29.08.2010

ICH HABE KEINE GUTEN NÄCHTE. WEISST DU KEIN MITTEL GEGEN TRÄUME? OU LA DERNIERE D’ELEKTRA A SALZBOURG

Le Festival de Salzbourg affichait cette année comme chaque autre des productions d’opéras variées, offrant à entendre pour ce nonantième anniversaire une création de Wolfgang Rihm, Dionysos, Orfeo ed Euridice de Gluck sous la direction de Riccardo Muti, la Lulu de Berg par Marc Albrecht, le Don Giovanni de Mozart et Romeo et Juliette de Gounod sous la direction de Nézet-Seguin et cette Elektra de Richard Strauss, confiée à Daniele Gatti.

Les opéras de Richard Strauss, l’un des fondateurs du Festival en 1920, ont toujours occupé une large place à l’affiche de Salzbourg, seulement dépassée par celle accordée aux opéras de Mozart. Quoique Elektra ne soit pas le plus joué ici des opéras de Strauss – Der Rosenkavalier caracolant loin devant en terme de représentations, c’est toutefois à la mémoire de représentations d’exception que devait se mesurer cette nouvelle production. En effet, la première représentation d’Elektra au Festival de Salzbourg date de 1934, sous la baguette de Clemens Krauss, dans une mise en scène d’Alfred Wallerstein et des décors d’Alfred Roller, production reprise en 1937 sous la baguette de Hans Knappertsbusch. Ce sont toutefois les deux productions suivantes qui ont marqué l’histoire, celle de 1957 qui voyait Dimitri Mitropoulos diriger, dans une mise en scène de Herbert Graf, Inge Borkh dans le rôle titre, Jean Madeira en Klytämnestra, Lisa Della Casa en Chrysothemis, Max Lorenz en Aegisth et Kurt Böhme en Orest, tout d’abord, celle de 1964/1965 dirigée et mise en scène par Herbert van Karajan avec une distribution qui reste aujourd’hui encore insurpassable ensuite : Martha Mödl en Klytämnestra, Astrid Varnay en Elektra, Hildegard Hillebrecht en Chrysothemis, James King en Aegisth et Eberhard Waechter en Orest. Les deux productions suivantes dirigées par Claudio Abbado en 1989 – avec le trio féminin Fassbaender-Marton-Studer ! - et par Lorin Maazel, en 1996, ont moins marqué les mémoires.

C’est donc à de véritables légendes que se mesurait cette nouvelle production, dont la mise en scène avait été confiée à Nikolaus Lehnhoff. Celui-ci fit des choix raisonnables dans des décors montrant un palais penché au lointain, comme s’affaissant pour disparaître avec la famille qui l’occupe. Une grande porte fermée et quelques fenêtres ouvertes donnaient sur une cour intérieure où évoluait Elektra. Ce décor simple mais fort et juste était éclairé de manière particulièrement belle par Duane Schuler qui, en restant dans des tons blancs souvent blafards parvenait à donner corps à une action sombre et sanglante. Les costumes d’Andrea Schmidt-Futterer étaient simples, Elektra en robe noire poussiéreuse à force de vivre dans la cour, Klytämnestra en rouge royal avec un riche manteau rehaussé d’un col de fourrure, Chrysothemis dans une robé féminine aux tons mauves, et les hommes en noir.  S’il n’y avait pas de prise de risque dans cette production – ce que certains ont regretté, il y avait là une belle présentation d’une œuvre qui, selon les termes même du compositeur qui en dirigeait la création en 1908, fait bien assez de bruit par elle-même.

Elektra est avant tout une affaire de femmes. Klytämnestra a tué son époux Agamemnon à coups de hache dans son bain, avec l’aide de son amant Aegisth, qu’elle a épousé ensuite. Elektra vit dans l’obsession de venger la mort de son père et se voit comme une incarnation de ce destin là. Chrysothemis aspire simplement à vivre son destin de femme dans cette famille d’assassins.

Klytemnestre était ce soir l’immense Waltraud Meier qui effectuait sa prise de rôle dans cette production. La voix est intacte et revient avec l’âge au mezzo de sa jeunesse, dont elle a gardé le timbre. L’engagement est celui d’une grande actrice également qui profite de l’expérience de trente-cinq ans de carrière au plus haut niveau. Ce rôle est difficile car d’une grande intensité d’abord, mais également d’une grande brièveté. En une seule scène face à Elektra, il faut montrer le désir de gloire et l’appât du gain qui poussa cette reine au meurtre de son époux, garder une haute idée de son rang néanmoins et chercher à apaiser les dieux par tous les sacrifices possibles pour retrouver le sommeil. L’opposition avec Elektra est frontale et grinçante. Lorsqu’Elektra lui apprend qu’il faudra le sacrifice d’une femme pour apaiser les dieux, elle est immédiatement prête à offrir n’importe laquelle des filles de sa maison mais s’enquiert tout de même de savoir si elle doit sacrifier une vierge ou une femme qui a connu l’homme. Elektra considérant sa mère comme une prostituée lui répond avec un cynisme consommé que la femme à sacrifier a effectivement connu l’homme… C’est finalement terrifiée d’apprendre que seule sa propre mort sera l’issue voulue par les dieux que Klytämnestra se retire dans le palais où elle attendra son exécution.

Elektra était confiée à la cantatrice straussienne et wagnérienne Iréne Theorin. Cette suédoise qui a triomphé en Isolde ou Brunhilde à Berlin, Londres, New York et Bayreuth, était ce soir une grande Elektra. Puissante comme il le faut pour couvrir une heure quarante-cinq minutes durant un orchestre imposant, elle avait des aigus tranchants et le grave savait se faire sombre. Le médium était large et de toute beauté, lui permettant de créer un personnage complexe, obsédée par son destin, cynique face à sa mère et à Aegisth, passionnée face à son frère et déçue par les aspirations différentes de sa sœur, elle se montrait prête à agir elle-même si Orest avait dû faire défaut. C’est une femme qui s’épuise dans sa mission et qui meurt toujours à la porte du palais une fois la vengeance accomplie. Personnage central du drame, Elektra ne fait jamais l’action, elle la dicte, la surveille, l’espère mais n’est jamais en mesure de la provoquer. Elle est un instrument isolé, tragique et halluciné qui vit dans l’obsession du meurtre de sa mère par son frère pour venger celui de son père par sa mère. Quelle famille !

Chrysothémis est la seule dans toute cette maisonnée maudite des dieux à chercher à simplement être une femme. Elle est touchante lorsqu’elle repousse Elektra – dont elle comprend une part du désir de vengeance mais rejette l’obsession du destin à accomplir à tout prix, en lui disant qu’elle veut vivre son destin de femme, se marier et avoir des enfants. Cette sœur si humaine doit à la fois offrir un soprano plus clair et mélodieux mais tout aussi puissant pour affronter l’orchestre de Strauss. La cantatrice néerlandaise Eva-Maria Westbroek y parvint à merveille, ajoutant à la beauté du chant une présence scénique à la hauteur des deux autres femmes de la soirée.

Les hommes sont à la peine dans cette pièce de Hofmannsthal. Aegisth est présenté comme un faible guidé par l’appât du gain mais dépourvu de tout charisme royal. Il fait piètre figure face au fantôme d’Agamemnon. Elektra le méprise profondément pour avoir dénaturé la couche royale de son père en s’y vautrant avec sa mère, remplaçant le prestige par la luxure. Elle ne le considère pas comme un homme et le décrit comme ne réalisant d’exploits qu’au lit ! Très bref également ce rôle de ténor exige énormément de puissance pour lui donner corps en une si courte apparition. C’est Elektra qui le mènera au sacrifice pour le jeter sous les coups de son frère. Robert Gambill est un vrai Heldentenor, qui a notamment incarné Loge et Siegmund dans le Ring donné par Simon Rattle à Aix et au Festival de Pâques de Salzbourg ou Tristan un peu partout depuis sept ans. Il vient se jeter dans son destin sans aucune seconde le comprendre ni le prévoir. C’est la nouvelle de la mort d’Oreste qu’il vient gaillardement recevoir et c’est face à Oreste armé de la vengeance des dieux qu’il succombe en tentant de fuir, lâche encore. Robert Gambill était excellent dans ce rôle dont il parvenait à faire un personnage en une simple apparition précipitée.

Orest enfin est l’instrument du destin. Abandonné, annoncé comme mort, c’est à lui que les dieux confient la tâche de tuer sa mère pour venger la mort de son père. Rôle complexe car il sent bien qu’à venger un sacrilège il en accomplit un autre sans rien résoudre au fond, Orest exige un beau baryton, ample, puissant, capable de dialoguer avec sa sœur, de montrer de l’amour, de la compassion et une forte conviction dans son destin. Il est très nietzschéen en somme dans son héroïsme contraint. S’il ne se réjouit pas d’accomplir son destin, il le fait sachant qu’il n’y a d’autre issue. Implacable, il l’accomplit en laissant Elektra de côté, lui tournant même le dos une fois l’acte réalisé pour la laisser mourir seule. René Pape offrait ce soir ses moyens fabuleux et son timbre riche à Orest pour en faire une grande interprétation du rôle. La voix jeune a la sûreté de celui qui doit accomplir son destin et les inflexions qu’il lui donne lorsqu’il reconnaît sa sœur et sent la compassion l’envahir sont de toutes beauté.

Tous les autres rôles tenaient parfaitement leurs parties également.

C’est néanmoins à l’Orchestre que tout se joue. L’écriture est si puissante qu’elle n’offre a priori pas d’équilibre possible entre la fosse et la scène. Il y a toujours une certaine quadrature du cercle à rechercher en dirigeant cette œuvre qui doit voir sonner parfois quatre musiciens comme s’ils étaient cent et cent comme s’ils étaient quatre. Il faut savoir libérer cet orchestre fabuleux sans couvrir les voix et c’est un véritable défi. La direction de Daniele Gatti y parvient avec une très grande classe. Maîtrisant parfaitement toutes les finesses d’une écriture si dense, il est capable d’obtenir des Wiener Philarmoniker de pures sonorités chambristes comme des effets saisissants de plein orchestre, de les porter à leur meilleur niveau et de ciseler chaque pupitre dans une masse impressionnante qui prend ainsi des formes multiples d’une inépuisable beauté. Surtout, il accompagne et soutient ses chanteurs trouvant des grâces et des légèretés, une lumière latine à cette puissance germanique, qui fait que l’on entend parfaitement chaque chanteur et que l’on se prend même à comprendre le texte chanté. Les tempi sont soutenus mais souples et ce fut un véritable régal que d’entendre une telle prestation, justement ovationnée par un public des plus connaisseurs. Vraiment, les Wiener Philarmoniker dans une fosse d’orchestre sonnent à nul autre pareil et ont moins d’égaux encore à l’opéra qu’au concert.

CHANTS ET DANSES DU CONCERTGEBOUW AUTOUR DE MARISS JANSONS

 

Gastorchester du Festival de Salzbourg le 27 août 2010 au soir, Het Koninklijk Concertgebouworkest, sous la direction de son chef attitré, Mariss Jensons depuis 2004, nous a donné un concert fabuleux, de ceux dont les riches sonorités et les interprétations restent longtemps en mémoire.

Commençant par une pièce de Béla Bartók, commande de Paul Sacher en 1936, l’on nous proposait une Musique pour cordes, percussions et célesta dont les quatre mouvements, successivement Andante tranquillo,  Allegro,  Adagio et Allegro molto s’enchaînaient à la perfection. Très novatrice dans sa composition, la structure du premier mouvement est construite, comme de nombreuses autres œuvres du compositeur, sur des proportions en rapport avec le nombre d'or. Le nombre d'or est, pour en citer la définition la plus communément accessible, la proportion, définie initialement en géométrie, comme l'unique rapport entre deux longueurs telles que le rapport de la somme des deux longueurs (a+b) sur la plus grande (a) soit égal à celui de la plus grande (a) sur la plus petite (b) c'est-à-dire lorsque (a+b)/a = a/b. Le découpage d'un segment en deux longueurs vérifiant cette propriété est appelée par Euclide « découpage en extrême et moyenne raison ». Le nombre d'or est maintenant souvent désigné par la lettre φ en l'honneur du sculpteur Phidias qui l'aurait utilisé pour concevoir le Parthénon. Musicalement, c’est sans contestation possible l’interprétation du Concertgebouw et de Jansons qui furent d’or dès ce premier mouvement, abordé Tranquillo quoique déjà sur des tempi soutenus. On trouve également dans cette pièce une invention rythmique, un langage chromatique d'essence modale (une note servant toujours de polarité au discours) et des sources folkloriques et impressionnistes habituelles chez Bartók. Les quatre mouvements apparaissent ainsi comme une fugue palpitante, un allegro bondissant, un nocturne vertigineux et un final joyeusement folklorique. L’Orchestre était à son meilleur pour chaque pupitre et les couleurs multiples, la qualité de l’ensemble, la vision et la musicalité du chef en font certainement l’une des meilleures interprétations de cette pièce que l’on puisse entendre aujourd’hui en concert.

En seconde partie de concert, le baryton italien Ferrucio Furlanetto donnait les Chants et danses de la mort, de Modest Moussorgski, dans l’orchestration qu’en donna Dmitri Chostakovitch. La voix sombre et chaleureuse de ce grand chanteur d’opéra nous plongeait immédiatement dans l’ambiance de Trepak, avant une mélodie plus légère, une Sérénade et enfin un final époustouflant. L’orchestre et le chef étaient à l’écoute du soliste comme rarement et l’on assistait à un partage remarquable des voix dans une musicalité incroyable. L’orchestration de Chostakovitch n’a pas de secret pour Mariss Jansons, qui a enregistré il y a peu une intégrale de son œuvre symphonique justement remarquée. Il y a aussi un profond amour de la partition et une joie de diriger un tel ensemble avec un soliste de ce niveau qui transparaît, nous emportant sur des sommets d’interprétation rares. Si les tempi de la Musique de Bartók étaient allant, le chef prenait ici son temps, laissant respirer le soliste et se développer des mélodies sombres aux phrasés somptueux.

La soirée se terminait sur la Suite de l’Oiseau de feu, d’Igor Stravinski. L’Oiseau de feu est originellement un conte dansé en deux tableaux d’après un conte national russe dont la musique a été composée par Igor Stravinski en 1909-1910 sur la commande de Serge de Diaghilev, créé à l’Opéra de Paris le 25 juin 1910 par les Ballets russes sur une chorégraphie de Michel Fokine et sous la direction de Gabriel Pierné. C’est là le premier grand ballet de Stravinski, qui le rendit mondialement célèbre du jour au lendemain. Bien que destiné au ballet, L’Oiseau de feu est aussi et aujourd’hui sans doute essentiellement une grande œuvre de concert.

Le ballet est divisé en dix-neuf numéros et  le programme rédigé pour la création par les Ballets russes donnait à l’action  la trame suivante: « Ivan Tsarevitch voit un jour un oiseau merveilleux, tout d’or et de flammes ; il le poursuit sans pouvoir s’en emparer, et ne réussit qu’à lui arracher une de ses plumes scintillantes. Sa poursuite l’a mené jusque dans les domaines de Kachtcheï l’Immortel, le redoutable demi-dieu qui veut s’emparer de lui et le changer en pierre, ainsi qu’il le fit déjà avec maint preux chevalier. Mais les filles de Kachtcheï et les treize princesses, ses captives, intercèdent et s’efforcent de sauver Ivan Tsarevitch. Survient l’Oiseau de feu, qui dissipe les enchantements. Le château de Kachtcheï disparaît, et les jeunes filles, les princesses, Ivan Tsarevitch et les chevaliers délivrés s’emparent des précieuses pommes d’or de son jardin ».

Le livret a toutefois été assez largement développé par le chorégraphe Michel Fokine, en ce sens que Ivan Tsarevitch réussit en fait à capturer l’Oiseau de feu dans l’arbre aux pommes d’or du jardin de Kachtcheï. En échange de sa liberté, l’Oiseau de feu lui donne une de ses plumes enflammées en lui disant qu’elle lui sera utile. La porte du château de Kachtcheï s’ouvre et treize Princesses sortent, dont la Princesse de la Beauté Sublime. Elles jouent avec les pommes d’or et celle de la Princesse de la Beauté Sublime tombe dans un buisson derrière lequel s’est caché Ivan. En la récupérant, elle le voit et ils tombent évidemment amoureux. Les Princesses retournent dans le palais et Ivan tente, évidemment encore, d’entrer lui aussi dans le château, ce qui déclenche un carillon magique. Il est capturé par les gardiens. Kachtcheï le place contre un mur et débute l’incantation qui le changera en pierre, mais Ivan agite soudainement la plume et l’Oiseau de feu rompt le sortilège, permettant le doux mariage d’Ivan et de la princesse.

Stravinski a tiré plusieurs suites orchestrales de ce ballet, en 1911, 1919 et 1945. C’est cette dernière qui était donnée ce soir. Composée aux États-Unis, elle est la plus longue des trois suites et comporte l’essentiel du ballet, en dix numéros, dans une orchestration qui reste sensiblement la même que celle de la suite de 1919.

Nous avons donc entendu successivement l’Introduction — Danse de l’Oiseau de feu — Variations de l’Oiseau de feu, une première Pantomime, un Pas de deux : l’Oiseau de feu et Ivan Tsarevitch, une deuxième Pantomime, un Scherzo : danse des Princesses, une troisième Pantomime, le Khorovode des Princesses, la légendaire Danse infernale de Kachtcheï et de ses sujets, une Berceuse et le Finale éblouissant que l’on connaît. L’orchestre se déchainait en de somptueuses sonorités qui décrivaient on ne peut mieux cet oiseau de feu. La Danse infernale était menée comme il se doit à un rythme soutenu dans des éclats orchestraux fabuleusement maitrisés. La berceuse offrait un tendre moment de repos, montrant toute la souplesse dont l’Orchestre et le chef peuvent faire montre avant que ne se déchaîne le Finale.

Deux bis, le premier comportant un extrait d’une suite de Grieg consacrée à Peer Gynt et le second une Danse slave de Dvorak, terminaient un concert en tout point remarquable de la part d’un orchestre qui reste l’un des meilleurs du monde et qui était là supérieurement dirigé, à Salzbourg, par un ancien élève de Karajan qui y avait étudié, ce qui lui attirait ainsi également une part de la sympathie du public.

28.08.2010

LES WIENER PHILARMONIKER EN MATINEE

En matinée de ce vendredi 27 août 2010, Bernard Haitink dirigeait les Wiener Philarmoniker dans la Cinquième Symphonie en si bémol majeur d’Anton Bruckner. Nous avions déjà entendu ce chef réputé à la tête du Symphonie Orchester des Bayerischen Rundfunk, à Lucerne en mars dernier. Si, évidemment, la vision du chef est la même qu’il y a cinq mois, l’orchestre nous offre de multiples opportunités de nous réjouir dans les quatre mouvements imposant qui composent cette œuvre titanesque.  

La Cinquième Symphonie est en effet une œuvre immense par ses effectifs orchestraux, près de nonante musiciens étaient sur la scène du Grosses Festspielhaus de Salzbourg, comme par ses dimensions, ses quatre mouvements durant d’une douzaine de minutes pour le Scherzo, à près d’une demi-heure pour le Finale. Présentée – et jouée ce matin par Haitink et les Wiener Philarmoniker, comme un miracle de cohésion formelle, cette œuvre a été terminée le 4 janvier 1878 et est la seule que Bruckner n’ait pas sérieusement retouchée par la suite. Peut-être était-ce parce que, la plus éloignée de l’harmonie et de l’orchestration wagnérienne, elle tend à une esthétique classique renouvelée. De ce point de vue, c’est peut-être, selon la formule de Sergiu Celibidache, la plus réussie des symphonies du Maître de Saint-Florian. Tous les mouvements, sauf le Scherzo, commencent par des sons pizzicato des cordes, les deuxième et troisième s’ouvrant même sur une suite identique de trente-et-une notes. Dans le Finale, les thèmes des trois premiers mouvements réapparaissent soit dans leurs formes premières, soit variées. C’est sous ses dehors classiques et formels une œuvre d’une incroyable complexité qui représente un véritable tour de force pour les musiciens qui s’y affrontent.

L’Introduction, Adagio-Allegro du premier mouvement place tout de suite, par les premières notes des timbales, l’auditeur dans l’ambiance de la suite. Ce long mouvement développé sur plus de vingt minutes nous expose la vision du chef et nous permet de comprendre la suite. Bernard Haitink reste éloigné de la vision mystique d’un Sergiu Celibidache pour priviliégier une vision classique, faisant de Bruckner le dernier grand symphoniste, aux côtés de Brahms plus que dans la préfiguration de Mahler. L’Adagio – sehr langsam est immense, comme tous les mouvements lents de Bruckner et c’est la valeur du chef que de maintenir une tension permanente et de nous rendre ce sehr langsam sans baisse de tension. Le Scherzo, molto vivace (schnell) est le chœur de la symphonie, le plus bref des quatre mouvements, celui qui trace toute l’ironie mordante du monde. Les scherzosbrucknériens sont aussi typiques que ses adagios, une véritable marque de fabrique qui donne une puissance incomparable à ces œuvres. La tenue de l’orchestre est impeccable et si le sehr langsam précédent demeurait soutenu, le schell actuel restait tenu, sans extravagance, Moloto vivace comme le veut la partition mais sans excès. Nulle esbroufe dans la direction apollinienne de Bernard Haitink, sa maîtrise et sa compréhension de l’œuvre n’en ayant pas besoin pour convaincre un public acquis par un chef comptant cinquante-cinq ans de carrière à la tête des orchestres les plus renommés de la planète. Le Finale – Adagio-Allegro moderato termine l’œuvre en apothéose, dans le plus long de ses mouvements, qui déploie des arches grandioses, véritables cathédrales classiques aux formes pures que le chef nous rendait avec grandeur.

Les Wiener Philarmoniker sont un orchestre extraordinaire. Ils savent tout faire et peuvent présenter des mondes entiers dans toutes leurs diversités, semblant à chaque note prêt à inventer des sonorités nouvelles et toujours plus belles. Bernard Hatinik les connaît bien pour les diriger souvent et une symbiose évidente entre eux sort de chaque note. Bruckner est également depuis longtemps au répertoire tant du chef que de l’orchestre est c’est donc une partition parfaitement maîtrisée et connue, explorée déjà souvent sous de nombreuses baguettes ou avec de nombreux orchestres, dont les moindres notes sont pesées et comprises qui nous fut racontée ce matin avec infiniment de poésie. Nous étions néanmoins en matinée et cela se sentait, non pas que l’orchestre jouât moins bien mais à l’ambiance générale. A Salzburg, l’Orchestre est chez lui et c’est avec une certaine décontraction – toute relative cependant, propre aux matinées, qu’il nous donnait cette symphonie remarquable. Le fabuleux ordinaire salzbourgeois en somme.

JONAS KAUFFMANN REMPLACE PAR MICHAEL VOLLE

Troisième jour de concert à Salzbourg et second changement de programme, Jonas Kaufmann se désiste pour ce soir, mercredi 25 août 2010, et est remplacé au pied levé par le Baryton allemand Michael Volle, accompagné au piano comme prévu par Helmut Deutsch. Nous attendions beaucoup de cette soirée de récital consacrée à des œuvres de Schumann et de Mahler, dont on fête cette année respectivement le bicentenaire et le cent cinquantième anniversaire. Jonas Kaufmann triomphait ces derniers jours à Bayreuth dans le rôle de Lohengrin et était attendu comme une star, preuve en est que c’est sur la scène du Grosses Festspielhaus qu’il devait se produire et non au Mozarteum, d’ordinaire réservé aux Liederabende.

Remplacé par Michael Volle, l’on perdait un peu de cette aura qui entoure Jonas Kaufmann et l’on se prenait à quelques réserves, se disant que l’on passait de l’extraordinaire au quotidien. Toutefois, à ce niveau et à Salzbourg, le quotidien correspond à ce qui serait extraordinaire partout ailleurs. Nous n’avons donc pas boudé notre plaisir à écouter Michael Volle dans un récital qui fut tout sauf une déception.

C’est avec une grande ballade de Schubert, Der Taucher, D77, de 1813-1814, composée par un jeune musicien de seize ans que s’ouvrait le récital. Longue d’une vingtaine de minutes, elle correspond à la jeunesse de Schubert, qui les a ensuite abandonnées au profit de formes plus resserrées ou de cycles de lieder. Dite durchkomponiert, Der Taucher est une suite de plusieurs strophes offrant à Michael Volle la possibilité de nous narrer une histoire comme il aurait mis en scène un personnage d’opéra. C’est d’ailleurs de la nouvelle production fort remarquée de Lulu de Berg qu’il sortait, dont il chantait le rôle du Docteur Schön. Il est vrai qu’il pouvait compter sur l’accompagnement d’un pianiste hors norme, qui depuis des décennies accompagne les plus grands, leur consacrant toute sa carrière. Helmut Deutsch officiait là avec toute la grâce qui convient au jeune Schubert, comme un metteur en scène. Suivaient Drei Gesänge nach Gedichten von Friedrich Hölderlin, op. 56 d’Hermann Reutter (1900-1985), trois lieder composés en 1944, An die Parzen, Hälfte des Lebens et Abendphantasie, dans lesquels la voix chaleureuse de Michael Volle et l’accompagnement d’une rare élégance de Helmut Deutch donnaient des merveilles à entendre.

En deuxième partie de concert, des lieder d’Hugo Wolf formèrent le sommet expressif de la soirée. Nous donnant les Lieder nach Gedichten von Eduard Mörike, soit successivement Auf einer Wanderung, Lied eines Verliebten, An die Geliebte, Begegnung, Bei einer Trauung,  Storchenbotschaft, dans lequel l’humour des deux artistes fit merveille et terminant cette partie par un somptueux Zur Warnung, d’une grande fraîcheur et d’une vivacité d’esprit qui emporta tout le public. Il n’y a sans doute qu’à Vienne ou Salzbourg que l’on peut ainsi s’assurer de l’adhésion unanime d’un large public dans des lieder de Wolf et c’est malheureux que ce ne soit pas partout ailleurs également le cas. L’anniversaire du Festival, fêtant cette année ses nonante ans, imposait que l’on présentât également quelques œuvres de Richard Strauss, l’un de ses fondateurs, et ce fut à trois des lieder de l’opus 87, sur des textes de Friedrich Rückert, successivement Vom künftigen Alter, Und dann nicht mehr et Im Sonnenschein qui clôturaient un récital magistral. Trois bis sur des lieder isolés de Wolf, Strauss et Schubert nous offraient trois miniatures supplémentaires que l’on goûtait avec plaisir. Qui venions-nous entendre ?

27.08.2010

LE QUATUOR HAGEN SANS KRYZTIAN ZIMERMAN

Le concert de musique de chambre prévu ce 24 juillet 2010 au Mozarteum de Salzbourg devait initialement être consacré par le Quatuor Hagen à deux quintettes pour piano, celui de Grazyna Bacewicz, surtout celui de Schumann, avec Krystian Zimerman. Malade, le pianiste qui avait déjà annulé son récital soliste quelques jours auparavant devait malheureusement annuler également ce concert de musique de chambre. Le Quatuor Hagen montait donc seul sur scène, dans un programme remodelé et consacré finalement au Premier Quatuor de Leos Janacek, au Quatorzième de Chostakovitch et à celui, rare, d’Edvard Grieg.

Le Premier Quatuor de Janacek, qui date de 1923, est ainsi une œuvre de maturité d’un compositeur qui connut le succès tardivement avec la création de son opéra Jenufa. Le titre donné à cette pièce de Sonate à Kreutzer est intéressant en lui-même, en ce sens que la première sonate à s’appeler ainsi fut celle pour piano et violon bien connue de Beethoven, avant que ce titre ne servît à un roman de Tolstoï et c’est à ce roman que le quatuor de Janacek fait référence. Composé de quatre mouvements tous notés Con moto, après une introduction Adagio, c’est une œuvre dense et assez brève qui reprend les épisodes de la nouvelle de Tolstoï de manière chronologique, jusqu’au meurtre final dans le dernier mouvement.  

Le Quatorzième Quatuor de Chostakovitch, de 1972-1973, est une œuvre tardive pour ne pas dire crépusculaire, également d’une rare densité dans sa brièveté. Avant-dernier quatuor du maître soviétique, il précède immédiatement le Quinzième dont la structure si particulière, composée de sept adagios successifs termine les confessions intimes d’un artiste qui, s’il était adulé internationalement et comblé d’honneurs chez lui, n’en avait pas moins été constamment en proie aux peurs les plus vives de se retrouver broyé par un régime totalitaire imprévisible. Miroirs intimes des quinze symphonies, les quinze quatuors à cordes forment le plus important recueil en la matière après celui de Beethoven, dont il atteint régulièrement aussi les sommets créateurs. L’œuvre donnée ce soir est en trois mouvements, deux Allegretto entourant un Adagio central.

La soirée se terminait sur le Quatuor Opus 27 d’Edvard Grieg, de 1877, œuvre profondément romantique rarement jouée, aux proportions beaucoup plus vastes que les deux précédents, mais aux couleurs parfois aussi sombres. Le premier mouvement est marqué Un poco andante – Allegro molto ed agitato. Le deuxième est une romance marquée Andantino-Allegro agitato. Le troisième mouvement est un intermezzo, noté Allegro molto marcato – Più vivo e scherzando. Le Finale s’ouvre Lento et se conclut Presto al saltarello. Ce quatuor est une lutte constante entre l’insatisfaction de l’auteur qui ne reviendra pas au genre et son désir de perfection, une lutte de personnalité, de celle qui rappelle un peu l’ambivalence d’un Schumann et son romantisme aussi. Elevé à l’école de Leipzig, Grieg n’en reste pas moins un compositeur profondément finlandais qui n’est jamais parvenu à se fondre dans les moules de la musique classique en se cherchant un mode d’expression plus personnel. Le choc entre des sentiments multiples, profonds et violents, essence même du romantisme, donne à cette œuvre rare des couleurs qui nous font un peu penser aux souffrances du jeune Werther.

Formation éminemment salzbourgeoise, le Quatuor Hagen est composée des trois frères et sœurs Lukas Hagen au premier violon, Veronika Hagen à l’alto et Clemens Hagen au violoncelle, le second violon Rainer Schmidt complétant la formation. Tous sont non seulement de Salzbourg, mais enseignent également au Mozarteum. D’un exceptionnel niveau technique, cette formation a systématiquement adopté des tempi très allant dans l’ensemble des œuvres jouées ce soir, le tout dans un jeu d’une profonde intensité qui laissait peu de place à l’intériorité. L’on aurait ainsi préféré plus d’introspection dans le quatuor de Chostakovitch et prendre davantage notre temps dans celui de Grieg, aux indications si contrastées. Les mélodies semblent toujours un peu corsetées dans ce jeu sans concession et l’on trouve peu d’espace pour respirer réellement.

 

LIEDERABEND SCHUBERTIEN A SALZBOURG

Le Festival de Salzbourg fête cette année ses 90 ans par une programmation aussi riche en découvertes qu’il est de coutume en cette ville où la musique est reine depuis si longtemps. Ce lundi 23 août 2010 s’ouvre la dernière semaine de l’édition 2010 et le premier concert auquel j’ai ainsi assisté était consacré, par Matthias Görne et Christoph Eschenbach, au dernier cycle de lieder de Franz Schubert. Ces deux musiciens se sont livrés, en trois soirs rapprochés, les 17, 20 et finalement 23 août, aux trois cycles de Schubert, commençant comme il se doit par Die schöne Müllerin, D795, continuant par Winterreise, D911, et terminant ce dernier soir par Schwannengesang, D957, couplé avec la dernière sonate pour piano, D960.

Présenter ainsi en trois soirs ces trois cycles qui sont les plus importants en la matière de l’histoire de la musique est un véritable tour de force qu’un baryton de la classe et de l’envergure de Matthias Görne pouvait sans doute être le mieux à même de tenter et de réussir. La qualité des textes poétiques, dus à Wilhelm Müller pour les deux premiers, puis à Ludwig Rellstab et Heinrich Heine pour le dernier, donne une remarquable base aux développements musicaux si sensibles, si intimes, de Schubert. Le dernier cycle, Schwannengesang n’en est à vrai dire pas un. Il s’agit en effet d’un recueil composé arbitrairement par l’éditeur de Schubert après la mort de celui-ci, qui souhaitait sans doute le présenter comme une sorte de testament musical. Il n’existe ainsi pas d’unité thématique dans ce cycle de treize poèmes, sept de Rellstab et six de Heine, auquel, afin d’éviter le chiffre fatidique de treize, l’éditeur ajouta un quatorzième lied sur un poème de Johann Gabriel Seidl, Die Taubenpost, qui permettait également de terminer le recueil sur un note plus positive et légère. L’on ne saurait en effet voir dans ces lieder ainsi arbitrairement rassemblés un chant du cygne au sens propre, à savoir le dernier opus d’un compositeur se sachant proche de la mort. Il y a trop de sentiments divers dans ce recueil pour l’envisager comme un testament, pas plus d’ailleurs que l’on ne saurait considérer comme telle la dernière sonate pour piano, D960. Bien plus, l’on sait maintenant qu’il y aurait en fait là deux cycles, Schubert ayant regroupé ces lieder dans deux cahiers distincts, le premier consacré à Heine, le second à Rellstab.

Dans les lieder présentés ce soir, le choix de Matthias Görne fut légèrement différent du contenu du cycle habituellement donné, en ce sens qu’il a ajouté aux lieder sur des poèmes de Rellstab le lied Hebst, D945, usuellement présenté isolé et que c’est en bis qu’il chanta Die Taubenpost. De plus, sans quitter la scène, il marqua une pause entre les lieder de Rellstab et ceux de Heine, présentant ainsi les deux cahiers de lieder pour eux même. Cette approche permettait de donner à ce recueil une meilleure cohésion en le limitant aux deux poètes les plus importants, tout en respectant le chiffre de quatorze lieder voulu par l’éditeur et de terminer malgré tout sur cette note plus positive et légère qui contredit à elle seule la notion de Schwannengesang.

Nous avons donc entendu ce soir, dans le premier cahier sur des poèmes de Ludwig Rellstab, Liebesbotschaft, messager d’un amour lointain : « Ach trautes Bächlein, mein Botes sei du ; Bringe di Grüße des Fernen ihr zu ». Kriegers Ahnung est d’aspect plus militaire, soulignant la camaraderie des gens d’armes endeuillés par la mort des leurs : « In tiefer Ruh liegt um mich her Der Waffenbrüder Kreis ». Frühlingssehnsucht dépeint un sentiment si germanique qu’il n’en existe pas de traduction satisfaisante. Ständchen, est une douce sérénade à l’atmosphère beaucoup plus sereine que les lieder précédents. Aufenthalt, appelle au repos. Herbst, offre des teintes automnales qui conviennent si profondément au timbre de Görne que ce fut sans doute là le premier sommet de la soirée. In der Ferne nous ramène à l’éloignement et à la solitude, alors que ce premier cahier se termine sur des adieux, Abschied, déchirants, puis sur les textes de Heine Der Atlas, Ihr Bild, Das Fischermädchen, Die Stadt, Am Meer et surtout Der Doppelgänger, sur lequel se termine ce cahier, avant de conclure sur Die Taubenpost hors programme.

La voix de Matthias Görne est remarquable en tout point. Quel souffle, quelle beauté de timbre et qu’elle aisance dans le passage d’un lied à l’autre, d’une ambiance à l’autre. Le souffle semble infini, tant il est profond et ample, le timbre est grave et chaleureux et s’il sait être particulièrement sombre, il peut aussi s’éclaircir et s’alléger. Des moyens si extraordinaires ne sont pas sans rappeler peut-être un Friedrich Schorr. Matthias Görne se donne totalement à ces lieder et c’est le corps entier qui participe à la projection de la voix, ce corps dont il use comme d’un support puissant et qui lui permet aussi de mettre en scène certains de ces lieder en prenant des attitudes et des poses contrastées. Ce fut un grand récital.

L’accompagnement était confié à Christophe Eschenbach, pianiste de renom qui a surtout développé ces dernières années des activités de chef d’orchestre. On lui doit néanmoins et notamment au disque l’accompagnement des lieder de Schumann enregistrés par Dietrich Fischer-Dieskau, repris récemment dans le coffret anniversaire de Deutsche Grammophon. Ce pianiste, longtemps un protégé de Karajan qui l’estimait beaucoup, est assurément un accompagnateur de haute tenue. L’on sentait néanmoins qu’il ne possédait plus les doigts de ses plus jeunes années et que si, musicalement, la présence est réelle et qu’elle offre une magnifique réponse aux engagements de Matthias Görne, il n’en est cependant pas à la hauteur. Certaines irrégularités, certaines fatigues peut-être étaient perceptibles ça et là. C’est là sans doute l’une des limites – rares – de Matthias Görne dans ses récitals. A vouloir souvent changer d’accompagnateur à la scène comme au disque – c’est avec Alfred Brendel qu’il avait enregistré ce dernier cycle de Schubert – il perd une certaine symbiose avec le pianiste, si nécessaire dans ce genre d’exercice.

C’est néanmoins surtout dans la dernière sonate D960 que les limites de Christophe Eschenbach se sont montrées. Le choix de cette dernière sonate pour compléter ce programme était particulièrement judicieux, non pas seulement par la proximité de composition des deux œuvres ou du fait qu’il s’agit de deux œuvres dernières, mais également et peut être surtout par la nature très particulière de cette dernière sonate de Schubert, la plus personnelle et la plus proche de ces lieder. Las, Eschenbach semblait incapable de se sortir de la partition qu’il ne quittait pas des yeux. L’interprétation n’était manifestement pas aboutie, au-delà même des faiblesses déjà relevées et qui paraissaient d’autant plus aisément qu’il n’y avait plus de partenaire qui puisse nous les masquer par un suprême engagement. Sans doute était –ce trop pour ce pianiste que de présenter les trois cycles et cette dernière sonate, qui semble n’avoir pas été suffisamment préparée et répétée, le poids de la préparation des trois cycles de lieder lui ayant sans doute laissé trop peu de place. Le public ne s’y est d’ailleurs pas trompé, saluant la prestation d’Eschenbach par des applaudissements courtois là où il avait réservé une véritable ovation à Matthias Görne auparavant.

12.06.2010

KAZUKI YAMADA REVELE L’OSR DANS L’OISEAU DE FEU

C’est un concert dont l’affiche a connu de multiples changements que nous proposait le 10 juin 2010 l’OSR. Initialement prévu sous la direction de Bertrand De Billy avec La Mer de Debussy au programme, on nous annonça finalement L’oiseau de feu de Stravinsky, sous la direction d’un jeune chef colombien venant pour la première fois à Genève, Andrés Orozco-Estrada. La présentation de ce musicien dans le programme de la soirée était intéressante, lui qui disait considérer chaque note comme un défi. Nous nous réjouissions donc de le découvrir mais il se fit remplacer au pied levé et c’est à une autre découverte qu’il nous fut donné d’assister, sensationnelle pour dire vrai. Kazuki Yamada, né en 1979 au Japon, a déjà dirigé les plus importants orchestres archipélagiques. Il étudie avec succès à Salzbourg, haut lieu musical s’il en est, fonde son propre orchestre à vingt-deux ans et remporte l’an passé le Grand Prix du très prestigieux Concours international de jeunes chefs d’orchestre de Besançon, ainsi que le Prix du public. Entrant sur scène avec un je-ne-sais-quoi d’un Ozawa jeune, image sans doute facile pour un jeune chef japonais, il a obtenu ce soir à Genève aussi le prix du public après une prestation littéralement envoutante.

Ayant repris la baguette en dernière minute, il n’a pas modifié le programme annoncé et c’est donc la Symphonie espagnole pour violon et orchestre, opus 21 d’Edouard Lalo, avec Vadim Repin au violon qui ouvrait les feux. L’on sait à quel point cette œuvre, exactement contemporaine de Carmen de Bizet, souleva les critiques lors de sa création en janvier 1875 aux Concerts populaires de Paris. L’on y voyait en effet une musique plus romantique qu’espagnole et il est vrai que ce n’est pas cette authenticité là que recherchait le compositeur. Cette œuvre s’ouvre par un passage en trompe-l’œil, marqué Allegro non troppo dans lequel l’archet expressif de Vadim Repin souleva d’entrée les applaudissements du public. Dans le Scherzando, Allegro molto, l’entrée du soliste sur un rythme syncopé, sorte de séguedille, permet d’enchaîner avec l’Intermezzo, Allegretto, dont l’aspect très virtuose permit au soliste de briller de mille feux dans une interprétation brillante qui n’était pas exempte de quelques emportements. Le magnifique choral qui introduit l’Andante aux cordes graves et aux cuivres est de suite repris par le soliste et l’originalité des rythmes que Lalo lui confie donnait à Repin la possibilité de nous faire avancer de surprise en surprise sans se démarquer du caractère tranquillo du mouvement. Le finale de l’œuvre est sa partie la plus connue, un Rondo-Allegro dansant au violon de Pablo de Sarasate lors de la création et non moins ce soir à celui du virtuose sibérien particulièrement brillant ici encore dans son interprétation. Le jeune chef qui l’accompagnait pour la première fois nous montra avoir immédiatement su construire avec l’orchestre des relations de travail efficaces. Suivant la partition, il accompagna son soliste avec une forme d’humilité, face à un orchestre et un violoniste plus prestigieux que lui-même. S’il eut la délicatesse de laisser au soliste la possibilité de briller en premier, il prit une toute autre dimension après l’entracte.

C’est par le Prélude à l’après-midi d’un faune, de Claude Debussy qu’il revint au pupitre, avec l’assurance de ceux qui savent ce qu’ils veulent obtenir comme son du fait d’une interprétation réfléchie, mûrie sans doute déjà, la seule œuvre au programme de ce soir dirigée sans partition, celle avec laquelle le jeune chef partage visiblement certaines affinités. Debussy disait en 1908 : « On me qualifie de révolutionnaire, mais je n’ai rien inventé. J’ai tout au plus présenté des choses anciennes d’une nouvelle manière ». Il en allait sans doute de même ce soir, Kazuki Yamada nous présentant cette pièce au combien célèbre de nouvelle manière. Sans rechercher un impressionnisme facile mais jamais reconnu par Debussy, Yamada la commençait d’un geste de la main comme s’ouvre une fleur de lotus, avec infiniment de poésie. La flûte expose un premier sujet très bucolique, sur les commentaires des autres bois, des harpes et des cors, célèbre mélodie présentée dix fois, toujours dans un habillage harmonique différent. C’est la clarinette qui lance le développement avant que ne se déploie cette œuvre délicate donnée ce soir dans un très bel écrin, d’une grande simplicité, d’une grande douceur aussi, loin sans doute de l’interprétation de Nijinski le soir de la création par les Ballets russes en 1912. Ce Faune très sexuel aux postures extatiques sans équivoques avait fortement déplu à Debussy. Comme nous aurions aimé enchaîner sur la lecture du poème de Mallarmé pour prolonger la poésie orchestrale par la musicalisation du poème :

Inerte, tout brûle dans l’heure fauve

Sans marquer par quel art ensemble détala

Trop d’hymen souhaité de qui cherche le la :

Alors m’éveillerai-je à la ferveur première,

Droit et seul, sous un flot antique de lumière,

Lys ! et l’un de vous tous pour l’ingénuité…

Ce fut dans l’Oiseau de feu, Suite, dans la version de 1945, que le concert se termina en apothéose et que ce jeune chef nippon prit toute sa mesure. Le ballet de Stravinski, créé également par les Ballets russes en 1910, un an avant Le Sacre du printemps, avait déjà fait l’objet d’un tremblement de terre qui devait modifier la musique du XXème siècle. C’est un sujet très russe que le conte sur lequel Diaghilev demanda à Stravinski d’écrire la musique d’un prochain ballet. La création fut un succès qui dépassa toutes les espérances des protagonistes. Même Debussy, souvent critique envers les compositions d’autres auteurs aimait cette partition. Stravinski tira trois suites de son ballet, en 1911, 1919, créée à Genève par l’OSR sous la direction d’Ansermet, et 1945, donnée ce soir. Sans reprendre tout le matériau du ballet, cette suite en contient les épisodes essentiels : Introduction, L’oiseau de feu et sa danse, les Variations de l’Oiseau de feu, Pantomime I (l’Oiseau de feu et Ivan Tsarévitch), Pantomime II, Scherzo (danse des princesses), Pantomime III, Ronde (Khorovode), Danse infernale du roi Kastchei, Berceuse (l’Oiseau de feu), Finale. Maîtrisant manifestement cette partition dans les moindres détails, même s’il préféra garder la partition sous les yeux, Kazuki Yamada emporta l’orchestre dans une danse de feu d’une immense richesse. Tous les timbres de l’OSR sonnaient comme rarement et le chef parvint à susciter de nombreuses surprises par le choix de ses tempi, son sens de la dramaturgie propre de l’œuvre et l’engagement qu’il y mit, les prises de risques aussi dans une partition difficile abordée au pied levé avec un orchestre qu’il n’avait jamais dirigé, qui ont payé. Les moments intimes de l’œuvre, telle la berceuse, étaient d’une grâce profonde, qui faisait place à une véritable danse infernale, brillante, rapide, tenue en chaque note et le Finale éclatait, révélant tous les moyens dont recèle l’OSR lorsqu’il est dirigé à ce niveau. Il y avait toutes les racines extrêmes orientales du conte traditionnel russe, recherchées aux confins des mondes japonais et russes. L’ovation finale du public était enthousiaste et nous avons là un chef qui a emballé l’orchestre comme le public comme de longtemps nous ne l’avions entendu. Ce jeune chef nippon a assurément l’Empire du Soleil devant.

Un successeur à Janowski ?

6.06.2010

LA CONFERENCE DE KAMPALA FACE AU CRIME D’AGRESSION

La Conférence de révision du Statut de Rome se tient actuellement à Kampala, en Ouganda, et porte, outre sur le bilan des huit premières années d’existence de la Cour pénale internationale (CPI), sur la définition du crime d’agression, sur lequel la CPI est formellement compétente depuis sa création en juillet 1998, puisqu’il figure dans la liste des crimes entrant dans son champ de compétence matériel, mais une compétence théorique, la Conférence de Rome n’étant pas parvenue à lui donner un contenu déterminé. Il avait donc été prévu de convoquer, sept ans après l’entrée en vigueur du Statut de Rome une conférence de révision afin de parvenir à une définition de ce crime.

Peut-être faut-il rappeler que la Société des Nations n’avait pu qu’imparfaitement interdire la guerre et que c’est avec le Pacte Briand-Kellog, du 27 août 1928, que les 63 Etats parties « condamnent le recours à la guerre pour le règlement des différends internationaux et y renoncent en tant qu'instrument de politique nationale dans leurs relations mutuelles ». C’est ce traité qui offrit au Tribunal de Nuremberg la base légale pour condamner les principaux dirigeants nazis pour avoir mené des guerres d’agression. La Charte des Nations Unies, en son article 2 §4, prohibe non seulement le recours à la force mais la menace même d’y recourir, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout Etat, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies, qui sont le maintien de la paix et de la sécurité internationale, ce qui signifie « prendre des mesures collectives efficaces en vue de prévenir et d'écarter les menaces à la paix et de réprimer tout acte d'agression ou autre rupture de la paix, et réaliser, par des moyens pacifiques, conformément aux principes de la justice et du droit international, l'ajustement ou le règlement de différends ou de situations, de caractère international, susceptibles de mener à une rupture de la paix » (art. 1er, §1 de la Charte des Nations Unies). Les autres buts sont également à mentionner car ils complètent une approche globalement consacrée à la mise hors la loi du recours à la force dans les relations entre les Etats. Ainsi, le deuxième but des Nations Unies est de « développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l'égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d'eux-mêmes, et prendre toutes autres mesures propres à consolider la paix du monde » (§2), le troisième de « réaliser la coopération internationale en résolvant les problèmes internationaux d'ordre économique, social, intellectuel ou humanitaire, en développant et en encourageant le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour tous, sans distinctions de race, de sexe, de langue ou de religion » (§3) et le dernier et non des moindre, « être un centre où s'harmonisent les efforts des nations vers ces fins communes » (§4).

Pour atteindre ces buts, la Charte développe en son Chapitre VII un système de retour à la paix. Selon l’article 39 de la Charte, le premier du Chapitre VII, « le Conseil de sécurité constate l’existence d’une menace contre la paix, d’une rupture de la paix ou d’un acte d’agression et fait des recommandations ou décide quelles mesures seront prises conformément aux Articles 41 et 42 pour maintenir ou rétablir la paix et la sécurité internationales ». Les mesures auxquelles il est fait référence sont d’abord celles n’impliquant pas l’emploi de la force armée, qui peuvent comprendre « l’interruption complète ou partielle des relations économiques et des communications ferroviaires, maritimes, aériennes, postales, télégraphiques, radioélectriques et des autres moyens de communication, ainsi que la rupture des relations diplomatiques » (art. 41 de la Charte) ou, si le Conseil estime que ces mesures seraient inadéquates ou qu’elles se sont révélées telles, « il peut entreprendre, au moyen de forces aériennes, navales ou terrestres, toute action qu’il juge nécessaire au maintien ou au rétablissement de la paix et de la sécurité internationales. Cette action peut comprendre des démonstrations, des mesures de blocus et d’autres opérations exécutées par des forces aériennes, navales ou terrestres de Membres des Nations Unies » (art. 42 de la Charte).

L’on voit ainsi que le Conseil de sécurité jouit d’un large pouvoir d’appréciation et de décision lorsqu’il est face à une rupture de la paix ou un acte d’agression. Cependant, ce pouvoir du Conseil de sécurité n’est pas tourné vers la répression de l’agresseur, mais vers le retour à la paix au sein de la communauté internationale. C’est une approche d’ordre public international, pas de justice pénale internationale. Le rétablissement de la paix est en effet une mesure de police et c’est un organe politique, assimilé parfois à une sorte d’équivalence de pouvoir exécutif des Nations Unies, le Conseil de sécurité, qui en est chargé. Jamais la Justice ne peut servir d’outil policier sans y perdre son indépendance et toutes ses qualités fondamentales.

Déjà, la Charte est en retard d’une guerre, puisqu’elle suppose une agression classique, du genre de l’hypostase hitlérienne. De plus, le Conseil de sécurité s’est longuement plongé dans la guerre froide qui l’a totalement paralysé. C’est, devant son impéritie, que l’Assemblée générale a, dans sa résolution 2330 (XXII), du 18 décembre 1967, demandé d’accélérer l’élaboration d’une définition de l’agression, qui aboutit finalement dans la Résolution 3314 (XXIX), du 18 décembre 1974[1]. L’agression est perçue comme « la forme la plus grave et la plus dangereuse de l’emploi illicite de la force ». L’hypothèse visée par l’Assemblée générale est large, portant sur l’invasion ou l’attaque du territoire d’un Etat par les forces armées d’un autre Etat ou toute occupation militaire, même temporaire, résultant d’une invasion ou d’une telle attaque, l’annexion d’un territoire, même temporaire, le bombardement, le blocus des ports et des côtes et divers cas plus complexes.

Les Nations Unies ont donc fait, dans la Charte-même, de l’agression le crime suprême et de ce fait là sans doute, n’ont jamais osé en constater l’occurrence. Le Conseil de sécurité retient ainsi le plus souvent les termes de « rupture de la paix » dans ses résolutions, qui évoquent une réalité plus floue et donc moins directement criminelle, ce qui évite, par voie de conséquence, la recherche et la poursuite du coupable. C’est le triomphe de la diplomatie sur le droit et donc du politique sur le judiciaire. Il n’y a en effet que l’Afrique du Sud et la Rhodésie, qui, du temps de la guerre froide, ont donné au Conseil de sécurité l’opportunité d’employer le terme d’agression. En ce qui concerne la Corée, le Conseil de sécurité a ainsi pris acte de « l’invasion armée de la République de Corée par des forces venant de la Corée du Nord », acte qualifié de rupture de la paix, non d’agression. C’est l’Assemblée générale qui s’est enhardie au point d’employer le terme d’agression, le 1er février 1951, à l’égard de la Corée du Nord et de la Chine. Même alors que la guerre froide venait de se terminer et que le rapprochement américano-russe permettait une unité retrouvée, l’invasion du Koweït par l’Irak n’a pas été qualifiée d’acte d’agression ! On a préféré la périphrase d’une invasion ayant produit une rupture de la paix, avant, à la huitième résolution en la matière, de s’approcher de la qualification pourtant évidente sans la prononcer directement, pour parler d’ « actes agressifs » commis par l’Irak contre les locaux et les personnels diplomatiques au Koweït.

Le projet actuellement discuté à Kampala est complexe et particulièrement développé. En effet, l’article 8bis du Statut de Rome qu’il est proposé d’adopter se lit actuellement comme suit – sous réserve de modifications apportées par les négociations en cours (doc. RC/WGCA/1)[2]:

« Article 8 bis Crime d'agression

1. Aux fins du présent Statut, on entend par "crime d’agression" la planification, la préparation, le lancement ou l’exécution par une personne effectivement en mesure de contrôler ou de diriger l’action politique ou militaire d’un État, d’un acte d’agression qui, par sa nature, sa gravité et son ampleur, constitue une violation manifeste de la Charte des Nations Unies.

2. Aux fins du paragraphe 1, on entend par "acte d’agression" l’emploi par un État de la force armée contre la souveraineté, l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un autre État, ou de toute autre manière incompatible avec la Charte des Nations Unies. Qu’il y ait ou non déclaration de guerre, les actes suivants sont des actes d’agression au regard de la résolution 3314 (XXIX) de l’Assemblée générale des Nations Unies en date du 14 décembre 1974:

a) L’invasion ou l’attaque par les forces armées d’un État du territoire d’un autre État ou l’occupation militaire, même temporaire, résultant d’une telle invasion ou d’une telle attaque, ou l’annexion par la force de la totalité ou d’une partie du territoire d’un autre État;

b) Le bombardement par les forces armées d’un État du territoire d’un autre État, ou l’utilisation d’une arme quelconque par un État contre le territoire d’un autre État;

c) Le blocus des ports ou des côtes d’un État par les forces armées d’un autre État;

d) L’attaque par les forces armées d’un État des forces terrestres, maritimes ou aériennes, ou des flottes aériennes et maritimes d’un autre État;

e) L’emploi des forces armées d’un État qui se trouvent dans le territoire d’un autre État avec l’agrément de celui-ci en contravention avec les conditions fixées dans l’accord pertinent, ou la prolongation de la présence de ces forces sur ce territoire après l’échéance de l’accord pertinent;

f) Le fait pour un État de permettre que son territoire, qu’il a mis à la disposition d’un autre État, serve à la commission par cet autre État d’un acte d’agression contre un État tiers;

g) L’envoi par un État ou au nom d’un État de bandes, groupes, troupes irrégulières ou mercenaires armés qui exécutent contre un autre État des actes assimilables à ceux de forces armées d’une gravité égale à celle des actes énumérés ci-dessus, ou qui apportent un concours substantiel à de tels actes ».

Il n’y a toutefois dans cette définition pas de difficulté particulière. Les éléments qui ont à ce jour et durant la première semaine des travaux de la Conférence diplomatique de révision de Kampala le plus prêté à de vifs échanges portent essentiellement sur la proposition d’un article 15bis à insérer dans le Statut de Rome, relatif à l’exercice de la compétence de la Cour à l’égard du crime d’agression.

Le projet de cette nouvelle disposition, avec les différentes variantes qui la composent, se lit comme suit, à ce jour et en l’état des travaux de la Conférence :

« Article 15 bis Exercice de la compétence à l’égard du crime d’agression

1. La Cour exerce sa compétence à l’égard du crime d’agression conformément à l’article 13, sous réserve des dispositions qui suivent.

2. Lorsque le Procureur conclut qu’il y a de bonnes raisons de procéder à une enquête pour crime d’agression, il s’assure d’abord que le Conseil de sécurité a constaté qu’un acte d’agression avait été commis par l’État en cause. Il avise le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies de la procédure judiciaire engagée devant la Cour et lui communique toute information et tout document utiles.

3. Lorsque le Conseil de sécurité a constaté qu’il y a crime d’agression, le Procureur peut procéder à l’enquête sur ce crime.

4. (Version 1) Sans un tel constat, le Procureur ne peut procéder à une enquête pour crime d’agression,

Variante 1: ne rien ajouter.

Variante 2: ajouter: à moins que le Conseil de sécurité ne l’ait prié de procéder à une telle enquête dans une résolution adoptée au titre du Chapitre VII de la Charte des Nations Unies.

4. (Version 2) Lorsqu’un tel constat n’est pas fait dans les [six] mois suivant la date de l’avis, le Procureur peut procéder à une enquête pour crime d’agression,

Variante 1: ne rien ajouter.

Variante 2: ajouter: à condition que la Chambre préliminaire ait autorisé l’ouverture d’une enquête pour crime d’agression selon la procédure fixée à l’article 15;

Variante 3: ajouter: à condition que l’Assemblée générale ait constaté qu’un acte d’agression a été commis par l’État visé à l’article 8 bis;

Variante 4: ajouter: à condition que la Cour internationale de Justice ait constaté qu’un acte d’agression a été commis par l’État visé à l’article 8 bis.

5. Le constat d’un acte d’agression par un organe extérieur à la Cour est sans préjudice des constatations que fait la Cour elle-même en vertu du présent Statut.

6. Le présent article est sans préjudice des dispositions réglant l’exercice de la compétence à l’égard des autres crimes visés à l’article 5 »[3].

C’est donc comme attendu sur cette disposition et sur le rôle du Conseil de sécurité que les débats se sont concentrés. La France a sans doute été la délégation la plus ferme sur sa position. Pour elle, le Conseil de sécurité dispose, de par la Charte des Nations Unies, de la compétence exclusive de traiter de l’agression. Le Royaume-Uni a préféré appeler de ses vœux des relations amicales entre le Conseil et la Cour, se renforçant mutuellement. Le Canada a estimé qu’il était grand temps, douze ans après la Conférence de Rome, d’aboutir enfin sur ce point. La plupart des autres Etats parties au Statut de Rome, et qui ne sont pas membres permanents du Conseil de sécurité, ceci expliquant sans doute cela, ont appelé de leurs vœux une révision du Statut n’exigeant pas de filtre externe en matière d’agression, estimant que les filtres internes existants au sein du Statut, qui reposent dans les pouvoirs de la Chambre préliminaire de contrôler et d’autoriser les enquêtes du Procureur, suffisent (Bolivie, Chili, Espagne, Mexique, Afrique du Sud, Belgique et RDC par exemple).

Les Etats-Unis ont relevé qu’il n’existe pas aujourd’hui de définition coutumière du crime d’agression, et que, la compétence matérielle de la Cour ne pouvant porter que sur des crimes existants en droit international, elle ne saurait en conséquence intégrer celui d’agression. La manœuvre vise évidemment à tuer les travaux de la Conférence de Kampala et les arguments développés sont spécieux. D’abord parce que l’on peut soutenir que la définition proposée de l’agression, en ce qu’elle reprend intégralement la définition proposée par l’Assemblée générale des Nations Unies il y a trente-sept ans, est bien de droit coutumier, ensuite parce que l’on ne voit pas très bien ce qui interdirait aux Etats parties au Statut de Rome de légiférer en la matière. Le Statut de Rome est un traité de codification du droit international pénal et le rôle de la codification est à la fois la mise par écrit du droit coutumier existant et son développement progressif. L’Assemblée des Etats parties est donc parfaitement dans son champ de compétence en discutant de la définition de l’agression.

Reprenons rapidement les variantes proposées. Le constat de départ est le suivant : « 3. Lorsque le Conseil de sécurité a constaté qu’il y a crime d’agression, le Procureur peut procéder à l’enquête sur ce crime ». L’on se trouve donc en toute hypothèse dans un lien étroit entre l’exercice de sa compétence par la Cour et de sa compétence en matière de rétablissement de la paix par le Conseil de sécurité. Se pose alors inévitablement la question de déterminer ce qu’il adviendrait en l’absence d’un tel constat – dont nous avons relevé l’extrême rareté – du Conseil de sécurité. Le paragraphe 4 propose ainsi deux versions, chacune développant des variantes propres.

Selon la première version de ce paragraphe, « Sans un tel constat, le Procureur ne peut procéder à une enquête pour crime d’agression ». C’est là clairement placer la Cour sous la coupe du Conseil de Sécurité, le Procureur dépendant entièrement, pour engager des poursuites, sur la bonne volonté du Conseil. Il y a là une contradiction flagrante avec les pouvoirs du Procureur tels que définis à l’article 15 du Statut de Rome, mais également avec le rôle général réservé au Conseil de sécurité exprimé dans les articles 13 et 16 du Statut. C’est aussi priver la Chambre préliminaire de ses compétences générales pour le crime d’agression et seulement pour lui, ce qui fait de ce crime un cas à part et pose la difficile question de l’égalité de traitement, le crime d’agression appelant ainsi des règles de procédure et de preuve qui lui soient propres et distinctes des règles généralement applicables aux autres crimes.

La première variante est de ne rien à jouter.

La deuxième ouvre la porte à l’action du Procureur nonobstant le silence du Conseil de sécurité, en proposant en ces termes une première version : « à moins que le Conseil de sécurité ne l’ait prié de procéder à une telle enquête dans une résolution adoptée au titre du Chapitre VII de la Charte des Nations Unies ». L’on renverse ici totalement les rôles, en envisageant ainsi la situation dans laquelle le Conseil de sécurité n’a pas constaté qu’il y ait crime d’agression mais charge néanmoins le Procureur d’enquêter. C’est dire ici que la qualification de la situation par le Conseil de sécurité est suspendue aux résultats de l’enquête du Procureur. C’est dire aussi que le Conseil perdrait sa capacité à qualifier l’acte d’agression, puisque l’enquête conduite par le Procureur mènerait la Cour à devoir se prononcer seule et en toute indépendance sur la qualification des actes qui lui seraient présentés. L’on retomberait finalement ici sur une variante de l’article 13 lettre b du Statut et le rôle du Conseil de sécurité serait alors somme toute cohérent pour l’ensemble de ses relations avec la Cour.

Une seconde version de ce paragraphe 4 du projet d’article 15bis nouveau du Statut, propose que « Lorsqu’un tel constat n’est pas fait dans les [six] mois suivant la date de l’avis, le Procureur peut procéder à une enquête pour crime d’agression ». C’est ici reconnaître la prééminence de l’action du Conseil de sécurité en matière de rétablissement de la paix, tout en considérant son échec probable. Il y a là un grand risque de conflits potentiels. Si, à son habitude, le Conseil de sécurité qualifie une situation de rupture de la paix mais non d’agression, si alors le Procureur s’en empare après les six mois requis et ouvre son enquête du chef d’agression, l’on se trouverait face à des qualifications contradictoires qui pourraient saper les travaux des deux institutions et qui ne permettrait sans doute pas de restaurer la paix et la sécurité internationales.

La première variante propose de s’en tenir là.

La deuxième ajoute les termes suivants : « à condition que la Chambre préliminaire ait autorisé l’ouverture d’une enquête pour crime d’agression selon la procédure fixée à l’article 15 ». Si l’on retient la seconde version proposée de ce paragraphe, alors cette deuxième variante s’impose formellement. En effet, l’article 15 du Statut porte sur la compétence du Procureur dans ses enquêtes en le soumettant au contrôle de la Chambre préliminaire. L’article 15bis ne porte que sur l’exercice de la juridiction de la Cour sur le crime d’agression. Il est fait référence plus haut dans le projet de l’article 15bis à l’article 13 du Statut, portant sur l’exercice général de la compétence de la Cour, mais il n’existe pas autrement de référence à l’article 15, hors cette variante. Si on devait ne pas la retenir dans cette version proposée, l’on affranchirait le Procureur de tout contrôle de la Chambre préliminaire en relation avec le crime d’agression, ce qui serait incompatible avec les règles de procédure et de preuve généralement applicables devant la Cour.

La troisième variante ajoute un nouveau filtre externe à l’exercice par la Cour de sa compétence sur le crime d’agression : « à condition que l’Assemblée générale ait constaté qu’un acte d’agression a été commis par l’État visé à l’article 8bis ». Il y a là l’émergence d’une proposition doublement contradictoire. En effet, l’accepter, c’est reconnaître la primauté de l’Organisation des Nations Unies en matière d’agression et donc placer la Cour dans la dépendance d’une décision politique en la matière. C’est là une contradiction claire avec le principe de l’indépendance de la Cour proclamé dès le Préambule du Statut de Rome. C’est là aussi, et de manière beaucoup plus insidieuse, une contradiction avec la Charte des Nations Unies. En effet, la compétence de traiter de l’agression est confiée par la Charte au Conseil de sécurité et non à l’Assemblée générale. Si celle-ci a été amenée à intervenir, c’est en raison du blocage historique du Conseil durant la guerre froide. Adopter une telle variante, c’est se placer dans un système dont on reconnaît l’échec inéluctable et ça n’a pas de sens, sans compter que l’on serait là dans une hypothèse d’une politisation de la Cour bien plus importante encore qu’avec la variante relative au Conseil de sécurité.

Enfin, la dernière variante se lit en ces termes : « à condition que la Cour internationale de Justice ait constaté qu’un acte d’agression a été commis par l’État visé à l’article 8bis ». Or seuls les Etats ont qualité pour se présenter devant la Cour internationale de Justice (CIJ), en application de l’article 34 paragraphe 1er de son Statut. De plus, selon l’article 36 du Statut de la CIJ, la juridiction de la Cour porte sur tous les différends d’ordre juridique ayant pour objet l’interprétation d’un traité, tout point de droit international, la réalité de tout fait qui, s’il était établi, constituerait la violation d’un engagement international ou la nature ou l’étendue de la réparation due pour la rupture d’un engagement international. Dès lors, la CIJ ne saurait se prononcer éventuellement que sur la violation par un Etat, en ce qui concerne l’agression, de dispositions de la Charte des Nations Unies. La CPI doit quant à elle se prononcer sur la responsabilité pénale d’individus ayant ordonnée ou autrement participé à la commission d’actes d’agression, ce qui est très différent. En conséquence, cette référence à la CIJ ressemble un peu à l’idée de faire perdre son indépendance à la CPI en la soumettant à la décision d’un organe des Nations Unies, quel qu’il soit… L’on serait presque alors en droit de s’étonner de ne pas trouver de variante proposant au Secrétaire général ou au Conseil économique et social de se prononcer aussi sur la question !

S’ajoutent à tout ceci des considérations sur l’entrée en vigueur de l’amendement au Statut. En application de l’article 121 du Statut, l’adoption d’un amendement lors d’une réunion de l’Assemblée des États Parties ou d’une conférence de révision requiert, s’il n’est pas possible de parvenir à un consensus, la majorité des deux tiers des États Parties (§3). Sous réserve des dispositions du paragraphe 5, un amendement entre en vigueur à l’égard de tous les États Parties un an après que les sept huitièmes d’entre eux ont déposé leurs instruments de ratification ou d’acceptation auprès du Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies (§4). Un amendement aux articles 5, 6, 7 et 8 du présent Statut entre en vigueur à l’égard des États Parties qui l’ont accepté un an après le dépôt de leurs instruments de ratification ou d’acceptation. La Cour n’exerce pas sa compétence à l’égard d’un crime faisant l’objet de cet amendement lorsque ce crime a été commis par un ressortissant d’un État Partie qui n’a pas accepté l’amendement ou sur le territoire de cet État (§5).

En application de cette disposition, l’adoption de l’amendement doit se faire à la majorité des deux tiers des Etats Parties, soit de 74 des 111 Etats parties, et cet amendement n’entrera en vigueur qu’après avoir été ratifié par les 7/8 d’entre eux, soit après le dépôt du 97ème instrument de ratification.

Il a été proposé d’appliquer, en matière de crime d’agression, les propositions suivantes, afin de déterminer si, dans l’hypothèse ou l’amendement ne devait pas être en vigueur au moment de la commission d’un acte d’agression à l’égard de l’Etat agressé ou de l’Etat agresseur, le consentement de l’un ou l’autre doit être recherché :

« Acceptation de l'amendement relatif au crime d'agression

5. [L’acceptation par l’État victime n’est pas requise lorsque l’État agresseur a accepté la compétence de la Cour] Il est entendu que le paragraphe 5, deuxième phrase, de l’article 121 du Statut n’interdit pas à la Cour d’exercer sa compétence à l’égard d’un acte d’agression commis par un État Partie qui a accepté l’amendement relatif à l’agression.

6. [Option 1 – entente "positive": compétence sans acceptation par l’État agresseur] Il est entendu que le paragraphe 5, deuxième phrase, de l’article 121 du Statut n’interdit pas à la Cour d’exercer sa compétence à l’égard d’un acte d’agression commis à l’encontre d’un État Partie qui a accepté l’amendement relatif à l’agression.

[Option 2 – entente "négative": pas de compétence sans acceptation par l’État agresseur] Il est entendu que le paragraphe 5, deuxième phrase, de l’article 121 du Statut interdit à la Cour d’exercer sa compétence à l’égard d’un acte d’agression commis par tout État qui n’a pas accepté l’amendement relatif à l’agression »[4].

Il s’agit là de se mettre d’accord sur une déclaration interprétative de l’article 121 du Statut en relation avec le crime d’agression nouveau. Dans l’hypothèse où l’amendement du Statut serait adopté et en cours de ratification, sinon même en vigueur du fait que le seuil des 7/8 aurait été déjà atteint, que faire lorsque l’acte d’agression émane d’un Etat à l’égard duquel l’amendement n’est pas encore entré en vigueur ou vise un Etat à l’égard duquel il ne l’est pas ? La question revient à déterminer si la ratification de l’Etat agresseur ou de l’Etat agressé est requise pour que la Cour puisse exercer sa compétence en relation avec le crime d’agression. Se prononcer en faveur de l’entente négative de l’option 2 reviendrait à garantir l’impunité à tout Etat agresseur à l’égard duquel l’amendement introduisant l’article 8bis dans le Statut ne serait pas en vigueur.

Il semble toutefois délicat d’interpréter l’article 121 dans l’un des sens proposés. En effet, la phrase qui gêne est pourtant claire : « La Cour n’exerce pas sa compétence à l’égard d’un crime faisant l’objet de cet amendement lorsque ce crime a été commis par un ressortissant d’un État Partie qui n’a pas accepté l’amendement ou sur le territoire de cet État » (§5). En matière d’agression, le crime sera commis sur le territoire de l’Etat agressé et, vraisemblablement dans la plupart des cas, par un ressortissant de l’Etat agresseur. Il convient donc, à la lecture de cette disposition, que l’amendement soit en vigueur tant à l’égard de l’Etat agresseur qu’à l’égard de l’Etat agressé pour que la Cour puisse exercer sa compétence en la matière. Vouloir adopter l’entente positive peut évidemment s’argumenter en faveur du principal objectif de la Cour, la fin de l’impunité, mais elle le peut difficilement sans amendement de l’article 121 lui-même. La réflexion est en cours sur ce point et démontre la particulière complexité des questions traitées par la Conférence de révision de Kampala.

DOCUMENTS RELATIFS ET LIENS :

- « Document de séance relatif au crime d'agression » - RC/WGCA/1 – 25 mai 2010 – http://www2.icc-cpi.int/iccdocs/asp_docs/RC2010/RC-WGCA-1-FRA.pdf

- « Document officieux du Président : Autres éléments d'une solution concernant le crime d'agression » - RC/WGCA/2 – 25 mai 2010 –
http://www2.icc-cpi.int/iccdocs/asp_docs/RC2010/RC-WGCA-2-FRA.pdf

- « Résolution ICC-ASP/8/Res.6 sur la Conférence de révision » -
http://www.icc-cpi.int/iccdocs/asp_docs/Resolutions/ICC-ASP-8-Res.6-FRA.pdf

- « Réunion informelle intersessions concernant le crime d'agression organisée au Princeton Club, New York, du 8 au 10 juin 2009 par le Liechtenstein Institute on Self-Determination de la Woodrow Wilson School » -
http://www.icc-cpi.int/iccdocs/asp_docs/ASP8/ICC-ASP-8-INF.2-ENG.pdf (en anglais)

- Informations sur le crime d'agression : http://www.iccnow.org/?mod=aggression

 

LA CONFERENCE DE KAMPALA COMPLETE LA DEFINITION DES CRIMES DE GUERRE ET SE PENCHE SUR LE SORT DE L’ARTICLE 124 DU STATUT

Pendant la cinquième journée de la Conférence de révision, les délégués des États parties et observateurs ont commencé le débat sur les propositions d'amendement du Statut concernant le crime d’agression et l’ajout, dans la définition des crimes de guerre, de l’interdiction de l’utilisation de certains armes dans le contexte des conflits armés de caractère non internationaux, ainsi que sur la modification ou la suppression de l’article 124 du Statut, qui autorise un Etat à ne pas reconnaître la compétence de la Cour sur les crimes de guerre pour une durée de sept ans dès sa ratification.

A. LES CRIMES DE GUERRE

Aujourd'hui, le Groupe de travail sur les « autres amendements » a adopté par consensus la proposition belge sur l'amendement de l'article 8 du Statut de Rome.

Cet amendement étend la compétence de la Cour à l'utilisation, dans le cadre de conflits NON INTERNATIONAUX de poison, d'armes empoisonnées, de gaz asphyxiants, toxiques ou similaires, ainsi que tous liquides, matières ou procédés analogues, ainsi qu'à l'utilisation de balles qui s'épanouissent ou s'aplatissent facilement dans le corps humain. L'utilisation des armes listées dans la proposition d'amendement de la Belgique relève déjà de la compétence de la Cour en vertu de l'article 8 du Statut de Rome dans le cas des conflits à caractère international.

Le CICR et de nombreuses ONG ont soutenu cette initiative dont elles estiment qu'elle améliorera la protection des civils et des combattants en situation de conflit non international.

DOCUMENTS RELATIFS ET LIENS :

- « Projet de résolution sur l'amendement à l'article 8 du Statut de Rome » - RC/WGOA/1/Rev.2 – 4 juin 2010 – http://www.icc-cpi.int/NR/rdonlyres/AAE56E3F-C292-42DC-8653-7861D1AD9A4A/0/RCWGOA1Rev2FRA.pdf

- Informations sur la proposition belge :
http://www.coalitionfortheicc.org/?mod=belgianproposal

B. L’ARTICLE 124

Un débat initial sur la révision de l'article 124 s'est tenu dans l'après-midi.

La délégation du Venezuela a présenté une solution potentielle qui inclurait une « clause d'extinction » qui rendrait la disposition automatiquement caduque après une certaine période. Alors que plusieurs États parties ont soutenu cette proposition, un certain nombre d'États parties ont pris la parole pour inviter les États parties à ne pas supprimer l'article en raison des répercussions que cela pourrait avoir sur l'universalité. Amnesty International est intervenue pour dire que cette disposition est une « licence de tuer » qui renforce l'impunité pour les crimes de guerre.

L'article 124 du Statut est un protocole optionnel, une disposition transitionnelle, qui autorise les États à décider de soustraire leurs ressortissants à la compétence de la Cour sur les crimes guerre pendant une période de sept ans à compter de la ratification. L'article prévoit sa propre révision à la Conférence de révision. L'article pourrait être supprimé, conservé ou modifié.

DOCUMENTS RELATIFS ET LIENS :

- « Résolution ICC-ASP/8/Res.6 sur la Conférence de révision » - http://www.icc-cpi.int/iccdocs/asp_docs/Resolutions/ICC-ASP-8-Res.6-FRA.pdf

- Informations sur l'article 124 :
http://www.coalitionfortheicc.org/?mod=article124

ÉVÉNEMENTS PARALLÈLES

- En marge de la Conférence, DOMAC, REDRESS et le Danemark ont coorganisé avec l'Afrique du Sud un séminaire d'un jour sur « Le rôle conjoint des tribunaux nationaux et internationaux pour la poursuite des crimes graves et l'allocation de réparations aux victimes : l'expérience africaine ». Ont participé à cet événement des universitaires, des ONG, des gouvernements et des organisations internationales. Le séminaire avait pour objectif de débattre de façons d'améliorer la coordination des procédures nationales et internationales afin d'optimiser la nature complémentaire des tribunaux nationaux et internationaux.

Pour en savoir plus sur le projet de DOMAC, rendez-vous sur :
http://www.domac.is/ (en anglais)

Pour en savoir plus sur REDRESS :
http://www.redress.org/ (en anglais)

- Women's Initiatives for Gender Justice a tenu une conférence de presse avec des militants des droits des femmes de quatre pays où se déroule un conflit et Brigid Inder, Directrice exécutive de Women's Initiatives for Gender Justice. La délégation de Women's Initiatives comptait 35 femmes militantes d'Ouganda, République centrafricaine, République démocratique du Congo et Soudan.
Pour en savoir plus :
http://www.iccwomen.org/news/berichtdetail.php?we_objectID=74 (en anglais)

- La Section kényane de la Commission internationale des juristes (ICJ-Kenya) a tenu un panel sur les « Aspects préventifs de la justice à la Conférence de révision de la CPI 2010 », qui s'est concentré sur le défi de complémentarité dans les cas du Kenya et de l'Ouganda. Les orateurs étaient la lauréate du Prix Nobel de la Paix Wangari Maathai, la juge Akiiki Kiiza, Chef de la section spéciale chargée des crimes de guerre au sein de la Haute Cour d'Ouganda, Tim Allen, Professeur à la LES, George Kegoro, Directeur d'ICJ-Kenya, Pascal Kambale, Avocat des droits de l'homme congolais et Directeur adjoint du Projet Africa Governance Monitoring and Advocacy de l'Open Society Institute, Donald Deya, Président du Syndicat panafricain des juristes, et Mirna Adjami, Présidente d'ICTJ. Le panel a évalué l'effet des poursuites à la fois à l'échelle nationale et à l'échelle internationale, et plus particulièrement le défi de complémentarité auquel sont confrontés l'Ouganda, le Kenya et la RDC.
Pour en savoir plus sur ICJ-Kenya, consultez :
http://www.icj-kenya.org/ (en anglais)

- L'Association internationale du Barreau et la CPI ont lancé une campagne nationale pour accroître le nombre de femmes juristes ougandaises autorisées à exercer à la CPI. Pour le lancement de la campagne, se sont exprimés la juge Elizabeth Ibanda-Nahamya, de la division spéciale des crimes de guerre de la Haute Cour d'Ouganda, Silvana Arbia, Greffière de la CPI, et Athaliah L. Molokomme, Avocate générale du Botswana. La campagne est incluse dans une plus grande campagne qui s'étendra sur six mois et est menée de concert par la CPI et l'IBA pour encourager les femmes juristes africaines expérimentées à jouer un rôle crucial à la CPI en représentant les victimes ou les accusés dans les procès de la Cour.

Pour lire le communiqué de presse de la CPI sur cet événement, rendez-vous sur : http://www.icc-cpi.int/NR/exeres/707D696A-A7A7-4DDB-AD9D-001708480DCF.htm (en anglais)

- Le Canada a organisé une rencontre du conseil d'administration de l'Intervention rapide au service de la justice (IRJ). La rencontre était coprésidée par le Canadien Andras Vamos-Goldman, Coordinateur de l'IRJ, et Alison Smith, de NPWJ. IRJ est un mécanisme de déploiement rapide d'experts en justice pénale, formés pour des enquêtes internationales et au service des Etats et institutions internationales. Cette rencontre a permis d'informer les membres du Groupe de politique de l'IRJ et les autres délégations présentes à la Conférence de révision des derniers développements et d'entamer un débat sur la stratégie liée à la capacité qu'a l'IRJ de stimuler la coopération et la complémentarité.
Pour en savoir plus sur l'IRJ, consultez :
http://www.justicerapidresponse.org/ (en anglais)

- Une rencontre sur la « `Justice transitionnelle' en Afghanistan » a été organisé à l'Espace public par l'Afghanistan Independent Human Rights Commission (AIHRC) et No Peace Without Justice (NPWJ) pour débattre des défis de la mise en œuvre de la justice transitionnelle dans le pays. Sont intervenus Alison Smith de NPWJ et Dallas Mazoori de l'AIHR.

Pour en savoir plus sur l'Afghanistan Independent Human Rights Commission, rendez-vous sur : http://www.aihrc.org.af/ (en anglais)

- NPWJ a également organisé le lancement du livre « Closing the gap: the role of non-judicial mechanisms in addressing impunity », qui s'appuie sur une recherche poussée et des études menées dans douze pays qui ont mis en œuvre des mesures de justice transitionnelle et analyse le rôle que les mécanismes non judiciaires peuvent avoir dans la lutte contre l'impunité pour les crimes relevant du droit international.

Pour en savoir plus sur le projet Non-Judicial-Accountability de NPWJ, consultez : http://www.npwj.org/ICC/Non-Judicial-Accountability.html (en anglais)

- Le Refugee Law Project a organisé le lancement de "Beyond Juba Working paper 2: `Why being able to return home should be part of transitional justice: Urban IDPs in Kampala and their quest for a durable solution'" (« Document de travail Au-delà de Juba 2 : `Pourquoi le retour chez soi devrait faire partie de la justice transitionnelle : les déplacés internes à Kampala et leur quête d'une solution durable' ».
Pour lire le document, rendez-vous sur :
http://www.refugeeresearch.net/node/662 (en anglais)

- L'Open Society Justice Initiative et la International Refugee Rights Initiative ont organisé une rencontre intitulée : « ONG et la CPI : un état de l'Union ? » avec des représentants d'ONG, des officiels de la Cour et des représentants d'États et de barreaux internationaux pour faire le bilan de l'expérience du travail des ONG avec la Cour et dans le cadre du Statut de Rome. Les orateurs étaient Mary Whelan, Ambassadeur d'Irlande aux Pays-Bas, Fiona MacKay, Chef de la Section de la participation des victimes et des réparations, William Pace, Coordinateur de la CCPI et Raymond Brown, juriste et représentant des victimes.
Pour en savoir plus sur l'IRRI, rendez-vous sur :

http://beta.irri.org/index.php/Home/Welcome/Frontpage.html
Pour en savoir plus sur l'OSI, consultez :
http://www.soros.org/

COMMUNIQUÉS DE PRESSE DE LA CPI

(1) « Résumés vidéo du débat consacré à l'impact des travaux de la CPI sur les victimes et les communautés affectées » - Communiqué de presse de la CPI – 3 juin 2010 –http://www.icc-cpi.int/NR/exeres/87B47552-F300-46D6-98C3-6019DC128733.htm

(2) « Stocktaking of international criminal justice: Peace and Justice » - Communiqué de presse de la CPI – 3 juin 2010 –
http://www.icc-cpi.int/NR/exeres/D9821939-80B4-487A-9A3F-C5D794B27161.htm (en anglais)

(3) « Conférence de révision : Le Président et le Procureur de la CPI participent à des conférences débats sur la coopération et la complémentarité » - Communiqué de presse de la CPI – 3 juin 2010 –
http://www.icc-cpi.int/NR/exeres/0A7DEDFE-4308-4487-992D-1ED77AB5CAAE.htm

(4) " Une délégation du Comité du Budget et des Finances de la CPI rencontre les communautés affectées en Ituri (RDC) » - Communiqué de presse de la CPI – 4 juin 2010 –
http://www.icc-cpi.int/NR/exeres/020427B3-E2E8-4CEB-9E09-0F8A6B78DC88.htm

(5) « ICC and IBA launch national "Calling African Female Lawyers" campaign in Uganda » - 4 juin 2010 –
http://www.icc-cpi.int/NR/exeres/707D696A-A7A7-4DDB-AD9D-001708480DCF.htm (en anglais)

COMMUNIQUÉS DE PRESSE ET DOCUMENTS

(1) « Briefing on the International Criminal Court Conference in Kampala, Uganda » - Département d'État des États-Unis – 2 juin 2010 – http://www.state.gov/s/wci/us_releases/remarks/142585.htm (en anglais)

(2) « ICC Review Conference: NPWJ calls for a stronger international criminal justice system, through implementation, cooperation and an intensified ICC field presence » - NPWJ – 1er juin 2010 –
http://www.npwj.org/ICC/ICC-Review-Conference-NPWJ-calls-a-stronger-international-criminal-justice-system-through-implem

(3) « International Criminal Court offers hope of justice for women » - Nobel Women's Initiative – 4 juin 2010 –
http://www.nobelwomensinitiative.org/home/article/international-criminal-court-media-release (en anglais)

(4) « Genocidio, Crimenes de Guerra y Crimenes de Lesa Humanidad: Compendio Tematico sobre Jurisprudencia del Tribunal Penal Internacional para la Antigua Yugoslavia » - HRW – avril 2010 –
http://www.uia.mx/web/files/publicaciones/genocidio-abril2010.pdf (en espagnol)

(5) « Algunas consideraciones de las organizaciones colombianas, de víctimas y sociales como contribución a las discusiones sobre los temas propuestos en la agenda de la Conferencia de Revisión del Estatuto de Roma por la Corte Penal Internacional (CPI) » - ONG colombiennes – 4 juin 2010 (en espagnol) –
http://www.coalitionfortheicc.org/documents/ComunicadoOrganizaciones_ColombiaConferenciaCPI.pdf

ARTICLES DE PRESSE

(1) « Le président Museveni défend le bilan de la CPI »

« Une conférence réunit actuellement à Kampala les Etats signataires du traité fondateur de la Cour pénale internationale (CPI), pour tirer le bilan de huit années d'existence de l'institution. Le 31 mai, le président ougandais Yoweri Museveni a déclaré que cette conférence "[était] l'occasion de discréditer le grief selon lequel la CPI ne serait qu'une cour créée par les Européens pour pouvoir juger des Africains", relate le quotidien de Kampala. Museveni a appelé les Africains à soutenir les travaux de cette instance.»

Voir l'article :

1. « Le président Museveni défend le bilan de la CPI » - The New Vision – 2 juin 2010 – http://www.courrierinternational.com/breve/2010/06/02/le-president-museveni-defend-le-bilan-de-la-cpi-

(2) « La RDC et HRW s'affrontent à Kampala »

« La conférence de révision du Statut de Rome de la Cour pénale internationale lancée depuis lundi à Kampala, en Ouganda a donné lieu à des réactions de certains participants au sujet de la problématique entre la paix et la justice. Des ONG internationales ont réaffirmé l'importance pour les Etats d'arrêter et de déférer devant la justice internationale les personnes accusées de crimes graves. Elles ont balayé l'argument selon lequel l'arrestation de certains suspects bloquerait le processus de paix dans certains pays comme la République démocratique du Congo.

Le gouvernement congolais réaffirme sa préférence à la paix, en référence au mandat d'arrêt lancé contre Bosco Ntaganda, poursuivi depuis 2006 pour crimes de guerre, particulièrement pour avoir enrôlé et fait participer des enfants de moins de 15 ans dans les conflits armés en 2002 en Ituri.

L'ONG internationale Human Rights Watch (HRW) pense cependant que justice et paix sont compatibles. La chargée de campagne sur la justice internationale au sein de l'ONG estime que la violence persiste dans l'est de la RDC parce que certaines personnes suspectées de crimes de guerre sont en liberté.

"La culture de l'impunité qui persiste dans l'est du Congo n'a pas apporté la paix. Donc, c'est un mauvais procès qu'on fait à la justice et à la CPI en disant qu'elle est un obstacle à la paix, parce que c'est l'inverse que nous voyons. C'est le fait d'empêcher l'action de la justice qui a encouragé les criminels de guerre leur lançant un signal fort que s'ils commettent beaucoup de crimes ils seront promus dans les institutions de l'État", a déclaré Géraldine Mattioli, citée par Radio Okapi. […]

Des ONG congolaises ont plaidé en faveur d'une plus grande sécurisation des victimes et des informateurs de la CPI.

Un délégué d'une ONG de l'Ituri ayant requis l'anonymat a suggéré que soient incluses dans le statut de Rome des mesures efficaces pour sécuriser les informateurs ayant permis à la CPI d'arrêter quelques suspects. Mais également les responsables des Ong locales, reconnues comme intermédiaires par la Cour. Ces activistes des droits de l'homme facilitent aux requérants d'obtenir le statut de victimes à la CPI mais sont, pour la plupart, victimes des menaces anonymes souvent liées à leur statut de `facilitateurs'.

"L'intégration de certains suspects en liberté dans l'armée congolaise, à l'instar de l'ancien chef de guerre Bosco Ntaganda, ne permet pas aux intermédiaires de la CPI de vivre en toute tranquillité dans leurs milieux", a fait savoir un délégué congolais à Kampala. […] »

Voir l'article :

1. « La RDC et HRW s'affrontent à Kampala » - Afrique Rédaction – 2 juin 2010 – http://www.afriqueredaction.com/article-la-rdc-et-hrw-s-affrontent-a-kampala-51536000.html

(3) « Le ministre de la Justice Luzolo Bambi soutient le renforcement de la Cour pénale internationale CPI pour sa crédibilité »

« "Il n'existe pas de paix sans justice", a déclaré mardi, à Kampala, le ministre de la Justice, Luzolo Bambi, au cours de la conférence sur la révision du statut de Rome. Il a réitéré le soutien du gouvernement de la RDCongo à tout amendement du statut de Rome qui renfoncerait l'efficacité et la crédibilité de la Cour pénale internationale (CPI).

Selon le ministre congolais cité par Radio Okapi, la RD Congo ne peut en aucun cas encourager toute révision du statut de Rome, susceptible de fragiliser la CPI. Dans son discours, il a encouragé le consensus qui semble se dégager parmi les délégués des Etats autour de la définition du crime d'agression.

Il a souhaité également que les conditions d'exercice de la compétence de la CPI soient déterminées par rapport à ce crime. Concernant les victimes, M. Luzolo a rappelé à la Cour son obligation de développer davantage leur protection et celle des témoins et d'assurer leur indemnisation.

Cette option n'a pas été approuvée par des ONG congolaises présentes à la conférence. Ces dernières voudraient voir le gouvernement congolais assumer la première responsabilité dans la protection des victimes et la réparation des préjudices causés.

Le discours du ministre n'a réservé aucune réponse à la requête adressée au gouvernement congolais par le procureur de la CPI, Luis Moreno O'campo, concernant l'arrestation de Bosco Ntaganda, un ex¬-chef rebelle du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) actuellement intégré au sein des Forces armées de la RDC (FARDC). La conférence sur la révision du statut de Rome instituant la CPI se déroule depuis lundi dans la capitale ougandaise. »

Voir l'article :

1. « Le ministre de la Justice Luzolo Bambi soutient le renforcement de la Cour pénale internationale CPI pour sa crédibilité » - Digital Congo – 2 juin 2010 – http://www.digitalcongo.net/article/67425

(4) « Porte-parole de la Coalition nationale pour la Cpi en Rdc : Désiré Kazadi justifie la tenue de la conférence de révision du Statut de Rome »

« Le porte-parole de la Coalition nationale pour la Cour pénale internationale (CN-CPI) a laissé entendre que le Statut de Rome prévoit lui-même que sept ans après son entrée en vigueur, le secrétaire général de l'Organisation des Nations unies convoque une conférence de sa révision.

Les participants à la conférence vont débattre de la possibilité de donner un contenu au "crime d'agression" repris dans le Statut de Rome, mais dont le contenu tardait à être défini. Ci-après les cinq questions de la presse auxquelles Désiré Kazadi a répondues.

1. Pourquoi une conférence de révision du Statut de Rome et quelle matière va-t-elle réviser ?

Il faut noter que conformément à l'article 120 du Statut de Rome, l'amendement pourra, notamment, mais pas exclusivement, concerner la liste des crimes repris à l'article 5 du Statut.

Ici, sans doute que les participants à la conférence vont débattre de la possibilité de donner un contenu au "crime d'agression" repris dans le Statut de Rome, mais dont le contenu tardait à être défini. Cette question a fait l'objet de divergences et des désaccords à la huitième session de l'Assemblée des Etats parties à New York, notamment au niveau de la saisine, d'aucuns estiment que le crime devra, au préalable, être constaté par le Conseil de sécurité de l'ONU avant de saisir le Procureur.

D'autres étaient en désaccord. Ce qu'il faut également savoir ce que la conférence qui se tient en Ouganda devra également faire le bilan du Statut de Rome, depuis son entrée en vigueur jusqu'à ce jour. […] »

Voir l'article :

1. « Porte-parole de la Coalition nationale pour la Cpi en Rdc : Désiré Kazadi justifie la tenue de la conférence de révision du Statut de Rome » - Digital Congo – 3 juin 2010 – http://www.digitalcongo.net/article/67405

(5) « Conférence Cour pénale internationale à Kampala : La visite d'Oumar El-Béchir au Sénégal met mal à l'aise les Sénégalais »

« L'annonce de la visite au Sénégal du président soudanais, sous le coup d'un mandat d'arrêt de la Cpi depuis mars 2009, est en train de gâcher le séjour de la délégation sénégalaise composée d'Ong et d'autorités du ministère de la Justice. Les Sénégalais souhaiteraient que le gouvernement du Sénégal démente l'information considérée comme une rumeur, car même la Cpi y croit dur comme fer.
C'est comme un cri du cœur que des membres des Organisations non gouvernementales (Ong) sont en train de lancer au président de la République. Cet appel est lancé depuis Kampala, capitale de l'Ouganda, où se tient la conférence de révision du Statut de Rome de la Cour pénale internationale. Une information circule à cette conférence ouverte depuis avant-hier et met mal à l'aise les Ong sénégalaises en particulier et la délégation sénégalaise en général présentes à cette manifestation. Selon beaucoup de sources présentes à ces lieux et que nous avons contactées, «le bruit court que Oumar El-Béchir sera l'invité de Me Abdoulaye Wade au Sénégal durant le mois de juin. La rumeur est tellement persistante que même la Cour pénale internationale y croit dur comme fer». Et une source nous a confié que si cette information n'est pas vérifiée, la présidence de la République doit démentir le plus rapidement l'information, pour que nul n'en ignore.

La venue d'Oumar El-Béchir au Sénégal peut constituer une violation du statut de la Cpi, si l'Etat du Sénégal ne le livre pas à la Cpi dès qu'il va fouler le sol sénégalais. Cela, parce que le président soudanais est sous le coup d'un mandat d'arrêt de la Cpi depuis mars 2009. Ce qui ne l'a pas empêché d'être réélu en avril 2010. Lors de sa prestation de serment le 27, les présidents Bingu Wa Mutharika (Malawi), Issayas Afewerki (Erythrée), Idriss Déby Itno (Tchad), Ismaïl Omar Guelleh (Djibouti), Mohamed Ould Abdelaziz (Mauritanie) et François Bozizé (Centrafrique) ont fait le déplacement.
Depuis quelques mois, le président soudanais est en train de faire des déplacements dans certains pays, histoire de faire un peu de diplomatie. Mais aucun des pays où il s'est rendu n'a consenti à le livrer à la Cour pénale internationale. Cette question fait partie des points inscrits à la conférence de révision du Statut de Rome de la Cpi, qui vise plus à tirer le bilan des cinq années d'activité de la Cour. […] »

Voir l'article :

1. « Conférence Cour pénale internationale à Kampala : La visite d'Oumar El-Béchir au Sénégal met mal à l'aise les Sénégalais » - Xibar.net – 2 juin 2010 – http://www.xibar.net/CONFERENCE-COUR-PENALE-INTERNATIONALE-A-KAMPALA-La-visite-d-Oumar-El-Bechir-au-Senegal-met-mal-a-l-aise-les-Senegalais_a24412.html

(6) « Dismas Kitenge évalue l'action de la CPI »

« Le bilan des activités de la Cour pénale internationale (CPI) au cours de ces huit dernières années est au centre de la conférence sur la révision de statut de Rome qui se tient actuellement à Kampala en Ouganda.

La Fédération internationale des Droits de l'Homme (FIDH) est invitée à cette rencontre. Dans cet entretien, le vice-président de la FIDH évalue l'action de la CPI.

Dismas Kitenge est interrogé Jean-Paul Basila, envoyé spécial de Radio Okapi à Kampala. »

Écouter l'interview :

1. « Dismas Kitenge évalue l'action de la CPI » - Radio Okapi – 4 juin 2010 - http://radiookapi.net/emissions-audio/linvite-du-jour/2010/06/04/dismas-kitenge-evalue-l%E2%80%99action-de-la-cpi/

(7) « Kampala: les victimes du Kivu fustigent la lenteur de la CPI »

« La participation des victimes aux procédures de la Cour pénale internationale (CPI) a été l'objet des discussions le mercredi 2 juin à la conférence sur la révision du statut de Rome qui se tient depuis trois jours à Kampala en Ouganda. La Synergie des femmes pour les victimes des violences sexuelles, une ONG basée à Goma au Nord-Kivu, dénonce la lenteur des procédures dans les enquêtes de la CPI.

Au cours de son intervention, Justine Masika Bihamba de la Synergie des femmes pour les victimes des violences sexuelles a fustigé la lenteur observé dans les enquêtes ouvertes par le bureau du Procureur de la CPI aux Kivu depuis environ deux ans.

Elle s'est expliquée en ces termes :

« Depuis octobre 2008, les enquêtes ont commencé dans les Kivu. Mais jusqu'aujourd'hui, pas un seul mandat n' a été émis. Lorsque les femmes nous posent des questions, nous n'avons pas de réponse. Si la CPI arrête des personnes pour les crimes commis aux Kivu, nous croyons que les choses iront mieux. »

Par ailleurs, elle trouve aussi très insuffisant le fonds alloué aux femmes victimes des violences sexuelles. Pour elle, ce fonds ne permet pas aux femmes victimes de retrouvrer leur dignité et de mener une vie normale.

" On octroie par exemple 50 dollars à une femme. Mais qu'est-ce qu'elle va faire avec 50 dollars, c'est trop peu", a-t-elle indiqué.

Les femmes victimes des violences sexuelles sont souvent rejetées par la communauté et même chassées par leur mari, a poursuivi Justine Masika Bihamba pour faire valoir la nécessité d'une assistance plus consistante. »

Voir l'article :

1. « Kampala: les victimes du Kivu fustigent la lenteur de la CPI » - Radio Okapi – 3 juin 2010 – http://radiookapi.net/actualite/2010/06/03/kampala-les-victimes-du-kivu-fustigent-la-lenteur-de-la-cpi/

5.06.2010

LA CONFERENCE DE KAMPALA A MI-PARCOURS : LE DIFFICILE MAIS NECESSAIRE EXERCICE DU BILAN, DOUZE ANS APRES LA CREATION DE LA CPI A ROME, HUIT APRES L’ENTREE EN VIGUEUR DU STATUT

Après une première semaine de débats, la Conférence de révision du Statut de Rome a abordé le cœur des éléments qui lui sont soumis, à savoir le bilan de la Cour pénale internationale, notamment la question de la complémentarité et de la coopération des Etats membres, et les modifications à apporter au Statut de Rome touchant de manière mineure l’article 8, Crimes de guerre, et introduisant des articles supplémentaires, 8bis, relatif au crime d’agression, et 15bis relatif à l’exercice par la Cour de sa compétence en lien avec le crime d’agression.

En marge des débats officiels, les ONG présentes à Kampala ont tenus un certain nombre de side events, dans le jargon local, portant sur des sujets divers, de la présentation du dernier commentaire du Statut de Rome, dû à la plume de William A. Schabas, au besoin de davantage de femmes avocates africaines impliquée dans la défense devant le Cour, en passant par le programme inter facultaire du DOMAC.

Pour plus d'informations sur la Conférence de révision, veuillez vous rendre sur le site Internet de la CCPI à l'adresse suivante : http://www.iccnow.org/?mod=review

Vous pouvez accéder au document d'information de la CCPI sur la Conférence de révision à l'adresse suivante : http://www.iccnow.org/documents/BGP_FR_1.pdf

Veuillez noter que les documents officiels de la Conférence de révision sont disponibles sur le site de la CPI à l'adresse suivante : http://www.icc-cpi.int

Le 3 juin 2010 se sont tenus des panels composés de délégués des États, d’officiels d'organisations internationales et de tribunaux, des ONG ainsi que d'autres experts de haut niveau consacrés au délicat mais nécessaire exercice de bilan, dans l’objectif d'évaluer l'impact du Statut de Rome et d'identifier des moyens d'améliorer le système de la Cour pénale internationale, notamment pour ce qui a trait à la coopération entre elle et les Etats, membres ou non membres, la complémentarité, principe essentiel de la compétence de la Cour, les victimes et les communautés affectées et la paix et la justice. Les ONG avaient en effet largement plaidé pour que la Conférence de révision serve à un tel bilan.

1.      La question de la complémentarité

La première séance s'est concentrée sur le bilan de la complémentarité, et était organisée par le Danemark et l’Afrique du Sud. Dès le Préambule, le Statut de Rome souligne en effet que la CPI est complémentaire aux juridictions pénales nationales. L’article 17 du Statut développe et précise le champ de compétence de la Cour, une affaire n’étant recevable, entre autres éléments, que si l’Etat ayant compétence en l’espèce n’a pas la volonté ou est dans l’incapacité de juger lui-même. Sous l’excellente modération du Professeur William A. Schabas, le débat a été mené par des orateurs tels que Navanethem Pillay, Haute commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, Serge Brammertz, Procureur du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, Géraldine Fraser-Moleketi, Directrice de pratique de la gouvernance démocratique au sein du Bureau des politiques de développement (BDP) du PNUD, Muntazini Mukimapa Toussaint, Avocat général adjoint à Kinshasa (République démocratique du Congo), le juge Akiiki Kiiza, Chef de la section spéciale chargée des crimes de guerre au sein de la Haute Cour d'Ouganda et Karel Kovanda, Directeur général adjoint pour les relations extérieures de la Commission européenne.

Les débats ont porté sur le principe de complémentarité, en particulier sur la complémentarité positive, et sur la mise en œuvre pratique ainsi que les défis que pourraient faire naître les poursuites nationales. Le débat a été suivi par des interventions d’États parties, d’États observateurs, d’organisations internationales et d’organisations intergouvernementales qui ont présenté leurs propres efforts pour faciliter la poursuite de crimes internationaux, notamment dans le domaine du renforcement des capacités dans les États qui ont besoin d’aide. Le Président et le Procureur de la CPI ont également été invités à faire des présentations formelles. Les États qui sont intervenus ont reconnu qu'ils avaient le devoir de poursuivre les crimes relevant de la compétence matérielle de la CPI, selon le Statut de Rome. Néanmoins, les États ont souligné les difficultés qu'ils rencontrent, notamment pour l’adoption de lois de mise en œuvre, dans le domaine de la capacité juridique et parfois pour renforcer la volonté politique de poursuivre les crimes internationaux.

Ainsi, Nevanethem Pillay a souligné que le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Droits de l’Homme soutient et fait tout ce qui est possible pour aider la CPI, dans le cadre de la complémentarité, qui n’est toutefois pas définie dans le Statut de Rome. Il est toutefois de la responsabilité première des Etats de protéger leurs ressortissants. 

Serge Bramertz a rappelé que les deux TPI se trouvent actuellement dans une stratégie e clôture de leurs travaux et de fermeture, ce qui est le cas selon lui également de la CPI dans chacune des situations dont elle est saisie, en ce sens que la Cour doit à chaque fois adopter une stratégie lui permettant d’envisager la fin d’une affaire dans les meilleurs délais et les meilleures circonstances. Cette remarque nous a semblé surprenante et franchement absconse, car il nous semble réellement différent de se placer dans une optique de mettre un terme à l’existence même d’un tribunal spécial, lorsque l’on considère que son mandat est terminé, et la politique à mettre en œuvre dans chaque affaire afin de permettre à la Cour de la juger convenablement. Dans cette optique, chaque tribunal serait par essence toujours et continuellement engagé dans des stratégies de clôture, ce qui nous semble totalement empêcher une vision globale et la mise en œuvre d’une politique criminelle d’ensemble cohérente sur le long terme. Plus intéressant était de développer la coopération effective entre son Bureau et les organes de poursuites nationaux ou locaux, notamment en leur permettant d’accéder et de consulter la base de données du Bureau du Procureur du TPIY, correspondant tout de même à un volume de l’ordre de huit millions de pages…

Les représentants de systèmes judiciaires africains nationaux nous ont également permis de comprendre l’exercice concret de la complémentarité, notamment dans la mesure où les juridictions nationales ont la possibilité de poursuivre tous les auteurs des crimes commis, laissant le soin à la CPI de se concentrer sur les plus hauts responsables. Il y a là une vraie question sur le sens de la complémentarité. Bien qu’elle ne soit pas définie dans le Statut de Rome, l’article 17 mentionne les conditions de recevabilité d’une affaire, en en limitant le pouvoir de cognition par la Cour aux cas où l’Etat de compétence territoriale n’aurait pas la volonté ou la capacité de juger lui-même. Force est de constater que si un Etat – l’Ouganda en l’espèce – mène effectivement des poursuites dans des conditions répondant aux standards internationaux contre les auteurs des crimes les plus graves, il possède alors à la fois la volonté et la capacité de poursuivre. Faut-il dès lors considérer que cette incapacité ou cette absence de volonté ne porte que sur les plus hauts responsables des crimes en cause ? Ce n’est cohérent ni avec le contenu du Statut de Rome ni avec la pratique effective de la CPI, qui juge aujourd’hui – hors le cas de Jean-Pierre Bemba, des personnalités de moindre importance, sur lesquelles, en quelque sorte, elle se fait la main.

Le cas de la RDC nous a été exposé dans des termes différents. La RDC a ratifié le Statut de Rome le 30 mars 2002 et a ensuite promulgué un Code pénal militaire confiant aux juges militaires la compétence matérielle de traiter des génocides, des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre. Il n’existe toutefois pas encore en RDC de loi de mise en œuvre du Statut de Rome. Il y a donc là un défi législatif particulier. Néanmoins, la complémentarité s’est ici exprimée aussi dans une mesure temporelle différente de celle envisagée dans le Statut de Rome. Le Statut ne s’applique en effet qu’aux crimes commis après son entrée en vigueur, le 1er juillet 2002, ou plus tard pour les Etats l’ayant ratifié postérieurement à cette date. Les juridictions nationales ne sont toutefois pas limitées à ce champ de compétence ratione temporis et peuvent donc, de manière complémentaire à la CPI, juger des cas qui échapperaient autrement à la compétence de celle-ci.

Point important s’il en est dans la mise en œuvre pratique de la complémentarité, le manque de moyens humains et matériel a été soulevé, la RDC ne disposant par exemple que de trois cents magistrats militaires seulement, qui manquent de formation et d’expérience, notamment en matière d’enquêtes portant sur des viols de masse, ainsi que sur des éléments de police scientifique. Un autre problème de taille relevé dans la présentation de Muntazini Mukimapa Toussaint est le manque de prison en RDC, qui évidemment rend illusoire toute répression efficace des crimes commis. Les déplacements de populations occasionnés par les conflits rend de plus particulièrement difficile l’identification et la localisation des victimes comme des auteurs des crimes, qui, pour ces derniers, sont souvent connus sous des pseudonymes difficiles à retrouver.

Le manque de développement de la capacité opérationnelle des Etats de situation met aussi réellement en question la notion de complémentarité et nous force à l’envisager sous un angle à géométrie variable, sinon même partiel. La capacité et la volonté de l’Etat de situation semblent ainsi devoir toujours apparaître comme sectorielle, selon le souhait que ne soient poursuivis que les auteurs de rangs inférieurs dans la commission des crimes, soit dans l’attribution de moyens limités à la poursuite de quelques cas seulement. Bill Schabas ne s’est pas trompé sur ce point, en interpellant les panelistes sur l’effectivité de l’exercice de la complémentarité, en se basant notamment sur une décision de la Chambre préliminaire s’étant prononcée sur la recevabilité dans l’Affaire Lubanga.

Il est aussi ressorti de ce débat, quoique de manière sous-jacente, une impression de malaise par rapport à la complémentarité. Dans quelle mesure ne peut-elle se transformer en une sorte de commerce du for, répartissant sur la base de considérations politiques la compétence de juger ceux que l’on veut bien attraire devant les juridictions nationales d’une part, et les autres d’autre part, que l’on préfère confier à la CPI. Il y a sans doute, dans l’exercice de la complémentarité, des opportunités certaines d’instrumentalisation politique de la CPI, sous couvert de considérations officielles qui lui soient a priori très favorables.

Pour obtenir de plus amples informations sur la complémentarité, l’on peut consulter : http://www.iccnow.org/?mod=complementarity&lang=fr

Pour lire le document de la Coalition des ONG sur la complémentarité, aller sur : http://www.iccnow.org/documents/CICC_RC_Team_Paper_-_res_sess_8_FR.pdf

L’on peut enfin écouter le discours prononcé par le Procureur de la CPI pendant le panel sur la complémentarité sous ce lien :

http://www.youtube.com/watch?v=rokdfHQIfAk&feature=channel (en anglais)

2.      La question de la coopération

La session de l'après-midi a été consacrée au bilan de la question cruciale de la coopération. Le modérateur de la session, S.E. M Philippe Kirsch, ancien Président de la CPI et Juge ad hoc à la CIJ, à présidé un panel composé de Adama Dieng, Greffier du Tribunal pénal international pour le Rwanda, Akbar Khan, Directeur de la Division des affaires juridiques et constitutionnelles du Secrétariat du Commonwealth, Amina Mohamed, Secrétaire permanente du Ministère de la justice, de la cohésion nationale et des affaires constitutionnelles du Kenya, et Patricia O´Brien, Secrétaire générale adjointe aux affaires juridiques de l'ONU.

La table ronde a été divisée en deux parties. La première se concentrait sur la coopération des États parties, les lois de mise en œuvre et les accords-cadres ; la deuxième portait sur la coopération avec les organisations internationales et régionales et le renforcement de la connaissance, de la sensibilisation et du soutien à la Cour.

Des interventions franches des États parties et des États observateurs ainsi que de la société civiles ont pointé du doigt les difficultés que comporte le renforcement de la coopération avec la Cour, notamment du fait, le plus souvent, de l’absence de lois nationales adéquates et de l’absence de volonté politique due, c’est regrettable, à la mauvaise connaissance du mandat de la Cour. Le débat a cependant également permis de souligner le fait que certains États et organisations s’offrent à fournir de l'aide à ceux qui en auraient besoin pour surmonter ces difficultés.

La Slovaquie a ainsi exprimé que la coopération porte aussi sur l’implémentation en droit interne des dispositions du Statut de Rome et que le CICR, les organisations internationales régionales et la CICC sont également parties prenantes en la matière. C’est la mise en œuvre du Statut dans la législation interne des Etats qui est la marque d’une pleine coopération avec la Cour. L’Autriche a exprimé avoir pour sa part ratifié un accord sur l’exécution des peines prononcées par la Cour et en préparer un sur la relocalisation de témoins. Le Tchad a souligné qu’il n’existe à ce jour, dans les cent onze Etats parties, de législation nationale de mise en œuvre que dans quatorze d’entre eux ! La Chine a saisi l’occasion de ce débat pour affirmer à quel point, selon elle, le Statut de Rome ne pouvait en aucun cas être porteur d’obligations pour les Etats tiers, faute de quoi aucune coopération efficace ne pourrait être mise en place et certains autres en ont profité pour prétendre que d’accuser un Chef d’Etat en exercice nuit particulièrement à la coopération des Etats, notamment ceux qui ne sont pas parties au Statut, avec la Cour. Les Etats-Unis ont heureusement surpris en appelant à une ratification universelle rapide du Statut et les Etats non parties à coopérer davantage avec la Cour, dans l’intérêt du Statut de Rome.

Le Bureau de la Défense de la Cour a également saisi l’occasion de ce débat pour rappeler que la coopération, c’est aussi la mise en œuvre effective des visites familiales aux détenus et la mise en place d’un budget destiné à aider les familles des détenus à faire régulièrement le voyage de La Haye pour rendre visite à leurs proches. C’est là un droit fondamental dont la mise en œuvre effective est mise en échec par le peu d’empressement des Etats parties. Il en va de même de la question de la mise en liberté provisoire de personnes poursuivies. La Cour a en effet prononcé la mise en liberté de Jean-Pierre Bemba, qui n’a jamais pu se réaliser du fait qu’aucun Etat n’est disposé à l’accepter sur son territoire. Il n’est pas possible à la défense de négocier ce genre d’accord avec les Etats parties. Il est dès lors nécessaire que l’Assemblée des Etats parties mette en œuvre, à côté des accords sur l’exécution des peines et la relocalisation de témoins, des accords sur la mise en liberté provisoire des accusés. Enfin, il est également nécessaire de que les personnes appelées devant la Cour puisse disposer des visas nécessaires à leur déplacement, citant le cas d’Abu Garda, qui souhaitait comparaître volontairement devant la Cour et n’a pas pu bénéficier des visas le lui permettant. L’immunité de la défense était aussi glissée dans les préoccupations du Bureau de la défense, qui doit permettre aux avocats de la défense comme aux conseils des victimes de ne pas être poursuivis pour les arguments tenus et développés dans le cadre de leurs mandats. Cette question était particulièrement d’actualité du fait de l’arrestation la semaine dernière à Kigali du Professeur Peter Erlinder, membre du BPI, arrêté sous des accusations de négationnisme et d’atteinte à la sécurité de l’Etat Rwandais du fait des éléments plaidés devant le TPIR dans le cadre de l’Affaire dite Militaire I.

Pour en savoir plus sur la coopération, l’on peut consulter la page de la CICC consacrée à ce sujet : http://www.iccnow.org/?mod=cooperation

L’on peut voir le discours prononcé par le Président de la CPI pendant le panel sur la coopération sur la chaîne de la CPI: http://www.youtube.com/watch?v=vmN9UVU35Ik

3.      Les événements parallèles

Ces événements ayant été nombreux, l’on reprendra ci-dessous le résumé de la CICC à leur sujet.

La Coalition pour la CPI a tenu un événement parallèle qui a permis à la société civile de faire le bilan de la relation entre paix et justice dans le cadre de la CPI et de la justice pénale internationale plus généralement. L'événement, présidé par Osvaldo Zavala de la Coalition pour la CPI, s'est ouvert sur des déclarations liminaires de la lauréate du Prix Nobel de la Paix Shirin Ebadi. Alison Smith, de No Peace Without Justice, a transmis d'importants messages de communautés affectées sur la paix et la justice. Jane Adong a raconté ce qu'elle avait vu en termes de participation des femmes aux négociations pour la paix en Ouganda. Enfin, Hernando Valencia, de la Commission colombienne de juristes a présenté les leçons tirées des processus de justice et paix en Colombie. La session a été suivie par une session de questions-réponses. Au cours du débat multifacettes, les panélistes et participants ont plaidé en faveur de l'engagement de la société civile – notamment des représentants de femmes, enfants et victimes – dans le développement de toute initiative liée à la justice. Ils ont indiqué que cet engagement était nécessaire à une paix et à une stabilité durables. Un débat formel sur cette question avait eu lieu le 2 juin en session plénière.

Pour obtenir de plus amples informations sur la paix et la justice, consultez : http://www.iccnow.org/?mod=peaceandjustice&lang=fr

La session plénière sur la complémentarité a été suivie immédiatement par un événement parallèle sur la complémentarité organisé par l'Afrique du Sud et le Danemark, qui ont présenté des exemples d'efforts de complémentarité positive pour le renforcement des capacités dans les juridictions nationales. Les orateurs étaient Yolanda Dwarika, de l'Ambassade d'Afrique du Sud aux Pays-Bas, Katja Kerschbaumer, de l'Ambassade du Danemark en Ouganda, Julian Guerrero, Chef adjoint de la mission colombienne, David Donat Cattin, de Parliamentarians for Global Action, Dadimos Haile, d'Avocats Sans Frontieres, Gabriel Oosthuizen, de PILPG. Les panélistes, qui représentaient à la fois des gouvernements et des organisations de la société civile impliquées dans des projets de renforcement des capacités nationales, ont présenté les leçons tirées de leurs actions respectives et le rôle de l'AEP dans le renforcement des capacités.

Une rencontre intitulée « Complémentarité positive : meilleures pratiques et coopération pour le soutien des poursuites nationales en République démocratique du Congo », a également été organisée par les États-Unis, la Norvège et la République démocratique du Congo pour étudier les meilleures pratiques et les obstacles aux poursuites nationales dans les pays en situation de la CPI, avec une emphase particulière sur la RDC, mais aussi pour renforcer la coopération stratégique et la coordination au sein et entre le Gouvernement de RDC, les États donateurs, les ONG et les institutions internationales.

Les panélistes étaient Luzolo Bambi Lessa, Ministre de la Justice et des Droits de l'homme de RDC, Stephen Rapp, Ambassadeur extraordinaire des États-Unis en charge des crimes de guerre, Elisabeth Rehn, Directrice générale adjointe du Département juridique du Ministère des Affaires étrangères du Gouvernement norvégien et Présidente du Fonds au profit des victimes, Harriet Solloway, Présidente de l'unité état de droit de la MONUC, et Pascal Kambale, Avocat des droits de l'homme congolais et Directeur adjoint du Projet Africa Governance Monitoring and Advocacy de l'Open Society Institute. Une réflexion particulière a été menée sur les difficultés rencontrées dans la création d'institutions judiciaires et la coopération entre la RDC et la CPI lors de la tentative précédente de poursuivre les crimes localement, en particulier les problèmes d'échange d'information.

La Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH) a tenu un panel intitulé « Mettre en œuvre l'accès des victimes à la justice ». Lors de ce débat présidé par la représentante de la FIDH Mariana Pena, la lauréate du Prix Nobel de la Paix Shirin Ebadi a fait des déclarations liminaires. Dadimos Haile, d'Avocats Sans Frontières a parlé de l'évolution des droits des victimes à la CPI, Paolina Massida, du Bureau du Conseil public pour les victimes de la CPI s'est exprimée sur la représentation des victimes à la Cour, Fiona Mc Kay, de la Section de la participation des victimes et des réparations de la CPI a expliqué la façon dont son bureau facilite la participation des victimes en pratique, et Andrea Gittleman du Conseil des juristes birmans et Daragh Murray du Centre palestinien des droits de l'homme ont parlé des victimes dans les situations en cours d'analyse. Les participants ont également envisagé plusieurs options pour permettre la participation.

Pour lire le rapport de la FIDH sur la participation des victimes, rendez-vous sur : http://www.coalitionfortheicc.org/?mod=victimswitnesses

The Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH) et le Centre palestinien des droits de l'homme a organisé une table ronde intitulée « Existe-t-il un tribunal pour Gaza ? ». Les participants ont parlé de la situation à Gaza, de la question de l'existence d'un État palestinien au regard de la Charte de l'ONU, des moyens via lesquels Israël pourrait être tenue responsable de crimes qui auraient été commis, et ont rappelé l'importance de la responsabilité comme un moyen de dissuasion et le rôle de la CPI. Lors de la session, qui était fermée, a été projeté le documentaire intitulé `Gazastrophe'.

Pour en savoir plus sur le documentaire : http://www.gaza-strophe.com/ (en anglais)

Pour lire le rapport de la FIDH sur Gaza : http://www.fidh.org/IMG/pdf/IsraelPalestine533a.pdf (en anglais)

Le Conseil d'administration du Fonds au profit des victimes et le Directeur exécutif des programmes du Fonds au profit des victimes ont tenu un panel à l'Espace public.

Pour en savoir plus sur le Fonds au profit des victimes : http://www.trustfundforvictims.org/ (en anglais)

Le Refugee Law Project de la Faculté de Droit de l'Université de Makerere a organisé un débat sous forme de panel sur « Les politiques de la Paix et de la Justice », avec Adam Branch de la San Diego State University, Stephen Lamony de la CCPI, Nathan Twimomugisha, de la Uganda Amnesty Commission et Moses Chrisous Okello du Refugee Law Project. Les participants se sont adonnés à un débat sur l'opposition entre les bases philosophiques de la CPI et la réalité des politiques impliquées.

Pour plus d'informations sur le Refugee Law Project, consultez : http://www.refugeelawproject.org/ (en anglais).

Le Legal Tools Advisory Committee a présenté, au nom de la CPI, le Legal Tools Project, une base de données contenant 44 000 sources juridiques et composant une bibliographie du droit pénal international. La base de données Legal Tools, qui devrait être remplie d'ici 3 ans, est mise à jour et révisée par la CPI et mise à disposition du public gratuitement.

Pour plus d'informations sur le Legal Tools, consultez : www.casematrixnetwork.org (en anglais)

Dans la soirée, PR. William Schabas a lancé le livre « La Cour pénale internationale : Un commentaire sur le Statut de Rome » pendant une réception organisée par le Gouvernement d'Irlande.

Pour en savoir plus sur le livre, rendez-vous sur : http://ilreports.blogspot.com/2010/03/schabas-international-criminal-court.html

Plusieurs projections ont également eu lieu pendant la journée, notamment « Children of War » (Ouganda), « The Reckoning », « Pray the Devil back to Hell » (Libéria) et « Sturm ».
Pour en savoir plus sur ces films, consultez : http://www.pbs.org/pov/reckoning/

2.06.2010

SUIVI DE LA CONFERENCE DE REVISION DU STATUT DE ROME, A KAMPALA

Ayant passé toute la journée en avion pour rejoindre Kampala (les joies de la grève chez British Airways qui m’ont forcé à reprogrammer mon voyage et à le reporter d’une journée), je vous livre sans autre commentaire le communiqué de la Coalition des ONG sur les travaux du 1er juin 2010.

I. REVIEW CONFERENCE DAY 2: INFORMAL SUMMARY, 1 JUNE 2010

1. PLENARY SESSION

A. GENERAL DEBATE

On the second day of the Review Conference, the general debate continued with sessions taking place in both the morning and afternoon.

The following state parties spoke throughout the session: Botswana, Kenya (on behalf of African States Parties), Namibia, Peru, Poland, Sweden, Germany, Belgium, Mauritius, New Zealand, Bolivia, Burkina Faso, Austria, Samoa, Ecuador, Czech Republic, Democratic Republic of Congo, Uganda, Venezuela, France, Jordan, Republic of Korea, UK, Trinidad and Tobago, Chile, Greece, Ireland. Estonia, Colombia, Suriname, Canada, Ghana, Montenegro. Lesotho (Attorney General), Republic of Guinea, Fiji, Nigeria, Australia, Hungary, Macedonia, Costa Rica and Georgia.

Among the issues addressed by numerous delegations were: general support for the exercise of stocktaking; support for the principle of complementarity and in particular to enact implementing legislation; importance of cooperation with the Court; the need to endeavor for universal ratification of the Rome Statute; the relationship between peace and justice, specifically numerous states endorsed the principle that the two concepts are mutually reinforcing; and the Crime of Aggression.

The following non-state parties spoke during the evening session: Egypt (on behalf of the non-aligned movement), United States, China, El Salvador, Republic of Congo Brazzaville, Cuba, Indonesia, Guatemala, Cote d'Ivoire, Holy See, Indian, Russia, Philippines, Turkey, Egypt, Sierra Leone, Palestine, and Israel.

International Organizations then took the floor at the evening session: the Organisation Internationale de la Francophonie, the International Criminal Tribunal for Rwanda (ICTR), the Asian-African Legal Consultative Organization (AALCO), the International Committee of the Red Cross (ICRC), International Humanitarian Fact-Finding Commission, the African Union, and the League of Arab States.

The general debate ended with the interventions of 9 non-governmental organizations who reflected on the importance of the review conference, a landmark event taking place 12 years after the adoption of the Rome Treaty: the Coalition for the International Criminal Court, the Women's Initiatives for Gender Justice, the Action des Chrétiens Activistes des Droits de l'Homme à Shabunda (Member of the DRC coalition for the ICC), Human Rights Watch, Human Rights Network-Uganda, Fédération Internationale des Ligues des Droits de l'Homme, No Peace without Justice, Amnesty International, and the Comisión Andina de Juristas.

The statements by NGOs reflected a combination of views from NGOs, some active in situation countries. Speakers covered pressing issues faced by the Rome system, including the importance of achieving both peace and justice, the necessary cooperation by States, IOs and other organizations for the ICC to complete its mandate, including in terms of enforcing arrest warrants, the principle of complementarity, the importance of participation and reparations for victims and communities and the role of the Trust Fund for Victims, necessary outreach and field presence, the prosecution of gender based crimes, the crime of aggression, and the importance of making pledges and true commitments beyond the RC, among many others.

Speeches of NGOs will be made available shortly on the Coalition's website at: www.coalitionfortheicc.org/review

Speeches by all representations should be made available on the ICC-ASP website at:
http://www.icc-cpi.int/Menus/ICC?lan=en-GB

B. PLEDGES

During a special plenary ceremony the Review Conference acknowledged and welcomed the more than a hundred pledges submitted by 37 states. Such pledges include commitments regarding ratification of the APIC, implementation legislation, cooperation with the ICC, contributions to the trust fund for victims, capacity building on national investigations and prosecutions among many important issues.

C. CONSIDERATION OF AMENDMENT PROPOSAL

During a brief session, the Chairs from Brazil, Jordan and Belgium respectively presented the draft proposals to be considered by states during the course of this Conference: (1) the revision of Article 124 - a provision allowing states upon ratification to be excluded from the jurisdiction of the Court with regards to war crimes for a non renewable period of 7 years (2) the crime of aggression, and (3) the proposal to amend Article 8 as to include certain weapons as war crimes in non-international conflicts.

2. SIDE EVENTS

Avocats Sans Frontières (ASF) and the Ugandan Law Society (ULS) organised a seminar on the challenges of complementarity under the Rome Statute and the role of lawyers: lessons learned and prospects. The seminar facilitated an exchange of experiences with ULS members and other lawyers involved in the Review Conference on the opportunity and challenges concerning the investigation and prosecution of international crimes at national level. Guest speakers included Carolyn Tanner, Papy Ndondoboni and Dadimos Haile of ASF, Bruce Kyerere of the ULS, Justice Elizabeth Nahamya-Ibanda of the Special War Crimes Division of the Uganda High Court, Sonia Robla of the ICC-PIDS. For more information on the work of ASF, see: www.asf.be

The Women's Initiatives for Gender Justice organized an all-day advocacy event, the "Women's Court", in the people's space. The event followed the tradition of the 'people's tribunal', a semi formal tribunal with witnesses who testify about their experiences as if they were appearing in Court. Speakers included Nobel Peace Price Wangari Maathai, ICC Registrar Silvana Arbia, Chairperson of the Trust Fund for Victims' Board of Director Elisabeth Rehn, WITNESS representative Bukeni Tete Waruzi, and women's rights activists from Uganda, DRC, CAR and Sudan who spoke about experiences as victims/survivors or working on victims of victims/survivors.

For more information on the Work of the Women's Initiatives, see: www.iccwomen.org

The CICC in collaboration with the Victims Rights Working Group hosted a side-event entitled "Civil Society taking stock - Impact of the Rome Statute on victims and affected communities". The event aimed at sharing the views of civil society on the eve of the formal stocktaking exercise on this issue taking place in the plenary. The panel was co-chaired by Mariana Goetz from REDRESS and Amir Suliman from ACJPS/FIDH. After an opening note by CICC Convenor Bill Pace, Nobel Peace Price Winner Wangari Maathai made an introductory statement in which she emphasized the necessity for civil society and other actors to continue work on the national level to complement the ICC efforts. Chris Ongom of the Ugandan Victims Foundation spoke on why the ICC matters to victims. Dadimos Haile from ASF addressed the involvement of victims in the first ICC trial regarding the DRC situation. Raymond Brown, legal representative of victims in the Bashir case, illustrated the hopes of Darfuri victims to receive justice from the ICC. Bernadette Sayo from OCODEFAD addressed the issue of gender crimes and the experiences made in the Central African Republic. Finally, George Kegoro of the International Commission of Jurists - Kenya spoke on the impact of the Rome Statute on the national level by focusing on protection. A lively debate followed in which, among other things, the impact of the ICC in situations under analysis, such as Colombia, Afghanistan and Palestine was addressed.

For more information on victims and the Rome system, see:
http://www.coalitionfortheicc.org/?mod=victimswitnesses and www.vrwg.org and in particular the VRWG's report on the Impact of the Rome Statute System on Victims and Affected Communities, March 2010, http://www.vrwg.org/downloads/publications/05/VRWG%20Impact%20of%20ICC%20on%20victims%2021%20April%202010%20_2_.pdf

The CICC also held a media briefing on pressing issues at stake at the Review Conference and answer questions from journalists. After a short introduction by CICC Convenor William R Pace, Oby Nwankwo of the Civil Resource Development and Documentation Center - Nigeria presented her views on peace and justice and impact of the Rome Statute on affected communities, Richard Dicker of Human Rights Watch elaborated on the importance of cooperation with the ICC, David Tolbert of the, International Center for Transitional Justice detailed the issue of complementarity of the ICC, and Professor Raul C Pangalangan, of the Philippines Coalition for the ICC elaborated on discussions on the crime of aggression.
Oby Nwanko's speech is available at:

http://www.coalitionfortheicc.org/documents/CICC_PressConference1June2010en.pdf

On the same day, two other press conferences on the review conference were held by representatives of the European parliament as well as by ICC Prosecutor Luis Moreno-Ocampo.

During an official ceremony, the governments of Belgium, Denmark, and Finland formally signed agreements with the ICC to enforce the judges' final sentences of imprisonment.

For more information read:
http://www.icc-cpi.int/NR/exeres/93D88DCD-C4AE-4432-89FA-3D15146B67FE.htm

The Open Society Justice Initiative and U.C Berkeley Human Rights Center held a meeting on innovative approaches to outreach. The meeting was chaired by David Tolbert of ICTJ and speakers included Binta Mansaray, Registrar of the Special Court for Sierra Leone, Wanda Hall of the Interactive Radio for Justice, Claudio Perdomo of the ICC outreach Unit, Vineath Chou (Cambodia) of the Asian International Justice Initiative's Court Watch Project, as well as Patrick Wink and David Cohen of the Berkeley Human Rights Center For more information on the work of OSI and the Human Rights Center, see:
http://www.soros.org/ and http://hrc.berkeley.edu

A roundtable was held on the plight of war victims and affected communities in Northern Uganda and the implication for the Rome statute for child victims and affected families, organized by World Vision Uganda (WVU) and sponsored by Finland and Chile, Focal Points for the stocktaking exercise on impact on victims and affected communities. Speakers included the director of the WVU, who emphasized the need for protection and the importance of the Victims Trust Fund, among other issues as well as a former child soldier and child mother who gave their testimonies on their experiences when abducted by the LRA. Presentations were followed by public debate. To read more on WVU, see: www.worldvision.org

The Women's Initiatives launched their new publication, "In Pursuit of Peace - A la poursuite de la paix" followed by a reception. "In Pursuit of Peace is a new bilingual publication that includes statements, documents, and calls to action from women peace activists in relation to Uganda, the Democratic Republic of the Congo, and the Central African Republic. The publication can be downloaded at:
http://www.iccwomen.org/documents/Pursuit-ENG-4-10-web.pdf

In the evening, the ICC hosted a reception and a photograph exhibition on the Rome statute system in its Kampala field office.

II. PRESS RELEASES AND DOCUMENTS

1. NGO STATEMENTS

i. "Malaysian Minister of Law and Parliamentary Affairs Announces Intention of Malaysia to Become a Party to Rome Statute," Parliamentarians for Global Action, 28 May 2010
http://www.coalitionfortheicc.org/documents/PGQ_Press_Statement_6th_CAP_ICC__2_.pdf

ii. "Kampala Plan of Action for the Effectiveness and Universality of the Rome Statute," Parliamentarians for Global Action and the Parliament of Uganda, 28 May 2010
http://www.coalitionfortheicc.org/documents/PGQ_Kampala_Plan_of_Action_FINAL__2_.pdf

iii. "NGOs gathered in Kampala Call for End to Impunity Crisis Following Israeli Attack on Aid Convoy," PCHR, 31 May 2010,
http://www.coalitionfortheicc.org/documents/Flotilla_Attack_-_ICC_Conference.pdf

2. ICC PRESS RELEASE

"The ICC signs enforcement agreements with Belgium, Denmark, and Finland," ICC Press Office, 1 June 2010,
http://www.icc-cpi.int/menus/icc/press%20and%20media/press%20releases/pr533

3. GOVERNMENTS

i. "Colombia participará en Conferencia de Revisión de la Corte Penal Internacional, en África (in Spanish)," Colombia, 31 May 2010,
http://web.presidencia.gov.co/sp/2010/mayo/31/06312010.html

ii. "Sayed-Khaiyum to deliver International Criminal Court Statement," Fiji, 31 May 2010, http://www.radiofiji.com.fj/fullstory.php?id=28123

iii. "Mexico Reiterates its Commitment to the International Criminal Court," Mexico, 31 May 2010,
http://www.sre.gob.mx/english/

iv. "U.S. Delegation to Attend the Rome Statute Review Conference in Kampala," US Department of State, 28 May 2010,
http://www.state.gov/r/pa/prs/ps/2010/05/142358.htm

4. OTHERS- GENERAL

i. "New Film: the Impact of the ICC on Victims and Affected Communities in Northern Uganda," By VRWG, 27 May 2010, http://www.youtube.com/watch?v=JFIgvCSuDek

III. NEWS ARTICLES

i. "LRA victims should be compensated - Ocampo," Daily Monitor, 1 June 2010
http://www.monitor.co.ug/News/National/-/688334/929644/-/x0ab2i/-/

'Millions of people who have suffered under the brutal hands of Joseph Kony's Lord's Resistance Army, should be compensated without further delay, the chief prosecutor of the International Criminal Court has said.

Addressing delegates at the ICC Review Conference in Kampala yesterday, Mr Luis Moreno Ocampo, said: 'The millions of LRA victims in northern Uganda do not need to wait for trial to be assisted. They need compensation and assistance now.'

According to Mr Ocampo, the states' priority should be arresting Joseph Kony and stopping LRA rebels who have continued to cause havoc against humanity.

'In the last one and half years, the LRA have killed almost 2,000 persons in southern Sudan, DRC and Central Africa Republic and displaced more than 300,000 persons. This is the cost of impunity and if we care about victims, we need to implement the arrest warrants pending since July 2005,' said Mr Ocampo...."

See also: "Ocampo calls for quick arrest of Ugandan rebel leader," DPA (via Earth Times), 31 May 2010
http://www.earthtimes.org/articles/show/326466,extra-ocampo-calls-for-quick-arrest-of-ugandan-rebel-leader.html

ii. "Museveni wants to pay Kony victims," The New Vision, 31 May 2010
http://www.newvision.co.ug/D/8/12/721366

"President Yoweri Museveni has said the Lord's Resistance Army victims in northern Uganda should be compensated without waiting for the trial of the perpetrators.

'I entirely agree with Prosecutor Ocampo. The LRA victims don't need to wait for the trial to be assisted,' he said. Museveni was speaking at the opening of the ICC review conference at the Speke Resort Munyonyo.

The ICC prosecutor, Luis Moreno Ocampo, had earlier called for urgent assistance and compensation for the millions of LRA victims.

He had also called for the integration of development efforts with the work of the court.
Ocampo, however, added that the arrest of Joseph Kony and his fighters should remain the priority.
The ICC has a trust fund which provides victims with support like vocational training, counselling, reconciliation and recontructive surgery for those maimed by the rebels. Over 40,000 victims from across the world are benefiting from the fund.

In his address, Museveni also called on the ICC member states to make a distinction between just and unjust wars in the Rome Statute...."

iii. "UN chief urges greater support for war crimes court," AFP, 1 June 2010
http://au.news.yahoo.com/a/-/world/7323078/un-chief-urges-support-for-war-crimes-prosecution/

"UN chief Ban Ki-moon called Monday for greater global support for war crimes prosecutions at the International Criminal Court, saying that it acted as a deterrent against atrocities in times of conflict.
Ban was speaking at a conference to review the work of the Hague-based tribunal, created under the 1998 Rome Statute that entered into force four years later.

The court has since spearheaded efforts to punish genocide, crimes against humanity and war crimes, issuing the world's first war crimes warrant for a sitting leader, Sudan's President Omar al-Beshir, over atrocities in Darfur.


The tribunal has also faced obstacles, including a lack of cooperation in arresting suspects and the refusal of the United States to join the court.

More than 100 countries have nevertheless signed on to the court, whose creation was urged by small states seeking ways to prosecute the worst war crimes when their own legal systems were unable to do so.

'We want to send a strong message that atrocities and heinous crimes cannot go unpunished,' the UN secretary general said. 'We want to bolster the court's deterrent effect and make potential perpetrators think twice before they act.'

The court 'must have universal support,' he said. 'Otherwise we simply embolden those who would commit terrible crimes and those who might want to see the court fail.'..."

iv. "Road Ahead for ICC," IWPR, 31 May 2010
http://www.iwpr.net/report-news/road-ahead-icc

"With more than 80 members of the International Criminal Court, ICC, having confirmed their attendance at this week's review conference in Kampala, consensus for any substantial change to the governing rules of the court is likely to remain elusive.

Consensus is not actually needed to pass an amendment to the Rome Statute, the ICC's founding treaty. It is sufficient simply for two-thirds of all 111 members to agree. However, even two-thirds is a fairly high barrier to clear, especially when some of the issues are so divisive.
The real merit of the review conference, though, lies not in adopting amendments, but in recognition of the court's importance in ending impunity around the world.

When the ICC was first established, with the signing of the Rome Statute in 1998, there were many sceptics who doubted its durability.

This was particularly evident when it came to recruiting a senior-level lawyer who would serve as chief prosecutor.

After struggling to get people to apply for the post - with many fearing that the court would not last, especially as the United States seemed to be withdrawing its support - the ICC finally got its man: Luis Moreno-Ocampo, an Argentinian lawyer who gained prominence in his home country for prosecuting human rights abuses in the military.

The court is now holding a landmark conference to mark eight years of its existence (the court only came to life in 2002, once 60 countries had signed up to it), signaling that the international community's fight against impunity is here to stay.

It is true that accomplishments of the past eight years have been mixed, and it is perhaps too early to say exactly what the court has achieved...."

v. "Africa: Victims of Rights Violations Turn Their Eyes to Kampala," All Africa, 29 May 2010 http://allafrica.com/stories/201005290002.html

"Starting in Kampala on Monday, representatives of governments, the United Nations and civil society groups will meet for the first time to review the workings of the International Criminal Court (ICC) and of the international treaty which set it up, the Rome Statute. The 10-day review conference will consider among other issues the question of extending the court's mandate, which at present covers war crimes, crimes against humanity and genocide. Congolese human rights lawyer Olivier Kambala wa Kambala reviews the ICC with a particular focus on its operations in Africa.
African countries comprise one of the largest blocs of signatories to the International Criminal Court (ICC) and are critical actors in the institution, but their role is often overlooked. In fact, it was the Democratic Republic of Congo's (DRC) ratification of the Rome Statute in 2002 that officially established the ICC - an institution impossible to envision 50 years earlier.

Coincidentally, the DRC is also the country in which the ICC put an end to what was beginning to appear as reluctance to act on the part of the international community to deal with suspected war criminals.
.... First, the the ICC's operation is anchored in ongoing conflicts. Four of five African cases brought before the court involve active insurrections.

.... Perhaps in the end, it is possible that the ICC is a reality impacting on African conflict. And this alone is an important milestone in 21st century conflict-resolution practices.
The recourse to the ICC as the channel of first preference to remedy the gross violation of human rights in the five situations before the court contradicts to some extent the mindset of the drafters of the Rome Statute. They believed preference should be given to national courts, and the ICC's jurisdiction should be complementary to national efforts. Only in situations of state unwillingness and inability to investigate and prosecute would ICC proceedings take precedence.
Four of the five situations before the ICC have been referred by states. Few referring states have effectively enacted complementary provisions in their national legislation. In fact, only five African countries -- Senegal, South Africa, Mali, Kenya and most recently Uganda - have passed domestic legislation relating to the Rome Statute.

The creation of real space on the African continent which is hostile to impunity for perpetrators will depend on the number of states implementing legislation that complements the statute. Those laws are necessary tools to bring about judicial cooperation between both the ICC and African countries on the one hand, and between African countries themselves on the other.
Most importantly, by turning to the Rome Statute's standards, implementing countries will be able to hold trials at home, based on international criminal standards laid down by the statute...."

 

1.06.2010

LES PREMIERS PAS DE LA CONFERENCE DE REVISION DU STATUT DE ROME

C’est parti ! La Conférence de révision de Kampala est ouverte. Comme il se doit, c’est au Président de l'Assemblée des États parties, Monsieur Christian Wenaweser, qu’il est revenu d’ouvrir le débat général avec des participants de haut niveau. Se sont en effet exprimés Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations Unies, le juge Sang-Hyun Song, Président de la CPI, Luis Moreno-Ocampo, Procureur en chef de la CPI et Kofi Annan, ancien Secrétaire général des Nations Unies. Pendant le débat, qui s'est déroulé durant toute cette première journée, sont également intervenus Monsieur Jakaya Mrisho Kikwete, Président de la République unie de Tanzanie, et l’hôte de la Conférence, le Président de l’Ouganda, Monsieur Yoweri Kaguta Museveni, ainsi que les représentants de l'Espagne au nom de l'Union européenne, du Brésil, du Liechtenstein, du Luxembourg, du Bangladesh, des Pays-Bas, de la Norvège, de l'Italie, de l'Argentine, de l'Afrique du Sud,  de la Slovénie, de la Suisse, de la Roumanie, du Portugal, de l'Union africaine, de la Finlande, de la Bulgarie et de la République centrafricaine.

Les États ont notamment insisté sur le fait que les questions débattues à la Conférence de révision sont importantes pour l'avenir de la CPI. Nombre d’entre eux ont exprimé leur engagement en faveur de la mission de la Cour, à savoir mettre un terme à l'impunité des auteurs des crimes les plus graves, rendre la justice aux victimes, qui apparaissent pour la première fois devant une juridiction internationale avec certains droits à participer à la procédure, et accessoirement empêcher la commission de nouvelles atrocités par la démonstration d’un effet préventif lié à l’affermissement de la fin réelle de l’impunité. Concernant le bilan des premières années d’existence de la Cour, la plupart des États ont insisté sur la nécessité d'une coopération effective avec la CPI, sur l'importance de mener des poursuites nationales, alors que la Suisse est actuellement en train d’amender son Code pénal pour y introduire enfin les crimes contre l’humanité, sur le rôle des victimes, que certains voudraient voir agir en tant que principales parties prenantes du système de la Cour et sur la nécessité de renforcer la relation entre paix et justice. De nombreuses délégations ont souligné l'importance des discussions sur le crime d'agression en tant qu'élément clef de la Conférence, sur lequel nous avons déjà écrit hier et reviendrons dans le cœur des débats de ces prochains jours. Il semblerait assez heureusement que les Etats soient dans l’esprit de mener un dialogue constructif dont ils sont conscients de la nécessité. Enfin, un certain nombre d'officiels et de délégations, notamment le Secrétaire général des Nations Unies, l'Union européenne et l'Italie, la Norvège, l'Argentine, ont reconnu l'importance du rôle des organisations de la société civile pour le succès du système du Statut de Rome.

Les discours officiels seront disponibles sur le site de la CPI à l'adresse suivante : http://www.icc-cpi.int

À l'heure du déjeuner, la Coalition pour la CPI a tenu une table ronde sur « Le Bilan de la société civile : la coopération ».

Nous reprenons ici verbatim le communiqué de la Coalition sur le sujet :

« Le panel a été modéré par Richard Dicker de Human Rights Watch. Les panélistes étaient Christopher Hall d'Amnesty International, qui a abordé les questions liées à la mise en ouvre du Statut au travers de lois et de mandats d'arrêts, Georges Kapiamba, de l'Association africaine de défense des droits de l'homme, qui a présenté la façon d'identifier et de répondre aux défis de coopération dans les pays en « situation » devant la Cour, Lorraine Smith de l'Association internationale du Barreau, qui a traité des questions liées à la coopération et à l'assistance en matière de défense, et Gérard Dive du Ministère de la justice belge, qui a donné son opinion concernant l'expérience belge de coopération avec la CPI. Au cours de la discussion, les délégations étatiques, les représentants des ONG et les membres de la CPI ont exprimé leurs vues et préoccupations concernant l'importance d'une coopération efficace avec la CPI. Les débats sur ces questions et sur d'autres sujets importants se poursuivront demain au cours de l'exercice de bilan officiel.

La Coalition pour la CPI a organisé une table ronde avec le Secrétaire général, M. Ban Ki-moon, l'ancien Secrétaire général des Nations Unies, M. Kofi Annan et les représentants de la société civile M. William R. Pace (CCPI) et M. Oby Nwanko (CIRDDOC). Les panélistes sont revenus sur l'histoire de la Conférence de Rome et ont également parlé de l'avenir de la justice internationale et du système du Statut de Rome. Tous les panélistes ont souligné l'importance de la contribution de la société civile au système mis en place par le Statut de Rome, y compris concernant la lutte pour l'universalité du Statut et la sensibilisation.

Cet après-midi, le Secrétaire général des Nations Unies, M. Ban Ki-Moon, a inauguré le "Peoples' Space" (Espace public), un lieu ouvert créé par HURINET-Uganda et la Coalition ougandaise pour la CPI en marge de la Conférence de révision pour présenter le travail lié à la Cour et promouvoir le dialogue sur des questions liées à la CPI.

Dans la soirée, la Société internationale d'étude sur le stress post traumatique a organisé un événement sur les traumatismes et la justice réparatrice, présidé par Kaary Betty Murungi du Conseil d'administration du Fonds au profit des victimes. Les panélistes étaient : Yaël Daniel, Directeur du Groupe pour les survivants de l'Holocauste et leurs enfants, Eric Stover, Directeur du Centre des droits de l'homme et Carla Ferstman, Directrice de REDRESS. Les orateurs ont présenté une approche pluridisciplinaire des questions du traumatisme ainsi que des aspects pratiques de sa guérison. Les discussions se sont concentrées sur la façon dont les différentes étapes du processus judiciaires peuvent répondre de façon adéquate aux besoins particuliers des victimes et participer au processus de guérison.

Parallèlement, un événement sur le thème « l'Afrique et la CPI » a été organisé par le réseau informel d'ONG de la société civile africaine et d'organisations internationales présentes en Afrique. Le panel a été modéré par Athalia Molokomme, Procureur général du Botswana. Parmi les intervenants on comptait Max Duplessis, de l'International Crime in Africa Programme (ICAP), Oby Nwanko, du Civil Resource Development and Documentation Centre (CIRDDOC) et Georges Kapiamba de l'Association Africaine de défense des Droits de l'Homme».

Pour celles et ceux qui souhaiteraient approfondir l’étude des travaux de la Conférence de révision de Kampala, la Coalition a mis en avant les documents et publications suivantes :

i. Publications

a. « Recours : Les droits des victimes devant la Cour Pénale Internationale » - Édition spéciale Conférence de révision de la CPI - Numéro 16 - été 2010 - http://www.vrwg.org/French%2016final.pdf

b. « Some lessons on complementarity for the International Criminal Court Review Conference: Africa and the International Criminal Court - South African Yearbook of International Law » - Volume 34 - 2009 - http://www.sabinet.co.za/abstracts/sayil/sayil_v34_a2.html (en anglais)

ii. Rapports et déclarations d'ONG :

a. « Estados Partes del Estatuto de Roma de la Corte Penal Internacional se reúnen para evaluar los primeros siete años de vigencia de este tribunal internacional » - Comisión Colombiana de Juristas - 31 mai 2010 http://www.coalitionfortheicc.org/documents/CCJ_ConferenciaRevision31Mayo2010_sp.pdf (en espagnol)

b. « ICC: UN Secretary General Ban Ki-Moon inaugurates the "People's Space" at the Review Conference » - No Peace Without Justice - 31 mai 2010 http://www.npwj.org/ICC/ICC-UN-Secretary-General-Ban-Ki-Moon-inaugurates-"People's-Space"-Review-Conference.html (en anglais)

c. « Première Conférence de révision du Statut de la CPI : Les États doivent renouveler leur engagement pour la justice » - FIDH - 31 mai 2010 http://www.fidh.org/IMG/article_PDF/article_a8095.pdf

d. « ICC/Kampala: War Victims Football Game celebrates International Community's commitment to end impunity and to promote victim's rights » - No Peace Without Justice - 30 mai 2010 - http://www.npwj.org/ICC/ICCKampala-War-Victims-Football-Game-celebrates-International-Community's-commitment-end-impunit (en anglais)

e. « Communiqué and Position Paper » - ICDAA - 30 mai 2010 -
http://www.coalitionfortheicc.org/documents/ICDAA_CommuniqueandPosition.pdf (en anglais)

f. « Civil Society Communiqué to State Delegates at the Review Conference » - HURINET-U et autres ONG: http://www.coalitionfortheicc.org/documents/CommuniqueFinal30May2010.pdf (en anglais)

g. « CPI : Renforcer la justice internationale à la Conférence de Kampala » - HRW - 27 mai 2010 http://www.hrw.org/fr/news/2010/05/27/cpi-renforcer-la-justice-internationale-la-conf-rence-de-kampala

h. « Media Advisory: ICTJ to Attend Rome Statute Review Conference » - ICTJ - 24 mai 2010 http://www.ictj.org/en/news/press/release/3770.html (en anglais)

i. « Déclaration de la société civile africaine sur l'Afrique et la Conférence de Révision du Statut de Rome de la CPI » - HRW - 24 mai 2010 - http://www.hrw.org/fr/news/2010/05/24/d-claration-de-la-soci-t-civile-africaine-sur-l-afrique-et-la-conf-rence-de-r-vision

j. « Statement regarding the draft resolution on the crime of aggression at the Review Conference of the Rome Statute of the International Criminal Court » - Human Rights Now - 24 mai 2010 http://www.coalitionfortheicc.org/documents/ICC_crime_of_aggression_statement.pdf (en anglais)

k. « Recommendations of the workshop on "Review Conference Conference of the Rome Statute » - ACIJLP – http://www.coalitionfortheicc.org/documents/RecOnworkshopatRC_10May18_eng.pdf (en anglais)

l. « Policy Regarding the Crime of Aggression » - 14 mai 2010 http://www.coalitionfortheicc.org/documents/CGS_Aggression_Policy_May_2010.pdf (en anglais)

m. « Making Kampala count » - HRW - 10 mai 2010 http://www.coalitionfortheicc.org/documents/ij0510webwcover.pdf (en anglais)

n. « CPI : La conférence de Kampala, pour une meilleure justice internationale » - HRW - 10 mai 2010 http://www.hrw.org/fr/news/2010/05/10/cpi-la-conf-rence-de-kampala-pour-une-meilleure-justice-internationale

o. « Letter to Foreign Ministers regarding the Crime of Aggression » - OSI et d'autres ONG - 10 mai 2010 - http://www.coalitionfortheicc.org/documents/Foreign_Minister_Letter_-_May_10.pdf (en anglais)

p. « Faire les bons choix à la Conférence de révision » - Amnesty International - mai 2010 http://www.amnesty.org/en/library/asset/IOR40/008/2010/en/53fffd92-40e8-4b49-b9ac-97c160632fc5/ior400082010fra.pdf

q. « Stocktaking: Complementarity » - ICTJ - mai 2010 http://www.ictj.org/static/Publications/ICTJ_RSRC-Complementarity_bp2010.pdf (en anglais)

r. « Stocktaking: Peace and Justice » - ICTJ - mai 2010
http://www.ictj.org/static/Publications/ICTJ_RSRC-PeaceandJustice_bp2010.pdf (en anglais)


Les articles de presse suivants peuvent également être consultés, tels que diffusés également par la Coalition:  

(1) « Le chef des Nations Unies appelle à un plus grand soutien pour la poursuite des crimes de guerre »

« Au début de la Conférence visant à renforcer la Cour pénale internationale, le Chef des Nations Unies Ban Ki-moon a appelé lundi à un plus grand soutien mondial pour la poursuite des crimes de guerre.

Depuis le début de ses activités en 2002, le tribunal basé à La Haye a concentré les efforts mondiaux afin de punir le génocide, les crimes de guerre et crimes contre l'humanité. [.]

Le tribunal a rencontré des difficultés, notamment un manque de coopération dans l'arrestation des suspects et le refus des États-Unis de signer le Statut de Rome de 1998 qui a fondé le tribunal et est entré en vigueur quatre ans plus tard.

Plus de 100 États ont néanmoins signé le Statut de la Cour, dont la création a été préconisée par les petits États cherchant des moyens de poursuivre les auteurs des pires crimes de guerre lorsque leur propre système juridique ne leur permettait pas de le faire au niveau national.

"Nous voulons envoyer un message fort : les atrocités et les crimes odieux ne peuvent pas rester impunis", a déclaré le Secrétaire des Nation Unies. [.]»

Voir l'article :

1. « Le chef des Nations Unies appelle à un plus grand soutien pour la poursuite des crimes de guerre » ("UN chief urges support for war crimes prosecution") - AFP - 29 mai 2010 http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5hnJVKY-WXUEc1x_sXs4A60xAT4tQ (en anglais)

(2) « La modification du comportement de la Cour pénale internationale »

« La Cour pénale internationale (CPI) a forcé les gouvernements à modifier leur comportement au cours de ses huit années d'existence a déclaré le chef des Nations Unies M. Ban Ki-moon lors d'un sommet en Ouganda organisé pour débattre de la Cour basée à La Haye ayant pour objectif de mettre un terme à l'impunité et ayant innové en matière des droits des victimes.

Mais il a appelé les pays membres à intensifier leur coopération avec la Cour. Des délégués de plus de 100 pays participent à la Conférence afin de faire le bilan des réalisations de la CPI et faire avancer les propositions pour renforcer ses règles.

M. Ban a déclaré que le temps où il fallait choisir entre paix et justice est révolu. Aujourd'hui, les États poursuivent ces deux objectifs à la fois. [.] »

Voir l'article :

« La modification du comportement de la Cour pénale internationale » (« "International Criminal Court 'altered behaviour'") - BBC - 31 mai 2010 http://news.bbc.co.uk/2/hi/world/africa/10196907.stm (en anglais)

(3) « La CPI cherche plus de pouvoir à Kampala »

« Huit ans après la mise en ouvre de la Cour pénale internationale, les États parties sont amenés à revoir ses performances et chercher des moyens pour que plus de suspects soient jugés.

Fondée par le Statut de Rome de 1998 entré en vigueur en 2002, la Cour, basée à La Haye, est un instrument clé de la justice mondiale. Cependant, elle a rencontré de nombreux obstacles dans les dossiers dont elle a eu à connaître jusqu'ici. [.]

Le Président de l'Assemblée des États parties, Christian Wenaweser, a déclaré qu'il était d'un optimisme prudent sur la question de savoir si les États membres pourraient conclure un accord sur l'agression, qui s'ajouterait au crime de guerre, crime contre l'humanité et génocide.

Si les États membres sont convenus de façon informelle sur la façon dont le crime d'agression doit être défini, le véritable défi consiste à déterminer qui aurait le pouvoir d'ouvrir une enquête. [.] »

Voir l'article :

1. « La CPI cherche plus de pouvoir à Kampala » ("ICC seeks more teeth at Kampala meet") - AFP - 31 mai 2010 http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5inQ_Xuu7s6myx9PTxoi1XOT8Hu1A (en anglais)

(4) « La Cour internationale pourrait inclure l'agression parmi les crimes »

« Plus de 100 États, des groupes de défense des droits de l'homme et des avocats du monde entier se réuniront lundi à Kampala en Ouganda, autour des questions qui pourraient élargir le pouvoir du droit international.

La question la plus délicate à l'ordre du jour de la Conférence concerne la proposition visant à permettre à la Cour pénale internationale à la Haye de poursuivre le crime d'agression.

Si l'amendement est approuvé, il pourrait ouvrir la porte à des accusations criminelles contre de puissants dirigeants politiques et militaires concernant des attaques que les juges de la Cour jugeraient illégales. Cela pourrait comprendre les invasions aussi bien que les frappes préventives. [.] »

Voir l'article :

1. « La Cour internationale pourrait inclure l'agression parmi les crimes » (International Court May Define Aggression as Crime » - New York Times - 31 mai 2010 http://www.nytimes.com/2010/05/31/world/31icc.html (en anglais)

(5) « Cour pénale internationale : Ban Ki-moon salue "une nouvelle ère de responsabilité" »

L'entrée en fonction de la Cour pénale internationale (CPI) en 2002 a ouvert "une nouvelle ère de responsabilité globale", a estimé lundi le secrétaire général des Nations unies Ban Ki-moon au premier jour d'une conférence visant à renforcer la juridiction.

Des délégués de plus de 100 pays, les responsables de la CPI ainsi que des représentants de groupes de défense de droits de l'homme et de la société civile africaine ont entamé lundi matin à Kampala les travaux de cette conférence qui doit également permettre de tirer un premier bilan de la cour.

"Peu auraient pensé que cette cour se serait épanouie si vigoureusement, pleinement opérationnelle, enquêtant et engageant des poursuites contre des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité", a déclaré M. Ban aux délégués.

"Dans cette nouvelle ère de responsabilité globale, ceux qui ont commis les pires des crimes humains seront tenus pour responsables", a-t-il ajouté.

La conférence de révision du Statut de Rome, traité fondateur de la CPI, se tient en Afrique, continent qui a donné les cinq enquêtes en cours du tribunal.

Cet état de fait a provoqué des tensions avec certains dirigeants africains qui ont accusé la cour installée à La Haye aux Pays-Bas d'avoir ciblé en priorité le continent.

"La plupart de ces dossiers ont été adressés au procureur par les gouvernements eux-mêmes. A juste tire, ils voient la cour comme une aide, pas comme une menace", a ajouté M. Ban.

"La cour est là pour faire émerger la vérité. Cette quête la mènera au-delà de l'Afrique, le plus tôt sera le mieux", a poursuivi M. Ban.

Les États parties de la CPI doivent également se pencher sur l'élargissement de son champ de compétence au crime d'"agression" d'un État par un autre État. Le président de l'Assemblée des Etats parties de la CPI, Christian Wenaweser a fait part vendredi de son "optimisme prudent" sur l'adoption d'un accord en ce sens.

Si la plupart des 111 États ayant ratifié le Statut de Rome sont susceptibles de s'accorder sur la définition de ce crime, les discussions risquent d'achopper sur les conditions dans lesquelles la CPI pourrait être saisie - ou se saisir elle-même - d'un tel dossier.

Voir l'article :

1. « Cour pénale internationale : Ban Ki-moon salue "une nouvelle ère de responsabilité" »- AFP - 31 mai 2010 http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5gOFV-bqbVVRvq8Ema-MNoCNqQ4Sg

31.05.2010

L’OUVERTURE DE LA CONFERENCE DE REVISION DU STATUT DE ROME A KAMPALA

Le Statut de Rome créant la Cour pénale internationale (CPI) a été adopté à la Conférence diplomatique de plénipotentiaires, tenue à Rome, le 17 juillet 1998. Il est entré en vigueur  - la formule est compliquée et de celles que les diplomates adorent… le premier jour du deuxième mois suivant le dépôt du soixantième instrument de ratification, en un mot le 1er juillet 2002. Ce fut là un premier succès de taille, tant une entrée en vigueur si rapide avait été peu envisagée par les sceptiques de tout bord.

La Conférence de Rome s’était néanmoins achevée sur un hiatus des plus gênants en  droit pénal, une entorse au principe de la légalité : le crime d’agression faisait partie de la liste des crimes entrant dans la compétence matérielle de la Cour, selon l’article 5 du Statut, mais aucune définition n’avait pu lui être trouvée… La question était alors renvoyée à une Conférence de révision à tenir sept ans après l’entrée en vigueur du Statut. C’est cette Conférence de révision qui se tient du 31 mai au 11 juin 2010 à l’invitation de l’Ouganda, à Kampala, avec pour mandat premier la définition du crime d’agression.

L’ambiance est à toutes les craintes qui accompagnent l’ouverture de tels forums internationaux, auquel participent en l’espèce les 111 Etats parties au Statut de Rome, les autres Etats invités, les Nations Unies et environ mille cinq cents ONG, regroupées au sein de la Coalition for an International Criminal Court (CICC), dont l’apport s’est déjà révélé majeur à Rome. L’on sait déjà de manière certaine que la salle de conférence sera trop petite pour contenir tout le monde et que c’est donc les ONG qui devront se partager quelques strapontins en plénière.

Le Barreau pénal international (ICB-BPI-CAPI) occupe une place nécessairement particulière à cette Conférence. En effet, classé parmi les ONG, son objectif premier est sa reconnaissance en tant que Barreau pénal international indépendant, chargé des tâches usuelles d’un barreau, essentiellement de veiller au bon exercice des droits de la défense par les avocats des accusés et des victimes par leurs conseils, de protéger ses membres afin qu’ils puissent exercer professionnellement en toute indépendance, de s’assurer du respect des règles déontologiques de notre profession et de régler les éventuels litiges qui peuvent survenir entre avocats et magistrats ou entre avocats. Il n’y a qu’avec la reconnaissance d’une défense forte que l’on pourra atteindre l’objectif du Statut de Rome, à savoir la fin de l’impunité des auteurs qui commettent les crimes les plus graves, ceux qui portent atteinte à la paix, à la sécurité et au bienêtre du monde, dans le respect des standards internationaux en matière de procès équitable.

La Cour elle-même avait, dans une importante décision restée à ce jour sans suite depuis une année, réclamé l’instauration d’un organe apte à remplir la mission qui est celle du BPI, qui s’attache aujourd’hui à convaincre les Etats parties qu’il est apte à fournir aujourd’hui les services requis, pour autant que l’on veuille bien le reconnaître officiellement.

Cette reconnaissance officielle est d’autant plus importante depuis l’arrestation il y a quelques jours de notre Confrère et membre du BPI, le Professeur Peter Erlinder, au Rwanda. Peter défend depuis des années les accusés devant le Tribunal pénal international pour le Rwanda. Il a obtenu dernièrement l’acquittement des charges de génocide d’une importante responsable politique, qui se trouve aussi être dans les prochaines élections présidentielles au Rwanda, la candidate de l’opposition au Président sortant, Paul Kagamé. Peter a été arrêté sous le coup d’une accusation de négationnisme immédiatement irrecevable. En effet, comment imaginer que l’on puisse pénalement réprimer l’exercice d’une libre défense d’un accusé devant une juridiction pénale internationale ? Comment imaginer que le fait de démontrer l’absence de preuves suffisantes à une condamnation d’une personne accusée de génocide soit une forme de négationnisme. Peter n’a pas prétendu qu’il n’y avait pas eu de génocide au Rwanda, il a convaincu les juges que sa mandante n’y avait pas pris part, ce qui est bien différent.

Le BPI appelle depuis à sa libération avec force et il est nécessaire qu’il l’obtienne rapidement. L’on ne peut accepter de museler ainsi les droits de la défense tout en prétendant faire œuvre de justice ! Il y a là un risque de politisation de la CPI et des autres juridictions pénales internationales qui est bien plus important que tout ce que l’on peut craindre en matière de définition du crime d’agression, sur lequel je reviendrai longuement pour présenter les différents projets de définition sur lesquels se penchera la Conférence.

Au stade l’ouverture officielle de la Conférence, ce lundi 31 mai 2010 à Kampala, qu’il me soit permis de m’arrêter à l’exigence première d’une inconditionnelle reconnaissance des droits fondamentaux de la défense, qui passent nécessairement par la liberté et l’indépendance des avocats appelés à assister leurs mandants devant les juridictions pénales internationales.

La vidéo de l’ouverture de la Conférence :

http://www.youtube.com/user/IntlCriminalCourt

 

30.05.2010

LES SEPT CROIX DU SALUT OU LA 9ème SYMPHONIE DE HANS WERNER HENZE A L'OSR

Le Concerto pour violon et orchestre en ré mineur op. 47 de Jean Sibelius et la Symphonie N°9 pour chœur mixte et orchestre de Hans Werner Henze se partageaient l’affiche du concert donné par l’OSR le jeudi 27 mai au Victoria Hall de Genève, sous la direction de Marek Janowski. Ce fut un concert sombre de par les thématiques abordées par les deux œuvres au programme. Un concert sombre dans lequel l’OSR sonna à son meilleur niveau pour donner un relief particulièrement dense aux pièces choisies. La complémentarité du programme était forte ce soir, tant le Concerto  de Sibelius, composé entre 1903 et 1905, à un moment où la répression exercée en Finlande par l’administration russe était des plus sévères autour de l’assassinat du gouverneur impérial, à Helsinki en 1904, que la Neuvième Symphonie se rapportant à l’horreur des premiers camps de concentration nazis, ceux d’avant guerre, en prenant comme trame de fond le roman d’Anna Seghers, publié en 1942 en exil au Mexique, La septième croix, relevant tous deux de complexes répressifs extrêmes.

Jean Sibelius (1865-1957) est un compositeur volontiers présenté comme nationaliste et son œuvre a acquis une importance primordiale en Finlande. Son Concerto pour violon est un classique du genre, l’un des plus marquants du XXème siècle. Ecrit à un moment triste  de l’histoire finlandaise, le compositeur a pourtant cherché à le dépouiller de tout caractère nationaliste trop fortement prononcé. Bien qu’indépendantiste notoire, Sibelius appartenait à l’élite de langue suédoise qui se rangeait volontiers dans un courant artistique humaniste. En les rendant moins nationalistes, Sibelius cherchait également à promouvoir plus facilement ses partitions en Europe. Sa partition, revue après une création décevante à Helsinki, connut sa véritable naissance sous la baguette de Richard Strauss à Berlin. Unique concerto de Sibelius, il est le dernier en date à illustrer la grande tradition romantique, tout en étant souvent perçu comme s’en écartant radicalement. C’est en quelque sorte une œuvre entre deux âges. Bien que la filiation avec les concertos de Brahms ou de Tchaïkovski soit évidente, l’originalité du concerto de Sibelius réside en particulier dans les rapports entre le soliste et l’orchestre, qui ne se renvoient jamais les mêmes thèmes, à l’exception notoire du deuxième thème du finale. C’est un concerto de virtuose, qui utilise surtout le registre grave de l’instrument et dans les bois la clarinette et le basson dominent, ce qui donne une couleur globalement assez sombre à cette pièce, l’aigu n'étant utilisé que pour créer des contrastes soudains. Le premier mouvement, Allegro moderato, est le plus complexe des trois. L’orchestre reste à l’arrière plan, grognant et marmonnant, le violon se livrant, dès la fin de la longue mélodie initiale,  à de brillantes figurations thématiques que surmonte avec allégresse Lisa Batiashvili, jeune soliste allemande qui avait remporté en 1995, à seize ans, le 2ème prix du Concours Sibelius d’Helsinki. Le deuxième mouvement, Adagio di molto est davantage intimiste, tourné vers l’intérieur, ouvert sur des mesures confiées aux bois, qui lui donnent une impression d’étrangeté. Le dernier mouvement, Allegro ma non tanto est sans doute le plus célèbre du concerto, une « polonaise pour ours blanc » selon les termes d’un critique britannique. Le rythme en est très simple, ostinato énergique, martelé tout au long de ce finale. Lisa Batiashvili avait des allures d’une dame en noire, façon Barbara, dont elle avait aussi la voix, jouant de ses registres pour lui donner certaines fragilités, certaines fadeurs aussi parfois, qui font un style. Le son est magnifique et belle la prestance, l’interprétation est grave, parfaite introduction à la symphonie qui suivra. Les timbres de l’OSR conviennent parfaitement à Sibelius, au point que l’on s’étonne de le voir si peu au programme (Luonotar en novembre 2007, la Valse triste en 2005, La fille de Pojhola en 2004, il faut remonter à 2002 pour la Deuxième symphonie, à 2001 pour la Cinquième, c’est peu pour un compositeur qu’Ansermet avait programmé dès 1920 et dont il avait confié des symphonies à des chefs tels que Sir Thomas Beecham, la Première en 1947, ou Hans Rosbaud, la Deuxième en 1956, se réservant la Septième en 1965).

Avec la Neuvième symphonie de Hans Werner Henze, c’est dans un univers difficile que nous entraînent le compositeur et l’OSR ce soir-là, avec le Rundfunkchor Berlin. Compositeur contemporain aujourd’hui majeur, Hans Werner Henze avait dix-huit ans en 1944, lorsqu’il dut servir dans la Wehrmacht finissante d’un pays bientôt complètement détruit. Le poids de l’histoire fut tel qu’il rechercha l’exil, avant d’oser enfin, en 1987, revenir sur la dimension historique du passé avec sa Neuvième symphonie. Si l’on s’attarde souvent à trop vouloir mythifier, après Beethoven, Schubert, Bruckner et Mahler, ce chiffre de la neuvième symphonie, c’est néanmoins, comme la première d’entre elles, une œuvre chorale de grande dimension que donne Henze. A l’opposé de l’Ode à la Joie toutefois, mais dans un même esprit humaniste qui occupait déjà Beethoven, grand lecteur de Kant. L’on doit songer ici aussi aux liens entre Henze et d’autres compositeurs allemands de sa génération, notamment à Hanns Eisler, dont la composition de la Deutsche Symphonie fut très souterraine, délicate, difficile, ou à Karl Amadeus Hartmann, qui avait repris après la fin de la guerre les œuvres qu’il avait composées dans l’exil intérieur dans lequel il avait choisi de s’enfermer durant tout le IIIème Reich. Le texte de Brecht utilisé par Eisler, présentant la patrie allemande comme une « mère blafarde souillée du sang des meilleurs de ses fils » est bien dans le sens du roman d’Anna Seghers, La septième croix. En choisissant d’évoquer les camps de concentration d’avant guerre, Henze met en exergue l’horreur première, celle qui surgit dès la prise de pouvoir des nazis avec la construction du camp de Dachau en 1933, celle aussi dont l’ampleur de l’inhumanité ne permet pas d’envisager de rendre la suite, le caractère inimaginable, indicible même en musique, des camps de la mort de la solution finale, qui virent le jour après 1942. Henze s’engage dans une intensité difficilement supportable en reprenant les sept croix du roman. Selon ses propres termes, cités dans le programme de la soirée, il décrit ainsi son œuvre : « Evocation d’une réalité allemande, cette symphonie est surtout l’expression de la plus grande vénération pour les hommes qui firent acte de résistance au temps de la terreur fasciste nazie et sacrifièrent leur vie pour la liberté des idées. (…) L’action qui la sous-tend est une apothéose de l’horreur et de la souffrance. Elle est une somme de mon œuvre, un règlement de compte avec un monde arbitraire, imprévisible, qui nous agresse. Dans ma neuvième, au lieu de chanter la joie, belle étincelle divine, des hommes passent toute la soirée à évoquer le monde non encore révolu de la terreur et de la persécution qui continue de jeter son ombre ». Pas de soliste dans cette œuvre, mais une prise de distance avec l’emploi extrêmement riche et d’une diversité incroyablement vivante d’un chœur traité à l’antique, selon les principes de la tragédie grecque, omniprésent, incarnant à la première personne le fugitif comme son persécuteur, l’artiste qui se suicide plutôt que de se rendre, les voix de la nature, des morts, de la religion, du parlé au cri, en passant par le chant, avec des sirènes, des sifflets de police, des enclumes.

Le premier mouvement, Die Flucht, la fuite, met en scène le héros du roman qui tente d’échapper à ses poursuivants. « Nur weiter… Luft… keine Luft… ich habe Angst… mein Herz… geht… zu schnell… schneller… weiter… atmen… immer nur… atmen… immer nur… weiter… Erde… Steine… ein Graben… ein Loch… eine Falle… in der Erde… ein Stein… vor meinen Augen… Erde… der Stein… meine Stirn… Nein… nichts mehr… Nein!  ». Et plus loin : « Musik! Ich höre Musik (…) Auch in der Hölle spielt die Musik ». La voix collective apporte à l’extrême tension de la musique la seule manière d’exprimer ici l’horreur et la dénonciation. La poursuite s’interrompt brusquement pour faire place au deuxième mouvement, Bei den Toten, qui s’ouvre dans une atmosphère paisible, désincarnée du fait de la mort. Mais cette mort-là hurle encore des cris d’agonie qui explosent dans la masse chorale sinistre et désolée. Bericht des Verfolger donne brièvement la parole au poursuivant qui a traqué le fugitif et l’a trouvé « wie ein zitterndes Tier, wie ein räudiger Hund ». L’ambiance est à la froideur bureaucratique de la machine nazie, la percussion s’inspirant du bruit des machines à écrire qui servent à tapper les rapports. Die Platane spricht pour dire ensuite la hache qu’il va subir pour que les tortionnaires le transforment en croix sur lesquelles ils crucifieront les fugitifs rattrapés. C’est une nature aimable que les voix de femmes incarnent avec l’orchestre élégiaque qui va ensuite crier à l’unisson des victimes de la barbarie de l’inhumanité. Dans le cinquième mouvement, Der Sturz, Belloni se nomme, c’est un artiste qui fuit ses poursuivants sur le toit de sa maison et qui, frappé d’une balle, saute plutôt que de se rendre, l’orchestre s’engageant dans un gran canto, un hymne vaste et profond qui est le point culminant de l’œuvre, le moment où l’artiste est fauché en plein vol, libérant son âme pour l’éternité. Nachts im Dom est le mouvement le plus développé, celui du héros anonyme qui s’est réfugié dans la Cathédrale de Mayence. Il prend à témoin le Christ et les saints qui lui répondent par l’apologie de la souffrance. Le fugitif s’exprime par la voix du grand chœur, la mort et les saints par celles de plus petits ensembles dans des contrastes effroyables. L’orgue sonne alors impérieusement. La religion ayant été invoquée en vain, il ne reste plus au persécuté que le néant ! Die Rettung, qui termine l’œuvre, est une pure contemplation de la nature, tout se passant comme si un été pouvait encore revenir, sans plus y croire vraiment. Les percussions ne jouent plus, pour donner à l’orchestre le soin d’essayer de faire revivre un peu d’espoir. Pour Hans Werner Henze la rédemption n’est pas de ce monde.

Seule la musique peut sans doute exprimer l’indicible inhumanité qu’il y a dans de telles persécutions. Comment dès lors jouer, interpréter ce genre de pièces qui reflètent les pires moments de notre Histoire ? Janacek n’avait pas survécu à son opéra De la maison des morts, Chostakovitch avait introduit le pessimisme dans sa musique, Dallapicola avait présenté la torture ultime, celle par l’espoir, dans Il Prigioniero. Finalement, seul Ullmann, composant dans le camp de Theresienstadt un opéra créé par les musiciens du camps pour leurs codétenus, réussit à draper le tout d’un humour noir mais réel, celui dans lequel Christophe Rousset disait déjà qu’étaient placés tous les camps de concentration nazis, un humour ubuesque totalement tragique et incongru, que seuls sans doute ont osé remarquer et rendre ceux qui l’ont vécu de l’intérieur. Pour les autres, le tragique seul peut s’exprimer et ce n’est sans doute pas un hasard si Hans Werner Henze a d’abord passé par une période sérielle, l’une des formes de l’expressionisme dans la musique, avant que de pouvoir aborder son œuvre noire.

Marek Janowski a déjà donné un très bel enregistrement de cette neuvième symphonie et il dirigeait ce soir un orchestre en grande forme, impressionnant dans tous ses timbres, qui accompagnait le chant d’un chœur en tout point remarquable et justement très applaudi. L’on doit comprendre néanmoins les quelques personnes qui quittaient la salle après chaque mouvement, car il est dur de supporter l’évocation de l’inhumanité, même en musique. Un concert remarquable qui met à l’honneur un compositeur que l’on devrait également, comme Sibelius, programmer davantage tant son œuvre est variée et s’impose depuis quelques décennies déjà au grand répertoire.

http://www.osr.ch/concerts.asp?pageid=&con_date=27/5/2010&date=27/5/2010

 

22.05.2010

UN SOIR DERRIERE LES GRILLES DES JARDINS D’ESPAGNE

Que l’affiche était belle de ce concert de fin de saison de l’OSR, confiant à la baguette espagnole de Rafael Frühbeck de Burgos et aux doigts latins de Nelson Freire ces Nuits dans les jardins d’Espagne de Manuel De Falla ! Ces nuits ne sont pas celles de Charles Quint dans les jardins du Couvent de Saint-Juste, davantage celles de Garcia Lorca, d’une Espagne alors moderne, qui compte quelques grands noms du surréalisme, Picasso, Dali, Miro ou Bunuel. C’est une œuvre dont l’OSR a donné deux enregistrements importants au disque, le premier avec le duo Ansermet-Casadesus et le second avec Commissiona-De Larrocha et qui n’a plus été à l’affiche depuis longtemps, depuis un soir de février 1996, où elle était confiée à Armin Jordan et Nelson Goerner. Et Falla fait partie du répertoire historique de l’Orchestre, au même titre que Ravel, Debussy ou Stravinsky. C’était sans compter une tendinite qui conduit actuellement Nelson Freire à annuler tous ses concerts. Le changement du soliste impliqua ce soir une modification du programme et l’on perdit les Nuits de De Falla en faveur du Concerto en sol majeur de Maurice Ravel, confié à Alexandre Tharaud, déjà entendu récemment en récital à Genève.    

Le reste du programme restait cependant inchangé, nous permettant de découvrir des pièces espagnoles d’Isaac Albeniz, bien connu mais peu joué, dans des transcriptions de Rafael Frühbeck de Burgos, les extraits de la Suite espagnole, composés de Castilla, Granada, Sevilla, Asturias et Aragón. Albeniz fut d’après Debussy le premier à avoir su tirer parti de la mélancolie ombreuse et de l’humour spécial de son pays. Elève de Dukas et D’Indy à la Schola Cantorum, Albeniz fut très lié à Manuel de Falla comme à Claude Debussy. C’est d’ailleurs à Paris, en 1907 et alors qu’il travaille au dernier des quatre recueils pour piano qui firent sa célébrité, Iberia, qu’il fit la connaissance de Falla. Debussy parlait alors de lui comme d’un génie qui jette la musique par les fenêtres. La Suite espagnole  été entreprise en 1886 comme un recueil pour piano et l’œuvre resta finalement inachevée à la mort du compositeur en 1909. C’est donc dans un arrangement du chef que l’on entendit ces morceaux, tous articulés sur des structures ternaires. C’est une Espagne typique que nous jouent l’OSR et son chef, de celle que l’on pourrait presque également entendre chez Bizet ou Chabrier. Ce tour d’Espagne est néanmoins savoureux dans cette orchestration pour très grands effectifs qui jouent pleinement de tous les timbres.

Le Concerto de Ravel qui vint ensuite commença par un Allegramente assez lent mais fait de très belles couleurs orchestrales et il était agréable de voir le chef à l’écoute de son soliste pour lui offrir un accompagnement qui n’a pas toujours été le point fort de l’OSR. L’Adagio assai commence par un piano laissé seul longtemps avant que l’Orchestre ne se joigne à lui et c’est là un mouvement sans doute un peu mozartien, l’un des plus beaux du répertoire. Le Presto finale est d’une difficulté rythmique redoutable dont se jouèrent le chef comme le pianiste. Frühbeck de Burgos étala une richesse rythmique qui fit déjà le succès de son dernier concert à l’OSR, il y a cinq ans, lors duquel il avait donné le Sacre du printemps. S’il existe incontestablement certaines froideurs, voire certaines raideurs dans le jeu de Tharaud, s’y trouve aussi et surtout une musicalité simple, sans affect, qui ne montre pas une virtuosité trop maîtrisée pour avoir besoin d’être dite. En bis le Tic-Toc choc habituel de Couperin, qui fait toujours plaisir, même si un choix ravélien, dont le pianiste a gravé il y a peu une intégrale de l’œuvre pour piano seul justement très remarquée, aurait été plus à sa place dans l’ensemble du programme.

Le chef a porté l’OSR dans la seconde partie comme rarement, dans des œuvres qui font partie du répertoire fondateur de l’Orchestre, souvent jouées et enregistrées dès les premières années et dont le disque garde encore la mémoire des gravures dirigées par Ansermet. Daphnis et Chloé était parfaitement maîtrisé et offrait dans toutes leurs beautés des timbres moirés dont il faut avant tout saluer le basson remarquable avec les autres vents. L’Orchestre comme l’auditeur respire dans un geste ample, une partition qui roule naturellement, sans s’essouffler. Son Bolero final était assez sage, convenu en quelque sorte et l’on aurait peut-être aimé voir son geste souligner davantage les mélodies successives des différents pupitres que de s’en tenir à guider le rythme obsessionnel de la caisse clair. Il n’en demeure pas moins que l’interprétation de cette œuvre toujours appréciée du public était remarquable, sans affectation, et que l’Orchestre nous a présenté tous ses pupitres dans leur plus beaux atours, profitant de la liberté que leur permettait le chef pour nous offrir une palette de couleurs d’une richesse incroyable, faisant de ce ballet bien plus qu’un succès facile. En soutenant une pulsion continue sur laquelle chacun pouvait s’appuyer sans risque, le chef a fait beaucoup et pleinement mérité l’ovation du public.

13.05.2010

DANS LES BRUMES DE RADU LUPU

Le pianiste roumain Radu Lupu était en récital à Genève le 11 mai 2010, où il n’était plus revenu depuis cinq ans, dans la série des Grands interprètes. Avec l’âge, Lupu cultive les visions intérieures pour rester ce barbu secret et introverti qui se soucie sans doute moins que jamais de l’adhésion du public à son jeu fait de plus en plus de retenue, de caresses parfois à peine audibles, d’un toucher exceptionnel qui peut varier toutes les couleurs et tous les effets. A 64 ans, Lupu est toujours l’un des plus grands pianistes en exercice et son art offre de grands moments d’émotion à ceux qui savent l’écouter. Il est capable d’exprimer ses mélodies intérieures, qui sont de celles dans lesquelles Schumann finit par se perdre. Schumann était d’ailleurs au programme, annoncé dans ses opus 17, la Fantaisie en ut majeur, et 18, l’Arabesque, également en ut majeur et nous nous réjouissions de l’entendre. Las, l’artiste changeait son programme au profit du dernier Schubert, celui de la Sonate pour piano D959, en la majeur.

Demeurait du programme initialement annoncé la première partie, celle consacrée à V Mlhách (Dans les brumes), de Leos Janacek et à la fameuse vingt-troisième sonate de Ludwig van Beethoven, en fa mineur, op. 57, dite Appassionata.

L’œuvre pour piano de Janacek est trop rarement donnée pour ne pas saluer particulièrement sa présence à l’affiche ce soir, surtout sous les doigts de Lupu. Ces quatre pièces, successivement Andante, Molto adagio, Andantino et Presto ont été composées en 1912 et s’affirment comme l’expression d’une sensibilité introvertie formant une œuvre inclassable, n’obéissant à aucun modèle, sans pour autant être révolutionnaire, au sens où pouvaient l’être à l’époque les créations d’autres compositeurs. L’Andante initial offre une mélodie qui se stabilise après une évolution tonale des plus subtiles, qui mène le léger frisson qui parcourt le clavier dans l’aigu vers une mélodie folklorique au caractère presque incantatoire, qui demeure un accompagnement n’entrant jamais dans le moule de la mélodie. Le Molto adagio est entrecoupé de silences rompant une mélodie confiée aux voies intérieures de la main droite, qui se désolidarise du tempo initial et dans laquelle Lupu excellait particulièrement, nimbant réellement de brumes un jeu subtil et appliquant à la lettre la profonde lenteur du molto adagio. Il y a dans ces deux premières pièces à l’ambitus très restreint quelque chose de poignant que Lupu nous rendait avec poésie. L’Andantino offre une mélodie contrastée, déjà marqué, comme en introduction à la sonate qui suivra, dolente, appassionato, en rupture complète avec le début. Le mouvement final est une sorte de rhapsodie où bondit la main gauche dans une improvisation d’une grande spontanéité que Lupu rendait à la perfection, comme joyeusement.

L’Appassionata est sans doute l’une des œuvres pour piano les plus connues et les plus jouées, de celles où l’auditeur attend toujours quelque chose de précis et où la marge d’interprétation du pianiste est fort mince, le public étant davantage prompt à critiquer toute trahison là où l’artiste voudrait personnaliser l’interprétation. Faut-il le dire, cette sonate semblait ce soir compassée, retenue certes dans le style que Lupu affecte de plus en plus avec l’âge, mais qui donnait des impressions de faiblesse. Il est vrai que le piano ne semblait pas parfaitement réglé, mais cette manière de lécher quelques notes sans les toucher, les rendant inaudible au spectateur dans la salle donnait l’impression d’une partition incomplète. De nombreuses fausses notes, essentiellement dans le mouvement initial, Allegro assai, nous montraient un pianiste qui n’était manifestement pas à son meilleur niveau techniquement et qui prit sérieusement de la marge en élargissant les tempi, les variant à l’extrême, jouant sur des contrastes constants parfois noyés sous une main gauche prenant le dessus avec beaucoup de pédale, esquivant les principales difficultés de l’œuvre. Malgré toutes ces faiblesses, qui donnaient à cette exécution quelque chose d’insolite, il demeurait une intériorité forte, une présence réelle et des choix qui, s’ils ne m’ont pas convaincu et laissé franchement circonspect à l’entracte, auraient mérité une seconde écoute immédiate, pour comprendre. Frustration du concert qui n’autorise qu’une audition sur le vif, immédiate et sans recul.

Schubert après l’entracte était superbe, de ceux que Lupu affectionne tout particulièrement et dans lesquels il peut parler en toute intimité. Les tempi sont globalement lents et retenus, les notes parfois à peine effleurées sont comme souvent sous ces doigts, difficilement audibles dans une salle de concert, mais il y a dans ce Schubert là un souffle qui pousse le public à retenir le sien au profit d’une écoute soutenue où l’on perçoit finalement tout ce qui ne peut être entendu. J’aime cette approche de Schubert, qui me parle particulièrement et dont les moires bercent mon âme d’une forme de sérénité. Cette délicatesse du chant se développait particulièrement dans le deuxième mouvement Andantino, offrant dans toute l’œuvre des couleurs délicates plus impressionnistes que romantiques pour finir sur un Allegretto rajeuni, presque espiègle en somme, loin de nous montrer l’œuvre quasi dernière d’un jeune homme sur le point de mourir.

Le bis, rare chez Lupu, permettait de finir par là où nous avions commencé, dans les brumes impressionnistes descendant de la mer du Nord, de Hambourg à Vienne, qui nimbaient cet Intermezzo de l’opus 118 N°2 de Brahms d’une délicatesse profonde pour en faire, avec un toucher miraculeux, le point d’orgue d’un concert où seule l’Appassionata de Beethoven n’avait peut-être pas sa place et sonnait a posteriori comme une erreur de programmation.

 

5.04.2010

DEUX SOIRÉES AU FESTIVAL DE PÂQUES DE LUCERNE

Le Festival de Pâques de Lucerne vient de se terminer et c’est à deux concerts magnifiques qu’il m’a été donné d’assister, les dimanche 21 et samedi 27 mars 2010. Deux programmes très différents autour de deux orchestres prestigieux et de deux chefs parmi les plus importants de ces cinquante dernières années.

Le premier concert était consacré à deux œuvres rarement jouées de Beethoven, de celles que d’aucuns penseraient mineures. Il n’est cependant point d’œuvre mineure chez Beethoven, moins encore lorsqu’elles sont confiées au Concentus Musicus Wien, à l’Arnold Schönberg Chor, sous la baguette de Nikolaus Harnoncourt. Le chef nous invitait, dans une courte annonce avant de commencer à jouer, à ne pas lire le programme du festival, préférant nous présenter en quelques mots les deux œuvres au programme de ce soir là. Si Beethoven est assurément l’un des compositeurs les plus connus et les plus joués, de ceux dont on croit facilement déjà tout connaître, force est de constater que cette Trauerkantate auf den Tod Kaiser Josephs II., WoO87, de 1790, puis Christus am Ölberg, op. 85, de 1804, sont une découverte pour beaucoup de spectateurs.

La première cantate, œuvre de circonstance liée au décès de l’Empereur Joseph II, prince des Lumières, despote éclairé et frère de Marie-Antoinette, a été composée à dix-neuf ans par Beethoven, en 1790, et demeura inconnue jusqu’à sa création, le 23 novembre 1884, à Vienne, sous la direction de Johannes Brahms. Ecrite pour trois voix solistes, chœur et orchestre, elle se développe en sept mouvements sur environ quarante-cinq minutes. Le premier mouvement confié au chœur et aux solistes est intitulé Tot ! stöhnt es durch die öde Nacht, marque comme la surprise de l’annonce de la mort de l’Empereur et l’on ressent immédiatement le choc que pouvait représenter une telle nouvelle dans l’Empire de l’époque : Il est mort, gémissez dans la nuit morne, rochers et vous, flots de la mer, hurlez dans vos profondeurs, Joseph le Grand est mort. Les accords du début préfigurent déjà ce que sera l’ouverture de Fidelio quinze ans plus tard. Un récitatif aux basses vient sur Ein Ungeheuer, sein Name Fanatismus, Un monstre vint, son nom est fanatisme, surgit des abîmes de l’enfer, il grandit entre le ciel et la terre et ce fut la nuit, enchaînant sur un air Da kam Joseph montrant l’apport de Joseph II à son temps, à une époque où commence à triompher la Révolution française et où, déjà, l’on retrouve en Beethoven le grand lecteur de Kant qu’il fut toute sa vie. C’est à la superbe soprano soliste de ce chœur, Esther Jerg que revient de chanter avec le chœur l’air Da stiegen die Menschen an’s Licht, qui enchaîne sur le récitatif Er schläft, von den Sorgen seiner Welten entladen, Alors les hommes montèrent vers la lumière, alors la terre se remit à tourner autour du soleil, qui la réchauffa des rayons de la divinité. Le second air de la soprano développe le texte Hier schlummert seinen stillen Frieden der grosse Dulder, Il repose celui qui chercha le bonheur de l’humanité, avant le finale confié au chœur et aux solistes, sur le même texte que l’entame, comme pour rappeler l’annonce brutale de la mort du despote éclairé, demeuré souvent incompris dans des réformes qu’il engagea sans doute trop brutalement pour son époque. Il y a là des thèmes qui reviendront dans Fidelio, ceux de la montée de l’homme vers la lumière et donc vers la liberté. Comme en ces temps là la mort d’un prince intronise le suivant, Beethoven composa dans la foulée une autre cantate, tout aussi méconnue et de circonstance, louant cette fois en des notes plus enjouées, l’avènement de Léopold II.

Le Christ au Mont des Oliviers est une œuvre pascale, que l’on pourrait rapprocher d’une sorte de Passion, dans le renouvellement de celles de Bach notamment. D’une durée d’environ une heure, cet oratorio fut écrit en quinze jours et joué pour la première fois le 5 avril 1803, dans un programme comprenant aussi les créations des troisième concerto pour piano et deuxième symphonie. Le compositeur ne sembla pas très satisfait de son œuvre, si l’on en croit une lettre qu’il adressa alors à son éditeur, Breitkopf & Härtel : « Il faut remarquer est la première et la plus jeune de mes œuvres dans ce genre, écrite en quatorze jours, parmi tout le tumulte et tous les désagréments et angoisses possibles alors que mon frère était mortellement malade ». Beethoven semblait la trouver trop dramatique et aurait regretté d’avoir fait chanter le Christ. Peut-être est-ce là la raison qui fit qualifier cette œuvre par Zelter, l’ami de Goethe, d’impudicité.

C’est Jésus qui ouvre en effet cet oratorio, chanté ce soir par l’excellent ténor Herbert Lippert, sur un récitatif Jehova, du mein Vater, avant un air Meine Seele ist erschüttert. Seraph lui répond, en la voix de la magnifique Daniela Fally, soprano, très en voix ce soir, par un récitatif, Erzittre, Erde, Jehovas Sohn liegt hier !, avant un air Preist des Erlösers Güte. Tous deux reprennent ensemble un récitatif suivi d’un duo, So ruhe denn mit ganzer Schwerte. C’est ensuite Jésus seul qui accueille la mort, que le chœur des soldats souligne. S’engage alors un dialogue entre le Christ et les soldats, avant que Pierre n’intervienne. Chanté ce soir par la jeune basse Ruben Drole, il avait belle allure celui qui pourtant renia le Christ par trois fois ce jour là. Le trio des solistes en arrive au climax de l’œuvre, In meinen Adern wühlen unbändig Zorn und Wut, les soldats clamant Auf ! Auf ! Ergreifet den Verräter. C’est le chœur des anges qui conclut cet oratorio de Pâques, sur Welten singen Lob und Ehre.

Quel bel orchestre que ce Concentus Musicus Wien, fondé par Harnoncourt en 1953 et toujours dirigé par lui depuis. Cette longévité explique la parfaite complicité qui unit le chef à ses musiciens, qu’il a mené de la résurrection du baroque à des symphonies de Beethoven justement vues comme révolutionnaires. L’apport des instruments anciens donne à ces œuvres un caractère d’authenticité que l’on perçoit immédiatement. Peut-être sont-elles, dans le répertoire de Beethoven, celles qui se pareraient avec le moins d’aisance des effectifs d’un orchestre moderne d’une ampleur post romantique. Le Chœur Arnold Schönberg a été fondé en 1972 par Erwin Ortner, qui en est toujours le directeur. Il y a là aussi une longévité dans la direction qui donne vraiment corps au projet musical. La qualité du chœur est en tout point remarquable, et son homogénéité est particulièrement à relever.

C’est tout le romantisme qui se situe entre les deux concerts mentionnés. Le second en effet programmait la 5ème Symphonie d’Anton Bruckner, par le Synphonieorchester des Bayerischen Rundfunks sous la direction de Bernard Haitink.  

L’orchestre est l’un des meilleurs du monde germanique et Bruckner est à son répertoire depuis fort longtemps, comme à celui du chef d’ailleurs, qui en enregistra une intégrale remarquée il y a déjà quelques décennies.

La Cinquième Symphonie, en si bémol majeur, est une œuvre immense par ses effectifs orchestraux, près de nonante musiciens étaient ce soir sur la scène, comme par ses dimensions, ses quatre mouvements durant d’une douzaine de minutes pour le Scherzo, à près d’une demi-heure pour le Finale. Présentée comme un miracle de cohésion formelle, cette œuvre a été terminée le 4 janvier 1878 et est la seule que Bruckner n’ait pas sérieusement retouchée par la suite. Peut-être était-ce parce que, la plus éloignée de l’harmonie et de l’orchestration wagnérienne, elle tend à une esthétique classique renouvelée. De ce point de vue, c’est peut-être, selon la formule de Sergiu Celibidache, la plus réussie des symphonies du Maître de Saint-Florian. Tous les mouvements, sauf le Scherzo, commencent par des sons pizzicato des cordes, les deuxième et troisième s’ouvrant même sur une suite identique de trente-et-une notes. Dans le Finale, les thèmes des trois premiers mouvements réapparaissent soit dans leurs formes premières, soit variées. C’est sous ses dehors classiques et formels une œuvre d’une incroyable complexité qui représente un véritable tour de force pour les musiciens qui s’y affrontent.

L’Introduction, Adagio-Allegro du premier mouvement place tout de suite, par les premières notes des pizzicato des cordes graves, l’auditeur dans l’ambiance de la suite. Ce long mouvement développé sur plus de vingt minutes nous expose la vision du chef et nous permet de comprendre la suite. Bernard Haitink ne se place pas dans la vision mystique d’un Sergiu Celibidache mais davantage dans une vision classique, faisant de Bruckner le dernier grand symphoniste, dans la suite de Brahms plus que dans la préfiguration de Mahler. L’Adagio – sehr langsam est immense, comme tous les mouvements lents de Bruckner et c’est la valeur du chef que de maintenir une tension permanente et de nous rendre ce sehr langsam sans baisse d’attention. Le Scherzo, molto vivace (schnell) est le chœur de la symphonie, le plus bref des quatre mouvements, celui qui trace toute l’ironie mordante du monde. Les scherzi brucknériens sont aussi typiques que ses adagios, une véritable marque de fabrique qui donne une puissance incomparable à ces œuvres. La tenue de l’orchestre est impeccable et si le sehr langsam précédent demeurait soutenu, le schell actuel restait tenu, sans extravagance, Moloto vivace comme le veut la partition mais sans les excès que l’on trouve trop souvent chez des interprètes qui en tirent argument pour épater la galerie. Nulle esbroufe dans la direction apollinienne de Bernard Haitink, sa maîtrise et sa compréhension de l’œuvre n’en ayant pas besoin pour convaincre un public acquis. Le Finale – Adagio-Allegro moderato termine l’œuvre en apothéose, dans le plus long de ses mouvements, qui déploie des arches grandioses, véritables cathédrales classiques aux formes pures que le chef nous rendait avec grandeur.

Ces deux concerts étaient donnés dans l’une des plus belles salles de concert existant et l’une des plus récentes, le KKL de Lucerne, dont l’esthétique comme l’acoustique sont irréprochable. Le simple fait de se trouver dans cette salle crée une ambiance particulière et chaleureuse, propice à l’épanouissement des plus belles œuvres et à l’écoute du public le plus exigeant.  

http://www.lucernefestival.ch/de/

http://www.harnoncourt.info/

http://www.bernardhaitink.com/

 

PARSIFAL, FESTIVAL DE PÂQUES AU GRAND THÉÂTRE DE GENÈVE

Parsifal, ultime œuvre de Richard Wagner était à l’affiche du Grand Théâtre de Genève jusqu’à ce Vendredi Saint, 2 avril 2010, précisément la date à laquelle se passe le troisième acte de cette œuvre à nulle autre pareille. Parsifal, plus qu’un opéra, dresse le portrait de quelques personnages.

Il y a tout d’abord Amfortas, Roi du Graal, Seigneur blessé d’une plaie qui ne peut guérir et dont il ne peut mourir. Amfortas est, après son père Titurel, le gardien des reliques les plus saintes, la Lance qui perça le flanc du Christ sur la Croix et le Graal, vase dans lequel Joseph d’Arimathie récolta le sang du Sauveur. C’est cette Lance justement qui a blessé Amfortas au flanc, lorsqu’il tenta de vaincre Klingsor mais succomba aux charmes de Kundry. Il attend depuis la délivrance promise, qu’il voit comme la mort, et refuse d’officier car à chaque fois qu’il découvre le Graal, celui-ci le ramène à la vie et donc au martyre. Image christique oui, mais il est celui qui souffre davantage pour racheter ses propres fautes que celles d’autrui, cherchant son propre salut avant celui de l’humanité. Son refus d’officier provoquera la mort de son père et la décrépitude des chevaliers du Graal. Il finira effectivement sauvé par le Reine Tor, Parsifal, et par la Lance même qui le blessa, à laquelle le pur aura donné des vertus cathartiques. Présent à travers toute l’œuvre, Amfortas ne chante que deux morceaux de bravoure, les deux scènes du Graal, auxquelles il doit donner une dimension réellement surnaturelle. Si Thomas Stewart fut sans doute le plus grand interprète du rôle (à Bayreuth en 1964 pour le dernier Knappertsbusch ou ensuite avec Boulez), Detlef Roth n’avait sur la scène genevoise pas le charisme suffisant. Son visage maquillé de blanc lui donnait plus un air poudré que cadavérique et le voir se traîner entre les chevaliers ne l’avantageait pas, le privant de toute stature christique pour le réduire à un pauvre malade geignard qui se complaît dans ses souffrances. A ce jeu, il n’aura pas le génie d’un Dietrich Fischer Diskau, qui, en 1956 à Bayreuth, nous dressait le portrait d’un Amfortas jouissant pleinement de sa douleur, seul marque de vie pour lui. La fin du drame ne lui offre pas vraiment de rédemption digne, le laissant simplement une nouvelle fois entre les bras de Kundry.

Klingsor est en quelque sorte à Amfortas ce qu’Albérich est à Wotan dans le Ring des Niebelungen, la face sombre du personnage, le côté obscur de la force. Même tessiture, même écriture vocale, complémentarité scénique, Klingsor n’apparaissant qu’au deuxième acte, Amfortas aux premier et troisième. C’est aussi la même blessure, ou presque. Klingsor fut également un chevalier du Graal, mais ce fut un pur faible, trop faible pour le rester. Ses désirs sexuels ne pouvaient être domptés par sa seule volonté alors il s’émascula pour rester chaste, commettant par là-même l’acte sacrilège qui le fit déchoir des anges du Graal. Lorsque Gurnemanz évoque sa vie depuis dans une vallée luxuriante, il précise ne pas savoir quels sont ses pêchés, mais certains y ont vu une homosexualité à peine voilée, qui ressort d’ailleurs dans ses remarques sur la beauté de Parsifal approchant son antre. C’est aussi peut-être là la raison pour laquelle il est le seul à pouvoir résister aux charmes de Kundry, ce qui suscite les moqueries de celle-ci (Bist du keuch ?). La blessure qu’il s’est infligée fait son destin, comme celle d’Amfortas le sien. Elle est aussi liée à la Lance car si ce n’est pas par elle qu’elle est faite, c’est pour elle et pour le contrôle du Graal. C’est un rôle difficile qui, en deux brèves apparitions, en ouverture et en clôture du deuxième acte, doit donner toute la mesure de son pouvoir et, par effet miroir, de celui du Graal, de Parsifal, d’Amfortas, de Kundry aussi. Andrew Greenan n’était de loin pas à la hauteur. Sans voix, sans ampleur, sans projet, il était assez ridicule même dans ses mimiques et pas crédible une seule seconde dans son pouvoir.

Kundry est peut-être bien le personnage principal de Parsifal. Sorte de bête au premier acte, c’est elle qui détient le savoir, elle qui traverse les mondes et les périodes et dont on ne sait pas vraiment grand-chose mais qui sait tout sur tous. C’est elle aussi qui apprendra à Parsifal la mort de sa mère, Herzeleide, et lui donnera les premiers éléments sur lui-même. C’est au deuxième acte qu’elle prend toute sa dimension et que l’on apprend d’elle qu’elle fut damnée pour le rire lancé à la face du Christ en Croix à séduire tous les hommes qui croiseraient son chemin, sorte de putain universelle en somme. C’est à ce rôle que la cantonne Klingsor, celui de séduire tous les chevaliers du Graal tentant de venir récupérer la Lance. C’est un rôle si complexe que Hans Knappertsbusch lui consacra une thèse de doctorat, qui trouve ses fondements dans des mythologies persanes et indiennes, un rôle aux reflets multiples particulièrement difficile à aborder et que seule sans doute Martha Mödl (à Bayreuth de 1951 à 1956, avec Hans Knappertsbusch ou Clemens Krauss) réussit à dompter dans tous ses détails. Sa difficulté tient notamment dans le changement complet du personnage entre la bête du premier acte et la femme du second, femme au plein sens du terme, mère, épouse, amante, qui joue sur tous les registres, au point que Karajan à Vienne avait dédoublé le rôle entre Elisabeth Höngen pour le premier acte et la première scène du deuxième, et Christa Ludwig pour le reste. Lioba Braun est assurément à son meilleur niveau dans le deuxième acte, où elle affiche un tempérament qui passe par toutes les extrémités pour séduire Parsifal. Elle sait se faire maternelle puis tentatrice, avant de nous livrer une véritable scène de la folie, d’anthologie, lorsqu’elle lui demande de comprendre sa douleur et qu’elle sent poindre à la fois son plus grand drame et sa plus grande espérance, qu’il lui résiste. Fabuleuse au deuxième acte, le premier n’est pas au même niveau et Lioba Braun peine réellement à trouver les accents qui permettraient de donner vie à sa Kundry dans son état premier, bien loin des raucités et des feulements légendaires de Mödl.

Parsifal est un jeune sot, qui arrive au royaume du Graal complètement perdu, au point de ne plus rien savoir de lui ni des autres. D’une profonde candeur, il ne comprend pas ce qui l’entoure et réagit comme un enfant face à Gurnemanz comme face à Kundry. C’est néanmoins face à Amfortas qu’il commencera à percevoir une douleur dont la compréhension le dépasse encore. Lorsqu’il se retrouve au deuxième acte au château de Klingsor, il n’est guère plus avancé, batailleur comme au premier jour et innocent face aux filles fleurs qui le tentent assez gentiment. Ce n’est que face à Kundry qu’il commencera à comprendre, à se comprendre lui-même notamment, dans sa responsabilité dans la mort de sa mère, avant que de comprendre le sens de sa présence en ces lieux par le baiser de Kundry, dans lequel il verra la douleur d’Amfortas. C’est là qu’il comprend les causes de l’échec d’Amfortas et sa mission et qu’il prend une dimension à son tour christique, accomplissant ce qu’avant lui Amfortas avait faillit à accomplir. Dès lors que Klingsor est vaincu et la Lance reprise, il se tourne vers le rachat de Kundry sans hésitation et vers celui de l’humanité. Ses derniers mots au deuxième acte sont adressés à Kundry : Du weisst, wo du mich wiederfinden kannst, c’est lui dire de le rejoindre à Montsalvat. Au troisième acte, il prend toute la stature d’un roi du Graal, bénissant une Kundry délivrée, lui donnant le baptême, refermant la plaie d’Amfortas et officiant pour le Graal. Il faut savoir dans ce rôle passer de l’enfant innocent à celui qui a repris le savoir et la foi pour se trouver garant du Graal, progresser vers l’absolu pour terminer dans une dimension souveraine. Klaus Florian Vogt est doté d’un beau timbre et de qualités certaines. C’est en 2004 à Hambourg qu’il fit ses débuts dans le rôle de Parsifal et Genève l’a entendu en Walther en 2006-2007. S’il sait bien faire l’enfant, il garde trop longtemps au deuxième acte une candeur tardive. Surtout, il manque d’élévation au troisième pour donner la mesure du rôle. Il y a dans sa manière de chanter, d’aborder les notes par-dessous pour les pousser en avant et jusqu’à dans son timbre un je ne sais quoi d’un René Kollo, que l’on reconnaît aussi à des sons gonflés, surtout dans le grave, et à des voyelles trop ouvertes, à une absence de projet également. Il ne m’avait pas convaincu dans Walther, il ne me convainc pas dans Parsifal non plus et même en l'ayant écouté deux fois, je ne parviens pas à me dire que je pourrais l'aimer davantage.

Reste Gurnemanz, le doyen des chevaliers du Graal, un rôle de conteur comme on en trouve souvent dans les opéras de Wagner. Gurnemanz c’est la face superficielle du savoir, celui qui ne connaît que ce qu’il a lui-même vu, que ce à quoi il a participé, mais qui peine à comprendre le sens des choses. S’il sait tout, comme le présente l’un des chevaliers, ce n’est qu’un savoir apparent qui ne pénètre pas le fond des éléments. Il ne comprend pas la dimension de la blessure d’Amfortas, ne sait pas voir le rôle de Kundry, ne perçoit pas l’importance de l’arrivée de Parsifal. Gurnemanz est celui autour de qui tourne l’action mais qui ne la fait jamais. Il n’a que pour rôle d’assister aux événements, sans avoir sur eux aucune prise. Le représenter avec un livre, symbole facile de la connaissance, est un peu court. Par contre, ce fut un véritable régal que d’entendre en ce rôle Albert Dohmen, déjà venu à Genève en Wotan, Kurwenal et Hans Sachs. La présence de Dohmen en fait le pilier incontestable de cette production, un repère pour tous les autres, celui autour de qui tout tourne, le centre du plateau. Son timbre et son phrasé sont dignes des grands wagnériens, comme son endurance lui permettant de terminer un rôle éprouvant dans sa longueur. Il était là au niveau de ses précédentes apparitions genevoises, le sommet incontesté de cette distribution.

Il est difficile de mettre en scène Parsifal. C’est un de ces opéras qui se passe dans un lieu et un temps indéterminés – un lieu où le temps se fait espace selon les termes de Gurnemanz, qui de plus est d’un statisme décourageant toute forme de mise en scène. Seul le deuxième acte, que Nietzsche voyait comme un attentat aux bonnes mœurs, peut donner de réelles perspectives scéniques. On peut représenter Montsalvat, le Graal et le château de Klingsor comme les filles fleurs comme l’on veut, personne ne les ayant jamais vus… C’est pour cela que Rolf Liebermann, en février 1982 sur cette même scène, plaça l’action sur la lune, ou que l’on a vu à Bayreuth en 2004 le Graal représenté comme un lapin mort en décomposition… De l’épure des frères Wagner à la réouverture de Bayreuth en 1951 à toutes les tentatives faites plus ou moins heureusement depuis, la mise en scène et les décors de Roland Aeschlimann offrent des perspectives intéressantes. Le décor, allégé depuis les premières représentations de 2004, gagne en unité et en symbolisme et présente même des réussites incontestables, notamment dans l’esthétique du début du troisième acte. Pour le reste, il y avait bien mieux à faire du second acte, des Filles fleurs et de Kundry, que les quelques facilités qui nous ont été données à voir. C’est toujours surprenant de voir à quel point ce deuxième acte est souvent le plus faible des mises en scènes connues, alors que c’est celui qui offre pourtant le plus de chose à dire pour un metteur en scène, le seul qui sorte d’un statisme et d’un symbolisme difficile à rendre par nature. Les costumes de Susanne Raschig sont simples, discrets, au point qu’il n’y a rien à en dire.

L’orchestre enfin reste dans Parsifal la pièce maîtresse. L’écriture de Wagner cherche à mélanger les timbres de manière à ce que nous ne puissions plus distinguer un instrument d’un autre, que nous ne puissions plus savoir lequel joue quoi. Il y a des couleurs dans cette partition qui sont propres à Bayreuth, le temple construit par Wagner pour la représentation de ses propres œuvres et dans lequel Parsifal, composé après l’inauguration du Festspielhaus, colle à l’acoustique si particulière comme nulle part ailleurs, écrit pour une scène construite pour lui. Evidemment, le Grand Théâtre n’offre pas le même écrin, l’OSR n’est pas l’Orchestre du Festival et John Fiore n’est pas le démiurge des meilleurs soirs de Bayreuth. Il y a dans la direction de ce chef américain pour la première fois à Genève des moments de grande beauté et des baisses de tension palpables, qui se sont toutefois réduites au fil des représentations, entre la générale et la dernière. Il n’y pas de symbolisme dans cette direction et c’est là la dimension qui manque à un chef qui permet par ailleurs à l’OSR de briller à son meilleur niveau. Si l’orchestre est tenu, en place et si les timbres sont beaux, manque toute approche mystique de l’œuvre. L’ouverture n’est qu’un morceau de musique qui ne nous permet pas de plonger dans l’atmosphère de ce festival scénique sacré (Bühnenweihfestspiel selon le sous-titre de Wagner) et l’Enchantement du Vendredi Saint qu’une pièce de genre utile au changement de tableau, réduite en somme au rôle de Leonore III avant le finale de Fidelio de Beethoven. Il n’y a pas, dans le parcours de ce chef, de quoi comprendre la dimension si particulière de Parsifal, que Knappertsbusch, Krauss, Jochum ou Karajan cherchaient à rendre et Boulez à contredire.

Soulignons pour terminer que, depuis la mise en ligne des archives du Grand Théâtre de Genève, l’on peut se souvenir d’une production de 1964, sous la direction de Leopold Ludwig et dans une mise en scène de Herbert Graf, qui vit Thomas Stewart en Amfortas, Hans Hotter en Gurnemanz et Wolfgang Windgassen dans le rôle titre, rien de moins !

 Le lien vers le spectacle:

http://www.geneveopera.ch/fr/spectacle/7/parsifal/

 

7.03.2010

REFLEXIONS SUR LA PEINE DE MORT

Le présent billet a été publié dans Le Temps, du jeudi 4 mars 2010, dans une version abrégée. Le voici dans sa version longue, complète.

Deux colloques se sont tenus à Genève à quelques jours d’intervalle, sur des sujets complémentaires, qui forcent l’interpellation de chacun : le premier à l’Université, consacré à l’influence de la jurisprudence des droits de l’homme sur le droit pénal (international), les 19 et 20 février, le second au CICG, le 4ème Congrès mondial contre la peine de mort, du 24 au 26 février. L’abolition de la peine de mort est heureusement acquise en Suisse et en particulier à Genève, qui l’abolit dès 1862. Les arguments développés par Victor Hugo, Albert Camus ou Arthur Koestler sont bien connus et constamment publiés. Le combat de Robert Badinter semble avoir définitivement porté ses fruits en Europe et s’étendre toujours plus loin à travers le monde. La conviction affichée à Genève est que l’abolition universelle est envisageable plus vite qu’on ne la rêvait. Le débat est-il pour autant complètement clos chez nous ? doit-il en conséquence uniquement s’axer sur les pays encore rétentionnistes ? doit-il se limiter à la peine de mort ou au contraire s’étendre à une analyse de l’ensemble du système répressif ? La mise en perspective des deux colloques genevois autorise quelques réflexions nouvelles sur la peine de mort et la peine en général.

Au cours des débats parlementaires français, Robert Badinter s’exclamait le 21 juin 1985 : « Mais en quoi la peine de mort diffère-t-elle en sa substance de la torture, pratiquée pendant des siècles comme un supplice précédant la peine de mort – ou substituée à celle-ci ? L’une et l’autre sont atteintes à la personne, au corps, à l’intégrité physique de l’homme. Seulement, la peine de mort comporte une atteinte plus grave, irrémédiable, puisqu’il ne s’agit plus seulement d’infliger une souffrance ou une mutilation au condamné. Mais bien de mettre un terme à sa vie même ». Le lien entre la peine de mort et la torture est évident. C’est la pire des tortures et elle vient également illustrer certaines méthodes de torture : de fausses condamnations à mort, des simulacres d’exécution sont couramment utilisés en ce sens. L’interdiction de la torture est universelle, elle fait partie du jus cogens, des normes obligatoires du droit international, et ne souffre aucune exception.

Néanmoins, dès que l’on prétend se lancer dans une guerre contre le terrorisme, la torture réapparaît, commise systématiquement non par un régime dictatorial mais par une démocratie de référence, fondatrice, l’une des premières à l’avoir proscrite ! Quels arguments alors pour défendre la torture ? Toujours les mêmes en substance, que si l’on torture des prisonniers, c’est pour en obtenir des informations qui permettraient d’éviter de nouvelles attaques terroristes – elles font si peur ! et donc de sauver des vies innocentes. Il est cependant démontré constamment que l’on ne peut porter aucun crédit à une information reçue sous la torture, tant on peut en faire dire n’importe quoi à n’importe qui ! Pire encore, il est établi que l’immense majorité des prisonniers torturés par les Américains ces dernières années n’avaient aucun lien avec le terrorisme. Torturer quelqu’un qui ne sait rien n’apportera de toute évidence pas d’information utile… Enfin, l’information ainsi obtenue n’est pas exploitable en justice et donc inutilisable en tant que telle. La peine de mort est bien un moyen de torture : elle doit en conséquence subir le même sort, l’interdiction absolue et définitive, en toutes circonstances.

En a-t-on en conséquence, en Suisse, en Europe, terminé avec un châtiment obscurantiste relégué dans les tristes archives du passé ? Non car comme la justification de la torture revient régulièrement dans des situations extrêmes, la justification de la peine de mort est toujours sous-jacente. Combien de personnes sont-elles prêtes à nous dire que les crimes les plus ignominieux, aujourd’hui l’on penserait surtout aux actes pédophiles, mériteraient la peine de mort ? Combien n’osent-elles le dire mais n’en pensent pas moins ? Dans nos sociétés où le populisme est une force politique réelle, réclamant toujours plus de répression au nom d’une sécurité rêvée, la volonté de peines toujours plus lourdes, le souhait de l’exclusion définitive des criminels de la société risque bien de nous faire glisser vers la revendication d’un recours à la peine de mort comme pseudo-garantie sécuritaire absolue.

Alors, comme l’on sait que la torture est non seulement inhumaine mais surtout inutile, il faudra rappeler et le faut-il déjà, que la peine de mort n’a aucune incidence, n’a jamais eu d’incidence, sur la criminalité. Badinter l’a dit dans son discours d’abolition devant l’Assemblée nationale française, le 23 juin 1981, et les termes qu’il employa alors sont toujours d’actualité : « Il n’a jamais été établi une corrélation quelconque entre la présence ou l’absence de la peine de mort dans une législation pénale et la courbe de la criminalité sanglante. On a, par contre, au lieu de révéler et de souligner ces évidences, entretenu l’angoisse, stimulé la peur, favorisé la confusion. On a bloqué le phare sur l’accroissement indiscutable, douloureux, et auquel il faudra faire face, mais qui est lié à des conjonctures économiques et sociales, de la petite et moyenne délinquance, celle qui, de toute façon, n’a jamais relevé de la peine de mort ». Quand à un éventuel effet dissuasif, Badinter rappelait avec force que « c’est seulement pour la peine de mort qu’on invente l’idée que la peur de la mort retient l’homme dans ses passions extrêmes. Ce n’est pas exact (…) je vous dirai pourquoi, plus qu’aucun autre, je puis affirmer qu’il n’y a pas dans la peine de mort de valeur dissuasive : sachez bien que, dans la foule qui, autour du palais de justice de Troyes, criait au passage de Buffet et de Bontems : ‘A mort Buffet ! A mort Bontems !’, se trouvait un jeune homme qui s’appelait Patrick Henry. Croyez-moi, à ma stupéfaction, quand je l’ai appris, j’ai compris ce que pouvait signifier la valeur dissuasive de la peine de mort ! » L’absence d’effet dissuasif est encore renforcé par le fait que l’on sait que c’est dans les Etats américains qui exécutent le plus que le taux de criminalité est également le plus élevé.

Il faut alors entendre, lors du congrès abolitionniste, ces victimes de la peine de mort, anciens condamnés finalement graciés, activistes en fuite ou en exil, avocats exposant toute les discriminations liées à la peine de mort car l’on exécute le faible, le pauvre, le noir, l’homosexuel, l’enfant, le simple d’esprit, pour comprendre l’inanité du châtiment, l’ampleur du supplice. Il faut écouter Shirin Ebadi parler de la politique actuellement en cours en Iran, qui confond peine de mort et exécutions sommaires, ou ces dissidents chinois qui s’expriment au péril de leur vie pour se souvenir que plus de 90% des exécutions mondiales ont lieu dans six pays : Chine, Iran, Pakistan, Arabie Saoudite et Etats-Unis.

Les Etats-Unis et le Japon sont les exemples frappants que la peine de mort est également présente dans les démocraties et non seulement dans les régimes autoritaires, avec cette différence fondamentale toutefois qui permet d’y mettre librement ce châtiment en débat. C’est ce débat que le Japon refuse de mener comme il refuse de communiquer sur la peine de mort. L’ignorance du peuple sur ce que représente cette peine, la manière dont elle est exécutée et les conséquences qui sont les siennes expliquent le très fort taux de soutien existant (85%). Quant aux Etats-Unis, le débat y est mené et certains Etats ont basculé dans l’abolition alors que d’autres en sont au moratoire. Que l’on parle de la peine de mort, que l’on dise ce qu’elle est et l’humain prend le dessus dans son refus de l’accepter, s’engage résolument dans le combat abolitionniste.

C’est ici qu’il faut souligner le lien flagrant entre droits de l’homme et abolitionnisme. En effet, comment ne pas être convaincu de l’apport des droits de l’homme, lorsque l’on constate que le plus ancien système régional de protection, celui de la Convention et de la Cour européenne des droits de l’homme, a mené à une abolition totale et définitive, irréversible, sur tout le continent, à l’exception de la Biélorussie, qui est aussi le seul pays non membre du Conseil de l’Europe et la seule dictature du continent. Sur le continent américain, le deuxième à avoir développé un système protecteur des droits de l’homme, le seul pays rétentionniste – avec quelques moindres îles caraïbes - est également le seul qui ne soit pas partie à la Convention de San José, les Etats-Unis. En Afrique, où les droits de l’homme sont plus développés mais plus récents, l’abolition est en progrès et concerne une courte majorité d’Etats. L’Asie est la seule région du monde dépourvue de système de protection des droits de l’homme et la seule où les abolitionnistes sont rares, très rares. Evidemment, lorsque l’on proclame le droit à la vie comme le premier des droits de l’homme, celui qui conditionne tous les autres, lorsque l’on prohibe toute restriction à ce droit fondamental, lorsque l’on interdit la torture et toutes les autres formes de traitement cruel, inhumain ou dégradant, lorsque l’on abolit les châtiments corporels, la peine de mort n’a plus de place. C’est par la promotion des droits de l’homme que l’on élève l’humanité et que l’on comprend toute la barbarie qu’il y a à couper un homme en deux, à l’électrocuter, à l’empoisonner, à le pendre ou à le fusiller ! L’exécution d’un homme, quelles que soient ses fautes et ses crimes est toujours inhumaine, cruelle, dégradante. C’est la peine que l’on rend odieuse et non le crime qui tente de la justifier.

C’est là la première influence de la jurisprudence des droits de l’homme sur le droit pénal et non des moindres. La deuxième porte sur les exigences du procès équitable, avec des droits de la défense qui soient pleinement garantis dans la recherche, autant que faire se peut, d’un équilibre des armes. C’est alors que l’on voit combien la peine de mort s’inscrit en faux par rapport à cette notion. Si l’on comprend bien le système anglo-saxon, dans lequel le procureur instruit à charge et l’accusé doit se débrouiller seul pour mener sa propre enquête, l’on perçoit immédiatement que l’accusé qui aura les moyens de rémunérer, non pas un avocat car il en existe de très bons nommés d’office, mais les équipes d’enquêteurs qui pourront déployer des moyens comparables à ceux de la police de l’Etat, mais les expertises privées, notamment balistiques ou toutes les analyses scientifiques que la technologie moderne autorise maintenant, au premier plan desquelles les recherches d’ADN, aura seul la chance de pouvoir échapper à la condamnation à mort. Tout ceci coûte extrêmement cher. Que l’accusé ne puisse se l’offrir, il ne pourra pas se défendre équitablement et c’est vers la condamnation qu’il se précipite ! Il y a dans cette peine de mort-là une négation imparable du droit à un procès équitable et c’est pourquoi, lorsque le scandale international d’un cas est assez fort, l’on obtient alors la réouverture des enquêtes, de nouveaux procès et des acquittements après de longues années dans les couloirs de la mort. Pourquoi diable faut-il 20'000 signatures sur une pétition pour que l’on accepte de se pencher sur l’innocence du condamné à mort ? Il y a un lien entre les discriminations observées dans les condamnations à mort et les moyens matériels dont sont dépourvus la plupart des condamnés.

Alors l’on se sépare de la peine de mort au profit de condamnation à perpétuité, non pas seulement par souci d’humanité mais parce que l’on sait aussi, dans notre monde libéral, qu’une exécution coûte bien plus cher qu’une peine de prison, même à perpétuité. Alors si le critère économique doit permettre d’atteindre un résultat humaniste, pourquoi pas… Il n’en demeure pas moins que l’on interroge alors le sens de la peine. Si la peine de mort a pour objectif avoué l’extermination du criminel, son exclusion définitive de la société, la perpétuité réelle ne vise-t-elle pas le même objectif ? C’est oublier une disposition fondamentale des droits de l’homme, qui assigne comme objectif premier à la peine la réinsertion. Les études menées depuis de nombreuses années démontrent que, après une détention de l’ordre de 12 ou 13 ans, la réinsertion n’est plus possible, les séquelles de la détention étant trop forts pour la permettre.  Dès lors, le droit international pénal va vers des peines plus courtes alors même qu’elles sanctionnent les crimes les plus graves : génocide, crimes contre l’humanité, crimes de guerre. Comment expliquer alors que les crimes les plus graves n’encourent pas également les peines les plus lourdes ? Comment envisager la réinsertion d’un criminel de guerre, contre l’humanité ou génocidaire ? Les études montrent que, le plus souvent, ces crimes sont commis dans des contextes bien particuliers, contextes qui font intégralement partie de leurs définitions : la destruction en tout ou partie d’un groupe racial, national, ethnique ou religieux en tant que tel pour le génocide, une attaque généralisée ou systématique lancée contre une population civile en application ou dans la poursuite de la politique d’un Etat ou d’une organisation ayant pour but une telle attaque, pour les crimes contre l’humanité, un conflit armé pour les crimes de guerre. Si l’on supprime le contexte, la réinsertion se fait sans heurt, les grands criminels internationaux ne développant d’activités criminelles que de circonstance. Une fois passé le conflit, ils ne présentent plus de risque de récidive et reprennent leur place dans la société. Il y a somme toute une certaine logique, face à des millions de victimes, à présenter le châtiment comme dérisoire. Ce que les victimes souhaitent, c’est la reconnaissance de la culpabilité de l’auteur. La peine n’a guère d’importance une fois que l’on sait ce qu’il est advenu d’un proche et par le fait de qui.

L’on assistera très vraisemblablement à une influence prépondérante des développements du droit international pénal sur le droit pénal interne. S’interroger sur la manière de réprimer les crimes les plus graves mène à analyser les fondamentaux de la répression, à confronter les habitudes de la délinquance de droit commun avec les impératifs de crimes d’exception. Pour que la punition porte, encore faut-il qu’elle ait un sens ! Un sens pour la société, qui y trouvera son compte répressif, un sens pour le condamné, qui y trouvera une juste sanction de sa faute, un sens pour les victimes, qui y trouveront réparation équitable. A ne vouloir penser la peine que comme un instrument sécuritaire strictement répressif, l’on perd de vue les valeurs que l’on voudrait protéger et plus personne ne comprend plus rien à l’échelle des peines. Quelle crédibilité accorder à une politique française qui porte toutes les peines de deux à cinq ans, pour en réduire l’exécution réelle ensuite à deux ans, faute de place dans les prisons ? Une vision purement répressive du droit pénal perd de vue nos impératifs humanistes et ne nous offre que le choix entre l’impunité ou l’arbitraire, l’impunité si l’on ne punit pas, l’arbitraire si l’on punit de manière incompréhensible : « N’oublions pas que lorsque l’innocence de Tom Mooney fut établie dans l’attentat de la Preparedness Parade, pour lequel il avait été condamné en Californie, au lieu de le libérer, on commua la sentence de mort en perpétuité. Il est toujours en prison, victime de la clémence de l’exécutif » (John Dos Passos, Devant la chaise électrique, 1927, Arcades Gallimard, 2009, p. 45). Il est des innocences coupables...

Le lien vers l'article publié dans Le Temps du 4 mars 2010:

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/e0fc2fde-270c-11df-81a5-5a38d3ff7729%7C0

 

 

21.02.2010

L’ESPRIT DE LA TERRE ET LA BOITE DE PANDORE

A l’annonce de la saison 2009-2010 du Grand-Théâtre de Genève, la première sous la direction de Tobias Richter, j’avais repéré dans le programme, il y a environ une année, cette Lulu d’Alban Berg, présentée dans la mise en scène d’Olivier Py. J’avais immédiatement pensé que c’était là le sommet culturel attendu de cette saison. Sans doute pas le succès populaire d’un Don Giovanni par définition plus classique et consensuel. Cette Lulu-là s’annonçait culturellement des plus intéressantes pour qui était prêt à faire l’expérience de la partition finale de Berg. Alors que les représentations se terminent, jetons un regard en arrière sur cette nouvelle production qui a attiré les critiques internationaux et soulevé l’odeur du souffre lorsque la direction genevoise a souhaité déconseiller l’accès de la salle à un public trop jeune.

Le Temps l’a présenté en deux temps, comme opéra classé X puis comme l’éternel scandale, Libération demandait au metteur en scène, comme pour anticiper ce classement : «Vous voyez plus Lulu comme un jouet des circonstances ou comme une salope meurtrière?»…

Pour Olivier Py, «Lulu, c’est l’Antéchrist. C’est celle qui vient et qui dit qu’elle n’est rien. C’est un ange de l’Apocalypse qui annonce toutes les violences du monde moderne. Elle est la vie dans ce qu’elle comporte de plus destructeur. Lulu abat toutes les certitudes, tous les conforts moraux. C’est le sexe bien sûr, mais c’est aussi la pulsion de mort, la violence aveugle. C’est un opéra de l’Apocalypse, mais une apocalypse joyeuse. C’est un monde très noir mais avec une vitalité incroyable qu’on retrouve dans la musique. C’est une impasse. Il n’y a pas d’issue. Mais c’est la plus belle des impasses» (Le Temps, 4 février 2010).

Il ajoutait : «Ce qui m’a beaucoup passionné chez Lulu, c’est l’idée qu’elle est un mythe, le mythe du désir charnel, éternel – aujour­d’hui, on dirait un sex-symbol. Lulu doit avoir ce côté énigmatique, presque artificiel, inhumain, qui fait qu’on ne sait pas si elle est une victime ou un monstre. L’une des deux pièces de Wedekind, L’esprit de la Terre, d’où Berg a puisé son matériau, le dit. Lulu n’est pas responsable : elle est la Vie, la pulsion fondamentale. Elle ne sait pas qui elle est, ni pourquoi, comment. A-t-elle aimé, a-t-elle une âme? Ich weiss es nicht, répond-elle» (Ibid.).

Alors cette Lulu est-elle réellement pornographique, classée X, à interdire aux moins de 16 ans ? Reprenons les mots de Py pour dire qu’il n’en est rien : «Mettre le sexe sur scène – et non plus en coulisses – est devenu une banalité. Ce n’est pas ça qui fait la grandeur de Lulu. L’œuvre ne dit pas non plus la libération sexuelle. Elle dit la toute-puissance du désir intestinal, elle se débarrasse de l’idée de l’amour. Même si Lulu dit qu’elle est éprise du Docteur Schön (le seul homme qu’elle ait «aimé»), ce n’est pas l’amour dans l’esprit du XVIIIe siècle. C’est un combat spirituel entre deux êtres. Un combat pour la vie. Lulu a un désir de puissance, de domination, devant lequel Schön va finir par plier le genou» (Ibid.).

La musique de Berg est celle de la nouvelle Ecole de Vienne. Si Arnold Schönberg a créé cette manière d’écrire la musique, si Anton Webern l’a portée à un degré de maturité extrême, Alban Berg lui a apporté une beauté classique qui l’a réellement fait entrer au répertoire. Sans doute n’est-ce pas pour rien que c’est à Lulu justement que s’intéresse aujourd’hui Nikolaus Harnoncourt, chef baroque, éminent mozartien, beethovenien révolutionnaire. Lulu c’est l’expressionisme à l’opéra mais c’est aussi une structure complexe qui rappelle celle des opéras à numéros, classiques, qui font se succéder Recitativo, Canzonetta, Arietta, Lied, Duo, Arioso, Cavatines et autres Interludes. Si l’on reprend les termes dans lesquels Berg exposa à Schönberg son projet, l’on comprend mieux la dimension qu’il donna à la convergence des deux drames de Wedeking :

« Indépendamment du travail de détail, l’argument principal du livret pour un opéra est évidemment clair pour moi depuis longtemps. Il concerne les proportions autant musicales que dramatiques. (…) Tu peux voir que ce qui est dissocié chez Wedeking – après tout, il y a deux pièces – est délibérément réuni par mon deuxième acte. L’interlude orchestral, qui dans ma version forme le lien entre l’acte final et L’Esprit de la terre et le premier de La Boîte de Pandore est aussi le centre de toute la tragédie et – après l’ascension des premiers actes (ou scènes) – marque par la descente des scènes suivantes, le début de la rétrogradation (soit dit en passant, : les quatre rôles d’hommes qui rencontrent Lulu dans sa mansarde sont tenus par les mêmes chanteurs qui ont été ses victimes dans la première moitié de l’opéra. En ordre toutefois inversé) » (cité par Alain Poirier, L’expressionisme et la musique, Fayard, 1995, pp. 255-256). Lulu est une femme perdue naviguant dans les eaux troubles d’une société bourgeoise qui la rejette. Elle partage avec une femme d’Erwartung et avec le soldat de Wozzeck cette solitude, conséquence de leur position sociale. Lulu comme le Soldat de Wozzeck, c’est le combat inégal de l’individu et de la société qui le rejette.

Olivier Py met en scène Lulu comme telle, il a une vision de l’œuvre, notamment dans les couleurs qu’il qualifie lui-même de couleurs à vomir, tellement elles sont criardes, des verts, des oranges, des rouges et des bleus violents, accompagnés de mouvements de décors incessants qui nous montrent la société en mouvement continuel. L’on aurait pu penser que cette surcharge d’éléments de décors, que ce mouvement perpétuel, que ces accessoires en nombre et ces figurants feraient se perdre l’attention dans milles dédales mais c’est au contraire à resserrer l’attention sur Lulu que parvient la parfaite maîtrise scénique de Py. Le nu qui fait si peur est faussement présent, car c’est une combinaison de chaire que porte Patricia Petitbon qui ne donne ainsi que l’illusion de la nudité. Ce jeu entre la nudité réelle d’une figurante et celle suggérée de la cantatrice est une manière de casser les codes d’une société qui rejette le rôle. Cette mise en scène est absolument remarquable car elle marque durablement le spectateur par son ampleur, son agressivité, son respect du texte (livret et musique), sa compréhension de toutes les dimensions de l’action, sa maîtrise des lumières et des couleurs. Rien n’est jamais un hasard dans une mise en scène de Py, chaque détail est pesé pour s’intégrer dans le tout que forme l’œuvre dans la vision de l’artiste. On peut aimer ou détester, mais je trouve au combien préférable de jouir d’une mise en scène aussi personnelle que des habituelles nullités de gens qui n’ont rien à proposer ou, pire encore, n’osent rien proposer.

La mise en scène n’est rien. Elle n’est qu’un moyen de représenter l’œuvre. Elle occupe trop souvent le devant de la scène, le spectateur venant voir avant d’entendre, ce qui est particulièrement frappant lorsque Py est à l’affiche. Combien remarquent que Py n’est rien s’il n’a pas la possibilité de s’appuyer sur une équipe de chanteurs du plus haut niveau, sur un orchestre et un chef qui ont également quelque chose à dire ? Py seul, c’est le naufrage assuré d’un spectacle déséquilibré. Le succès de cette production de Lulu tient surtout à ce que les critiques ne disent pas assez et ne portent pas suffisamment au premier plan. La qualité de la direction de Marc Albrecht est d’un niveau exceptionnel. Il connaît cette œuvre, la dirige avec passion plus encore qu’avec amour et tient la comparaison avec la scène car il a autant à en dire que Py. L’OSR a été en tous points à son meilleur niveau dans ces représentations, illustrant de milles couleurs la partition, couleurs orchestrales sur lesquelles pouvaient se poser les lumières et non les remplacer.

Le chant était également de ce niveau là, nécessaire à un équilibre global de la Gesamtkunstwerk à laquelle chacun apporte sa pierre. Celle de Patricia Petitbon dans sa prise de rôle est essentielle. Il y a une présence ou des présences qui donnent vie à Lulu et qui font bien plus que la chanter. Il y a une expression dans le chant de la Petitbon qui la porte au niveau des autres Lulu de référence. J’ai lu que lorsque l’on tente Lulu, en principe on la réussit, sinon on ne l’ose pas. Petitbon réussi car elle ose, elle ose être Lulu, elle ose exprimer le rôle et elle peut le faire car elle dispose en l’orchestre, le chef et le metteur en scène, des outils nécessaires pour donner le meilleur d’elle-même. Les autres rôles sont à l’avenant, avec une Gräfin Geschwitz de Julia Junon vraie partenaire de Lulu, avec l’Habilleuse, le Lycéen et surtout le Groom de Silvia de La Muela, les quatre rôles de ténors du Professeur de médecine, du Prince, du Valet et du Marquis étaient confiés à Robert Wörle. Les principaux rôles masculins étaient aussi prenants, surtout le Alwa de Gerhard Siegel, un ténor lumineux d’une forte présence vocale et scénique. Le Dr Schön et Jack l’éventreur étaient confiés au très beau baryton Pavlo Hunka, le Schigolch de Hartmut Welker complétant une distribution d’un très haut niveau. Une fois encore, l’on peut souligner que la plupart des chanteurs font leur première apparition à Genève et que ce renouveau dans le choix des distributions apporte un sang neuf qui s’est avéré jusqu’à présent et depuis l’arrivée de Tobias Richter, des plus réjouissants.

(Oskar Kokoschka, Die Windbraut)

http://www.geneveopera.ch/index.php?id=3&prod=403&saison=09-10

LOCOMOTIVE ET CREATION MONDIALE A L’OSR

Pacific 231, Mouvement symphonique N°1 d’Arthur Honegger ouvrait le programme du quatrième concert d’abonnement de la série répertoire, ce jeudi 18 février 2010. La musique d’Honegger avait reçu un accueil particulièrement chaleureux en Suisse, notamment de la part d’Ernest Ansermet, qui voyait dans la musique de ce Suisse (dont le portrait figure actuellement sur les billets de 20 francs) né en France de parents Zurichois l’expression de la symbiose tant attendue des cultures latines et germaniques.  Honegger a lui-même reconnu cet « atavisme suisse », que Darius Milhaud appelait sa « sensibilité helvétique », ¨comme étant au cœur de son être. Très individualiste, Honegger ne s’est jamais reconnu dans une quelconque esthétique collective, notamment pas dans celle – par ailleurs inexistante – du Groupe des six, formule de Henri Collet, adoptée en 1920 après un concert regroupant les œuvres des six en un même programme. Cocteau dira néanmoins en oraison funèbre de son ami Arthur : « tu as mêlé au savoir-faire d’un architecte du Moyen Age la simplicité d’un bâtisseur de cathédrales ».

Composés entre 1923 et 1928, les deux mouvements symphoniques Pacific 231  et Rugby forment un premier essai d’écriture en forme symphonique, la première des cinq symphonies du compositeur suivant rapidement, en 1930, comme une commande de l’Orchestre symphonique de Boston pour fêter son cinquantième anniversaire. Il n’y avait pour Honegger nul programme derrière ces deux mouvements symphoniques, qu’il préférait qualifier de musique pure, tout en avouant que le premier mouvement entendu ce soir trouvait la source de son inspiration dans son amour des trains et de la vitesse. Bien qu’il tentât de le nier, Pacific 231, du nom d’une locomotive célèbre alors, reste un portrait saisissant de réalisme d’une locomotive qui se met en marche, accélère vers sa pleine vitesse puis ralentit. C’est un peu là la lointaine préfiguration de ce que l’on appellera, dans les années 1980, l’art mécanique. C’est d’un très grand orchestre dont a besoin Honegger pour cette œuvre aux accords dissonants d’une impeccable orchestration, qui frisait néanmoins la provocation à l’époque. IL n’en demeure pas moins que la création en mai 1924 à Paris sous la direction de Serge Koussevitsky fut un triomphe ! Ce morceau représente finalement l’illustration  parfaite d’un moment de l’histoire de la culture européenne, entre les deux guerres mondiales, marquée par une fascination pour le bruit, la machinerie et le mouvement sous toutes ses formes. L’on peut à raison voir dans ce mouvement symphonique le pendant musical du courant futuriste dans la peinture de l’époque, notamment incarné par les époux Delaunay, mais aussi les risques politiques d’une évolution non démocratique, car le futurisme était aussi la position artistique la plus représentative du mouvement mussolinien dans les années 1920, notamment avec le Novecento.

Klaus Weise, que nous avions entendu au Grand Théâtre dans de bons Meistersinger von Nürnberg dirigeait ce soir cette musique sous un angle plus germanique que latin. C’est l’une de ces œuvres qui appartient au répertoire historique, fondamental de l’OSR et l’on sent un plaisir certain à la jouer. Les qualités de l’orchestration d’Honegger sont bien mises en valeur par un orchestre à son meilleurs niveau et dont les basses notamment assurent une assise solide au développement de ce mouvement, véritables rails sur lesquels Pacific 231 peut s’élancer, accélérer puis ralentir pour s’arrêter finalement son trajet accompli.

Une création mondiale nous était ensuite proposée, commande de l’OSR, sur un texte de Metin Arditi, par ailleurs Président de la Fondation de l’OSR, et une musique de Jean-Luc Darbellay, compositeur helvétique au catalogue déjà bien rempli, notamment de précédentes commandes de l’OSR. La Dernière lettre à Théo est écrite comme la lettre d’adieu du peintre Vincent Van Gogh à son frère, Théo, avant sa mort. Le texte est découpé en sept strophes ou parties, Le souvenir du père, Les tubes, Les blés, L’autoportrait, Aux arènes, L’oreille et La mort. Le texte commence par annoncer la fin : « A quoi bon Théo ? Tout à l’heure ce sera fini. C’était fini depuis toujours… », avant que l’on passe en revue les principaux épisodes de la vie du peintre qui, de son vivant, n’a jamais vendu qu’un seul tableau, prototype même de l’artiste incompris. Le soir où il mangea ses tubes de couleurs, le peintre l’a fait « pour se déguiser en tableau », pour devenir « jaune ! Bleu ! Vert ! ». « On me parle comme à un fou, parce que je peins le ciel en rouge-orange ou en vert Véronèse. Je sais que ce n’est pas les couleurs qu’on voit. Je peins mon émotion que veux-tu ». L’autoportrait et l’ablation de l’oreille sont aussi traités, évidemment, inévitablement, avant la mort, où l’on retrouve les couleurs d'une palette qui marqua profondément l'histoire de l'art : « Tout à l’heure au milieu des blés je me donnerai du plaisir. Je tiendrai les épis de blé contre mon cœur. J’en prendrai autant que j’aurai la force d’en saisir et je les serrerai contre moi. J’offrirai mon échine au soleil. J’embrasserai ces blés que j’aime tant, je m’allongerai sur eux, leurs épis me caresseront le visage, je mettrai la main dans la poche, j’appuierai sur la gâchette, la balle me percera le ventre, mon sang se mêlera à ma semence, et j’en mouillerai la terre, comme on se déverse dans l’être qu’on aime ».

La musique de Jean-Luc Darbellay épouse le texte, le souligne, l’embrasse, le couvre aussi parfois car il fait appel à un orchestre important, presqu’autant que celui d’Honegger. Le baryton suisse Rudolf Rosen, pour sa première invitation à l’OSR nous a montré une riche palette de couleurs vocales, un grave profond, un médium riche, un aigu peu sollicité ici, des nuances de volumes importantes, du chuchotement au hurlement, et une maîtrise particulière de ce qui n’est finalement qu’une forme de sprechgesang parfaitement aboutie. L’orchestre est somme toute assez expressionniste, très coloré, ce qui convient parfaitement au sujet choisi, notamment lorsqu’il dépeint le vent, la mer ou l’orage, dans une approche quasi naturaliste. Ce fut une très belle création qui mérite d’être reprise pour entrer réellement au répertoire car le texte est fort et la musique belle.

En fin de programme Klaus Weise nous offrait un poème symphonique de Richard Strauss largement ressassé depuis que Stanley Kubrick fit de ses premières mesures la musique de son film 2001 L’odyssée de l’espace. Also sprach Zarathustra précède les premiers opéras de Strauss et date de 1896. C’est une œuvre qui sollicite une fois encore un grand orchestre, notamment aux graves profonds, et l’on n’aura rarement entendu le contrebasson et la clarinette basse autant sollicités que dans les trois œuvres de ce soir. En dehors de cela, je me suis un peu ennuyé dans ce dernier poème symphonique, mais il est vrai que c’est essentiellement à l’opéra que j’apprécie Strauss et que je n’ai trouvé que Fritz Reiner pour faire vivre à mes oreilles ce Zarathustra. Il n’en demeure pas moins que l’interprétation était d’un niveau tout à fait convenable, avec un orchestre bien en place aux timbres prononcés – que personnellement je n’ai pas beaucoup aimé aux cordes, mais qui n’en manquait pas pour autant de personnalité. C’est donc ce soir l’OSR dans toutes ses forces vives qui nous a été donné à entendre et la démonstration de puissance, maîtrisée, est convaincante. La direction du chef est également bonne, mais pas de celles qui marqueront pour autant l’histoire des concerts d’abonnement de l’OSR.

http://www.arthur-honegger.com

http://www.osr.ch/concerts.asp?pageid=&con_date=18/2/2010&date=18/2/2010

 

 

14.02.2010

LA 10ème SYMPHONIE DE CHOSTAKOVITCH OU LA SECONDE MORT DE STALINE

En cinquième concert d’abonnement de la série Symphonie, l’OSR se confiait ce vendredi 12 février 2010 à la baguette de Neeme Järvi, dans un programme russe dans sa première partie, soviétique ensuite.

Le célébrissime Concerto pour violon et orchestre en ré majeur op. 35 de Tchaïkovski ouvrait les feux, avec Boris Brovtsyn au violon. Ce violoniste moscovite né en 1977 était déjà venu à l’OSR en 2008. Il nous a présenté ce soir avec une grande humilité cette musique si souvent ressassée que l’on hésite à l’entendre à nouveau. Il y a tellement d’effets faciles possibles dans cette œuvre qu’il est rare de l’entendre pour ce qu’elle est réellement au répertoire, l’un des concertos qui offre les plus belles mélodies à déployer sans se soucier d’un combat entre le soliste et l’orchestre, dans une vision très différente du concerto de Brahms, composé la même année.

Le concerto de Tchaïkovski est devenu une œuvre phare du répertoire, malgré des débuts difficiles avec la critique qui ne le comprenait pas. C’est aussi l’une des œuvres les plus joyeuses du compositeur, qui la composa au bord du Lac Léman, à Clarens, dans une retraite qui lui permit littéralement de fuir l’échec de son mariage et la souffrance que lui impose cette vie privée réduite au pire. A Clarens, Tchaïkovski se remet en compagnie de son frère et d’un jeune élève, le violoniste Joseph Kotek, qui lui donna plein de conseils techniques pour l’écriture de la partie soliste et peut-être plus. Ce n’est pas un concerto épique, mais mélodieux. La mélodie jaillit de la partition et nous emporte vers d’autres cieux lorsque l’archet du violoniste ne tente pas de mettre en avant une virtuosité déplacée mais sa sensualité et son désir d’évasion.

Ce soir, le jeune Boris Brovtsyn s’est humblement effacé derrière l’œuvre, laissant simplement la mélodie faire son effet toute seule, sans en rajouter. L’orchestre dirigé par Neeme Järvi lui offrait l’écrin nécessaire à l’expression de cette sensualité. Les tempi sont tenus, variés, dans la grande tradition romantique, notamment dans l’accélération voulue juste avant la cadence du premier mouvement. Il y a dans ces variations de tempi de quoi nous tenir toujours en éveil, ne jamais nous lasser de la réapparition d’un motif. Il n’y a eu qu’un court moment, au milieu du troisième mouvement, où le chef et le soliste se sont perdus, désynchronisés juste le temps de se retrouver pour conclure en beauté. L’on ne tiendra pas rigueur aux musiciens en présence de cette courte errance, tant l’ensemble est d’un niveau supérieur, d’une grande sérénité, d’une grande beauté aussi, d’une sonorité riche qui devait sans doute rappeler à la mécène Nadejda von Meck la volupté d’un verre de sherry.

En seconde partie, l’atmosphère passait du russe au soviétique, de la volupté joyeuse au pessimisme et de la sensualité à la dénonciation des crimes de Staline. Chostakovitch est en effet un compositeur qui nous mène toujours sur le fil du rasoir. Les difficultés rencontrées par lui comme par d’autres compositeurs durant les années où Jdanov censurait la culture pour éviter un formalisme petit bourgeois indéfinissable sont bien connues. Cette accusation de formalisme était pourtant des plus graves et Chostakovitch s’y est vu exposé plusieurs fois, craignant à chaque accusation que la déportation et la mort ne missent fin à sa carrière. Si l’on en croit les difficultés des dictionnaires soviétiques à définir ce terme, l’on comprend mieux qu’il pouvait s’appliquer à n’importe quelle œuvre qui pourrait déplaire à Jdanov : « culte de l’atonalité et de la dissonance » ou « adoption de combinaisons confuses et neuropathologiques qui transforment  la musique en cacophonie »…

La Symphonie N°10, en mi mineur, op. 93 date de 1953. Le 5 mars 1953, Staline et Prokofiev disparaissent, tous deux frappés d’une attaque cérébrale. Chostakovitch et Khatchatourian en profiteront pour figurer parmi les premiers à revendiquer un retour à la liberté artistique, Chostakovitch allant jusqu’à écrire un article dans la Pravda en novembre 1953, dans lequel il déclare qu’il « importe de reconnaître le droit de l’artiste à l’indépendance, d’explorer hardiment les chemins nouveaux ». Ce commentaire paraît quinze jours avant la création de la Dixième Symphonie, à Leningrad, sous la direction d’Evgeni Mravinski. Immédiatement, tous les auditeurs ont perçu cette œuvre comme un règlement de compte avec Staline et les horreurs des deux décennies passées. Les critiques soviétiques n’étaient toutefois pas encore prêts à franchir le pas et se sont alors étendus en propos peu flatteurs sur le pessimisme de la partition, sur cette œuvre dénuée d’espoir et partant tout le contraire d’une société socialiste en marche, par définition, vers un avenir radieux… Devant le succès de la symphonie, on s’accordera finalement à la considérer comme une « tragédie optimiste » ! Peu importe, c’est  aujourd’hui l’une des œuvres maîtresse du répertoire symphonique du XXème siècle et sa présence au répertoire est au-delà des mesquineries sémantiques d’un régime qui a perdu son chef. En ce sens, cette œuvre est à la musique ce que le fameux discours de Khrouchtchev fut à la politique soviétique. La fin d’une époque et la revendication d’un progrès qui ne pourra pas se faire aussi facilement qu’escompté.

Le premier mouvement, Moderato est d’une dimension monumentale et l’expression de sentiments d’une profondeur rare dans le romantisme tardif. C’est le résumé du pessimisme, du désespoir, de la brutalité et de l’oppression de la période stalinienne. La partie des cordes tourne en rond à la recherche d’une issue impossible avant une citation de la Symphonie N°2 de Gustave Mahler, sur les mots du lied Urlicht : « Der Mensch liegt in grösster Noth ! ». L’on ne saurait mieux dire ! Les pupitres des bois de l’OSR, surtout la clarinette et le basson, nous ont fait entendre des parties de toute beauté ce soir là, dans une richesse de timbres qui est celle de l’OSR lorsqu’il est bien dirigé.

L’Allegro a fait la célébrité de la partition et est un Scherzo d’une intensité terrifiante. Bien qu’il ne mesure que le cinquième du mouvement précédent, il ne paraît pas plus court et eût été réellement insupportable plus long. Dans ses Mémoires, Chostakovitch écrivait à son sujet : « Il est difficile de dessiner l’image d’un homme politique mais ici j’ai rendu son dû à Staline ; avec moi il a trouvé chaussure à son pied. On ne peut guère me reprocher d’éviter un phénomène repoussant de notre réalité ».

Le troisième mouvement est un Allegretto qui s’apparente également à un Scherzo, avant l’Andante final, qui fut la seule partie de la partition à réellement satisfaire son auteur. Dans le motif qui lui sert de signature, ré-mi bémol-ut-si, soit dans la notation allemande D-Es-C-H, les initiales du compositeur dans sa translitération allemande, et qui se répand à tout l’orchestre, Chostakovitch accomplit sa vengeance.

Neeme Järvi est un spécialiste de Chostakovitch, dont il a donné au disque des interprétations de référence, et l’OSR a souvent fort bien sonné dans ses œuvres. Lui qui n’était plus venu diriger l’OSR depuis 1993, l’a marqué ce soir d’une présence forte. Le geste est mesuré, rare même, allant à l’essentiel. Il sait laisser jouer l’orchestre, lui faisant confiance après un travail en répétition qui s’est avéré remarquable. Rarement on aura entendu l’OSR sonner si bien et si juste, dans une totale maîtrise de ses timbres, offrant aux différents pupitres de quoi briller de toutes leurs qualités. Cette œuvre d’une puissance dévastatrice était parfaitement maîtrisée, là encore dans un refus de tout pathos trop facile, trop évident. Il n’était pas utile de l’appuyer pour que nous le comprenions. L’on en ressort la tête habitée pour longtemps de cette musique là, si passionnante lorsqu’elle est interprétée à ce niveau, comme si nous comprenions mieux le besoin d’humanité après une si dure période de dictature.

RECITAL D’ALEXANDRE THARAUD POUR OUVRIR L’ANNEE CHOPIN

Alexandre Tharaud est un artiste rare, de ceux qui se sont fait une forte place discrètement, sans jouer les stars, s’imposant par leur seul talent davantage que par le battage médiatique qui pourrait les entourer. Néanmoins Alexandre Tharaud est une valeur sûre du disque, chacun de ses albums se vendant très bien. Lui qui refuse d’avoir un piano chez lui, préférant s’inviter chez des amis pour jouer des instruments toujours différents, en arrive à cultiver un esthétisme simple, un jeu clair au toucher raffiné, très français par maints côtés, qui présente en quelque sorte la synthèse du legs formidable des baroqueux pour jouer tous les répertoires. C’est aussi un pianiste dont l’approche de la musique, telle qu’il sait l’exposer en interview, est riche et intéressante. Il est tout aussi essentiel de l’entendre parler de musique que de l’entendre en jouer. A Têtu qui aborde la question « Vie de couple », il répondait dans le N° de février 2010 : « J’ai commencé le piano à cinq ans et c’est tout de suite devenu mon meilleur ami… Mais je n’ai plus de piano chez moi depuis douze ans. Je me sentais noyé sous mon instrument ! Aujourd’hui je travaille chez quelques amis… Je suis un peu comme un vampire qui va sucer l’énergie de leurs appartements ». Cette vie de couple avec son instrument a sans doute atteint aujourd’hui la stabilité nécessaire à la maturité et lorsqu’il confesse pudiquement vouloir prendre six mois sabbatiques pour travailler bien sûr mais pour son copain avec lequel il vit depuis des années, l’on sent le besoin d’une attache familiale stable pour permettre au musicien de continuer sans se perdre à jouer aux quatre coins du monde dans la solitude des voyages.

Le programme proposé au Victoria Hall de Genève le 11 février 2010 s’ouvrait sur une série de dix sonates de Domenico Scarlatti (1685-1757), choisies parmi les cinq cent cinquante-cinq sonates du Maître Italien. Si ce compositeur est résolument un homme du XVIIème siècle, à l’époque de la première coexistence entre le clavecin et le pianoforte, compositeur de la Cour d’Espagne, qui réservait ses Essercizi à la plus noble virtuose de l’époque, la Reine d’Espagne elle-même. Les sonates de Scarlatti sont alertes, piquantes, jeunes d’esprit, déroulent un flot d’imagination musicale sans entrave dans de courtes pièces aux atmosphères variées. Comme Chopin plus tard, c’est à la musique pour clavier que Scarlatti s’est consacré exclusivement. Ces sonates peuvent donc aussi bien se jouer au clavecin qu’au piano ou au pianoforte selon le choix de l’interprète. Depuis le phénomène des baroqueux, le retour au source des instruments d’époque a voulu un temps condamner toute interprétation qui ne s’attache pas à revenir à l’instrument d’origine, comme s’il ne fallait plus jouer les œuvres qu’en cherchant comment elles étaient jouées à l’époque de leur composition. L’on n’osait alors plus trop revenir à ce répertoire au piano, comme on oubliait Couperin ou Rameau pour les mêmes raisons.

Alexandre Tharaud a su intégrer l’héritage fondateur des baroqueux, leurs études musicologiques, leurs recherches sur les instruments et les techniques de jeu de l’époque. C’est au piano qu’il choisi d’aborder Couperin, Rameau ou ce soir Scarlatti avec la même élégance racée, la même souplesse, la même virtuosité que le clavecin pourrait offrir. Scarlatti était perçu comme celui qui avait bouleversé l’écriture de clavier de son temps et comme le précurseur de la technique moderne du clavier. C’est donc lui rendre pleinement justice que d’employer le piano pour le jouer, surtout avec l’humilité qu’y met Alexandre Tharaud. Jamais il ne cherche à se mettre en avant, juste à nous présenter les œuvres choisies, qu’il enchaîne en deux séries de cinq sonates prises dans toute l’œuvre de Scarlatti, mais dont l’ordre pour le pianiste n’est pas aléatoire, construisant son récital d’une sonate à l’autre, ménageant les contrastes pour nous conter l’œuvre de Scarlatti en son entier, non pour nous en présenter un échantillon. Nous aurons donc eu, dans l’ordre joué ce soir là, les sonates K64 en ré mineur, K9 en ré mineur, K72 en ut majeur, K132 en ut majeur et K29 en ré mineur, puis K380 en mi majeur, K3 en la mineur, K514 en ut majeur, particulièrement remarquable sous les doigts de Tharaud, enfin les K481 en fa mineur et K141 en ré mineur, pour finir comme on avait commencé, sur ce ré mineur qui était ce soir la gamme dominante.

La deuxième partie du concert, anniversaire oblige, était entièrement consacré à Frédéric Chopin, dont le programme de la soirée nous donne comme dates de naissance et de mort « 1810-2010 », comme si la célébration du bicentenaire permettait d’oublier que la mort avait fauché jeune ce prodige romantique, en 1849 déjà.

Le Chopin de Tharaud s’impose par la clarté du jeu et la fluidité des lignes. Jamais le pianiste ne prend le dessus mais il offre une pulsation immédiatement reconnaissable, une allégresse certaine dans la ligne de chant et jamais une certaine volubilité ne vient froisser la clarté de l’articulation. Il y a une spontanéité joyeuse qui emporte l’adhésion. L’on a tellement joué Chopin – et on le jouera tellement encore cette année 2010 – qu’une telle interprétation régénératrice ne saurait mieux commencer l’année.

Le Nocturne op. 9, N°2 en mi bémol majeur offre une entrée en matière sobre, qui met tout le monde d’accord pour la suite, tant cette mélodie attrape immédiatement l’oreille pour ne plus la lâcher. La Fantaisie op. 49 en fa majeur déploie ses charmes ensuite dans des élans romantiques maîtrisés où Alexandre Tharaud fuit l’affect au profit de la musique. Un Nocturne opus posthume en ut dièse mineur assure la transition avec la Fantaisie-Impromptu op. 66 en ut dièse mineur, puis la quatrième Mazurka de l’op. 17, en la mineur nous amène à la vedette de cette soirée, cette première Ballade, op. 23, en sol mineur, que l’on entend ce soir comme pour la première fois, dans une sonorité remarquable, des basses profondes qui savent garder une certaine clarté et ne pas écraser le reste, des emportements romantiques dont la volubilité laissent dominer la ligne de chant, une spontanéité que n’interdit pas le jeu avec partition, qui la libère même peut-être. SI Alexandre Tharaud parvient à faire la synthèse de l’apport des baroqueux lorsqu’il joue Scarlatti, il en garde aussi l’essentiel lorsqu’il aborde Chopin.

Trois bis pour terminer, un Bach, un nouveau Nocturne de Chopin et Les Sauvages, tirés de la Suite en Sol de Rameau et l’on se réjouit d’avoir ainsi fêté Chopin. L’année 2010 peut se terminer ici, l’essentiel a été dit.

 

Le site d’Alexandre Tharaud :

http://www.alexandretharaud.com/

 

6.02.2010

LE PLUS VIEIL ORCHESTRE DE SUISSE EN CONCERT AU VICTORIA HALL

La série des Concerts organisés par Migros Classique en est à sa soixante-et-unième saison et se penche avec raison sur de jeunes talents musicaux suisses, ce soir le Zurichois Christian Polterra au viloncelle.

Le Luzerner Sinfonieorchester (LSO) était donc ce 5 février 2010 sur la scène du Victoria Hall de Genève. Fondé en 1806 (Beethoven avait 36 ans, Schubert n’était qu’un gamin et Schumann pas encore né, c'est l'année d'Iéna et de la fin du Saint Empire) sur les bords du Lac des Quatre Cantons, le LSO est donc le doyen des orchestres symphoniques helvétiques et l’un des acteurs de l’essor musical de la ville de Lucerne, en développant une ligne artistique entre tradition et innovation qui continue de jouer un rôle culturel important, dans une formation unique entre grand orchestre symphonique et orchestre de chambre. Ayant fixé sa résidence dans le fameux KKL de Jean Nouvel,le LSO est également l’ensemble attitré du Théâtre de Lucerne, où il aborde un large répertoire lyrique.

Il était dirigé ce soir par son nouveau chef attitré, qui prendra ses fonctions au début de la saison 2011-2012, un jeune chef américain à peine trentenaire, James Gaffigan. Ce jeune chef est réellement prometteur et l’entendre était réjouissant, d’autant qu’il dirigeait un excellent orchestre bien en place, avec lequel il disposait déjà manifestement d’une bonne entente. Toutefois ce chef issu de la Juliard School, comme tous les musiciens américains ou presque, nous donne à entendre un son et un art typique de l’enseignement d’outre atlantique, basé sur une technique infaillible et un formatage général appliqué en matière artistique comme ailleurs. L’on pourrait louer le caractère universel de la musique, lorsque des œuvres russes et tchèques sont jouées – et fort bien jouées – par un orchestre suisse sous une baguette américaine. C’est malheureusement aussi le symbole d’une certaine mondialisation basée sur l’uniformisation qui fait que l’on joue aujourd’hui de la même manière n’importe quel compositeur, sans se soucier des sonorités propres à ses origines culturelles, sans se soucier davantage de présenter une sonorité personnelle à chaque orchestre. Finalement, que ce fût ce soir là le LSO ou n’importe quel autre orchestre, James Gaffigan ou n’importe quel autre chef, Dvorak ou n’importe quel autre compositeur, nous eussions entendu le même jeu, le même son, vu la même gestique engagée certes, mais uniforme. Est-ce là la raison qui nous a fait ressentir certains moments comme un peu vides, manquant de profondeur, d’inspiration ? Oui la musique est universelle, il n’en demeure pas moins que Moussorgski joué par un orchestre russe, Martinu ou Dvorak par un tchèque, ne sonnent à nul autre pareil et que c’est aussi cela la richesse universelle de la musique.

Le Prélude et la Danse des esclaves persanes de La Khovantchina, dernier opéra de Modeste Moussorgski, ouvrait ce concert par une belle introduction, dans laquelle la clarinette se perdait toutefois un peu, peinant ensuite à reprendre sa ligne.

Le Concerto pour violoncelle et orchestre N°1 de Bohuslav Martinu était confié à l’archet du talent suisse Christian Polterra, musicien de très grande taille qui nous fait sembler si petit son instrument entre de telles mains. Martinu est un compositeur honteusement négligé dans les programmes de concerts comme au disque, pourtant prolifique dans tous les genres. Ce concerto, composé en 1930 est sa première grande œuvre de maturité. A une première version pour orchestre de chambre ont succédé deux autre versions avec un orchestre plus fourni. Dédié au violoncelliste français Pierre Fournier, qui en avait donné dans cette même salle du Victoria Hall une version fondatrice en 1978, avec l’Orchestre de la Suisse Romande sous la direction de son directeur d’alors, Wolfgang Sawallisch, c’est l’un des concertos majeurs pour cet instrument que le XXème siècle ait produit. Malgré les influences multiples auxquelles Martinu a été exposé en France, en Suisse ou aux Etats-Unis, son œuvre est globalement et fondamentalement tchèque. Martinu a abondamment exprimé dans sa musique son nationalisme, puisant largement dans les fonds littéraires, folkloriques et mythologiques de son pays. Il est, après Smetana, Dvorak et Janacek, le quatrième grand compositeur tchèque.

C’est sans doute cette dimension culturelle qui manquait à l’interprétation autrement irréprochable de Christian Poltera. Sa grande taille lui permet d’entourer son violoncelle comme un enfant et c’est peut-être également là ce qui nous a donné une impression de facilité parfois, notamment dans le mouvement central, pivot de l’œuvre, l’Andante moderato, joué comme sans y prêter attention, sans du moins cette dimension tchèque qui fait le chœur de cette œuvre, dimension qui manquait également au chef et à l’orchestre, eux aussi par ailleurs irréprochables, sonnant juste et bien, mais sans que cela ne suffise à réellement habiter une pièce et à la rendre dans une interprétation suffisamment approfondie.

Les mêmes qualités et les mêmes défauts s’attachaient à la Septième Symphonie en ré mineur, op. 70 d’Anton Dvorak donnée en seconde partie de concert. De la même manière que Martinu, l’œuvre de Dvorak, prise à l’époque au sein de l’Empire Austro-hongrois, Etat multiethnique aux sources culturelles innombrables, qui plus est en l’espèce commande de la Société Philarmonique de Londres, où elle a été créée en 1885 avec un grand succès, est le fruit de multiples influences sans en perdre pour autant son caractère profondément nationaliste. Faut-il pour s’en convaincre rappeler ces mots du compositeur à son éditeur, Fritz Simrock : « Tout artiste a sa patrie, à laquelle il doit croire fermement et vouer de l’ardeur ».

Finalement, nous avions ce soir-là sur scène de parfaits exemples de la mondialisation, courant sur trois siècles, mais relevant de deux catégories différentes. La première, du côté des compositeurs, qui sont à mêmes d’exprimer leurs cultures de façon très traditionnelle grâce à la dimension universelle de la musique, qui sont en conséquence capables de faire partager cette culture à des auditeurs qui ne la connaissent pas mais sont prêts à l’entendre et à la partager. Aujourd’hui, force est de reconnaître que la dimension universelle a pris le pas sur les particularités culturelles de chacun et que l’on est appelé à entendre comme à jouer des œuvres qui font partie du grand répertoire, sans plus s’interroger sur ce qu’elles sont, comme si leur inscription dans le patrimoine de l’humanité les privait de toute leur individualité. C’est très beau, c’est fort bien fait, c’est un concerto, c’est une symphonie, ce n’est plus ni Martinu ni Dvorak et c’est bien dommage.

Le site de l’Orchestre :

http://www.sinfonieorchester.ch/

Le site du Chef :

http://www.jamesgaffigan.com/

 

 

23.01.2010

PROGRAMME INEGAL AUTOUR D’UN TALENT SUISSE

La série des Concerts organisés par Migros Classique en est à sa soixante-et-unième saison et se penche avec raison sur de jeunes talents musicaux suisses, ce soir le Zougois Reto Biéri à la clarinette.

C'était au Kammerorchesterbasel (KOB) ce 22 janvier 2010 d'être sur la scène du Victoria Hall de Genève. Lorsque l’on parle de formation bâloise, le souvenir de Paul Sacher (1906-1999) reste vif, tant la vie musicale du XXème siècle lui est redevable des nombreuses créations qu’il a suscitées, de Bartók, Stravinski ou Strauss à Berio, Carter et Rihm par exemple, et la vie bâloise des formations créées, notamment le Basler Kammerorchester, en 1926, préfiguration du KOB. Les débuts du KOB remontent à 1984, autour de jeunes musiciens réunis pour créer un ensemble autonome à même de réunir la musique ancienne et le répertoire contemporain.

Ce soir, la formation chambriste était placée sous la direction du plus jeune des Järvi, Kristjan, fils de Neeme et frère cadet de Paavo, tous trois chefs d’orchestre de renommée internationale – le père sera d’ailleurs à la tête de l’OSR pour un prochain programme d’abonnement. Kristjan Järvi a grandi à New York où sa famille s’est établie après avoir quitté l’Estonie, où il a appris le brassage des genres. Toujours prompt à s’enflammer dans des comparaisons hasardeuses, le New York Times à parlé de lui comme d’une force cinétique sur le podium, comme une renaissance de Léonard Bernstein. Sans aller jusque là, le parcours de ce jeune chef est bon, passant par une collaboration avec Esa-Pekka Salonen à la Philarmonie de Los Angeles, à la direction de l’Orchestre symphonique de l’Opéra de Norrlands, puis à Vienne, dont il a été le chef attitré du Tonkünstler Orchester. Il est aujourd’hui conseiller artistique du KOB. Il y a c’est vrai dans sa direction un engagement puissant, une énergie déployée avec un sourire ravageur et des mouvements du corps, des épaules et des hanches, qui peuvent rappeler de loin en loin un Bernstein. Tout ceci ne suffit pas à développer un vrai projet musical autour des œuvres programmées et cette bonne humeur nous a semblé parfois creuse. Le programme surtout relevait d’un patchwork mettant bout à bout des pièces dont on peine à voir la cohésion, ce qui n’aidait pas à apprécier totalement ce concert.

Le programme s’ouvrait sur Reto Bieri, dans la Première rhapsodie pour clarinette et orchestre de Claude Debussy, au titre trompeur puisqu’il n’y en eut jamais d’autre. C’est l’un des deux morceaux composé par Debussy en 1910 et imposé aux élèves du Conservatoire de Paris pour le concours de cette année là, c’est selon son auteur l’œuvre la plus aimable qu’il ait composée.  Reto Bieri s’y montre souverain, développant de très belles sonorités dans une grande écoute mutuelle avec l’orchestre, toujours attentif à rendre toutes les nuances, à susciter toutes les surprises. Ce fut une très belle interprétation de cette œuvre rarement donnée au concert.

Suivait la Sarabande, toujours de Debussy, mais dans une orchestration de Ravel, cette pièce étant en fait le sommet musical de Pour le piano. La richesse inventive de Debussy alliée au génie de l’orchestration de Ravel donne une œuvre brève mais aux milles couleurs que l’orchestre peinait un peu à rendre dans toutes leurs complexités.

Le Concerto pour violoncelle, de Robert Schumann était la pièce maîtresse de cette première partie de programme, confiée à l’archet majeur de Mischa Maïski, violoncelliste qui est le seul à avoir étudié tant avec Mstislav Rostropovitch qu’avec Grigor Piatigorski, et qui a connu les camps de travail soviétiques pour avoir acheté frauduleusement un magnétophone avec lequel il voulait simplement enregistrer les cours de Rostropovitch, crime grave s'il en est ! Si l’on a entendu Maïski donner souventes fois de grandes versions de cette œuvre, il est passé ce soir complètement à côté et ce n’est pas dénigrer son talent que de le dire. L’alchimie d’un concert est chose difficile à cerner, parfois elle ne prend pas. C’est le lieu de souligner que ce qui est à mon sens la plus belle version au disque de ce concerto a justement été enregistrée dans cette salle du Victoria Hall, avec l’OSR dirigé par Ferenc Fricsay et le violoncelle fabuleux de Pierre Fournier, un soir de février 1957.

Deux œuvres symphoniques nous étaient proposées en seconde partie de concert, Le Tombeau de Couperin de Ravel et Ouverture, Scherzo et Finale de Robert Schumann. Dans les deux cas, le chef montre une fougue certaine et beaucoup de dynamisme dans sa direction, l’orchestre est souple et de belle couleur. Néanmoins, le Ravel tombe à plat dans ses premiers mouvements, le Prélude : Vif, est simplement vif mais ça ne suffit pas, la Forlane : Alegretto manque de vivacité justement, peut-être simplement prise trop vite, le Menuet : Allegro moderato est plus intéressant et permet d’accueillir le Rigaudon : Assez vif final avec toute la force cinétique requise. La fausse symphonie de Schumann était par là lancée et se déroula fort bellement, mais sans grande maturité. L’apport de Schumann est, du fait de son état de santé psychique sans doute, qu’il vous met toujours face à vos propres faiblesses. Celles de Kristjan Järvi hier soir résidant sans doute dans l’absence de traitement de ces failles de la personnalité et de l’œuvre, sur lesquelles on passe comme on les ignore, sans les approfondir ni en chercher le sens.

Ce fut globalement un concert un peu débridé dont je n’ai pas saisi le fil conducteur du programme et dont le sommet fut l’ouverture avec le talent suisse déjà nommé, que l’on espère voir davantage dans de futurs programmes.

 

http://www.kristjanjarvi.com/

http://www.retobieri.ch/

http://www.kammerorchesterbasel.com/

 

17.01.2010

LE PRINCE DE GUERMANTES ET LA RUSSIE PAïENNE

Charles Dutoit dirigeait deux concerts de l’OSR les 14 et 15 janvier 2010, aux programmes identiques, associant deux compositeurs russes, Stravinski et Khachaturian, qui s’ouvraient sur les Symphonies d’instruments à vents, dans leur version originale de 1920 et se terminait sur le Sacre du printemps, dans sa version révisée de 1947, deux œuvres qui encadraient le Concerto pour piano et orchestre en ré bémol majeur, de 1936, d’Aram Khachaturian.

Stravinski est un compositeur bien connu de l’Orchestre, qu’il est venu diriger de nombreuses fois à l’époque de son amitié avec Ansermet. Pas très bon chef d’orchestre, ilaura été mieux servi par Ansermet que par lui-même et l’importance des gravures du fondateur de l’OSR pour son œuvre n’est plus à souligner. Les Symphonies d’instruments à vent, qui datent de 1920, s’entendent au sens étymologique du terme, comme des instruments jouant ensemble, les uns avec les autres. Initialement conçue comme un hommage à Debussy, disparu en 1918, cette œuvre emprunte à la liturgie funèbre orthodoxe. La structure de l’œuvre et les sonorités déployées, bien loin de la joie mélodieuse par exemple de Pulcinella, ont déconcerté les auditeurs de la création, donnée en juin 1921 sous la direction de Koussevitsky. Stravinski reprendra l’orchestration de sa partition en 1947, mais c’est la version originale que nous entendions ce soir. La dédicace à Debussy témoigne de l’estime mutuelle dans laquelle se tenaient les deux hommes, malgré quelques heurts et certaines prises de distance artistiques – Stravinski trouvait Pelleas et Mélisande fort ennuyeux… Les Symphonies d’instruments à vents ne se sont jamais imposées au répertoire, bien qu’elles soient l’une des œuvres les plus abouties de leur auteur par leur concision – elles durent moins de dix minutes à elles trois – et en position de charnière dans son œuvre, entre les grands ballets et les symphonies suivantes, notamment la Symphonie de psaumes et la Symphonie en trois mouvements. Novatrices par les structures statiques et disparates qui s’y succèdent sans transition pour finir par se heurter, s’entrechoquer, elles permettaient une parfaite entrée en matière pour ce concert, en nous offrant les vents de l’OSR seuls, comme on les entend rarement.

Venait ensuite une œuvre également rare, le Concerto pour piano d’Aram Khatchaturian, compositeur arménien né à Tbilissi qui fut l’un des fleurons de la musique classique soviétique avec Chostakovitch et Prokofiev, confiés aux doigts de Jean-Yves Thibaudet. Cette partition, créée en juillet 1936 à Moscou par Lev Oborin, son dédicataire, fut très élogieusement accueillie par la presse musicale qui y voyait une nouvelle esthétique typiquement soviétique. Moins joué aujourd’hui que le Concerto pour violon du même compositeur, c’est toutefois un très beau concerto, dont un enregistrement existe par Lev Oborin, pianiste un peu oublié aujourd’hui, mais qui fut l’un des plus grands de son époque et notamment le premier vainqueur du fameux Concours Chopin de Varsovie. Thibaudet arrivait ce soir là comme on sortait d’un banquet, boucles dorées brillantes aux chaussures comme à la ceinture, la veste rehaussée de pièces de satin, il prenait la pose au piano avant d’attaquer l’Allegro maestoso qu’il menait sans faillir jusqu’à l’étincelante cadence qui embrase tout le clavier. Dans l’Andante con anima qui suit, Thibaudet, s’écoute beaucoup, minaude un peu, se perd en s’alanguissant et nous offre un jeu qui plairait sûrement davantage dans les salons du Prince de Guermantes que dans l’austérité des conservatoires staliniens. L’Allegro brillante final met en valeur toute la richesse de l’orchestration de Khatchaturian, qui faisait l’admiration de tous, notamment de Chostakovitch, qui termine l’œuvre sur un rappel du sujet principal du premier mouvement. Si la virtuosité du pianiste lui permet sans rougir de se mesurer à cette partition, si sa musicalité est souvent très belle, il l’émaille pourtant de maniérismes lassants. Cette manière de vouloir briller devant la salle comme dans un salon romantique m’exaspère, tout comme ce comportement consistant à se laisser désirer avant d’offrir un bis comme on en rougit, faussement timide, offrant aux invités des Guermantes un Nocturne de Chopin beaucoup trop suave après ce concerto, une sucrerie à sucer langoureusement mais qui colle aux dents. L’OSR était excellent dans son accompagnement du concerto, d’une belle texture et offrant par ses sonorités maîtrisées une vraie mise en valeur des qualités d’écriture du compositeur. La direction de Charles Dutoit était d’une grande précision qui laissait bien augurer du Sacre  à venir.

Tout a déjà été mille fois dit, écrit et entendu sur ces tableaux d’une Russie païenne qui donnent à voir le sacrifice rituel d’une vierge au printemps et qui forment le Sacre du Printemps. C’est une œuvre crée au piano à quatre mains par Debussy et Stravinski, avant de l’être comme ballet sous la direction de Pierre Monteux, en 1913, dans ce qui demeure l’un des plus beaux scandales de l’histoire de la musique, le public en étant finalement venu au mains dans un brouhaha indescriptible dans lequel on se demande bien ce qui a pu être perçu de l’œuvre. A l’issue de cette première, Stravinski s’avoua « excité, furieux, dégoûté… et heureux » quand Diaghilev lui dit que c’était là exactement ce qu’il voulait ! Depuis toujours au répertoire de l’OSR, depuis longtemps à celui de Charles Dutoit, qui la connaît sur le bout des doigts même s’il garde la partition sous les yeux, ce Sacre gardait toute sa force primitive ce soir là. Il y a de la puissance, de la violence, de l’amour dans cette interprétation qui commence elle aussi comme une symphonie d’instruments à vents, au basson d’abord avant les autres pupitres. La précision rythmique du chef est nécessaire dans cette pièce qui rendrait fou un métronome et l’orchestre a pu nous livrer là une fort belle interprétation, ciselée, emportée, fort bien timbrée, étourdissante par moment, dans un déchaînement sonore qui nous emporte sans nous assommer grâce à la maîtrise du chef. Nous avions déjà entendu plusieurs fois le Sacre par l’OSR, déjà par Dutoit, et c’est toujours un plaisir renouvelé. Le chef la porte comme l’œuvre musicale qui a changé sa vie et je crois qu’elle frappe et surprend toujours autant, même à l’écouter régulièrement au concert comme au disque.

9.12.2009

MOZART EN FÊTE AU GRAND THÉÂTRE DE GENÈVE : DON GIOVANNI FORT BIEN SERVI PAR UN PLATEAU DE RÊVE

Difficile de programmer Don Giovanni de Mozart, tant les versions légendaires abondent au disque comme sur scène. Se mesurer avec un tel mythe de la musique peut offrir le meilleur comme le pire et l’on a vu des mises en scène tenter des modernisations inabouties ou affreuses, rarement bonnes ou des classicismes pauvres ou de mauvais aloi lorsqu’ils marquent une absence de projet ou une volonté de ne prendre aucun risque. La générale de ce soir nous préparait au festin de pierre qui sera servi en alternance avec L’Etoile de Chabrier comme spectacle de fin d’année, dans une répartition alerte des tâches, le drama giocoso d’une part et le giocoso seul de l’autre, même si les excès du Roi Ouf 1er ne sont pas sans rappeler, de loin en loin, ceux d’un Don Giovanni.

La direction de cette nouvelle production du chef-d’œuvre de Mozart était confiée à Kenneth Mongomery, chef né à Belfast, qui a appris son Mozart dans le style de Glyndebourne avec les meilleurs, Sir Adrian Boult, ou Sir John Pritchard (sourtout) pour les anglais, Sergiu Celibidache pour le surplus. Sa direction est vive, alerte, les silences bien tenus, allongés, pour donner du souffle, du rythme à l’action mais les cordes un peu faibles en ce qui concerne les violons, que l'on eût souhaités plus soutenus. Le chef assure lui-même les continuos au clavecin, ce qui donne une grande homogénéité à son interprétation et nous présente des récitatifs particulièrement réussis, partie intégrante de l’action et non temps morts entre deux moments musicaux. C’est nous rappeler que seul sans doute Mozart, avec Strauss peut-être, a su à ce point maîtriser la dimension purement théâtrale de l’opéra. Des récitatifs ainsi joués sont de purs moments de théâtres,  de ceux qui permettent aux artistes de n’être pas que chanteurs mais de se faire acteurs aussi. Cette dimension n’est pas sans évoquer la conversation en musique que sera bien plus tard le Capriccio de Richard Strauss.

La mise en scène est entre les mains de notre compatriote Marthe Keller, actrice et metteur en scène qui a connu depuis quelques années de très beaux succès à l’opéra, depuis des Dialogues des carmélites de Francis Poulenc à l’Opéra du Rhin il y a dix ans ou un premier Don Giovanni au Metropolitan Opera de New York en 2003. A la lire dans Le Temps du 7 décembre, Marthe Keller déclare : «J’ai lu presque tout ce qui existe sur Don Giovanni. On a tout dit sur lui, qu’il cherche sa maman, qu’il est homosexuel. Je n’en peux plus de cette psychologie à deux francs cinquante. On ne peut pas analyser un homme qui n’existe pas» ! Alors que faire de cet homme qui n’existe pas mais est pourtant si présent, non seulement sur scène, mais dans le mythe populaire ? «J’ai cherché à limiter autant que possible la misogynie du livret. Je ne voulais pas qu’Anna ou Elvira paraissent faibles ou ridicules. C’est pour ça que mon Don Giovanni n’est pas un coq ou un play-boy, ce qui aurait fait paraître les femmes bêtes. Au contraire, il est très sûr de lui, tellement apolitique, athée et révolutionnaire qu’il n’a pas besoin de faire la révolution. Je trouve l’intelligence très sensuelle chez un homme». Sans retomber dans les pseudos analyses psychologiques faciles, Marthe Keller reconnaît néanmoins une certaine ambiguïté chez son personnage : «Don Giovanni a un côté très féminin. Il aime séduire, c’est un maître des préliminaires. A l’époque, pourtant, c’était les femmes qui courtisaient, les hommes ne le faisaient pas». Elle pourrait alors comme beaucoup – c’est très à la mode dans l’art dit moderne – se limiter à une approche conceptuelle : «Non! Les concepts empêchent le chant d’exister. Si on place l’action dans un jardin zoologique ou la salle d’attente d’un hôpital psychiatrique, on n’écoute plus, on regarde, on observe. La musique se noie. Ce qui est très difficile dans cet opéra, c’est qu’il n’y a pas d’histoire. On peut couper la partie centrale, la mettre au début, à la fin, ça ne change rien. C’est un peu un catalogue de sketches dans les dernières vingt-quatre heures de la vie d’un séducteur». Et Le Temps de relever chez Marthe Keller « un plateau zen, nu, qui cite volontiers Patrice Chéreau et file l’œuvre comme d’une seule traite. Les scènes s’enchaînent comme les conquêtes, sans qu’on s’en aperçoive ». Cette référence à Chéreau est correcte et l’expérience du cinéma n’est sans doute pas étrangère au ton toujours juste trouvé pour chaque détail de la partition. Marthe Keller sait son Don Giovanni sur le bout des doigts, nous le montre sans nous l’imposer, avec simplicité, humilité, se plaçant au service de l’œuvre et non dans l’expression de son égo. Les décors sont simples et grands, les lumières toujours d'une grande beauté, de ce lustre dans la salle de bal à la nuit sur les tombes. Il y a également de très belles trouvailles, l'hésitation de Leporello dans Il catalogo è questo, sur « la piccina...», comme s'il ne savait plus qu'elle était « ognor vezzosa...», ou en forme de citation, comme l'épisode du soulier de Zerlina que ramasse Don Giovanni pour le lui remettre au cours d'une grande scène de séduction (Là ci darem la mano), qui nous fait de cette jeune paysanne face à l'aristocrate une Cendrillon. C'est exactement lui faire miroiter le rêve du prince charmant dont Don Giovanni joue à se parer de tous les atours. La même scène reprise à l'identique ensuite (Batti, batti o bel Masetto), lorsqu'il faut bien que la jeune paysanne reconquière sont Masetto, montre bien qui est le prince de son coeur et l'échec définitif du belâtre, noble fût-il. Marthe Keller a surtout compris le lien entre cet opéra de Mozart et les Lumières, suggérant les relations sociales de cette oeuvres avec un écrit quasi contemporain de Rousseau, son fameux Discours sur les origines de l'inégalité.

Deux chanteurs se partagent le rôle titre, Ildebrando D’Arcangelo pour deux soirs, les 14 et 19 décembre, qui n’est plus à présenter dans ce rôle dont il a la voix et le physique. Ce soir de générale, c’était Pietro Spagnoli qui endossait le costume du séducteur. C’est également un habitué des rôles mozartiens et de celui-ci en particulier, dans lequel la critique l’a salué un peu partout et qui lui permet de compter parmi les notables interprètes de ce rôle, avec, faut-il le souligner, les avantages d’un physique qui convient lui aussi au rôle dans l’image que l’on peut se faire du sémillant hâbleur, la quarantaine rugissante, alignant les conquêtes grâce à sa belle gueule et son sourire charmeur, sans oublier un charisme certain. C’est aussi un portrait riche, qui va chercher Don Giovanni entre le Maréchal de Richelieu et Lord Byron, entre le réel et le romantique, mais d’un classicisme toujours de bon ton. Veule comme il doit l’être, non dénué d’humour, de grandeur, de peur, de sensualité. C’est un sybarite qui a vécu pleinement sa vie sans se soucier de son salut, misant sans doute un peu là sur le pari de Pascal. C'est d'ailleurs à la fin plus sa propre image qu'il détruit dans le miroir en refusant le repentir exigé du Commendatore, sorte d'autodestruction assumée comme le reste, qu'une condamnation immanente le vouant aux flammes de l'enfer. Sa vie n'a été qu'un jeu de séduction, à la fin du jeu DonGiovanni s'est retiré de la table, bon perdant en somme. Le timbre est riche, les nuances sont là, dans les parlers comme dans le chant, il y a une montée en puissance jusqu’à la fin grandiose où il passe de l’autre côté du miroir et l’on sentait encore qu’il avait des réserves pour les soirs de première.

Les dames ne sont pas en reste et il faut ici avant tout saluer la prise de rôle de Diana Damrau en Dona Anna, qui joue avec aisance des rôles de coloratures aux plus lourds, Dona Anna ce soir et plus encore l’an passé Gilda dans le Rigoletto de Verdi. Après des débuts remarqués à New York en 2008, où elle remplaça au pied levé Anna Netrebko, enceinte, dans le rôle titre de Lucia di Lamermoor de Donizetti, elle se lance ici dans un rôle qu’elle n’avait auparavant abordé qu’en récital. Cette artiste couronnée du titre de chanteuse de l’année 2008 par le très respecté magazine germanique Opernwelt nous a donné la mesure de tout son talent. A la voir dans ses photos de présentation, l’image qui vient immédiatement à l’esprit est celle d’une Carry Bradshaw de Sex and the City, et c’est assurément un peu court, car elle n’en a pas l’inconstance qu’elle laisse à sa rivale Donna Elvira, mais cette force féminine qui lui permet de résister aux avances si prégnantes du fauve séducteur - quoiqu'on la sentît bien près de succomber aussi au début, dans un combat entre le désir et la morale qui lui fit préférer la seconde. Elle présente un charme et une élégance qui justifient pleinement que Don Giovanni en fût tombé éperdument amoureux au point de tout tenter pour la conquérir et qui ne se limitent aucunement à une plastique avantageuse, alliant à celle-ci une présence scénique formidable – elle brûle littéralement les planches – et une forme vocale étincelante, Or sai chi l’onore très expressif et, pour elle encore, des moments de récitatifs d’une telle éloquence que l’on oublierait presque que le Sprechgesang n