice perçue comme un élément de la démocratie.

De plus, sans doute, le débat d’aujourd’hui est-il à replacer dans un contexte plus général lié à l’évolution actuelle du droit pénal. L’on se trouve tout de même face à des approches de politiques pénales problématiques, lorsqu’elles tentent d’apporter des réponses sécuritaires à des questions de société. Le mythe d’une société plus sûre, qui permettrait par une justice déployant non seulement des peines mais également des mesures de sûretés de rejeter une personne non pas parce qu’elle a fait quelque chose d’interdit mais parce qu’elle pourrait le faire est un naufrage du système pénal vers des réflexes de nature totalitaire. Il est important de se souvenir que la loi sur les mesures de sûretés en Allemagne est la seule à avoir survécu à l’ère nazie. La possibilité d’exclure par des mesures de sûretés des personnes potentiellement dangereuses apparaît comme la négation même de la notion de procès équitable car si l’on peut contester la légalité d’une peine, on ne peut contester celle d’une mesure de sûreté. La première punissant l’infraction commise fait appel au système de valeur de la société. C’est en effet sur des valeurs communes que la société se construit et c’est sur la base de ces valeurs communes que des interdits sont définis. En conséquence, l’échelle des peines est liée à l’échelle des valeurs : plus la valeur atteinte est forte, plus la peine est lourde. Avec une approche purement répressive qui tend à prévaloir toujours davantage aujourd’hui, il y a une tendance malheureuse à ne raisonner que sur la peine et non plus sur les valeurs. Le risque est alors de perdre de vue la valeur protégée, de ne plus savoir ce que l’on punit ni pourquoi on le punit. Cette dérive doit être stoppée au plus tôt. Elle nous conduira à ne plus avoir le choix qu’entre l’impunité et l’arbitraire et ce n’est pas là un projet de société qui vaille.

Parce que le jury apparaît comme la garantie de l’apport du bon sens à la justice, parce qu’il est également l’expression d’une société démocratique, parce qu’il permet d’exprimer les valeurs communes et non seulement de prononcer les peines, il serait bon qu’il subsiste.

 

http://www.letemps.ch/Le_jury_populaire_Un_facteur_didentification

http://www.jurypopulaire.ch/

www.odage.ch

 

23.04.2009

UN RECITAL DE GRIGORY SOKOLOV ET TOUT EN CE MONDE EST MUSIQUE

 

Rares instants que ceux passés à écouter Grigory Sokolov, qui nous interrogent sur le pouvoir de la musique. D’où vient-il que l’on puisse être touché par l’interprétation d’une œuvre alors que la même par un autre interprète ne nous dira rien ? Comment se fait-il que l’on puisse, dans le strict respect de la partition, entendre de telles différences dans le jeu de deux interprètes ?

Grigory Sokolov n’aime pas la foule qui l’écoute. Il passe furtivement devant elle pour aller s’asseoir au piano et s’exprimer là, et nulle part ailleurs. Il repart aussi simplement, un salut discret vers ceux qui l’acclament, revient offrir mine de rien trois bis généreux et repart comme il est venu, dans le souvenir d’une sonorité qui s’estompe. Grigory Sokolov aime moins encore les studios d’enregistrement et ses disques sont rares, très rares, le plus souvent enregistrés en public, comme à regret, ces sonates de Schubert à Helsinki en 1992, à l’écart des grandes scènes où d’autres se pressent sans avoir rien à dire. Qu’importe les disques ? La musique est en chacun de nous et non sur un objet gravé, figé. Elle doit s’exprimer de manière multiple, infinie, couleur du temps et des humeurs du moment. Le disque est un objet fétiche, moyen absurde de répéter le même moment, à la recherche d’une émotion passagère que l’on voudrait tant retrouver pour la revivre encore, sans vouloir, sans oser en vivre d’autres, toujours nouvelles, toujours renouvelées, dans un éternel recommencement, de souffle en souffle.

Trois œuvres au programme de ce soir. La deuxième sonate de Beethoven, en la majeur, op. 2 N°2, bien moins connue que la première, la treizième, Quasi una fantasia, en mi bémol majeur, op. 27 N°1 (la petite sœur de la fameuse Clair de lune, comme évitée ce soir), enfin la dix-septième sonate de Schubert, en ré majeur op. 52, D850, l’une des trois à avoir été publiées du vivant de l’auteur, mais l’une des plus intimes, la moins jouée du trio qu’elle forme avec la D840 et la D894, l’épure encore. Mais qu’importe les œuvres ? Sokolov c’est une infinité de couleurs, de touchés, de sensations, de rythmes. Les phrasés sont remarquables, naturels, s’imposent par ce qu’ils sont, parce qu’ils sont. Les phrases sont tenues, sans tensions, portées à bout de souffle car ce n’est pas des doigts dont dispose Grigory Sokolov mais de souffles au sens profond du terme, ces souffles de vie qui sont de petits suppléments d’âme.

En son monde tout est musique. Il exprime Beethoven comme une caresse, avec une douceur, une grâce, une élégance, une poésie toutes en nuance, avec aussi les emportements, la nervosité qui caractérisent Beethoven, avec une joie sincère que l’on joue parfois, lorsque l’on sait s’écarter d’une gravité de bon ton. Tous les moyens sont bons pour que s’exprime la musique et comme tout est musique, elle envahit tout l’espace, gagne les corps et les âmes.

En ce monde tout est musique. Lorsque Beethoven, dans un Adagio con espressivo renonce à tout développement, à toute mise en valeur du magnifique thème brièvement énoncé, au centre d’une œuvre comme en un finale. L’idée se suffit à elle-même. Grigory Sokolov l’expose, simplement, nous la présente. Beethoven s’exprime par sentence, Sokolov par motifs, par formules qui touchent les cœurs et les âmes.

En mon monde tout est musique. Con moto. Le thème est énoncé mais pas développé, on le reprend, le quitte, le suggère sans le dire, le retient, le repousse mais lorsqu’il s’exprime enfin, il avait toujours été là. Certains artistes tentent de vous montrer le monde du compositeur, comme si l’on voulait nous inviter chez Schubert. D’autres pianistes vous présentent leur monde à eux, comme s’ils vous invitaient chez eux. Le musicien vient dans votre monde, s’invite chez vous, pénètre au plus profond de vous, s’oublie, s’efface, par touchés qui atteignent les tripes et les âmes.

Grigori Sokolov pénètre en nous et ce n’est pas lui qui ressent la musique, c’est nous qui la ressentons. Il est la musique, sans aucune prétention. C’est pour ça qu’il arrive et repart sur la pointe des pieds, conscient d’entrer en chacun de nous, en voulant éviter toute effraction, se faire accepter naturellement, trouver comment la musique parle en chacun de nous. Il y parvient sans même nous le dire, par la conscience que nous prenons de la musique.

Trois bis ensuite, pour le plaisir de jouer, qui s’enchaînent comme un second programme, avec le même souci de progression, une virtuosité époustouflante qu’il nous présente quand il n’a plus à la montrer car on la sait superfétatoire, presque incongrue. L’évidence de cette souveraine virtuosité s’exprime avec la simplicité de la plus grande maîtrise. Rameau et les Indes galantes, l’Air pour les sauvages de la dernière suite, avec des ornementations refusées dans les œuvres précédentes, plus riches encore que tout le reste, sans ostentation, comme le symbole même de la puissance dans la philosophie zen, pour qui elle est le pouvoir de ne pas faire. On peut le dire en allemand, pas en français : Sokolov, es musiziert. Puis une Etude op. 24 de Chopin comme si nous ne l’avions jamais entendue, pas de celle que l’on va chercher mais comme celle que l’on porte en soi. Chopin encore, un Prélude pour terminer, comme une évidence et c’est juste. Grigory Sokolov pénètre au plus profond de nous et il y reste. Il lui faut donc terminer en douceur, dans un nouveau commencement, une musique intérieure qui demeure. 

J’ai déjà souvent écrit sur l’humanité, cherché à la cerner, la définir. J’ai longtemps pensé, en me consacrant aux crimes contre l’humanité que l’on ne pouvait, paradoxalement, l’approcher qu’au cœur de l’inhumain. L’humanité, c’est ce qui subsiste quand l’homme a été, par la force, dépouillé de tout et qu’il ne lui reste que ça, en place de la vie. J’ai cherché, au Collège de France et avec le Professeur Delmas-Marty à penser l’humanité comme valeur universelle. Je n’ai pas pu, je n’ai pas su y parvenir, ne la saisissant pas. C’est con moto qu’elle s’est imposées à moi ce soir, au milieu de ce deuxième mouvement de la sonate de Schubert, c’est là que le sorcier Sokolov est parvenu au tréfond de moi-même. Incarnation du rêve de Faust : Arrête toi, instant, tu es si beau ! C’est par cette phrase que Faust est sauvé, qu’il trouve la rémission et échappe au Diable qui le tenait pourtant. C’est con moto que l’humanité iradie, dans la jeunesse intime entre l’inquiétude des harmonies tendues et l’enthousiasme des « quintes de cor » d’un très jeune homme en pleine maturité qui n’a que peu de temps à vivre et ne le sait pas.

Pour Nietzsche, comme pour Sokolov, tout en ce monde est musique et c’est si beau. Nous voilà meilleurs dans un instant d’éternité, rachetés, heureux, humains, simplement mais jamais trop humains.

21.04.2009

…Le ciel, tout à l’heure si limpide, soudain se trouble horriblement…

Création mondiale hier soir, lundi 20 avril 2009 à l’OSR, qui passa commande de cette œuvre au titre évocateur « …Le ciel, tout à l’heure si limpide, soudain se trouble horriblement.. » au compositeur Michael JARREL, à qui l’on devait déjà une précédente création au Grand Théâtre de Genève autour de la vie de Gallilée. Ce compositeur quincagénaire est en vue et cultive un style qui lui est propre. Ce titre, tiré du De natura de Lucrèce, n’a pas de signification structurelle immédiate, mais cherche à exprimer en quelques mots l’idée qui avait présidé à la composition de cette pièce. Le programme du concert nous expose que le trouble s’apparente ici à une forme d’étrangeté, à quelque chose d’inquiétant qui n’apparaît pas de façon narrative, tel un vent d’orage dans un ciel serein, mais comme l’essence même de l’articulation formelle entre deux types d’écriture, deux types d’expression qui exigent des temporalités opposées l’une à l’autre. La soudaineté serait ainsi le renversement entre les deux.

L’œuvre est d’un seul tenant d’une vingtaine de minutes, et se divise en quatre parties principales d’inégales longueurs, les deux premières étant plus importantes. La première est constituée d’un continuum de notes rapides réparties entre les cordes et les bois sous les appels incisifs des trompettes. La deuxième partie commence par des quintes graves par les percussions et les contrebasses et le passage central s’organise autour de guirlandes sonores suaves. La quatrième partie tient lieu de coda qui descend jusqu’à l’immobilité finale.

Il faut relever l’importance de la création dans une saison comme celle de l’OSR et il faut saluer la politique qui consiste à en prévoir une par saison. La création n’est sans doute pas tout et il faut que ces œuvres, pour rentrer au répertoire, puissent être reprogrammées. Le succès d’estime remporté hier soir par Michael JARREL et les disques existants de ses œuvres devraient ouvrir la voie. Il est en effet toujours délicat d’apprécier une œuvre à sa création, sans avoir la possibilité, lorsque l’intérêt se manifeste, de la réécouter pour la mieux comprendre.

La suite du concert était consacrée à un compositeur phare de l’OSR, de ceux sur lesquels son fondateur Ernest ANSERMET a construit le répertoire de l’orchestre, Maurice RAVEL, à l’affiche dans pas moins de trois œuvres.

La première est le célèbre Concerto pour la main gauche en ré majeur, composé à l’invitation du pianiste Paul WITTGENSTEIN, frère du philosophe, qui avait été amputé du bras droit pendant la première guerre mondiale et qui suscita du fait de ce handicap la naissance d’un r