4.02.2012

POUR POUVOIR VIVRE, IL FAUT FAIRE TANT DE CHOSES QU’ON EN PERD TOUT SON TEMPS POUR L’ART

Anton Bruckner aurait sans doute encore davantage raison aujourd’hui qu’en octobre 1862, lorsqu’il écrivait dans une lettre : « A Vienne j’ai perdu tout ressort et toute joie. Pour pouvoir vivre, il faut faire tant de choses qu’on en perd tout son temps pour l’art ». Ce cycle des symphonies du Maître de Saint-Florian auquel Marek Janowski consacre beaucoup d’énergie depuis quelques saisons à la tête de l’OSR commence à prendre suffisamment corps pour en justifier la programmation. La confrontation régulière à ces œuvres immenses auparavant peu familières de l’Orchestre a permis au fil des saisons de charpenter de belles interprétations, là où souvent, notamment dans une Huitième Symphonie abordée trop tôt, un manque de connaissance et de travail nous montrait malheureusement davantage les carences de l’Orchestre dans ce répertoire que les beautés de ces partitions.

Avec la Quatrième Symphonie, en mi bémol majeur, dite Romantique, nous abordons sans doute en ce 18 janvier 2012, l’œuvre la plus connue et la plus jouée du Compositeur, celle par laquelle son style parvient à maturité. Ce titre de Romantique, donné par Bruckner lui-même à cette œuvre, est la seule qu’il ait pourvue d’un titre en lequel nombreux sont ceux qui ont voulu rechercher tout un programme. Il n’en demeure pas moins qu’il y a dans cette partition un certain souffle romantique, au sens que l’on donnait à l’époque à ce terme en l’associant aux légendes populaires idéalisées, une puissance de plus grande profondeur que dans ses œuvres antérieures.

Sous la baguette de Marek Janowski, l’OSR avait belle allure dans cette partition, non sans forcer parfois sur les cuivres, comme trop souvent dans ce genre de répertoire. Günter Wand a définitivement démontré, dans ses enregistrements des symphonies de Bruckner à la tête de l’Orchestre Philarmonique de Berlin, que la puissance de ces œuvres réside ailleurs que dans d’assommants volumes de cuivres lâchés à leurs excès. N’atteignant jamais à une si rare sensibilité, la lecture de Janowski et de l’OSR offrait néanmoins de belles couleurs, de beaux élans qui eussent gagné à être mieux retenus mais qui n’en démontraient pas moins l’installation progressive au répertoire de l’Orchestre de ces pages majeures de la symphonie.

C’est un peu dans la même approche que Janowski nous offrait, le surlendemain, 20 janvier 2012, la grande Symphonie en ré mineur de César Franck. Debussy, qui avait été son élève, aimait à dire que César Franck était un homme sans malice et que le simple fait d’avoir trouvé une belle harmonie suffisait à sa joie d’un jour. Dans la rareté du répertoire symphonique français, l’œuvre de César Franck est une réussite remarquable, qui reste l’unique symphonie du compositeur. Ecrite entre 1887 et 1888, elle reçut pourtant un accueil méprisant lors de sa création l’année suivante, aux Concerts du Conservatoire. Symphonie classique, selon les termes du compositeur, elle s’est ensuite largement imposée au répertoire. Rêverie désintéressée, cette œuvre en trois mouvements, successivement Lento – Allegro non troppo, Allegretto et Allegro non troppo, est bien plus ancienne au répertoire de l’OSR que les œuvres de Bruckner.

L’auditeur qui entendit, à deux jours d’intervalle, ces deux grandes œuvres symphoniques, peut regretter qu’on ne lui offrît pas une diversité d’approche plus marquée. Fort belle dans ses timbres et parfaitement maîtrisée, l’interprétation de Janowski dans celle de Franck gardait cependant un je-ne-sais-quoi d’encore brucknérien, sur la lancée du concert précédent. J’eusse pour ma part aimé plus de clarté dans cet orchestre, une approche plus latine peut-être, qui aurait mis en valeur tout le chromatisme de l’écriture.

Chacun de ces concerts était ouvert par une œuvre concertante de grande stature, qui offrait ainsi la contrepartie adéquate à ces deux importantes symphonies. Le premier, le 18 janvier 2012, offrait à l’archet remarquable de Nicolaj Znaider les lignes célèbres du Concerto pour violon et orchestre en ré mineur, op. 47 de Jean Sibélius. Si Sibélius a joué une part considérable dans l’histoire du nationalisme finlandais en développant une œuvre résolument tournée vers son folklore et la construction d’une identité culturelle qui la distinguât de la Russie dominatrice d’alors, la composition de ce Concerto, au contraire, lui a permis de gommer les aspects les plus revendicatifs pour chercher un plus large public en Finlande comme à l’étranger et faire taire les critiques liées à une musique trop politique. Remanié deux ou trois ans après une création difficile, à l’occasion d’un voyage à Berlin où sa Deuxième Symphonie connut un succès honorable, c’est surtout la découverte de la Cinquième Symphonie de Gustav Mahler et des poèmes symphoniques de Richard Strauss qui redonna une envie nouvelle de composer à Jean Sibélius. La nouvelle version du Concerto, créée à Berlin en 1905 sous la direction de Richard Strauss s’est imposée au répertoire.

Nicolaj Znaider, qui partage désormais sa carrière entre le violon et la direction d’orchestre, a fait beaucoup ce soir pour cette interprétation remarquable de l’œuvre. Maîtrisant parfaitement cette partition, il entraînait l’orchestre, renforçant significativement la direction de Janowski, sans parvenir totalement à lui éviter certaines lourdeurs. Il y a des couleurs extraordinaires dans les partitions de Sibélius et il n’est pas donné à tout le monde de les apercevoir et moins encore de les rendre. Celles et ceux qui se souviennent de la Cinquième symphonie donnée à l’OSR par Susanna Mälkki, il y a une année, savent à quel point les sonorités de l’orchestre peuvent convenir à ce compositeur. Il y avait moins de richesse, moins de compréhension identitaire de cette culture typique du Kalevala et de ses héros tragiques chez Janowski qu’il y en eut chez Mälkki, c’est vrai. Néanmoins, cette approche de type grand répertoire romantique ou postromantique adoptée par Janowski n’était, de loin, pas hors sujet dans cette pièce. 

Vint le 20 janvier 2012 et le Concerto pour piano et orchestre en la mineur, op. 54, de Robert Schumann. Selon les termes du compositeur, qui en pensait encore les lignes avant de les écrire : « Ce sera un mélange de symphonie, de concerto et de grande sonate. Il faut que je pense à quelque chose d’autre comme forme, car je ne saurais écrire un concerto pour virtuose ». C’est sans doute l’absence de ce caractère purement virtuose qui fit dire à Liszt qu’il s’agissait en fait d’un « Concerto sans piano ». Il y a beaucoup dans cette œuvre de la relation entre Robert et Clara, du compositeur poète écrivant pour la virtuose adorée.

Sous les doigts fins et intelligents de Nicolaï Luganski, très à son aise dans cette partition, qu’il emmena ensuite en Russie avec l’OSR et son chef dans deux haltes à Saint-Pétersbourg et à Moscou, la partition était remarquablement rendue, sans que l’on y trouve cependant cette symbiose entre le chef et le soliste qui puisse en faire un moment inoubliable.

http://www.osr.ch/concerts.asp?pageid=&con_date=18/1/2012&date=18/1/2012

http://www.osr.ch/concerts.asp?pageid=&con_date=20/1/2012&date=20/1/2012

25.12.2011

AINSI VOUS VOYAGEZ TOUJOURS ? - PURE NECESSITE MADAME, PURE NECESSITE….

Dans Faust de Gounod, Dame Marthe tire le diable par la queue. Alors que Méphistophélès cherche à détourner son attention afin de laisser le champ libre à Faust et Marguerite, elle l’aborde par ces termes : Ainsi, vous voyagez toujours ?, ce à quoi le pauvre diable répond que c’est « Pure nécessité Madame, pure nécessité », regrettant une vie sans famille, sans enfant… sans femme. Alors c’est en voyageant toujours mais sans les mêmes ambitions, que je me retrouvais, en marge de la dixième session de l’Assemblée des Etats parties à la Cour pénale internationale au siège des Nations Unies à New York, au Metropolitan Opera pour y voir cette production confiée à des voix de rêve, en ce samedi 17 décembre 2011.

Jonas Kauffmann chantait un Faust tout en nuances, avec des inflexions dans la voix d’une douceur qui passait mal l’immensité de la salle mais offrait une interprétation rare de ce savant qui vend son âme au diable pour retrouver l’éternelle jeunesse. Son salut à la demeure chaste et pure de Marguerite remplissait la salle d’une pure émotion, alors que sa présence au finale prenait toute sa dimension dramatique. Le retour dans son laboratoire et sous ses traits initiaux de vieillard déçu par la science, la vie et la religion nous présente le drame comme un rêve, lui donnant par là même plus de réalité, lui ajoutant peut-être la déception du malin. C'est nous faire penser à une métaphore de Thomas Tranströmer, selon laquelle il y a un carrefour en chaque instant. Encore un jour qui luit dans la voix de Jonas Kauffmann et c’est bien au diable que nous pouvons tous aller après ça.

Son diable justement était un chanteur d’une exceptionnelle élégance également, René Pape offrant à Méphistophélès une puissance unique, des couleurs de timbre que nous n’avions pas connues au rôle depuis Nicolaï Ghiaurof sans doute, dont le portrait trône en bonne place dans le hall d’entrée du Lincoln Center, en hommage aux divers rôles qu’il y chanta avec sa prestance magistrale. Le Veau d’or était pris à un rythme… endiablé, alors que le rôle était présenté avec l’élégance d’un vrai gentilhomme, un large manteau blanc sur l’épaule, des roses à la main. Ne manquant pas d’humour il poussait sans peine la pauvre Marthe à perdre l’esprit et à vouloir, de gré ou de force, épouser le diable. Dame Marthe d’ailleurs qui en chut dans les décors, sans gravité heureusement, mais provoquant une interruption du spectacle qui montre à quel point la scène peut être source d’évènements divers au cours d’une représentation. Le recours à une vision d'apocalypse nucléaire pour la Nuit de Walpurgis donnait à la science même du bon Docteur Faust un caractère diabolique dans sa capacité à détruire l'humanité grâce à un malin côté de Docteur Folamour mais sans plus avoir à recourir au diable pour cela. Comment j'ai appris à ne plus m'en faire et à aimer la bombe... Ses rapports avec Faust étaient d’une fabuleuse richesse, la bonne entente entre les deux chanteurs étant manifeste et, porté à ce niveau, Méphisto était séduisant en diable, irrésistible pour tout dire.

Marguerite entre ces deux personnages était incarnée par Marina Poplavskaya au français incertain – guère plus que ses deux collègues masculins, soit dit en passant, était un peu rêche et si l’ampleur de la voix est là, il lui manque parfois une certaine agilité, notamment pour réellement rendre le célébrissime Air des bijoux. N’est pas la Castafiore qui veut ! Elle trouvait néanmoins une vraie puissance dramatique pour sa transfiguration finale. 

Valentin, le frère de Marguerite était chanté par l’excellent Russel Braun alors que Siébel, soupirant de Marguerite mais par ailleurs étudiant de Faust, avait la voix de Michèle Losier, la seule francophone de la distribution. Il est vrai que, à lire l’annonce de la distribution et nous sachant à New York, nous craignions que le français ne figurât pas dans les priorités de la mise en scène, ce qui fut vrai, aucun des protagoniste n’offrant la diction que l’on eût été en droit d’attendre au service d’un texte qui n’a, reconnaissons le, dans ce livret jamais la qualité de la traduction de Goethe offerte par Lamartine en son temps.

L’orchestre, que nous trouvâmes empesé aux deux premiers actes avant de prendre plus de relief aux trois suivants, était dirigé pour cette production par le jeune et remarquable chef canadien Yannick Nézet-Seguin, que nous avions entendu cet été diriger un miraculeux Don Giovanni à Salzbourg. Ce soir pourtant, c’est un chef français, Pierre Vallet, qui faisait ses débuts au Met. Inconnu, assez classique dans son approche, il manquait de nerf souvent et ne parvenait jamais à prendre la représentation à son compte.

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11.12.2011

CONCERT DE L’OSR : UN STYLE LEGEREMENT SERIEUX OU SERIEUSEMENT LEGER SOUS LA BAGUETTE DE NEEME JÄRVI

Pour deux soirs et dans chacune des deux principales séries d’abonnement de l’OSR, les 7 et 9 décembre 2011, la baguette était à Neeme Järvi, nouveau directeur artistique de l’Orchestre, qui prendra pleinement ses fonctions en y ajoutant celles de directeur musical en septembre 2012. Le programme était composé de l’Ouverture de concert en fa majeur, opus 123, de Joachim Raff, du Concerto pour violon et orchestre N°2 en sol mineur, opus 63, de Sergei Prokofiev, et de la Symphonie N°6 en si mineur opus 74, dite Pathétique, de Piotr Ilyitch Tchaïkovski.

Les œuvres de Joachim Raff (1822-1882) sont largement méconnues et n’ont pas eu le succès posthume que Liszt leur envisageait, lorsqu’il écrivait : « S’il est vrai que les œuvres d’art vivent grâce à leur style, alors la musique de Raff devrait durer ». Qu'est-ce donc qu'un style en musique? Si l'on s'en tient à une stricte définition, le style est l'ensemble des caractéristiques qui définissent une époque, un artiste, un mouvement ou genre artistique. En ce sens, l'on comprend mal qu'il puisse, trop attaché à l'artiste comme à l'époque, assurer son auteur de passer à la postérité. Il y a incontestablement plus que cela dans le style d'un compositeur et Liszt en avait un sans doute qu'il eut été bien en peine de définir avec précision. En littérature, Céline, qui en avait incontestablement un aussi, le définissait d'une manière que je n'ai jamais comprise, comme pour dire qu'il était le seul à pouvoir prétendre en avoir un. Tout n'est pas qu'une question de style et Raff, dont le nom est gravé sur la façade du Victoria Hall, fait partie, pour le plus grand nombre, de ces inconnus qui furent célébrés de leur vivant, mais dont l’œuvre n’a finalement que peu survécu à leur temps. Pourtant, la musique de ce Schwytzois qui fut l’élève de Liszt et qui travailla pour Mendelssohn, n’est pas dépourvue de qualités. C’est encore Liszt qui en parle le mieux : « Son style  est compact, réfléchi et plein de trouvailles harmoniques, dont l’audace est presque toujours basée sur des règles. L’originalité de Raff tient à la façon dont il combine et assimile les éléments qu’il emploie. Son style mérite une place particulière parmi ses pairs et son individualité attire l’attention. Il s’est façonné un style parfaitement adapté aux particularités de son talent et de son caractère spécifique ».

L’Ouverture de ce soir renferme toutes les qualités et tous les défauts de Raff. Si l’inspiration est là et l’orchestration parfaitement maîtrisée, la profusion d’idées mélodiques qu’une page aussi ramassée interdit de développer donne l’impression de bribes tronquées. Parfaite comme ouverture de concert, agréable à l’oreille, il n’y a pas là de quoi sans doute raviver durablement le souvenir de Raff.

Sergei Prokofiev est d’une toute autre trempe, d’une toute autre époque aussi. Parlant de son second Concerto pour violon et orchestre, il remarquait, dans un entretien aux Izvestia, du 16 novembre 1934 : « Je qualifierai la musique dont on a besoin ici de ‘légèrement sérieuse’ ou de ‘sérieusement légère’ ; il n’est guère facile de trouver le langage qui convienne. Avant tout, elle doit être très mélodique, d’une mélodie simple et compréhensible qui ne doit ni se répéter ni être empreinte de trivialité ».

De coupe classique, cette œuvre bouleverse pourtant constamment les attentes, pour terminer sur un Allegro ben marcato franchement mais joyeusement dissonant. Le jeu enlevé de Vadim Repin correspondait parfaitement à cet interstice qui peut exister entre une musique sérieusement légère ou légèrement sérieuse sous un archet toujours précis. Une écoute partagée avec l’orchestre et une direction efficace ont donné de ce concerto une parfaite interprétation.

Après l’entracte, le morceau de bravoure était celui de la dernière symphonie de Tchaïkovski. Icône de l’époque tsariste dont le régime communiste avait lissé l’image afin qu’elle pût convenir au stalinisme triomphant. On ne trouve plus aujourd’hui de programme qui ne fasse mention de l’homosexualité du compositeur, longtemps passée sous silence, alimentant tous les fantasmes autour de sa mort, soi-disant suicide pour se préserver du scandale d’une relation rendue publique avec un jeune homme. Peu importe, la musique de Tchaïkovski n’en est pas plus ou moins belle pour autant et cette dernière œuvre orchestrale du compositeur peut dignement figurer au panthéon des grandes symphonies romantiques, lui-même n’hésitant pas à la considérer comme la meilleure des œuvres qu’il eût écrites.

Symphonie à programme secret, elle reprend pour entame le début de la Sonate Pathétique de Beethoven, dès les premières mesures de l’introduction, marquées Adagio. L’immense mouvement initial, aussi long que les deux suivants réunis, est en soi tout un poème symphonique. Le deuxième mouvement, une valse à cinq temps marquée Allegro con grazia a un caractère léger qui pourrait cependant, du fait du thème du destin qu’il développe, rejoindre un peu du sérieux évoqué par Prokofiev. Le Scherzo qui suit a quelque chose d’inquiétant, au point que le chef en perdit un instant sa baguette qui alla virevolter entre les deux pupitres de premiers violons. Innovation de forme quasi sans précédent à l’époque, la symphonie se termine sur un Adagio lamentoso riche et inspiré.

Avec un orchestre en place qui a parfaitement su maîtriser toute la profondeur de cette partition, Neeme Järvi avait de quoi nous donner une belle soirée. Le Chef letton est en effet manifestement chez lui dans la musique russe, de Prokofiev comme de Tchaïkovski. Jouant des couleurs de l’orchestre, il le tient, ne laissant pas les cuivres notamment nous assourdir dans une œuvre où ils sont très sollicités. Basé sur un travail de fond réalisé par Janowski dont peut-être est-ce là l’essentiel de l’apport d’un cycle Bruckner par ailleurs inévitablement décevant, l’appropriation de la pâte symphonique par l’OSR est remarquable.

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20.11.2011

DE LA DIFFICULTE DE FAIRE QUELQUE CHOSE DE BEETHOVEN

Le deuxième concert de la Série Symphonie de l’OSR, ce 17 novembre 2011, offrait un programme germanique tournant autour du rare et superbe Concerto pour hautbois et petit orchestre en ré majeur, de Richard Strauss, confié au long souffle profond de François Leleux.

Ouvert sur une symphonie de Haydn, la quarante-et-unième en ut majeur, qui ne marqua guère les esprit, donnée dans un style pompeux et trop lourd pour retrouver le caractère qu’aimait à rappeler Ernest Ansermet, lequel appréciait commencer un programme par une symphonie de Haydn, estimant que cela mettait tout le monde d’accord pour la suite. La suite, nous l’attendions sans nous arrêter à une œuvre rare qui recèle pourtant toutes les qualités d’un compositeur que l’on a tendance à présenter comme le fondateur du genre mais qui était donnée ce soir comme une ouverture insignifiante.

Dans Capriccio, son dernier opéra, Strauss fait dire à La Roche, directeur de théâtre de son état : « Où est le chef-d’œuvre moderne qui parle aux cœurs des gens, qui reflète leurs âmes ? ». L’ayant ainsi écrit sous la forme délicieusement désuète d’une conversation en musique d’une rare élégance tournant le dos à la guerre qui détruit l’Europe, en cette année 1942, Strauss composa en ses dernières années des œuvres d’une rare finesse d’écriture et d’une profondeur apaisante. Alors que tout s’effondre, il donnera encore Metamorphoses, achevées avec la chute de Berlin en avril 1945. Les troupes américaines arrivent à Garmisch et Strauss et sa famille se retrouvent sous la protection d’officiers américains heureusement mélomanes, dont l’un, hautboïste à l’Orchestre de Philadelphie, lui demande d’écrire une pièce pour son instrument. Réfugié en Suisse, Strauss y finira son Concerto pour hautbois, y écrira son Double concerto pour clarinette, basson et cordes et terminera sur les Quatre derniers Lieder. C’est à l’Orchestre de la Tonhalle de Zurich que reviendra, en 1946, la création du Concerto entendu ce soir.

François Leleux, qui fit ses débuts à l’âge de dix-huit ans comme hautbois solo de l’Orchestre de l’Opéra de Paris a ensuite mené une carrière de musicien d’orchestre et de soliste. Cherchant à étendre le répertoire de son instrument, il est le dédicataire de nombreuses œuvres contemporaines. Il a ce soir présenté toutes les meilleures facette d’un hautbois qui demeure rare comme instrument soliste, dans une œuvre emblématique du genre qui nous montre un Richard Strauss encore maître de ses talents de compositeur et qui tend ici comme dans ses dernières œuvres, un miroir à l’esthétique de son temps, redécouvrant le baroque et rejetant l’atonalité pour lui préférer un néoclassicisme charmant et virtuose, non dénué d’un humour nous ramenant aux folles aventures de Till l’espiègle. Le rejet de la guerre et le désarroi devant l’effondrement de l’Allemagne lui inspirent des pièces intimes, qui offrent un oubli du présent permettant l’abandon favorable à une réelle écoute du jeu de l’instrumentiste.

En tout point remarquable, le son de François Leleux a envoûté, réjoui, charmé et distrait un public acquis à sa cause dans moment de repos éloigné du monde. Offrant en bis, dans un clin d’œil affiché à la crise actuelle, une charmante et drôle composition d’Antal Dorati sur la fable de la cigale et la fourmi, il chanta et dansa une pièce dont chaque note nous faisait nous ressouvenir du texte de La Fontaine, singeant les discours de la fourmi comme de la cigale dans des timbres et attitudes opposées montrant une parfaite maîtrise de son instrument, une virtuosité infaillible lui ouvrant les portes d’un humour décalé.

Après avoir ainsi dansé et chanté, nous nous trouvâmes néanmoins fort dépourvus ensuite, non que l’hiver fût tôt venu – ce mois de novembre est bien plus chaud qu’à l’accoutumée et la cigale pourrait y chanter encore quelque temps sans doute avant que d’affronter le caractère peu prêteur de notre fourmi – mais que cette interprétation de la Deuxième Symphonie de Beethoven en seconde partie de concert fût décevante. A l’heure où Riccardo Chailly sort une intégrale des symphonies de Beethoven avec le Gewandhausorchester de Leipzig, la question de savoir quoi faire de soi non pas après Beethoven comme nous la posions dans un précédent billet, mais dans Beethoven, se pose avec acuité. Certes, Chailly possède l’orchestre dédié à Beethoven par excellence, celui-ci y ayant dirigé lui-même les deux premiers cycles de ses symphonies donnés comme tels et étant ensuite continûment resté au répertoire de cette splendide phalange. Chailly a quelque chose à dire dans Beethoven. A propos de la Deuxième Symphonie, il écrit, dans la présentation du coffret qu’il vient de publier (DECCA) : « L’introduction lente paraît faire référence à Mozart ou Haydn, et les séries de trilles renvoyer aux structures de la musique baroque. Pourtant à la mesure 12, Beethoven brise la façade néo-baroque ». Il y voit, dans l’enchaînement qui suit, un exemple de l’humour subtil de Beethoven, pour autant que ses indications de tempo soient fidèlement respectées. Le Finale est ainsi « incroyablement moderne », aux côtés duquel celui de l’Héroïque fait figure, pour Chailly, de triomphe du classicisme ! Le tempo de 152 à la blanche voulu par Beethoven et tel qu’exécuté par Chailly, donne une vitalité folle à ce mouvement et à toute la symphonie, qui a toujours été pour moi, l’une de mes préférées du Maître.

Las, rien de tel avec Janowski. Il est vrai que l’OSR n’a pas dans Beethoven la légitimité du Gewandhaus et que son chef actuel frôle moins souvent et de plus loin le génie que Chailly. Janowski m’a semblé continuellement hors sujet dans cette œuvre et l’orchestre ne pas savoir ce que l’on attendait de lui. Imprécis, flottant parfois au-delà de ce qui peut être accepté d’une formation de ce niveau, il offrait une bien pauvre banalité dans une œuvre manifestement sous-estimée et dont on a sans doute eu le tort de penser qu’elle se jouerait toute seule. Oublions cela en revenant dans l’air du temps.

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22.10.2011

DE LA DIFFICULTE DE FAIRE QUELQUE CHOSE DE SOI APRES BEETHOVEN

Franz Schubert avait écrit : « Au fond, j’espère bien faire quelque chose de moi, mais qui peut encore faire quelque chose après Beethoven ? ». Mort un an seulement après son illustre aîné, son Ouverture dans un style italien, D590, ouvrait le premier concert de l’OSR dans sa série Symphonie, le 20 octobre 2011. Schubert a sans aucun doute fait quelque chose après Beethoven, à la puissance duquel il a répondu par une intimité mise en musique, qui m’a toujours semblé impropre au concert. J’aime écouter Schubert seul, le concert n’offrant par nature pas l’intimité nécessaire à le pénétrer. Schumann d’ailleurs ne s’y était pas trompé, qui partageait l’affiche de cette ouverture de saison avec sa Troisième symphonie en mi bémol majeur, op. 97, dite Rhénane. Schumann, qui avait dix-huit ans à la mort de Schubert, lui reconnaissait une place majeure dans la musique de son temps : « Il n’existe aucune autre musique, hors celle de Schubert, qui soit aussi remarquable du point de vue psychologique dans la suite des idées et des liens entre elles. Qu’ils sont peu nombreux, ceux qui ont su, comme lui, exprimer leur propre caractère à travers des tableaux sonores ; encore plus rares sont ceux qui ont su tant écrire pour eux-mêmes et pour leur propre cœur ». Alors que les trois premières symphonies de Schubert sont contemporaines des septièmes et huitième de Beethoven, ses deux ouvertures dans le style italien reflètent sans doute davantage l’énorme succès dont jouissait alors à Vienne Rossini.

Cette entame subtile pleine de douceur nous entraînait vers le Troisième concerto pour violon et orchestre, en ré mineur, op. 58, de Max Bruch, confié à l’archet de Bogdan Zvoristeanu, par ailleurs premier violon solo de l’OSR. Bruch, héritier du grand romantisme allemand ne sut jamais s’affirmer face aux compositeurs majeurs de son temps, qui furent Brahms, Liszt ou Wagner. Seul son premier concerto pour violon a su s’imposer, éclipsant tout le reste de l’œuvre d’un compositeur très tôt prolifique. Le troisième concerto donné ce soir recueillit un beau succès le soir de sa création, en mai 1891, à Düsseldorf, sous la direction de l’auteur et avec le violon de Josef Joachim. De la longueur des grands concertos de Beethoven ou de Brahms, il n’en atteint certainement pas la profondeur, même si l’écoute en est plaisante, la mélodie agréable et l’orchestration maîtrisée. Il y manque néanmoins ce petit supplément d’âme qui pourrait en faire une œuvre maîtresse du répertoire. Il manquait aussi à Bogdan Zvoristeanu ce même petit supplément d’âme pour incarner en soliste ce concerto avec l’Orchestre au sein duquel il joue habituellement. D’une belle sonorité, d’une parfaite tenue, nous avons entendu une belle interprétation de cette œuvre mais il y manquait une vraie personnalité, qui distingue le soliste du musicien d’orchestre. En choisissant cette pièce, ni l’orchestre ni le soliste ne se sont fourvoyé pourtant, offrant un choix judicieux, tant il demeure agréable de pouvoir entendre également des œuvres rares qui, pour ne pas s’être imposées au firmament de la musique, n’en demeurent pas moins digne d’être programmées.

Schumann terminait ce concert dans sa Troisième Symphonie, dite Rhénane. Si Schubert parle à son cœur, Schumann met en relief les fragilités et les faiblesses de chacun, les siennes en particulier, qui le mèneront à la folie. La lutte incessante de Florestan et d’Eusebius, les tourments d’un esprit génial que la musique finit par noyer sous des flots trop puissants pour n’être plus maîtrisés, forment le fondement de la musique de Schumann. Le Rhin, si présent dans la vie et la mort du compositeur accompagne ici également son œuvre. La direction de Janowski était trop sage pour rendre l’ambiance et les tréfonds d’une telle œuvre. Les deux derniers mouvements notamment, notés Feierlich et Lebhaft manquaient précisément de ces caractères là. Il faut savoir aller à l’abîme dans Schumann, non pour le surplomber mais pour y plonger, s’y laisser tomber, griser par la chute, la perte de maîtrise, la peur, l’amour de Clara, partir dans les flots puissants du Rhin, ne pas s’y noyer mais l’avoir voulu, se trouver rejeté de la rive à l’asile, au complet isolement, à la mort. Il faut aller chercher l’interprétation de Schumann dans ses propres faiblesses, oser ouvrir les blessures. Janowski ne l’a pas osé et son interprétation n’a pas su faire quelque chose de cette symphonie d’après Beethoven.

Ce premier concert de la série Symphonie était donné trois semaines après le premier de l’autre série d’abonnement de l’OSR, la série Répertoire. La question de déterminer que faire de soi après Beethoven y était somme toute également posée, au travers d’œuvres aussi différentes que le Deuxième concerto pour piano et orchestre de Béla Bartók  et la Troisième symphonie en ré mineur d’Anton Bruckner, dans sa version de 1889, finalement retenue par l’édition de Léopold Nowak. Sans avoir à entrer dans les dédales des difficultés posées par l’édition des symphonies du Maître de Saint-Florian, seulement convient-il de rappeler que c’est le plus souvent cette partition qui est choisie par les chefs et les orchestres l’interprétant. Janowski connaît bien son Bruckner et il nous livre depuis quelques saisons un cycle de ses symphonies qui, en concert, a varié du bon au moins bon, notamment par la tendance assommante du chef à faire jouer l’orchestre trop fort, surtout dans ses cuivres. Dans une salle relativement petite par rapport aux autres salles de concert que l’on peut connaître en Europe, une telle violence sonore peut devenir rapidement gênante, voire insupportable, comme nous en avions ici rendu compte à propos d’une précédente interprétation de la Sixième Symphonie. Rattrapables au disque ou par la transmission radiophonique, ces défauts sont bien réels dans la salle du Victoria Hall. L’interprétation du soir ne faisait pas l’économie des cuivres et tombait dans ce travers sans heureusement y pousser trop loin. L’Orchestre qui, lui, connaissait peu Bruckner avant Janowski, a appris à s’y repérer et à en rendre les grandes architectures. C’est sans doute maintenant que l’on pourrait entreprendre ce cycle, sur l’expérience accumulée ces dernières saisons et qui a parfois cruellement manqué, notamment à l’abord des huitième et neuvième symphonies.

Quant au piano de Bartók, la salle a réservé, pour sa seconde apparition avec l’OSR, un second triomphe à Boris Berezovsky. Pour la seconde fois également, je n’ai pu me joindre à l’enthousiasme ambiant. Comment aimer ce jeu où l’orchestre couvre constamment le piano dans les premier et troisième mouvements et où le piano se noie lui-même dans le deuxième sous un jeu très indistinct. Tenter dans Bartok un jeu aussi peu défini, des contours aussi flous, des notes qui se fondent les unes dans les autres sans jamais sonner pour elle-même, une telle pédale, c’est comme interpréter un tableau de Munch avec les yeux des impressionnistes. Il suffit de réécouter l’extraordinaire disque de Pollini et Abbado à Chicago ou celui des deux Hongrois Anda et Fricsay à Berlin pour se souvenir de ce qu’il aurait fallu entendre. Janowski quant à lui était déjà dans Bruckner, loin des sources folkloriques du compositeur hongrois. Ouverture en fanfare lisait-on dans le journal du lendemain, en fanfare certes mais rappelons que l’OSR est un orchestre symphonique dont on attend plus de sensibilité.

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2.10.2011

EINE GROSSE NACHTMUSIK : LA SEPTIEME DE MAHLER PAR RATTLE

Comme l’an passé, c’est sur un concert des Berliner Philarmoniker sous la direction de Sir Simon Rattle que j’ai terminé mon séjour salzbourgeois et comme l’an passé, ce fut une apothéose. Après avoir entendu deux soirs de suite le Chicago Symphony Orchestra sous la direction fascinante de Riccardo Muti, l’on se disait que l’on avait là le meilleur orchestre du monde. Les Berliner demeurent malgré tout une classe en dessus. Heureusement qu’ils clôturent le festival. Qu’entendre sinon après eux ?

Au programme de ce premier concert – le seul que j’aie pu voir, le dimanche 28 août 2011 au soir, la Septième Symphonie  de Gustav Mahler. Composée en 1904-1905, Mahler a commencé par les deux Nachtmusiken, alors même qu’il travaillait encore à la Sixième Symphonie, fait rarissime pour lui que de travailler ainsi en parallèle sur deux symphonies. C’est l’année suivante, durant l’été traditionnellement consacré à la composition, qu’il composa les trois autres mouvements et eut beaucoup de mal à les lier aux deux premiers. Il est vrai que ces « deux Andante », comme le compositeur les qualifie lui-même dans une lettre à son épouse, Alma, sont d’une nature particulière dans l’œuvre de Mahler. La symphonie est d'un plan parfaitement symétrique, un Scherzo central, entouré des deux Nachtmusiken, et les deux mouvements extrêmes, le premier marqué Langsam (Adagio). Nicht schleppen-Allegro risoluto, ma non troppo, et le Rondo-Finale. Tempo I (Allegro ordinario)-Tempo II (Allegro moderato ma energico). Les trois morceaux intermédiaires constituent une unité en eux-mêmes, quasiment de même dimension que les deux mouvements qui, traditionnellement, donnent le message de l’œuvre, le premier et le dernier. Mahler a ressenti ici la nécessité de se détourner du pessimisme de la Sixième Symphonie, comme de la douleur sauvage de la Cinquième, pour trouver un monde plus poétique, une nuit illuminée que pourrait chanter Eichendorff. Cette nuit est plus un thème d’ensemble qu’un programme. Le titre de Grosse Nachtmusik donné au concert par le programme de la soirée était ainsi parfaitement juste. Willem Mengelberg, dans ses notes laissées sur sa partition de l'oeuvre, a porté une référence à la Ronde de nuit de Rembrandt, décrivant ainsi, non pas une description musicale du tableau mais une marche avec des clair-obscur fantastiques. Bruno Walter voyait quant à lui en cette Septième Symphonie l’œuvre la plus objective de Mahler. C’est peut-être la moins populaire de ses symphonies et pourtant, à mon goût, l’une des plus belles, capable de servir d’écrin aux amours de Tristan et d’Isolde.

A ce jeu, Rattle est maître de nos nuits, lui qui avait gravé il y a déjà quelques belles années, une version de référence de cette œuvre, alors avec son orchestre de Birmingham, y revient maintenant en ouverture de saison à Berlin et à Salzbourg. Le geste est simple mais la tension intense et la vision s'est approfondie depuis sa première gravure. L'orchestre surtout est supérieur à celui de Birmingham, sans porter ombrage à celui-ci pourtant, tant il est supérieur à tous les autres. Vrai chef malhérien, Rattle est capable de parer cette nuit musicale, tantôt Allegro moderato, puis, surtout, Andante amoroso, de couleurs somptueuses, en parfaite symbiose avec cet orchestre qu’il a fait sien et avec les musiciens duquel on sent un complet partage. C’est Eichendorff qui nous lisait Mahler dans ces clair-obscur d’une si subtile gamme romantique. Si l’an passé le chef nous présentait les pièces pour orchestre de Schönberg, Berg et Webern comme une hypothétique onzième symphonie de Mahler, faisant sonner la seconde Ecole de Vienne de manière plus postromantique que révolutionnaire, il confirmait ce soir, avec cette œuvre qui est généralement perçue comme la source d’inspiration de la Symphonie de chambre opus 9 de Schönberg, l’ancrage des langages à venir.

http://www.salzburgerfestspiele.at/konzert/berliner-philharmoniker-1-2011

 

1.10.2011

MUSIZIEREN UND TANZEN : DEUX CONCERTS DU CHICAGO SYMPHONY ORCHESTRA SOUS LA DIRECTION DE RICCARDO MUTI A SALZBOURG

 

En orchestre invité du Festival de Salzbourg, le Chicago Symphony Orchestra a donné deux concerts sous la direction de son nouveau directeur musical, Riccardo Muti, les 26 et 27 août 2011. Deux programmes symphoniques sans soliste, sous la seule présence du chef, qui fait montre d’une autorité sans partage dès qu’il apparaît sur la scène du Grosses Festspielhaus. Autorité musicale avant tout, mais également personnelle, tant le chef de septante ans serait aujourd’hui sans doute le seul à oser, sinon même à vouloir, reprendre le surnom de Maestrissimo naguère réservé à un autre Italien, Arturo Toscanini. La crinière d’un noir de jais fait l’objet d’une attention particulière pour soigner l’image avec une certaine coquetterie peut-être. L’âge n’a pas de prise sur la baguette ni sur l’art de Muti. C’est l’élégance du chef.

A la tête d’un orchestre superbe, il nous a proposé deux programmes électriques. Le premier était consacré à une commande de l’Orchestre au compositeur Bernard Rands, né en 1934, pour célébrer, en 2010, le deux centième anniversaire de l’indépendance du Mexique et le centenaire de la révolution de 1910. Rands, que Muti connaît depuis fort longtemps et avec lequel il a toujours eu plaisir à travailler, a composé à cette occasion une courte pièce pour grand orchestre intitulée Danza petrificada, donnée ce soir là en première audition européenne. Inspirée d’un poème d’Octavio Paz décrivant un village mexicain, elle est une formidable incarnation des jeux de timbres dont un orchestre de cette classe peut savoir se parer. Les mots d’Octavio Paz décrivent à eux seuls cette musique nouvelle : « … festín de formas, danza petrificada bajo las nubes que se hacen y se deshacen y no acaban de hacerse, siempre en tránsito hacia su forma venidra… ».

Venait ensuite de Richard Strauss le poème symphonique Tod und Verklärung, op. 24. Décrivant l’œuvre comme « ein Einfall wie jeder andere, warscheinlich letzten Endes das musikalische Bedürfnis, nach Macbeth (beginnt und schliess in D moll), Don Juan (beginnt und schlieest in E moll) ein Stück zu schreiben, das in C moll anfängt und in C dur aufhört! », Richard Strauss en fait plus qu'un simple exercice de composition. L’œuvre est guidée par le principe per aspera ad astra, déjà connu de la cinquième symphonie de Beethoven et revêt de ce fait également un caractère électrisant survolté par Riccardo Muti. « Das ist doch keine Apotheose » écrivait Strauss. Pas sûr qu’il ait gardé raison sous une telle baguette.

En deuxième partie de cette première soirée, le chef nous a proposé une relecture de la Cinquième Symphonie de Dimitri Chostakovitch, op. 47. L’on sait le poids politique de cette œuvre singulière, que le compositeur, pour rentrer dans les grâces d’un pouvoir totalitaire imbécile après la condamnation de son opéra Lady McBeth du district de Mzensk, en 1936, et la déprogrammation de la création de sa quatrième symphonie qui devait suivre, avait intelligemment sous-titré « Humble réponse d’un compositeur soviétique à de justes critiques »… pour les renouveler pourtant et les diriger même personnellement contre Staline. Politique certes, mais œuvre majeure du répertoire symphonique, cette pièce est l’une des plus jouées de Chostakovitch, la plus connue également sans doute de ses symphonies. Riccardo Muti a dépouillé la partition de tous ses oripeaux politiques pour se consacrer à la musique quelle recèle. Son plein et homogène, superbes cordes qui mettent de la chaleur dans leurs couleurs, bois et vents en général lumineux mais la puissance demeure. Nous attendions une œuvre corrosive aux ambitions politiques bien connues, nous avons découvert une superbe symphonie classique qui nous a littéralement envoûtés. Il est sans doute temps d’entendre Chostakovitch comme un grand musicien et d’abandonner le caractère historique d’une opposition politique fondamentale mais datée. Il y gagne en universalité et rejoint les plus grands symphonistes de l’histoire. Muti lui a donné l’indépendance qui nous permet de l’entendre sans sous-entendu. Musizieren est le terme qui convient le mieux pour décrire ce premier concert.

Au deuxième soir, c’est également par une grande symphonie, mais largement méconnue celle-ci, que Muti ouvrit son programme. La Symphonie en mi bémol de Paul Hindemith est une œuvre du premier XXème siècle aux couleurs postromantiques. Nullement révolutionnaire tant dans sa structure en quatre mouvements que par le refus d’une atonalité qui prévalait dans la nouvelle garde de l’époque, en 1935-1936, sous les plumes de la nouvelles Ecole de Vienne dont Wagner et Mahler avaient pavé la voie. Considéré pourtant comme un musicien dégénéré par le régime nazi, Hindemith peine, encore aujourd’hui, à retrouver la stature qui devrait être la sienne dans l’histoire de la musique. Cette symphonie est une œuvre splendide qui mérite de figurer au répertoire des grands orchestres comme au programme des grands festivals. Magnifiée par un orchestre fabuleux dirigé avec autorité et élégance par un Muti des grands soirs, ce fut l’un des grands moments de l’édition 2011.

Dansant ensuite le ballet de Prokofiev Romeo et Juliette dans un choix de pièces tirées des deux suites du compositeur, Muti donnait d’emblée le ton avec Les Capulets et les Montagues, racés, figés dans leur opposition mortelle aux sources immémoriales, pour ordonner les pièces des deux suites dans l’action chronologique de l’intrigue du ballet. La Mort de Tybalt était un sommet de cette interprétation mais toutes les pièces offraient à l’Orchestre de quoi exprimer une virtuosité sans faille dans des couleurs infinies et des sonorités d’une extrême beauté, au point que l'on meurt avec Roméo au tombeau de Juliette. Le programme de la soirée soulignait avec raison les liens qui unissaient Hindemith et Prokofiev, montrant qu’ils avaient sans doute plus de points en communs que de différence dans une écriture qui restait somme toute classique dans la première moitié d'un siècle en pleine destructuration. C’était particulièrement vrai dans l’enchainement des deux ouvres à la virtuosité classique jouées ce soir. Tous les auditeurs avaient pour l’Orchestre et son chef les oreilles que Roméo prêtait à la douce voix de Juliette.

http://www.salzburgerfestspiele.at/konzert/chicago-symphony-orchestra-1-2011

http://www.salzburgerfestspiele.at/konzert/chicago-symphony-orchestra-2-2011

18.09.2011

L’AFFAIRE MAKROPOULOS

Rare honneur salzbourgeois que celui fait à l’opéra de Leoš Janáček, Věc Makropulos ou, en français, L’affaire Makropulos, huitième et avant-dernier opéra du compositeur tchèque, composé entre novembre 1923 et décembre 1925 et créé le 18 décembre 1926 à Brno, sur un livret adapté par le compositeur lui-même à partir d'une pièce de Karel Čapek. L'œuvre ne comprend à peu près rien de ce qui fait usuellement le succès d’un opéra : ni airs, ni duos, ni ensembles, ni chœurs, ni surtout de volonté particulière d'effet. La récitation rapide et continue de dialogues parlés offre l’expression d’un travail rythmique particulièrement élaboré sur une écriture orchestrale très riche.

Le premier acte s’ouvre sur un début d'après-midi pragois, vers 1920, au cabinet de Maître Kolenatý, avocat de son état. Vítek, le clerc, donne à Albert Gregor des nouvelles du procès qui, depuis 1827, oppose sa famille à celle du baron Prus, du fait que le défunt Josef Prus aurait eu, voilà bientôt cent ans, un fils illégitime, Ferdinand Gregor, avec la chanteuse Ellian MacGregor, dont descendraient tous les Gregor. La célèbre cantatrice Emilia Marty semble étrangement connaître les détails de cette vieille histoire. C’est elle qui permet à Albert Gregor de retrouver un testament de Prus en faveur de son fils illégitime. Encore convient-il de prouver la parenté d’Alfred et de Ferdinand Gregor. La cantatrice promet d'en apporter la preuve à Albert, s'il l'aide à retrouver de vieux documents écrits en grec.

Le deuxième acte nous permet de retrouver, le même soir, Emilia dans sa loge, qui se moque des chanteuses du passé s’amuse des égarements sentimentaux d’un vieux noble sénile, le comte Hauk-Šendorf, qui la prend pour une gitane aimée des décennies plus tôt. Prus la fait changer d’humeur cependant, lorsqu’il l’informe posséder des lettres qui mettraient en évidence le rôle d’une certaine Elina Makropoulos dans la naissance de Ferdinand. La cantatrice promet de se donner au Baron dans une nuit d’amour contre l’enveloppe cachetée qui accompagne ces lettres.

L’action du troisième acte se déroule le lendemain, après le suicide du fils Prus, qu’Emilia avait soudoyé pour qu’il vole son père. C’est là que l’on apprend toute la vérité sur cette fille Makropoulos, qui, née en Crète en 1575, avait servi à tester un élixir de vie éternelle, devenant au fil des siècles des femmes différentes dont les initiales E. M. gardent seules les traces. Les effets de l’élixir s’estompant finalement avec le temps, Emilia Marty revenait à Prague pour en retrouver la formule dans les papiers de Prus. Avouant toutefois les malheurs d’une si longue existence, elle en offre finalement la formule à la fille de Vítek, qui la brûle. Emilia s’effondre alors, morte.

La mise en scène de Christoph Marthaler est fondée sur un décor unique, qui sert à la fois de bureau d’avocat, de tribunal ou de tout autre lieu. Exploitant à merveille la largeur de la scène du Grosses Festspielhaus, il donne beaucoup d’humour à cette histoire, notamment lorsque, au lever de rideau, un long dialogue muet entre une veille dame et une infirmière sur les choses de la vie se déroule dans une local vitré ne nous permettant pas de les entendre, seuls des surtitrages nous permettant de suivre une conversation dont nous serions sinon exclu. Puis la musique et l’action démarrent pour ne plus s’arrêter, dans un flot musical magnifiquement écrit. Tout au long du troisième acte, un comique de répétition nous montre un homme venir d’innombrables fois livrer de fleurs à la vieille dame du monologue initial. De beaux volumes, de très belles lumières pour une direction d’acteurs parfaitement réglée.

Dans cette œuvre très particulière, tout tourne autour d’Emilia Marty. Incarner celle qui est, selon le livret, la plus grande cantatrice du moment, croulant chaque soir sous le succès le plus complet, n’est sans doute pas chose aisée. Angela Denoke y parvient merveilleusement. La voix est parfaite comme la présence et l’interprétation. Elle y met un certain détachement, sans doute propre à celle qui a vécu trois cent trente-sept années sur scène et qui a trop vécu pour ne plus s’étonner de quoi que ce soit. Autour d’elle, tous les autres personnages sont excellents dans leurs rôles respectifs, mais ils ne servent jamais, dans la conception-même du compositeur, que de faire-valoir à la cantatrice, la femme qui passe à travers les âges sans voir le succès se démentir.

Autour d’elle également un orchestre fabuleux comme toujours dans une fosse d’opéra, les Wiener Philarmoniker sonnent avec des couleurs inégalables sous une baguette inspirée, celle d’Esa-Pekka Salonen, qui confirme à chaque apparition qu’il est l’un des plus beaux chefs du moment.

 http://www.salzburgerfestspiele.at/oper/vec-makropulos-die-sache-makropulos-2011

17.09.2011

L’OFFRANDE LYRIQUE DES WIENER PHILARMONIKER

En consacrant le concert de la matinée du 25 août 2011 au Grosses Festspielhaus de Salzbourg, donné par les Wiener Philarmoniker sous la baguette de Franz Welser-Möst, à l’œuvre de Schubert, Der Tod und das Mädchen, dans son orchestration pour orchestre à cordes de Gustav Mahler, puis à la Lyrische Symphonie d’Alexander Zemlinsky, sur des textes de Rabindranath Tagore, c’est une véritable offrande lyrique que nous offrit l’orchestre et son chef.

Le quatuor de Schubert, Der Tod und das Mädchen, D810, en ré mineur, date de mars 1824 et est composé ensemble avec celui en la mineur, D804. L’appel du ré mineur et la référence au Lied de 1817, D531, dont il a repris le titre, le souvenir du Erlkönig, dans la même tonalité, lui imprime une nature funèbre. L’ouverture de cette pièce détermine le climat de l’œuvre. La cellule initiale du premier mouvement, Allegro, est directement issue du choral de la mort du lied éponyme, où elle accompagne la terreur de la jeune fille. Ce signal fatidique n’est pas sans rappeler Beethoven, dans un motif implacable qui conduit tout le premier mouvement. Le deuxième mouvement, Andante con moto, est également nourri par le choral de la mort, grave, laissant de côté la jeune fille éperdue. Le thème du Scherzo, allegro molto, s’appuie pour s’élancer sur un rythme directement issu du choral de la mort, du deuxième mouvement et du signal de la mort qui ouvre le quatuor. Le retour au ré mineur souligne encore le côté macabre de ce troisième mouvement. Le Finale, presto, également en ré mineur, ne fait que continuer sur la lancée avec son rythme de tarentelle qui combine le scherzo et la forme sonate dans une danse de cauchemar échevelée par de brusques variations d’intensité.

Comment ne pas penser qu’une telle antienne de la mort ne parlât particulièrement à Gustav Mahler, dont on trouve, plus ou moins explicitement énoncée comme telle, une marche funèbre dans toutes les œuvres. C’est durant ses années passées à Hambourg, entre 1891 et 1897, que Gustav Mahler arrangea pour orchestre à corde ce quatuor de Schubert. Titrée dans le programme du Festival « Mehr als ein Gedankenexperiment », cette version de Mahler se trouve en effet transposée pour un imposant orchestre à cordes, ce qui lui permet d’exprimer tout le côté symphonique de la partition de Schubert, lui ajoutant une certaine profondeur, c’est un hommage à son prédécesseur.

Hommage également de Zemlinsky, à Mahler cette fois, que sa Lyrische Symphonie sur sept textes du poète Indien, Prix Nobel de littérature en 1913, Rabindranath Tagore. Zemlinsky avait entendu le poète lire certains de ses textes à l’Université Caroline de Prague, le 21 juin 1921. La lecture en ayant été donnée par Tagore en bengali, sa langue natale, Zemlinsky ne put en comprendre le sens. Sans doute se trouva-t-il dans la même position que Leos Janacek, qui assista également à cette audition et qui, dans son Journal, cité dans le programme de la matinée, exprima ne pas en avoir compris le sens mais, de la sonorité de ses mots et de leur mélodie, avoir reconnu l’amère douleur de son âme. Zemlinsky en fit son Lied von der Erde, dans une structure comparable, même si elle comporte un titre de plus, et dans une référence explicite à cette symphonie lyrique de Gustav Mahler. Les sources littéraires en sont également orientales, chinoises pour le premier, indiennes pour le second. L’alternance entre les voix de l’homme et de la femme est également comparable, même si au duo ténor-contralto de Mahler succède le choix inverse du baryton et de la soprano chez Zemlinsky. L’œuvre fut créée en 1923 et demeure trop rare au concert comme au disque. Rapidement résumé, il s’agit de la rencontre entre un prince et une jeune femme du peuple, dont les sentiments mutuels et réciproques passent par toutes les extrémités.

Mahler admirait les qualités musicales de Zemlinsky, tout en regrettant que sa musique fût truffée de réminiscences en tout genre. Cette symphonie rappelle en effet le Lied von der Erde, mais également les Gurrelieder de Schönberg, entre autres références. Toutefois, là où Mahler fait de l’amour la source d’une renaissance éternelle du printemps, Schönberg un élan digne de Tristan, Zemlinsky nous offre un cheminement vers la séparation inéluctable, la plénitude ne pouvant s’accomplir qu’en soi-même, pas en l’amour. Le compositeur a décrit lui-même le sens de son œuvre, dans un ouvrage intitulé Pult und Taktstock, en ces termes : « La cohésion interne des sept chants avec leurs préludes et interludes, qui possèdent tous un seul et même ton foncièrement, profondément grave et passionné, doit parfaitement être mise en valeur avec une conception et une exécution adéquates de l'œuvre. Le prélude et le premier chant présentent le sentiment fondamental de toute la symphonie. Toutes les autres parties doivent être imprégnées de la couleur du premier chant. Ainsi par exemple, le second chant qui pourrait occuper la position d’un scherzo ne doit surtout pas être abordé comme quelque chose de gai, léger, ou manquant de gravité ; encore moins le troisième chant - qui est l’adagio de la symphonie - comme un chant d’amour languide et complaisant. C’était ma volonté de choisir ainsi ces sept poèmes et de les ordonner dans cette succession particulière qui leur donne leur affinité intérieure ; c’est ainsi que se livre leur interprétation voulue sur chacun d’entre eux, assemblés avec une sorte de traitement de leitmotivs (motifs qui reviennent), de certains des thèmes, et cela bien sûr exalte l’unité de l’œuvre, et c’est cette unité qui doit être au tout premier rang de l’interprétation de tout chef d’orchestre ».

Dans ces deux œuvres à l’orchestre passionné, les Wiener Philarmoniker furent exceptionnels de qualité. Lyrisme, amour, passions, mort, rien ne leur est étranger, ils peuvent tout jouer, tout inspirer, tout exposer. Les deux chanteurs du jour étaient de même niveau, le Baryton Michael Volle et la Soprano Christine Schäfer, car c’est le baryton qui introduit et conclut le cycle, ce qu’autorise le nombre impair des chants, alors que chez Mahler, leur nombre de six offre de commencer par l’un et de terminer sur l’autre. Les demandes et les espoirs de l’homme sont beaux exprimés par le timbre chaleureux et la profondeur colorée de cette voix qui chante beaucoup à l’opéra comme au lied et qui maîtrise naturellement la langue de Zemlinsky. C’est à lui qu’incombe le cœur de l’œuvre, le troisième chant, par lequel Tagore exprime que l’amour doit dépasser la dimension charnelle pour se projeter vers la nostalgie du désir.

Suivant des chemins différents qui ne le rejoignent jamais, la femme dans ces chants est apaisante, résignée au point de disparaître finalement. Habituée elle aussi de tout le répertoire lyrique allemand – elle a chanté Konstanze, Cherubino, Pamina, Donna Anna, Sophie ou Lulu dans un cheminement qui est une exploration totale du rôle de la femme à l’opéra – Christine Chäfer porte toutes les couleurs de Zemlinsky, entre Mozart, Strauss et Berg, rendant les indications toujours très précises de l’auteur avec une grande expressivité.

La lenteur est la marque de cette symphonie, les textes confiés au baryton étant en effet notés successivement Langsam (1), Adagio (3), Feurig und kraftvoll (5) et Molto adagio pour finir. La femme quant à elle chante sur des indications toujours axées sur la lenteur, sauf le Lebhaft, pour commencer (2) mais Langsam ensuite (4), pour finir sur Sehr mässige Viertel.  

Franz Welser-Möst, chef autrichien né à Linz, a fait ses débuts au Festival de Salzbourg à vingt-cinq ans, en 1985, avant de travailler avec Abbado, de prendre la succession de Klaus Tennsted à Londres, puis de diriger l’Orchestre de Cleveland et, depuis la saison 2010-2011, l’Opéra de Vienne. Ce chef n’a jamais été épargné par les critiques. S’il manque certainement de charisme, ce n’est pas pour autant un mauvais musicien. Sa direction est simple, assez classique, dotée d’une élégance toute autrichienne qui se marie fort bien à l’Orchestre et au lieu, comme à la musique de Zemlinsky. Il n’en demeure pas moins que le concert valait surtout pour la rareté des œuvres programmées – ce qui est aussi à porter au crédit du chef, la beauté de l’orchestre et l’engagement des solistes que pour une direction précise et cohérente mais qui aurait pu être plus inspirée face aux enjeux et aux couleurs, aux blessures de l'âme de Tagore et de Zemlinsky.  

http://www.salzburgerfestspiele.at/das-programm/konzert/konzert-detail/programid/4502

11.09.2011

BEETHOVEN APOLLINIEN : RECITAL DE MAURIZIO POLLINI A SALZBOURG

 

Ce 24 août 2011 à Salzbourg, au lendemain d’une fabuleuse soirée consacrée à Don Giovanni, c’est à un récital de piano que nous avons assisté et non des moindres. Sur l’immense scène du Grosses Festspielhaus, un piano seul trônant au milieu, devant le rideau pare-feu et un grand paravent de bois permettant d’en améliorer l’acoustique à destination du public. Cette scène qui voyait pour cette édition 2011 du Festival des opéras comme Die Frau ohne Schatten, de Richard Strauss, ou L’affaire Makropoulos, de Leos Janacek, se prête également aux concerts symphoniques de grands orchestres, tels, cette année, les Wiener Philarmoniker, les Berliner Philarmoniker ou encore le Chicago Symphony Orchestra. Si l’acoustique permet de ne rien rater d’aucune de ces configurations, il importe néanmoins de voir sur scène un pianiste capable, seul, d’habiter un tel espace, un tel volume et ce n’est assurément pas donné à tout le monde.

Le programme de ce récital était consacré à quatre sonates de Beethoven, les opus 54 et 53, Waldstein, en première partie, les opus 78 et 57, Appassionata, en seconde.

Les trois sonates opus 53, 54 et 57 ont été composées en même temps par Beethoven, juste avant l’achèvement de sa Troisième Symphonie et pendant le premier travail sur Fidelio. L’opus 53, dédiée au Comte Waldstein, dont elle a gardé le nom, est une Grande sonate dans l’écriture de laquelle Beethoven a cherché à repousser les limites d’un instrument en pleine évolution. La dimension du timbre s’impose ici comme élément de composition, organisation de l’œuvre dont l’extension des registres s’étend sur cinq octaves. Considérée comme longue, bien que ne se composant que de deux mouvements, le premier Allegro con brio, le second Rondo. Allegretto moderato, précédé d’une Introduzione, Adagio molto, elle est d’une grande virtuosité.

L’opus 54 est également en deux mouvements, successivement Im tempo d’un Menuetto, et Allegretto-Più Allegro. Le 2 juin 1804, alors qu’il travaillait à cette sonate, Beethoven nota sur une feuille d’esquisse : « Finale toujours plus simple. De même pour toute la musique pour clavier ». Dans cette sonate, Beethoven va à l’essentiel de la musique, destiné à repousser les limites du temps et de l’espace, aux timbres qui créent l’inouï, à l’énergie créatrice. Le programme de la soirée la présentait ainsi : « Sie zeigt das Bestreben, einein überlieferten formalen Rahmen gedanklich zu überwinden und auf diese Weise neue Wege zu beschreiten ».

L’opus 57, Appassionata, est sans doute la plus célèbre des sonates de Beethoven, de ses œuvres même, sans doute à l’égal de la Cinquième Symphonie. Proposée à son éditeur, Bretkopf & Härtel, en même temps que les deux précédentes, le 26 août 1804, elle ferme la série. Bien que ne portant pas le même numéro d’opus, comme le souhaitait Beethoven, ces trois sonates doivent être envisagées ensemble, chacune développant une dimension particulière des expressions du compositeur. Très expressive, cette dernière l’est particulièrement dans ses trois mouvements, successivement Allegro assai, Andante con moto et Allegro ma non troppo. Pour Elisabeth Bresson, dans son Guide de la musique de Beethoven (Fayard, 2005, p. 341), « Cette Sonate particulièrement, par son matériau (elle commence sur une interrogation), et par sa démarche (qui l’enferme dans un univers sombre souvent sans polarité), représente une conception de la condition humaine. Pourtant s’exprime ici une détresse de l’homme inhérente à sa condition, la musique en dément l’idée par son énergie, sa diversité et sa force de conviction, manifestation des pouvoirs de l’imagination humaine qui permettent à l’homme de transcender sa condition ». Comme l'écrivait en effet André Malraux, « Il est très rare qu'un homme puisse, comment dire ? Accepter sa condition d'homme ». Qu'est-ce que la condition de l'homme lorsque cet homme est Beethoven et comment pouvait-il l'accepter dans sa construction du génie ?

Enfin, la Sonate opus 78, composée cinq ans plus tard, participe d’un retour à Bach, en particulier au Clavier bien tempéré, la structure en deux mouvements de cette œuvre signant une référence explicite aux Prélude et Fugue XIII en fa dièse majeur, du premier livre. Remettant ainsi explicitement en question le genre même de la sonate, Beethoven y exprime un caractère plus lyrique que dramatique. Ecrite dans une tonalité très inhabituelle, elle est complétée par une seconde sonate que Beethoven considérait comme « facile » ou comme « sonatine », l’opus 79 en sol majeur. Beethoven aimait beaucoup cette Sonate opus 78, qu’il avait dédiée à la Comtesse Therese von Brunswick.

La pleine maîtrise du clavier dont dispose depuis toujours Maurizio Pollini trouve particulièrement à s’exprimer dans les sonates de Beethoven jouées ce soir. Si l’on entend parfois reprocher à ce pianiste une certaine froideur ou un manque d’émotion, l’on peut fort bien également apprécier cette rigueur musicale qui refuse toute compromission. Nul effet donc sous ces doigts dont le temps n’altère pas la sensibilité. Les quatre sonates jouées ce soir expriment pleinement leur puissance dans une clarté d’élocution sans pareil. Deux de ces sonates se prêtent pourtant facilement, naturellement, aux effets passionnés du romantisme, la Waldstein et, bien sûr, l’Appassionata. L’ordre du programme, en choisissant de commencer par l’opus 54, avant l’opus 53, Waldstein, puis en seconde partie, par l’opus 78, avant l’opus 57, Appassionata, avait peut-être le tort de nous proposer ce qui semblait être deux introductions, les opus 54 et 78, avant les deux morceaux de bravoure que sont la Waldstein et l’Appassionata. Ce faisant, l’attention du public se portait davantage sur ces deux dernières sonates, souverainement maîtrisées, au détriment, un peu, et c’est dommage, des particularités sans doute un peu moins accessibles, des deux autres. Pourtant, sous les doigts de Pollini, nulle mésestime pour les deux œuvres présentées en ouverture de chacune des parties du concert. Au contraire, s’il a aisément conquis le public dans une Waldstein rapide, menée sans une hésitation et dans une pureté de timbre remarquable, son opus 54 offrait la simplicité voulue par Beethoven, cette simplicité seulement, dans une totale compréhension de l’œuvre et du compositeur, l’interprète s’effaçant pour nous présenter l’œuvre telle qu’elle est et non pour nous dire ce qu’il peut ou souhaite en faire personnellement. Son écriture libre permettait de susciter l’interrogation avant que d’aborder une Waldstein, comme pour contrecarrer une cause entendue. De même que dans l’opus 78, ce retour aux sources au lyrisme contenu nous permettait de questionner le genre avant d’aborder le sommet de l’Appassionata, dans laquelle Pollini s’avéra particulièrement souverain ce soir, transcendant c’est vrai, la condition humaine. On ne connaît jamais le dessein d’une œuvre mais on cesse parfois de sentir qu’on l’ignore.

Un Beethoven harmonieux, équilibré, mesuré mais sans perdre sa puissance évocatrice, en un mot apollinien, comme si ce terme servait à désigner le jeu de Maurizio Pollini, sans plus aucune référence au dieu grec du chant, de la musique et de la poésie.

http://www.salzburgerfestspiele.at/das-programm/konzert/konzert-detail/programid/4551

8.09.2011

LES ECOLES DES AMANTS SELON MOZART : LA TRILOGIE DA PONTE A SALZBOURG

Cette année 2011, mon séjour salzbourgeois s’ouvre sur un classique local, le Don Giovanni de Mozart, donné ici pas moins de 199 fois entre 1922 et 2010, un peu moins que Le Nozze di Figaro et quasiment à égalité avec Cosi fan tutte ! Mozart à Salzbourg garde toujours une saveur particulière, la ville étant littéralement placée sous son patronage. Seul Richard Strauss sans doute, en tant que compositeur et fondateur du Festival, et Herbert von Karajan, en tant qu’interprète natif du lieu, peuvent tenter de rivaliser avec la présence du génie.

Les trois opéras de Mozart sur un livret de Da Ponte sont au programme cette année, tous trois dans des mises en scène de Claus Guth qui ont pris le temps de mûrir sur quelques saisons. Le calendrier ne nous a pas permis de voir le premier volet de la trilogie et c’est donc avec Don Giovanni, le deuxième, confié à la jeune baguette canadienne de Yannick Nézet-Séguin, à la tête des Wiener Philarmoniker que l’expérience a commencé, le 23 août 2011, avant de se poursuivre quelques jours plus tard, le 26 août 2011, avec Cosi fan tutte, Les Musiciens du Louvre-Grenoble étant placés sous la baguette de leur fondateur, Mark Minkowski.

Le travail de l’œuvre Don Giovanni

Il y avait quelque chose de frappant dans la mise en scène de Claus Guth, comme dans la direction de Yannick Nézet-Séguin, qui semblait nous faire découvrir l’œuvre pour la première fois. Passé un premier moment de surprise et d’inquiétude, face aux tempos extrêmement vifs adoptés par le chef et les premières images troublantes sur scène, un cri de Donna Anna qui en est vraiment un, faux et inégal, découvrant le cadavre de son père… Bien vite tout semble pensé, pesé, dans les moindres détails. Chaque note, chaque inflexion de la voix de chaque rôle est travaillée avec une telle précision pour s’intégrer dans l’ensemble d’une vision régénératrice, qu’aucune réserve ne demeure, ne laissant que l’évidence d’une lecture moderne d’un mythe intemporel. Il n’est pas jusqu’à la réécriture intelligente des continuos qui se lient finement avec l’orchestre en assurant la pleine continuité de la ligne musicale pour dépareiller une telle réussite. L’Orchestre est superlatif sous une direction aussi inspirée et nous donne à entendre des violoncelles qui rappellent, jouant les basses continues, un style baroque pas si lointain de la création de l’œuvre, ou tirant parfois la modernité de la partition jusqu’à nous faire envisager une certaine proximité de la seconde Ecole de Vienne, surtout avec Lulu. Si l’on pouvait penser que Berg pût avoir un côté mozartien dans la finesse de son écriture, la préfiguration s’est ce soir laissée entendre avec le rare plaisir de la découverte.

L’on pourrait dire que, au premier acte, Don Giovanni, Leporello, Masetto et Zerlina se font tourner un joint, que, au second et juste avant l’entrée de la Statue du Commandeur, Leporello, qui a un côté petit délinquant de banlieue, jeune vivant aux rythmes du rap, s’injecte de l’héroïne, que Don Ottavio et Donna Anna se déplacent en voiture et que la première apparition de Donna Elvira se situe sous un abribus de campagne et l’on passerait à côté du travail de l’œuvre.

Don Giovanni est moderne et il l’a toujours été. En rendant cette modernité, Claus Guth et Yannick Nézet-Séguin n’ont effectué aucune transposition de la pièce à une époque actuelle, ils ont montré le mythe universel, celui qui convient à toute époque et en tous lieux. Il y a du Faust et du Machiavel dans cette lecture décapante qui ose même, ce qui pourrait être une hérésie suprême en ces lieux mais a été applaudi debout par toute la salle, s’arrêter à la mort de Don Giovanni et donc couper la dernière scène où les survivants se retrouvent tous pour nous dire en quelque sorte la morale de l’histoire. J’ai toujours pensé, pour ma part, que cet opéra devrait se terminer sur la mort de Don Giovanni, moment très fort de théâtre que la dernière scène fait retomber comme un soufflé. Le voyant se terminer là pour la première fois confirme la puissance dramatique du Commandeur s’emparant du corps comme de l’âme de Don Giovanni.

A voir et écouter ce Don Giovanni, comment ne pas relire et reprendre ici les premières lignes, celles sur lesquelles Claude Lefort ouvrait son ouvrage Le travail de l’œuvre Machiavel ? « Qui pensera qu’un interprète est mû tant par le désir d’évincer ses rivaux que par celui de conquérir un savoir dont témoignent la propriété qu’il s’adjuge du sens d’une œuvre et l’autorité qu’il y gagne de capter la faveur de tout lecteur futur, peut-être tiendra-t-il pour un simple raffinement de ce désir le souhait d’interroger à la fois l’écrivain et sa postérité, la tentative de surprendre le mouvement continué par lequel l’œuvre échappe aux prises de ses interprètes, de dévoiler la complicité dont sont faits leurs conflits, et de nouer avec elle une liaison inédite – telle qu’elle demeure à distance, au plus intime du dialogue, comme un autre dont on sait qu’il parle au-delà de ce qu’on en entend, ou telle que soi-même on recueille, avec le savoir qu’on en tire, un trouble, on fasse jusqu’au bout l’épreuve d’un doute, on renonce à la trouvaille qui scellerait le discours ». Comme Lefort, Guth et Nézet-Séguin ont proposé une nouvelle lecture de Mozart qui ne ressemble à aucune autre, interprétation de l’œuvre mais également interprétation des interprétations qu’elle a suscitées depuis sa création. L’on y trouve une réflexion sur l’œuvre en tant que telle et sur l’interprétation comme telle, sur le temps qui sépare et rapproche le compositeur d’alors de l’auditeur d’aujourd’hui. Cette lecture exigeante ne dissimule pas la présence et l’apport des interprètes mais elle n’écarte pas le moins du monde l’auteur d’une musique sublime, qui réalise la symbiose d’un texte parfait. Il nous faut absolument, à la sortie de la salle, revenir à Mozart et reformuler la question : qu’est-ce que mettre en scène Don Giovanni ici et maintenant ? La réponse en vient immédiatement, c’est ce que Guth et Nézet-Séguin nous ont proposé, nous questionnant profondément pour nous mener à ne trouver qu’en eux les réponses qu’ils ne donnent pas.

Le rôle titre était confié au baryton canadien Gérald Finley, qui fut précédemment sur cette scène, en 2007 et en 2009 le Comte des Nozze di Figaro. Blessé par le Commandeur dès la première scène, il traine sa blessure comme Amfortas tout au long de la pièce, mais finit bien par en mourir. Elle lui arrache des souffrances récurrentes, même si elle n’altère jamais son désir de séduction ni sa course à l’abîme. La voix chaleureuse colle parfaitement à cette vision du personnage et le rend particulièrement touchant. Ce n’est pas un Don Giovanni triomphant mais les faiblesses que l’on entend ça et là sont celles d’une interprétation supérieurement maîtrisée et ne trahissent en rien de supposées insuffisances du chanteur. Son Leporello était ce soir là, 23 août 2011, la jeune basse roumaine Adrian Sâmpetrean, les autres soirs le remarquable Erwin Schrott, que l’on pouvait également entendre cette année en Figaro. Le duo fonctionnait parfaitement, s’équilibrait au point que, lors de la scène où Don Giovanni et Leporello échangent leurs vêtements, le transfert d’identité apparaissait complet, le spectateur lui-même ne sachant plus qui était qui. Se singeant l’un l’autre ensuite, ils étaient tous deux drôle et convaincants. Dépendant mais pas poltron, ce Leporello-là avait choisi son maître comme on se laisse avoir par une drogue. L’allusion au cannabis et à l’héroïne soulignait cette dépendance à la substance de Don Giovanni comme elle expliquait que l’on pût entendre la statue tombale d’un mort parler et accepter une invitation à dîner sans avoir recours à un surnaturel suranné. Le Commandeur était, avec une profondeur sépulcrale qui convenait à merveille, incarné d’outre-tombe par Franz-Josef Selig, que l’on a pu entendre ces dernières années en des rôles wagnériens à Genève et qui fera l’an prochain ses débuts à Bayreuth dans le rôle de Daland. Il apportait au rôle la grandeur et la puissance propres à abattre Don Giovanni.

La suédoise Malin Byström était une Donna Anna ambiguë dans son attirance pour Don Giovanni, son mariage à Don Ottavio et surtout sa fidélité à la mémoire de son père. L’on sent bien, à l’entendre, qu’elle ment à son mari et qu’elle a cédé complaisamment à Don Giovanni, que c’est elle peut-être qui l’a conquis, qu’elle partage sans doute pour une part au moins ce désir de séduction avec lui. Ce n’est pas pour autant qu’elle est prête à accepter en lui l’assassin de son père. Sachant se mettre en péril sur sa première apparition, elle offre à ce rôle une belle présence. Joel Prieto offrait son beau timbre et sa jeunesse à Don Ottavio. Il a chanté à Salzbourg, en tant que participant au Young Singers Project, Ferrando en 2009 et déjà Don Ottavio en 2010. Bel homme au timbre sensuel, on le sent tout de même en infériorité face à Don Giovanni, sans doute meilleurs mari qu’amant pour Donna Anna.

Donna Elvira traverse l’œuvre en ne faisant que courir après son espoir de voir Don Giovanni finalement lui revenir, en prenant soin d’avertir toutes les autres femmes des félonies du séducteur, sans doute montrant aussi par là une forme de jalousie lui faisant refuser le partage de cet homme avec toute autre conquête qui ne serait à ses yeux que l’usurpatrice de son amour privilégié. Dorothea Röschmann y était superbe et éperdue, jusque dans les bras de Leporello, prête à tout confondre pour se rendre désirable.

Les jeunes paysans étaient incarnés par Christiane Karg, une Zerlina avec la tête sur les épaules, ouverte à s’en laisser compter mais pas à céder, coquette sans minauder, jolie interprète du rôle. Son Masetto n’était point lourdaud et n’avait aucune peine à la garder fidèle. Dans la voix d’Adam Plachetka, il avait de la tenue voire même de la noblesse, plus honnête homme sans aucun doute que Don Giovanni et Leporello.

Le joyeux drame de l’école des amants

Cosi fan tutte ossia la scuola delli amanti est également noté Dramma giocoso, comme Don Giovanni. Cette Ecole des amants ferait un sous-titre tout aussi approprié aux deux autres opéras écrits par Mozart sur des livrets de Da Ponte. Le mariage de Figaro et de Suzanne, les jalousies du Comte et les jeunes élans de Cherubino, qui peuvent troubler la Comtesse, ne sont rien d’autre que l’expression d’une école dont on ne sort pas. Don Giovanni en mériterait tout autant le titre, tant les aventures du séducteur et de son serviteur, les égarements d’Elvira, les tentations d’Anna et de Zerlina, la franchise de Masetto en offre des aspects complémentaires. Enfin, le jeu se fait mordant sous des dehors plus philosophiques mais au fond assez voyeur dans l’enseignement de Don Alfonso, dans lequel les deux couples vont se mélanger, se perdre sans savoir s’ils se retrouvent vraiment à la fin.

Dans le même esprit moderne que Don Giovanni, Claus Guth poursuit intelligemment le travail de l’œuvre et nous offre une scène toute blanche en deux étages, munie de portes fermées, sorte d’huis-clos que Sartre n’aurait pas renié, qui ne s'ouvrent que sur l'inconstance des couples. Tout de noir vêtus, Don Alfonso et Despina mènent le bal des amants. Le couple Guglielmo-Fiordiligi était vêtu de gris et d’orange, pour elle une jupe orange et un pull gris, pour lui un pantalon orange et pull gris, alors que l’autre couple de Ferrando et Dorabella tirait sur les bleus, seules touches de couleurs nettes. Très vite les couleurs s’estompent et se salissent, les deux hommes revêtent le noir pour entrer dans le jeu de Don Alfonso et s’y perdre.

 

La distribution, belle et bien équilibrée, nous rappelait néanmoins qu’il est aujourd’hui difficile de distribuer idéalement Mozart. Aucun des chanteurs ne tirait son rôle vers les sommets de distributions antérieures. Il est vrai que rivaliser, par exemple, avec la distribution de 1957 qui voyait sur scène Irmgard Seefried, Christa Ludwig, Erich Kunz, Anton Dermota, Rita Streich et Paul Schöffler sous la direction de Karl Böhm, ou de 1962 avec Elisabeth Schwartzkopf, Christa Ludwig, Hermann Prey, Waldemar Kmentt, Graziella Sciutti et Karl Dönch sous la même baguette, n’est pas à l’ordre du jour. Peu importe, l’équilibre de cette jeune distribution était correct et chaque rôle parfaitement chanté. Même à Salzbourg il est bon de se souvenir que l’on ne peut toujours atteindre au génie.

Maria Bengtsson était une belle Fiordiligi, la première à céder, un peu plus mutine que sa sœur, Dorabella, incarnée par la mezzo-soprano Michèle Losier, aux rondeurs vocales attachantes. Le jeune ténor Alek Schrader campait un fort beau Ferrando, à la voix comme au physique, passant d’un look de jeune premier, style étudiant sage à lunettes, un brin intello, à un personnage plus sombre cherchant comme à regret à tester une certaine maturité sentimentale dont il ne reviendra pas indemne. Christopher Maltman chantait un Guglielmo plus mûr que son comparse, plus sûr de ses victoires aussi mais non moins déstabilisé par le succès de celui-ci auprès de sa belle. Bo Skovhus nous offrait un Don Fernando grave et profond, auquel il manquait sans doute un peu de souplesse pour suivre toutes les inflexions de Mark Minkowski. La Despina d’Anna Prohaska était jeune et intéressante, mais elle manquait à réellement incarner ses déguisements, le médecin ou le notaire, au point que l’égarement des demoiselles n’était pas très crédible. Comment ne pas la reconnaître en effet derrière une certaine incapacité à se travestir, comme le faisait par exemple à merveille une Emmy Loose.

Les Musiciens du Louvre-Grenoble, fondés par Mark Minkowski en 1982, sont l’un de ces ensembles emblématiques de la résurrection des interprétations baroques sur instruments anciens, bien qu’ils outrepassent aujourd’hui parfois allègrement les limites de ce répertoire pour s’attaquer à Berlioz, Bizet ou Offenbach, avec succès. Dans Mozart, ils offrent une approche instrumentale très différente de celle des Wiener Philarmoniker, au point de compléter heureusement la palette des coloris sonores et ne pas offrir d’angle de comparaison. Il est vrai que les Wiener Philarmoniker sonnent à l’opéra comme nul autre orchestre. Sans rivaux dans leur genre, seul un orchestre jouant sur instruments anciens pouvait éviter une confrontation directe qui lui eût été sans nul doute défavorable. Les Musiciens du Louvre-Grenoble peuvent donc briller dans leur partie comme les Wiener Philarmoniker dans la leur sans se porter mutuellement ombrage et sans que l’on ait à faire le choix de préférer l’un ou l’autre.

Les deux soirées étaient superbes et complémentaires, fête constamment renouvelée de Mozart dans sa ville.

http://www.salzburgerfestspiele.at/oper/don-giovanni-2011

http://www.salzburgerfestspiele.at/oper/cosi-fan-tutte-ossia-la-scuola-degli-amanti-2011

9.07.2011

DROIT INTERNATIONAL ET NATIONALITE

Le Colloque annuel de la SFDI, Société française pour le droit international, était cette année consacré au thème « Droit international et nationalité ». Tenues à Poitiers, ses trois journées furent riches d’analyses. La notion juridique de nationalité est difficile à appréhender si l’on ne combine pas l’approche générale d’un concept reposant sur une combinaison socio-juridique, premièrement, sur une combinaison normative ensuite, pour enfin comprendre la nationalité comme un révélateur sociologique.

La vision d’un rapport contractuel synallagmatique entre l’individu et l’Etat renvoie à la définition même de l’Etat, qui ne peut se limiter à une seule approche juridique. La population comme composante nécessaire de l’Etat comporte ainsi évidemment une composante sociale, qui dépasse sa définition juridique. L’interdépendance naturelle entre le droit et la sociologie s’exprime ainsi particulièrement en matière de nationalité. Si la nationalité peut être pensée comme une mentalité, elle est une donnée de rattachement moral ou social à l’Etat. A la lecture de la Convention de La Haye du 12 avril 1930 relative aux conflits de lois sur la nationalité, il apparaît que l’Etat dispose d’une compétence exclusive pour déterminer la composition de son patrimoine humain. Il s’agit là de règles juridiques d’attribution, qui ne reposent pas sur des critères juridiques mais qui sont au contraire reprises de données sociales, voire raciales. Il existe, en matière de nationalité, une indistinction du fait et du droit dont la matérialisation des effets se retrouve tant en droit interne qu’en droit international. La fameuse affaire Nottebohm a permis à la Cour internationale de Justice de poser le lien social du rattachement effectif à un Etat. Cette notion d’effectivité ne se limite pas à trancher les cas de plurinationalité mais se retrouve, dans le domaine des droits de l’homme, même lorsqu’une seule nationalité est en jeu. L’effectivité de la nationalité s’apprécie différemment selon les Etats, ce qui peut générer des conflits de nationalités. Ce critère d’effectivité se rapporte davantage au fait qu’au droit, surtout lorsqu’il s’agit de déterminer la nationalité des navires par un lien substantiel de rattachement, selon la Convention de Montego Baye, ou en rattachant la nationalité des engins spatiaux à l’Etat de lancement. Il existe donc en matière de nationalité un caractère factuel déterminant pour apprécier le caractère juridique du lien avec un Etat.

Le lien sociologique peut même remettre en cause le lien juridique. Selon la Cour européenne des droits de l’homme, l’opposabilité du lien juridique en matière de nationalité est appréhendée comme la possibilité de supplanter les liens juridiques en raison de liens sociaux prépondérants. Une approche internormative entre les intérêts de l’Etat et ceux de l’individu tend à l’objectivisation de l’appréciation du lien de nationalité. La question peut être de déterminer la disponibilité de la nationalité. L’article 15 DUDH interdit ainsi la dénationalisation massive, ce qui ne révèle pas forcément un droit à la nationalité. L’objectivisation demeure relative.

La souveraineté est reconnue comme un droit de l’Etat. La nationalité est quant à elle un droit de la personne qui entraîne certaines obligations en matière de droits de l’homme. L’Etat garde son droit souverain de définir qui sont ses nationaux en se fondant essentiellement sur deux critères coutumiers, qui sont soit le droit du sang, soit le droit du sol. Dans les mêmes termes se pose la question de la protection diplomatique de ses ressortissants par un Etat, que la Cour permanente de justice internationale, dans son célèbre arrêt de 1924 sur les concessions Mavromatis, a posé comme un droit de l’Etat et non de l’individu. La rupture de la seconde guerre mondiale est néanmoins réelle. Les thèses d’Arendt et la fin de l’Etat nation ont entraîné une certaine redéfinition de l’ordre juridique selon les droits de l’homme. L’article 15 DUDH promeut ainsi le droit de toute personne à une nationalité, ce qui constitue un changement d’approche et nuance les possibilités d’agir de l’Etat. L’article 24 PIDCP et la Convention sur les droits de l’enfant vont dans le même sens. Cependant, la nationalité apparaît comme l’une des principales sources de discrimations. La Cour interaméricaine des droits de l’homme, dans un arrêt de 2005 rendu contre la République dominicaine qui refusait l’inscription de deux filles apatrides dans ses registres de naissance du fait de leur ascendance paternelle haïtienne, a dégagé un droit fondamental à la nationalité qui ne connaît ni suspension ni dérogation, qualifié de droit naturel de l’Etre humain afin d’offrir la plus large protection à la personne contre l’arbitraire de l’Etat.

Le pluralisme des sources en matière de nationalité, par leurs interactions, présente de multiples difficultés d’articulation. Les sources internes sont prépondérantes, chaque Etat déterminant pour lui-même qui sont ses propres nationaux. Le rêve d’un code international de la nationalité caressé dès 1870 et se basant sur le lien unissant une personne à un Etat a été balayé par l’absurdité des abus commis durant la seconde guerre mondiale par certains Etats contre leurs propres nationaux comme aujourd’hui, par exemple, par la question délicate de la nationalité sportive, certains Etats bradant leur nationalité pour attirer les meilleurs sportifs, en se basant sur des clauses de nationalités contestables de certaines fédérations sportives.

Jean Combacau a toutefois défendu avec sa verve habituelle que la Convention de La Haye de 1930 interdisait tout conflit de lois, offrant davantage des règles de répartition de droit international public. Il n’existe en effet pas de règle internationale pour régir le comportement de l’Etat dans le cadre de la nationalité. Le droit international public connaît ainsi des règles d’habilitation, de désignation des Etats compétents mais pas de règles substantielles d’utilisation de cette habilitation. L’Etat apprécie en effet lui-même les actes de son ordre juridique par rapport aux autres Etats. Le droit international détermine l’efficacité des actes nationaux mais se désintéresse de la manière dont le droit interne détermine à qui il attribue ou reconnaît sa nationalité. Le droit interne en matière de nationalité n’est pas un droit que l’Etat est obligé de se donner, c’est un droit national internationalement indispensable. Quels effets le droit international retient-il dès lors dans son ordre juridique ? Il reçoit ou non la situation interne. Dès lors, il ne saurait y avoir de conflit de lois possible, seuls des conflits d’autorité pouvant survenir.

Mohamed Bennouna a relevé que le droit de la nationalité avait un sens et une portée, que l’Etat est tenu par le droit de tout individu d’avoir une nationalité. Invoquant l’affaire Diallo devant la Cour internationale de Justice, il relève qu’un Etat ne peut déchoir arbitrairement un individu de sa nationalité, ce qui serait contraire à ses obligations de lutter contre les cas d’apatridie. L’enfant aussi a le droit d’acquérir une nationalité. La question de déterminer à quel Etat ce droit peut être opposable et par quel mécanisme un contenu peut lui être donné se pose de manière délicate. L’individu, qui n’est plus aujourd'hui la fiction Mavromatis, peut opposer à l’Etat dont il est le ressortissant les engagements de droit international de celui-ci. La lutte contre les cas d’apatridie permet de reconnaître à l’individu le droit à une nationalité, mais pas le droit à la nationalité de tel ou tel Etat. Son droit réside essentiellement en ne pas être apatride. La privation arbitraire par un Etat de la nationalité de l’un de ses ressortissants, c’est-à-dire une privation qui ne repose sur aucun fondement défendable, même si elle est formellement justifiée par la législation nationale, serait contraire à des règles fondamentales de protection des droits de l’homme. Le principe que l’on ne peut priver un individu de sa nationalité s’il devient de ce fait apatride est de droit coutumier selon Bennouna, de même qu’est de droit coutumier la garantie du droit à une nationalité en cas de succession d’Etats.

Sur ce, se déroulèrent de nombreux débats et se tinrent des groupes de travail sur des questions telles que Nationalité et condition juridique de la personne en droit international, Problématiques spécifiques de détermination juridique du lien de nationalité, Nationalité et protection internationale des droits de l’homme, Nationalité et conflits armés, Nationalité et discriminations en droit international, pour terminer sur les phénomènes de mutation juridique de la nationalité en droit international. Mener ce colloque à Poitiers offrait sur ce thème un raccourci historique poignant, puisque l’adjointe au Maire qui nous accueillait à l’Hôtel de Ville pour la réception habituelle répondait ici au nom de Sarrasin.

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3.06.2011

« LES MOTS NE SONT PAS MON GENRE, JE NE MENS JAMAIS EN MUSIQUE », CHOSTAKOVITCH ET DUTILLEUX A L’OSR

Dans son huitième concert de la série Répertoire, l’OSR donnait le vendredi 27 mai 2011 deux œuvres de Chostakovitch, associées aux Métaboles d’Henri Dutilleux et à Till Eulenspiegels lustige Streiche, de Richard Strauss.

Le Poème symphonique en ut mineur Octobre, op. 131, et le second Concerto pour violon et orchestre, en ut dièse mineur, op. 129, appartiennent à la dernière période de création du compositeur soviétique. La carrière de Chostakovitch est régie par les paradoxes de la création artistique dans un Etat totalitaire, de la part d’un artiste que sa renommée internationale rend incontournable et qui cherche par ailleurs à sauvegarder la liberté de sa création. Si la condamnation de Lady McBeth du district de Mzensk est loin et Staline mort depuis vingt ans, les dernières années de vie de Chostakovitch sont néanmoins placées sous le signe d’une insidieuse réhabilitation de Staline et d’un étouffement de la liberté de ton des artistes et des intellectuels voulues par Brejnev. Chostakovitch apportera ainsi son soutien à Sakharov et à Soljenitsyne lorsque ce dernier exigera l’abrogation de la censure mais donne dans le même temps un péan à la gloire de la Révolution de décembre 1917, sous le titre Octobre, selon le calendrier russe, et son second concerto pour violon en marge des célébrations du cinquantenaire du renversement du Tsar.

Octobre est une œuvre sombre, obsédante, tournant en rond, citant la Dixième symphonie écrite dans les mois suivant la mort de Staline. Si l’on conçoit être a priori désarçonné par ce que l’on peut percevoir comme des revirements insoutenables d’un artiste entre dissidence et soumission, l’on doit aussi plus profondément penser à la difficulté d’être de cet artiste. C’est alors que les mots cités en exergue prennent tout leur sens, Chostakovitch ne mentant jamais en musique et exprimant à sa manière sa célébration de la Révolution. L’on peut d’ailleurs fêter l’idéal révolutionnaire de 1917 sans tomber dans l’approbation de la dictature stalinienne qui s’ensuivit. L’on retrouve dans cette œuvre comme en d’autre les initiales du compositeur, D-S-C-H, soit dans la notation allemande, ré, mi bémol, do, si bécarre, comme un message caché. Il y a dans cet Octobre là, après la Dixième Symphonie, une forme de prolongement du règlement de compte entre le compositeur et les horreurs du règne de Staline qui sonne, sous le vernis de la célébration de circonstance, comme une réprobation nette du néo-stalinisme de Brejnev. La caractère abstrait du message musical en général et l'habileté qu'en tire Chostakovith pour garder sa liberté de composer sous des dehors abusant la censure imbécire du régime peuvent ainsi dérouter tant les censeurs que les opposants qui auraient aimé une dénonciation plus claire, plus franche, plus immédiate aussi.

Au-delà des célébrations du cinquantenaire de la Révolution, Chostakovitch présenta son second concerto pour violon comme motivé par les soixante ans de David Oïstrakh, mais un an trop tôt. C’est néanmoins le dédicataire qui assura la création de l’œuvre au cours des manifestations glorifiant la Révolution de 1917, avec l’Orchestre philarmonique de Moscou dirigé par Kirill Kondrachine. Pièce « horriblement difficile à jouer » selon les mots du compositeur, c’est une œuvre sombre, complexe, aux secrets multiples. Comme l’œuvre précédente, ce concerto est une forme de retour en arrière, de règlement de compte avec Staline et le néo-stalinisme sous-jacent au régime. Le Premier Concerto pour violon et orchestre de l’auteur avait été composé pour les festivités de 1947, liées au trente ans de la Révolution, célébrés avec un faste particulier issu de la victoire sur le régime nazi deux ans plus tôt. Les grandes condamnations contre Chostakovitch, Prokofiev et Khatchatourian pour « formalisme » annuleront sa création, reportée à 1955 en USRSS. Donné cependant triomphalement en Amérique par Oïstrakh, il renforçait le prestige international du compositeur au grand dam du régime soviétique. En offrant un second concerto pour violon, au même dédicataire, pour les mêmes célébrations officielles vingt ans plus tard, Chostakovitch exprime une fois encore avec subtilité sa condamnation des censures et des crimes du régime.

L’OSR a toujours été à son meilleur dans les pièces de Chostakovitch, qu’Armin Jordan aimait à diriger. L’identité sonore de l’orchestre trouve particulièrement bien à s’exprimer dans ces partitions qui demeurent néanmoins trop rarement à l’affiche. Ce soir encore, sous la direction efficace et inspirée de Hugh Wolff, l’OSR donnait de fort belles interprétation de ces deux œuvres, avec une mention spéciale à l’accompagnement offert au concerto. Sous l’archet bien connu du premier violon solo de l’orchestre, Sergey Ostrovsky, cette œuvre était offerte au public dans une excellente interprétation. Le soliste semblait cependant avoir du mal par moment à sortir de l’orchestre et à prendre son indépendance de soliste par rapport à son pupitre habituel. Néanmoins il était beaucoup plus qu’un premier violon mis en avant et sa place de soliste n’était, de loin, pas usurpée. Surtout, il nous parlait la langue de ce concerto, en soulignant les beautés et les âpretés, avec le recul de celui qui est né en 1975, deux ans après la mort du compositeur, dans une Union soviétique où il vécut jusqu’à sa disparition en 1991. Les seize ans que représente cette déliquescence d’un Etat totalitaire, d’une superpuissance mondiale, d’un pays aux identités multiples donnait du corps à une œuvre qui semblait parfois anticiper la fin de l’URSS en ressassant pourtant celle du stalinisme. Cassant une corde au début de l’Allegro final, comme pour marquer le poids des tensions conjuguées de l’œuvre et de l’Histoire, le soliste devait s’interrompre quelques instants avant de reprendre et terminer cette œuvre qui est devenue aujourd’hui une pièce majeure du répertoire, la musique prenant aini heureusement le pas sur les aléas politiques.

En seconde partie de concert, de fort belles Métaboles d’Henri Dutilleux auraient fort bien conclu la soirée. Dutilleux, pour qui l’acte d’écrire de la musique s’apparente à une cérémonie, avec sa part de mystère et de magie, est un compositeur contemporain, toujours vivant, avec ce que cela comporte de difficulté pour espérer le voir plus largement programmé. Contemporaines des deux œuvres précédentes, Métaboles, pour orchestre, est une commande de George Szell pour les quarante ans de son Orchestre de Cleveland. Créées en 1965, ces Métaboles portent un titre de zoologie qui s’emploie également en rhétorique, signifiant l’apparence d’une chose sous une succession d’aspects différents, jusqu’à engendrer sa métamorphose complète. Selon l’auteur, cité dans le programme de la soirée, dans chacune des cinq pièces de l’œuvre, « la figure initiale – mélodique, rythmique, harmonique ou simplement instrumentale – subit une succession de transformations. Vers la fin de chaque pièce, la déformation est si accusée qu’elle engendre une nouvelle figure, qui sert d’amorce à la pièce suivante ».

Les œuvres de Dutilleux font aussi partie du répertoire naturel de l’OSR, qui gagnerait sans doute à les jouer davantage, comme celles de Messiaen notamment. Parfaitement à leur affaire dans ces transformations successives, tous les pupitres de l’OSR sont à l’honneur ce soir pour donner ces métaboles qui se terminent comme une orgie sonore à la polyphonie sans limite où chaque groupe instrumental se retire dans une synthèse savamment construite avant de se réunir dans un tutti final impressionant.

Pourquoi alors conclure le programme par cette pièce de Strauss totalement hors sujet ? Rien ne permet de rattacher les joyeuses équipées de Till l’espiègle au reste du programme dont elles se départent par l’écriture musicale, la date de création, l’ambiance, la culture… tout! Fort bien exécutée au demeurant, cette pièce n’avait rien à faire là et gâchait une programmation qui y perdait son unité. La Deuxième Symphonie « le Double » de Dutilleux aurait ainsi admirablement précédé ses Métaboles, si l’on avait osé la programmer. Sans doute est-ce trop demander encore que de voir figurer à l’affiche de nos concerts un répertoire qui en fit pourtant l’originalité et la célébrité. Dommage que l’on refuse à l’OSR de s’exprimer plus largement dans ce qu’il a pourtant de meilleur.

10.04.2011

AUTOUR DE LA 4ème SYMPHONIE DE SCHUMANN A L’OSR

Deux soirs de suite, les 24 et 25 mars 2011, l’OSR donnait, sous la direction de Marek Janowski, la dernière symphonie de Robert Schumann, opus 120, dans sa version de 1851. Par deux fois également, le concert s’ouvrait sur Les Hébrides, Ouverture en si mineur, op. 26 de Félix Mendelssohn et c’est au soliste invité qu’il revenait de marquer la différence entre ces deux programmes.

Les Hébrides est une ouverture de concert composée par Mendelssohn lors de son voyage en Ecosse et particulièrement sur l’îlot désert et rocheux de Staffa. Il n’y a pas là toutefois de musique à programme et Richard Wagner, qui appréciait cette œuvre et la dirigeait souvent, estimait que l’on n’avait besoin d’aucun support littéraire pour en apprécier les beautés . Soit, elle reste néanmoins une ouverture de concert qui permet d’introduire un programme plus vaste de manière agréable, en mettant d’amblée tout le monde d’accord pour la suite. Il y a chez Mendelssohn une facilité fascinante qui confine évidemment au génie. Je n’y trouve cependant pas les profondeurs d’inspirations d’un Mozart ou la créativité fondatrice d’un Haydn. La facilité me semble toujours être trop visible pour me permettre d’apprécier davantage que comme une agréable ouverture de concert une œuvre de ce genre.

Le soliste du premier soir, dans la série Grands classiques, était le jeune pianiste de dix-huit ans, Kit Armstrong, à qui l’on avait confié le Concerto pour piano et orchestre N°1, en mi mineur, op. 11, de Frédéric Chopin. « Chapeau bas, Messieurs, un génie ! » s’était exprimé Robert Schumann en prenant connaissance des premières partitions de Chopin. Ce génie de vingt ans qui compose coup sur coup deux des plus célèbres concertos du répertoire est évident. Strictement contemporain de Mendelssohn et de Schumann, nous avons là trois compositeurs clés de la musique romantique, morts jeunes et tourmentés. Le Premier Concerto a été créé en octobre 1830 au Théâtre national de Varsovie par le compositeur. Ce fut en fait le dernier concert que celui-ci donna dans son pays natal. Lorsqu’il assista à un concert de Chopin à Paris, le 26 avril 1841, Franz Liszt écrivit : « Et l’on avait raison d’être ainsi avide, attentif, religieusement ému, car celui que l’on attendait, ce n’était pas seulement un artiste de grand renom, c’était tout cela et plus que cela, c’était Chopin » ! Il est vrai que l’attente est toujours avide lorsque s’annonce un concerto de Chopin et il faut au pianiste qui le présente sans doute une certaine dose d’inconscience pour oser prétendre avoir quelque chose à dire dans une œuvre aussi connue et dont tous les plus grands pianistes ont gravé des versions de références innombrables. Le jeune Kit Armstrong avait pour lui d’avoir l’âge de Chopin, peu s’en faut, au moment de la création de l’œuvre. Annoncé comme un artiste déjà de grand renom – cinq fois vainqueur du Morton Gould Young Composer Award ou partant en tournée avec le Gewandhaus zu Leipzig et Riccardo Chailly dans le concerto de Schumann, il n’a pas manqué de recevoir les ovations du public. Ce fut cependant un peu court, jeune homme. Systématiquement en avance sur l’orchestre, au point que l'on se dise que ce fut sans doute voulu, il imprégnait cette œuvre d’une certaine urgence. Selon Chopin, dans une lettre à son ami Tytus Wojciechowski, du 10 avril 1830, « c’est une romance tranquille et mélancolique. L’effet visé est celui d’un regard calmement posé sur un lieu qui réveille mille souvenirs doux, comme une rêverie au clair de lune printanier ». Ce réveil par Kit Armstrong était plutôt en sursaut et il ne nous a pas permis de nous alanguir au clair de lune. Il avait cependant le mérite de vouloir faire quelque chose de cette œuvre, de vouloir en dire quelque chose et il y réussit partiellement mais pas suffisamment pour que nous ne ressortîmes pas de la salle avec un certain sentiment de banalité déjà entendue si souvent.

Le lendemain, ce fut au violoniste russe Boris Brovtsyn qu’il était demandé de défendre le Poème pour violon et orchestre, op. 25, d’Ernest Chausson, et le Tzigane, Rhapsodie de concert pour violon et orchestre, de Maurice Ravel. Chausson compose son Poème alors qu’il se plonge dans la littérature russe et spécialement les œuvres de Dostoïevski et de Tolstoï et c’est sur une nouvelle de Tourgueniev qu’il trouve le support littéraire de sa pièce. En un seul mouvement, selon les préceptes d’unité de structure chers à son Maître César Franck, l’œuvre annonce le point culminant de la carrière de Chausson. Brovtsyn s’y montra souverain certes mais parfois un peu superficiel, ne faisant pas pleinement ressortir le côté symboliste de Tourgueniev.

Dans Tzigane, œuvre plus récente que les autres puisqu’elle date de 1924, Ravel s’y montre redoutable pour le violoniste, plus encore que dans sa sonate pour violon et piano composée quatre ans auparavant. A la recherche, selon ses propres termes, de la perfection technique, il l’exige de son interprète. Les idées d’Edgar Allan Poe sur la création artistique l’avaient profondément marqué, pour qui il convenait qu’une conception logique et bien délibérée, ainsi que de bonnes proportions dans la brièveté, permettent d’atteindre la beauté et la perfection technique. C’est un peu cette dernière qui prit le dessus ce soir dans le jeu de Brovtsyn, au détriment de la recherche d’une certaine beauté. Le jeu nous a semblé parfois assez dur, sinon agressif, se souvenant davantage des pages acrobatiques de Liszt ou de Paganini que des vues de Poe.

Enfin, la Symphonie N°4, en ré mineur, op. 120, de Robert Schumann terminait fort bellement chacun des deux concerts. C’est une œuvre qui convient bien à Janowski, qui permet à l’orchestre de s’y montrer excellent, au niveau de ses interprétations de Brahms entendues en début de saison dernière. L’ordre des symphonies chez Schumann ne correspond pas à la numérotation officielle. Celle que nous appelons la quatrième, fut en fait composée en deuxième avant d’être remaniée dix ans après sa création dont Schumann ne fut pas satisfait. Il avait entretemps composé deux autres symphonies, la Troisième, dite Rhénane, et une quatrième qui devint la deuxième après la révision et la postposition de celle qui nous était présentée ces deux soirs. En quatre mouvements traditionnels mais qui s’enchaînent sans interruption, elle offre un parcours cyclique où s’enchevêtrent les liens thématiques qui renforcent l’unité de l’œuvre ébranlée par l’enchaînement des parties. La rigueur de Janowski y fit merveille pour bien ordonner tout le matériau thématique dans lequel les instrumentistes de l’OSR pouvaient pleinement s’exprimer.

 

 

3.04.2011

GRIGORY SOKOLOV : ANALYSE DE STYLE DANS BACH ET SCHUMANN

Pour la troisième fois, Grigory Sokolov se produisait à Genève dans la série des Grands Interprètes, le 16 mars 2011. Les deux parties du programme étaient chacune consacrée à un compositeur présenté dans deux de ses œuvres les plus rarement jouées. Sokolov apparaît ainsi, dans sa présentation comme dans sa programmation, comme le symbole même de la rareté. Aussi peu médiatique que possible, il n’enregistre quasiment pas de disques et compte ses apparitions de concerts aux programmes finement ciselés. Ce soir, il nous proposait une première partie consacrée à Bach, nous offrant le Concerto italien en fa majeur BWV 971 et l’Ouverture dans le style français, en si mineur, BWV 831.

Le Concerto italien complète en quelque sorte les Partitas, bien que le clavier y soit traité avec une ampleur inhabituelle car Bach voulait ici substituer le clavecin à l’orchestre, après l’avoir élevé au rang d’instrument soliste. Cette pièce devait à l’origine être jouée sur un clavecin à deux claviers, permettant des contrastes importants entre forte et piano, tels que ceux écrits par le compositeur. Sur un piano moderne, ces contrastes peuvent pleinement s’exprimer, surtout dans le jeu d’une grande richesse de Sokolov. Celui-ci tourne résolument le dos au clavecin pour nous offrir un piano assumé dans tout ce dont Bach aurait sans doute pu rêver. L’ampleur du jeu s’exprime sans excès et Sokolov nous offre l’orchestre dans son piano pour ce premier style italien. A une époque où les goûts et les styles sont marqués d’une teinte nationale, ce concerto dans le goût italien est ainsi typiquement composé de trois mouvements vif-lent-vif. Bach en fait cependant un double aboutissement, premièrement une synthèse achevée du style recherché mais également une pièce majeure de la musique pour clavier.

L’opposition de style était ensuite marquée avec l’Ouverture dans le style français, publiée en 1735 en même tant que le Concerto italien. Il est rare d’entendre ces deux pièces ensemble au concert et c’est en soi une marque de la programmation de Sokolkov que de nous offrir des programmes d’une telle recherche. Si Bach a excellé dans le goût français comme dans le goût italien, ce n’est pas que le goût des autres qu’il couchait sur ses partitions. Il dépasse ici le style abordé dès la Courante, présentée comme l’ouverture à proprement parler, alors que les danses suivantes, Gavottes, Passepied, Sarabande, Bourrées et Gigue, enchaînent les fugues à trois voix amplement développées ou les tensions harmoniques pour contraster les forte et les piano également dans des sous-entendus concertants se terminant non sur une danse, mais sur une pièce au titre surprenant, Echo.

Style français ou italien, Bach les transcendait pour en faire des œuvres universelles. De même Sokolov, choisissant le clavier moderne par excellence, le piano, pour en rendre tous les contrastes et les sous-entendus concertants, tourne résolument le dos au clavecin. Ce n’est toutefois pas un Bach « romantique » que l’on a entendu ce soir mais très pianistique, toujours sans excès, avec des couleurs peut-être postromantiques parfois, qui m’ont donné l’impression de dépasser Schumann pour annoncer, sous certains angles, le piano de Schönberg.

Le second compositeur à l’honneur ce soir était Robert Schumann, dont Sokolov avait choisi de présenter les rares Humoreske en si bémol majeur, op. 20 et Vier Klavierstücke, op. 32. L’Humoreske est une œuvre remarquable de Schumann, sans doute inclassable mais exprimant une forme d’humour que n’aurait pas renié E.T.A. Hoffman, pour qui l’humour reposait sur la faculté de contempler la nature et de se divertir de l’être quotidien, banal, que nous sommes, en le traitant comme une sorte de double, jusqu’à la bouffonnerie. L’on connaît bien les doubles de Schumann, Eusebius et Florestan et il y a alternance dans cette œuvre de moments d’une verve imprévisible et de contemplation rêveuse. Il y a surtout beaucoup de déclarations à Clara, autour des réminiscences de l’un de ses Nocturnes. Jamais Sokolov ne se perd dans les labyrinthes des élans affectifs du compositeur – qui finira par s’y perdre lui-même, pour nous jouer une œuvre donnée avec force et cohérence. L’on commence dans la confidentialité de Einfach, pour rapidement passer au contraste Sehr rasch und leicht, forme de bouffonerie hoffmannienne, comme si un second personnage entrait dans le jeu. Le dessin obsessionnel de la partie centrale nous offre ainsi une première partie du labyrinthe en forme ternaire dont la partie centrale est également une forme ternaire. Une deuxième partie, sous forme ABA également, revient, en basse, Hastig, sur le premier thème rapide, portant encore sur la partition le souvenir des voix intérieures ayant inspiré Schumann dans une troisième portée qui n’est pas destinée à être jouée, mais simplement lue entre les lignes, comme une source lointaine. C’est ensuite une affirmation brute de soi, Nach und nach immer lebhafter und stärker, dans laquelle Sokolov se livrait avec complexité, force vive lâchée pour exprimer la musique, sans avoir à démontrer une virtuosité aboutie ni se soucier de la réaction du public. Le troisième triptyque commence par un peu de nostalgie, Einfach und zart, avant un Intermezzo simple et génial, comme le jeu de Sokolov. Schumann nous emmène alors vers une forme plus ouverte, de type ABC, offrant des perspectives vers un horizon qui pourrait être la sortie du labyrinthe, une sortie plus sensuelle puis tourbillonnante.  La conclusion, Zum Beschluss, a été qualifiée de tortueuse jusqu’à l’angoisse et Schumann comme Sokolov sans doute ce soir, ont composé, ri et pleuré tout à la fois.

Les quatre pièces suivantes forment une petite suite hybride, composée de Scherzo, Gigue, Romanze und Fughette, où alternent les types baroques et romantiques. Ces constructions dynamiques de rythmes pointés avec des entrées fuguées et des articulations nettes jusqu’au morceau final se fondant un peu dans la brume. Si la Gigue est un hommage au Bach entendu en première partie, la Romanze est un paradoxe du cri et de la douce narration.

Programme riche et construit, comme toujours avec Sokolov, qui nous offre ici une véritable analyse des styles, italien, français, baroque et romantique, ouvrant des perspectives qui vont bien au-delà. Jeu magique et toujours très musical, les contrastes de Bach comme les extrémités de Schumann sont marqués, questionnés, accompagnés. Parfois très agressif dans l’Humoreske, toujours très contrasté ce soir, Sokolov parle en musique, nous présente les œuvres qu’il a choisie comme il a envie de les jouer, sans se soucier le moins du monde de l’adhésion du public. Pour qui accepte de l’accompagner humblement, en se tenant derrière lui à une certaine distance le voyage a sans doute un caractère à la Hoffmann, ce soir en tout cas car pour Sokolov un programme est comme une symphonie de Mahler, tout un monde en soi, travaillé, choisi, sans cesse renouvelé. La musique comme expression de la nature, de la volonté et de l’imagination.

20.02.2011

DE LA PROXIMITE DES MONDES – SUPERBE CONCERT DE L’OSR SOUS LA DIRECTION DE SUSANNA MÄLKKI

C’est une jeune femme, l'une des très rares chef d'orchestre dans un métier encore résolument masculin, qui dirigeait le sixième concert de la saison de l’OSR, la première à le faire, en 2008 déjà et ce soir dans un programme initialement consacré aux Trois études de Debussy de Michael Jarrel, au Concerto pour violoncelle et orchestre « Tout un monde lointain » d’Henri Dutilleux et à la Cinquième Symphonie en mi bémol majeur, opus 82 de Jean Sibelius. Prometteur, tant le concerto de Dutilleux est une merveille trop rarement donnée, le programme fut finalement modifié sur demande du soliste, Truls Mork, qui préféra présenter le Concerto pour violoncelle et orchestre N°1 en mi bémol majeur, opus 107, de Dimitri Chostakovitch.

C’est par une orchestration de trois des Etudes pour piano de Debussy par le compositeur genevois Micheal Jarrel que s’ouvrait donc le programme de ce soir. Les Etudes sont la dernière œuvre pour piano de Debussy, composées en 1915. Elles sont la démonstration d’un regain de créativité alors que le mal qui allait emporter le compositeur trois ans plus tard le tourmentait déjà. D’une profonde originalité, ces douze Etudes pour piano, dédiées à la mémoire de Chopin, sont comme les siennes des transcendances des méthodes pédagogiques. Marguerite Long, en décrivant le jeu tardif de Debussy, entre 1914 et 1917, fait également le rapprochement avec Chopin : « Comment oublier la souplesse, la caresse, la profondeur de son toucher ! En même temps qu’il glissait avec une douceur si pénétrante sur son clavier, il le serrait et en obtenait des accents d’une extraordinaire puissance expressive. (…) Il jouait presque toujours en demi-teinte, avec une sonorité pleine, intense, sans aucune dureté dans l’attaque, comme Chopin. (…) Tel Chopin encore, il considérait l’art de la pédale comme une sorte de respiration ». Œuvre finale au piano de Debussy, ces douze grandes pièces que sont les Etudes sont un aboutissement suprême, décanté et quintessencié selon les termes de Harry Halbreich, pour qui elles parviennent à la perfection au prix d’un renoncement à la somptuosité sonore voire poétique, sublimant le langage par un clacissisme pleinement maîtrisé ouvrant sur l’avenir, délicieusement révolutionnaire en somme. Pour Debussy aussi, elles formaient tout un monde lointain, un pays chimérique et par conséquent introuvable.

Selon le programme du concert, Jarrell n’a pas choisi de recréer l’œuvre, s’en tenant au Debussy de l’époque et s’inspirant ainsi de Jeux, œuvre orchestrale de peu antérieure aux Etudes. Cette recherche d’une transposition de l’œuvre dans une autre dimension, du piano à l’orchestre, nous a effectivement offert de grandes beautés orchestrales certes, mais sonnait toutefois davantage comme du Debussy (un peu à la manière de), que comme du Jarrell. Nous y avons trouvé des ambiances du Martyre de Saint Sébastien dans les deux premières et, plus anciennes peut-être, de Nocturne dans la troisième. Le programme du concert, en soulignant la présentation de l’œuvre par le titre « Debussy selon Jarrelle selon Debussy » mettait bien entre parenthèse la création de Jarrell. La référence au travail d’orchestration que Ravel avait lui-même réalisé sur certaines de ses pièces pour piano, notamment Alborada del gracioso nous mène à penser que Debussy se suffisait peut-être à lui-même. Si Jarrell parvient à faire des trois études choisies une véritable pièce orchestrale, en ce sens que l’écriture du piano s’oublie derrière celle de l’orchestre et que jamais ces pièces ne sonnent autrement que si elles eussent été dès l’abord pensées pour l’orchestre, il parvient également à se faire oublier au profit de Debussy. L’écoute en était plaisante mais l’exercice de composition nous a semblé de ce fait un peu vide.

Nous attendions ensuite Truls Mork dans le concerto de Dutilleux, Tout un monde lointain, qu’il avait enregistré en 2002 de fort belle manière avec l’Orchestre philarmonique de Radio France sous la direction de Myung –Whun Chung. Construit sur des références aux Fleurs du mal de Baudelaire, ce concerto se termine sur un mouvement intitulé Hymne, avec ces vers en exergue : « …Garde tes songes : Les sages n’en ont pas d’aussi beaux que les fous ! », qui finalement introduisaient assez bien le premier concerto de Chostakovitch préféré ce soir. Les songes de Chostakovitch furent souvent de véritables cauchemards face à ceux du fou qui gouverna l’Union soviétique jusqu’en 1953 et duquel il avait tant craint la déportation et la mort, plus encore que la censure imbécile.

Lorsqu’il compose son premier concerto pour violoncelle, les souvenirs de l’interdiction de Lady MacBeth et le titre délicieusement autocritique d’une cinquième symphonie au contenu pourtant subversif sont déjà loin. Opus 107 du compositeur, l’œuvre date de 1959 et fut créée par Rostropovotich et Mravinski à Léningrad. A l’opposé de l’avant-garde occidentale des Cage, Berio ou Boulez que Chostakovitch ne comprit pas (il estimait leurs œuvres contraires à la nature humaine et à l’art sublime de la musique), le concerto est plus proche de la Symphonie concertante de Prokofiev. Le travail de réorchestration que fit, juste après la création, Chostakovitch du concerto de Schumann montre l’attrait d’un certain romantisme. D’une grande virtuosité, l’œuvre est ainsi à la fois spectaculaire et très homogène. Donnée dès 1962 à l’OSR par Pierre Fournier (qui en reçut la partition des mains mêmes de Rostropovitch) sous la direction de Jascha Horenstein, l’œuvre n’est donc pas nouvelle pour l’orchestre comme pour l’auditeur genevois. Elle n’était pas nouvelle non plus pour Truls Mork, qui en donna un enregistrement remarqué avec Mariss Jansons et le London Philarmonic il y a déjà une quinzaine d’années.

D’entrée de jeu, le caractère sautillant et staccato du thème exposé par le soliste permet à Mork de prendre la partition comme l’exécution à son compte. Ce bref Allegretto d’un humour sardonique nous rappelle que l’œuvre de Chostakovitch comme sa vie fut toute entière sur le fil du rasoir et que l’humour grinçant qu’il développa lui permit de disposer d’une arme redoutable contre le pessimisme concentrationnaire. Si le compositeur le décrivit comme un mouvement dans le style d’une marche badine, de forme sonate compacte, il est assez robuste et tranche avec le deuxième mouvement, nettement plus long, Moderato. Le contraste total de tonalité (le mi bémol du premier étant le pôle opposé du la mineur du deuxième) provoque également un radical changement d’atmosphère, vers des ambiances moins agressives et plus contemplatives, plus intimes également.La longue cadence offerte au violoncelle seul, aussi longue que le premier mouvement à elle seule, tend à la considérer comme un mouvement à part entière davantage que comme la cadence du finale, Allegro con moto, vers lequel elle assure la transition. Entre atmosphère rêveuse et chahut du rondo final, cette cadence offre à Truls Mork un moment de présence absolue qui n'est pas sans rappeler les termes employés par Marguerite Long pour évoquer le jeu de Debussy et la mémoire de Chopin. Il joue son violoncelle comme une partie de son âme, le caressant d’un archet qui sait être de la douceur infinie des rêveries d’un monde chimérique ou lointain comme de la gravité due à d’impérieuses nécessités, il peut être agressif, violent parfois, sans jamais cesser d’être musical. Mork parvient ainsi à pousser son instrument à sortir le meilleurs de lui-même, des sonorités diaphanes ou d’une puissance impressionnante, des rondeurs d’un grave poétique au aigus grinçants d’une vie passée sous un régime totalitaire, tout y est pour dépeindre les mondes de Chostakovitch, de ses peurs à ses rêves. Il y a toujours chez Mork une écoute attentive de l’orchestre et une invitation permanente à le suivre qui donnait ici à son jeu particulièrement du cor à l’âme. On en ressort en se disant que du sage ou du fou, les songes les plus beaux sont encore ceux du musicien.

En seconde partie de concert, Susanna Mälkki nous offrit une Cinquième Symphonie en mi bémol majeur, opus 82 de Jean Sibelius qui fait incontestablement date. Œuvre monumentale, elle se confond avec la première guerre mondiale, la révolution d’octobre et l’indépendance de la Finlande. Composée entre 1914 et 1919, il y a dans les trois mouvements de cette œuvre tant de choses que ce n’est assurément pas là la pièce la plus facile du compositeur. Créée en novembre 1919 sous la direction de Sibelius, c’est, de ses sept symphonies, celle qui lui donna le plus de mal. Il en sortit en effet trois versions au long d’un processus créatif de plus de cinq ans. Le parcours de cette œuvre est résolument positif et elle contient une énergie concentrée et une puissance qui en font une pièce impressionnante, qui n’est pas sans rappeler le meilleurs Beethoven. Plus extravertie que la quatrième, son effectif orchestral en est également plus resserré, mais elle est sans doute encore plus complexe que sa devancière. Populaire malgré tout, c’est une œuvre difficile que Susanna Mälkki nous exposa avec la clarté de l’évidence, de celle pour qui cette œuvre est en quelque sorte la langue maternelle. Laissons les débats d’experts cherchant à déterminer si l’œuvre est en trois ou quatre mouvements, le programme du soir comme la doctrine majoritaire nous la présentant en trois mouvements.

Le premier déjà, Tempo molto moderato – Allegro moderato – Presto nous offre une complexité qui fait de cette symphonie l’exemple de la technique du compositeur à passer subrepticement d’un type de mouvement à un autre, le premier allant globalement du lent vers le rapide, le troisième à l’inverse du rapide au lent, et le mouvement central juxtaposant jusqu’à trois tempi différents en même temps. Mälkki nous donnait de ce premier mouvement finalement ce que George Benjamin en avait perçu, un mouvement qui s’invente lui-même au fur et à mesure qu’il progresse. Cette progression sous les mains sans baguette de Susanna Mälkki, se déroulait avec la logique implacable de l’autocréation, nous exposant chaque élément avec simplicité et ferveur pour nous faire comprendre et aimer une pièce difficile. Elle y réussissait souverainement, guidant d’immenses crescendos avec la conviction de celle qui sait.

Le deuxième mouvement, Andante mosso, quasi allegretto est sans doute le plus facilement déroutant, fausse détente entre deux mouvements puissants. Susanna Mälkki nous menait avec acuité de l’autre côté du miroir pour nous permettre de nous faufiler avec elle dans un idyllisme et une naïveté de façade, nous permettant de comprendre d’un geste souple et fluide toutes les complexités qu’il recèle. Commençant in medias res comme si l’on nous en avait caché le début, il peut être compris de multiples manières ou tout bonnement rester totalement incompris de l’auditeur qui en ressortira pour le moins perplexe. Susanna Mälkki nous prend par la main pour nous guider dans un pays des merveilles où nous sommes prêts à tout entendre sans nous étonner de rien, fût-ce d’un lapin en retard courant les pupitres.

Le puissant finale, Allegro molto – un pocchetino largamente – Largamente assai, nous permet de retrouver immédiatement la tonalité triomphale du premier mouvement. Il y a là une énorme machinerie qui semble ne jamais devoir s’arrêter et que Sibelius tente de contraindre par la violence, avant que de la laisser en suspens, de manière totalement énigmatique. Il y a dans les six derniers accords, largement mais irrégulièrement espacés, comme autant de coups de freins tentant de terminer le mouvement mais l’on sent bien qu’il reste prêt à repartir de lui-même, emporté par sa puissance, à tout moment. Seul le dernier accord parvient enfin à l’immobiliser en retrouvant la tonique, comme une fin de film en six plans fixes.

L’on ne dira jamais assez l’impression laissée par Susanna Mälkki à la tête de l’OSR ce soir là. Outre le plaisir que l’on a à voir diriger une femme, il y a chez elle, qui dirige sans baguette, comme un musicien baroque, une souplesse, une fluidité, une musicalité qui nous emporte avec charme et simplicité au cœur de la musique. Ses mains façonnent, montrent, expliquent le matériau musical pour le rendre limpide sans lui faire perdre sa densité ni sa complexité. Remarquable dans l’explication de texte, elle maîtrise également tous les timbres de l’orchestre dont tous les pupitres sont à saluer ce soir. Elle poursuit le son dans l’image, nous donnant à voir des ciels d’aurores boréales se mirer dans de sombre lacs pour nous entraîner avec chaleur dans tout un monde lointain de vastes contrées nordiques. Cela rappelle un poême de Georg Trakl, cela rappelle l'arbre et la bête, lents degrés de mousse et la lune qui s'enfonce étincelante dans des eaux tièdes. Sibelius avait dit un jour que seul Karajan l’avait compris. Oubliez ceci, il ne connaissait pas encore Susanna Mälkki.

http://www.osr.ch/concerts.asp?pageid=&con_date=17/2/2011&date=17/2/2011

8.02.2011

SURVEILLER, PUNIR ET ENFERMER

Quelques réflexions sur les évolutions du droit pénal au regard des politiques sécuritaires, rédigées à la demande de la Commission pénale de la Conférence des Bâtonniers de France.

Dans Surveiller et punir, Michel Foucault posait que sans doute avions–nous honte de nos prisons, il y a trente-cinq ans, et il s’interrogeait sur cette étrange pratique et ce curieux projet d’enfermer pour redresser que portent en eux les codes pénaux modernes. Depuis, le développement de nouvelles peines et mesures, qui représente un renouveau des théories de l’Ecole positiviste et un retour à une forme de défense sociale radicale, soutenue par toute une industrie de la surveillance en pleine expansion, nous pousse à poursuivre l’interrogation d’une pénalité moderne qui, pour Foucault, n’osait plus dire qu’elle punissait des crimes mais qu’elle prétendait réadapter des délinquants, alors qu’elle paraît toujours davantage aujourd’hui tournée vers la seule punition non plus du crime mais du délinquant, perçu dans sa dangerosité. Ainsi en France, la Loi sur la détention de sûreté autonomise-t-elle la notion de dangerosité par rapport à celle de culpabilité, pour séparer la mesure de la peine et permettre le maintien en détention d’une personne après la fin de l’exécution de sa peine, pour des périodes d’une année indéfiniment renouvelables. Le modèle en est une loi allemande qui se trouve être, symbole gênant, l’une des premières votées par les Nazis à leur arrivée au pouvoir en 1933, l’une des seules dans l’Allemagne d’après-guerre à n’avoir pas été formellement abrogée.

Lorsqu’il décide d’une mesure de sûreté, le juge ne contrôle plus la preuve de la culpabilité de l’accusé mais pose un double diagnostic de dangerosité et de récidive. La dangerosité se trouve nécessairement présumée car elle est en toute hypothèse indémontrable. Elle exclut de ce fait tout contrôle de sa légalité et, par voie de conséquence, tout risque d’erreur judiciaire, ce qui place le juge, comme la société, dans le confort d’une sécurité apparente. Si l’on peut effectivement voir dans ces évolutions des lois françaises, allemandes, suisses, européennes et internationales, avec Mireille Delmas-Marty, un effet indirect des attentats du 11 septembre 2001, qui agissent comme un révélateur et lèvent un tabou, elles sont également à placer dans le cadre du développement d’un certain populisme, qui se généralise en Europe. Cet état des choses offre en effet idéalement aux Etats et aux gouvernants l’opportunité de se libérer de l’obligation de respecter l’Etat de droit, en cherchant à mettre en œuvre un « droit pénal de l’ennemi » dans des pratiques contemporaines qui en rappellent de plus anciennes.

Force est en effet de relever l’ambivalence des doctrines pénales modernes. Si Beccaria rompait avec les droits pénaux d’ancien régime pour fonder la première doctrine pénale moderne, le raidissement des doctrines pénales depuis Kant et Bentham, avec un adoucissement certain en 1832, avant que l’Ecole positiviste italienne ne vienne trouver sa consécration, accompagne la remise en cause de la vision de Foucault d’un éternel retour entre des périodes de sévérité et d’indulgence. Beccaria adoptait en effet un calcul utilitariste de la peine, pensant que pour qu’une peine soit juste, elle devait détourner le criminel de son acte. L’argument de la prévention jouait en faveur de peines sérieuses. Pour Bentham, la peine ne peut être douce car elle doit aller en intensité plus loin que le crime commis. Force est en effet de constater que la peine a perdu sa fonction préventive si le crime est effectivement commis et c’est donc à la prévention des crimes futurs qu’elle doit tendre. Bentham nous place ainsi dans un enchaînement continu entre l’aggravation de la peine et la continuation du crime dans toute société, ne reconnaissant aucune limite au législateur pour calculer ce surplus de peine nécessaire à la prévention du crime. L’Ecole positiviste estime quant à elle que si la criminalité continue, c’est que les peines ne sont pas suffisantes et qu’il convient donc de leur ajouter des mesures de sûreté. Les délinquants sont alors perçus comme des hommes anormaux, malades, par tout un climat de réflexion qui nie ainsi toute pertinence à une peine préventive.

La notion de sûreté est éminemment ambiguë. Pour Beccaria, la sûreté est sacrée et inviolable mais subsiste la question de déterminer à qui profite ce droit à la sûreté. La valeur suprême de nos sociétés devient ainsi la sûreté publique, universelle, commune comme objet de police et non plus de droit matériel. C’est en s’engageant dans une logique de guerre contre les dangers publics et les atteintes à la sûreté que l’on glisse vers un réflexe de défense sociale par l’élimination du délinquant, perçu dès Beccaria comme un ennemi. Ce « droit pénal de l’ennemi » est toutefois dénoncé dans son principe même par Rossi dès 1929. L’Ecole positiviste à la fin du XIXème  siècle cherche alors à trouver une vérité scientifique qui réponde à l’augmentation pressante de la criminalité depuis la révolution industrielle et son corolaire, présenté de manière dramatique comme le grossissement de l’armée du crime. Elle appelle donc un surcroît de peine. La prophylaxie sociale n’arrête toutefois pas le mal et se pose donc la question de savoir comment repérer les criminels dangereux ex ante, avant qu’ils ne commettent leur crime. C’est là qu’émerge la proposition, centenaire déjà mais reprise sans vergogne aujourd’hui, de chercher à trier les enfants dès l’âge de trois ans.

Face à de telles théories, les partisans de l’indulgence se trouvent toujours en position réactive, prisonniers des registres contextuels de la fin du XIXème siècle, en retard sur les partisans de la sévérité. C’est l’humanisme, la justice, le christianisme, le retour au droit naturel que l’on invoque contre l’Ecole positiviste et qui ont toujours peiné à offrir des arguments convaincants aux yeux du plus grand nombre. Les progrès démocratiques auraient dû, dès la fin du XIXème  siècle, permettre de mettre un terme aux cycles répressifs en fondant l’espoir sur la démocratie mais en prenant ainsi le risque de ne plus pouvoir discuter des politiques sécuritaires votées démocratiquement, pour entraîner des repositionnements doctrinaux constants. Les doctrines pénales apparaissent dans ce contexte comme purement conjoncturelles face aux problèmes de société, elles manquent donc à apporter des réponses de fond.  

L’impact de l’Ecole positiviste italienne et des théories de Cesare Lombroso, toujours discuté, toujours réfuté mais toujours influent, demeure important, aujourd’hui encore, sur la doctrine américaine. Il existe en effet, depuis le début du XXème siècle, une forte réception de l’Ecole positiviste aux Etats-Unis, y compris et surtout dans la presse généraliste, Lombroso n’ayant pas publié dans des revues juridiques. Dans la suite de cette Ecole, c’est également aux Etats-Unis que l’on a assisté à la genèse de la rationalité actuarielle, logique qui tend à dominer tous les domaines du droit et de la sécurité. C’est une marque du réalisme américain face au doute qui mine l’autonomie juridique et remet en cause le formalisme de la pensée classique. Cette logique actuarielle entend montrer que les concepts juridiques abstraits ne peuvent pas dicter de manière neutre les résultats d’un procès. Le réalisme a donné naissance à l’incertitude et a, en contrepartie, nourri un besoin grandissant de certitude, qui marque le paysage juridique américain de tout le XXème siècle. Le décalage entre la pensée formelle et les résultats concrets ouvre sur une volonté de savoir dans un domaine juridique déconstruit par le refus du formalisme, qui pousse la discipline dans le giron des économistes et des actuaires. Le Colloque de Chicago, en 1909, dresse en ce sens l’acte de naissance des théories juridiques aux Etats-Unis mais constitue également le symbole d’un paradoxe avec le désir de prédire le comportement humain qui porte à individualiser la peine dans un mouvement moderne, humaniste, que l’on rencontre au même moment également en Angleterre et en France. Pour Nathan Roscoe Pound, il faut parvenir à un système d’individualisation reposant sur les progrès scientifique des statistiques, qui donne l’impression de pouvoir prédire le comportement humain par les lois de la probabilité. Il conviendrait donc de discipliner, de maîtriser l’incertitude du comportement individuel par une correcte application des sciences de la statistique et des lois de la probabilité. L’apogée du réalisme et les débuts des prédictions scientifiques datent justement des années 1920. En 1925, des recherches approfondies sont menées sur les individus bénéficiant d’une mesure de remise en liberté conditionnelle en Illinois, afin de déterminer quels pourraient être les facteurs d’une libération réussie, reposant sur la prévisibilité du comportement humain selon des analyses multifactuelles. Dans la foulée, toute une série de recherches seront menées dans les années 1930-1940. La pratique actuarielle apparaît ainsi comme un processus lent qui se met en place dès les années 1930 en Illinois, jusque vers 1970 en Californie et au niveau fédéral aux Etats-Unis, puis dans d’autres Etats américains, qui sont nombreux à utiliser aujourd’hui un outil d’évaluation des risques en relation avec les décisions de libération conditionnelle. C’est un désir de compter, de prévoir, de savoir, d’apprivoiser le hasard, de prédire l’avenir et d’exiger un droit pénal fondé sur la science, qui déplace le formalisme juridique vers un réalisme scientifique. Prédire le succès d’une libération conditionnelle devient ainsi une nécessité qui va de soi ! Un enthousiasme contagieux porte vers un guide scientifique de la condamnation et un désir de catégoriser le criminel en rubriques hautes en couleurs : le vaurien, le garçon de campagne, le gangster, l’alcoolique et d’autres, qui sont constamment recyclées, critiquées, redéployées dans une absence de définition de termes a priori largement compris. Tout tourne autour de la notion de risque, dans un objectif de rassurer et d’apaiser la société qui en fait déresponsabilise les personnes en charge de tels dossiers dans une sorte d’analogie incongrue avec le monde de l’assurance. C’est en fait à un doublage du droit par la science que l’on assiste pour devenir finalement l’esclave des probabilités. Comment en effet considérer qu’il suffise de prendre mécaniquement en considération toute une série d’éléments notés d’un certain nombre de points et que le total obtenu pour la personne en cause représente réellement le risque de récidive et par voie de conséquence le pronostic en faveur ou non d’une libération ?

Sous un autre angle, à la lumièrede la doctrine de défense sociale nouvelle, les politiques sécuritaires peuvent apparaître comme une critique de la pénalité d’une époque révolue faite de peine de mort, de relégation et de courtes peines d’emprisonnement, pour poser comme sens et fonction de la peine la seule défense de la société. Dès le début des années 1950, l’échec de la pénalité classique est montré du doigt. Fondé sur un humanisme scientifique et l’importance du droit comparé, elle s’appuie sur des mesures de sûretés ante delictum pour certaines catégories d’individus. Une place centrale est faite à la notion de traitement comme substitut à la peine, dans une alliance sans précédent du juriste et du psychiatre. Les mesures de sûreté s’inscrivent alors clairement contre certains groupes de délinquants que la science criminelle moderne veut isoler et doit donc définir : les mesures de sûreté visent à la rééducation et à la protection de la société dans le choix de mesures sociales plus que pénales. L’avant-projet de loi Levasseur, dans les années 1954-1959, en France, prônait le dépistage des aliénés et des anormaux pour les faire bénéficier de mesures curatives de placement et de traitements médico-répressifs d’une durée pouvant aller de six mois à dix ans renouvelable si le sujet n’était pas à son terme suffisamment réadapté.

La notion de délinquant d’habitude rejoint ensuite celle de délinquant anormal. Les personnes considérées comme anormales sont néanmoins jugées responsables et doivent rester détenues en fonction de leur dangerosité. L’on passe alors du dualisme des peines et mesures à l’alternance de la peine ou de la mesure, à l’exemple des Etats-Unis basant des périodes de probation sur des traitements médicaux. La mesure ante delictum est donc dangereusement perçue dans cette optique comme l’avenir du droit ! Dans le même mouvement, le droit pénal des mineurs passe de la répression à la rééducation puis à la prévention. L’on n’établit pas de catégories de mesures selon leurs buts car la même mesure peut poursuivre plusieurs fins selon l’individu en cause. Tout repose donc sur l’analyse de la personnalité du délinquant et du refus de la publicité.

La diversité des mesures de sûreté est présentée comme l’alternative à l’uniformité des peines de prison. Il en découle inévitablement un certain nombre de dérives possibles à éviter, notamment de réduire l’écart entre peines et mesures de sûreté par l’interprétation : l’indétermination est dans la logique du système. C’est l’art social de lutte contre le crime, on se doit de protéger l’homme dans son milieu social. Un net retour à la prudence mène ainsi vers des mesures ante delictum injustifiables en droit et fondamentalement contraires au principe de la légalité. Les difficultés concrètes à leur application et l’opposition des juges sont heureusement bien connues. L’examen des conséquences de telles doctrines apparut en effet pour ce qu’elles portaient de dangers pour la démocratie et les principes fondamentaux de l’Etat de droit et conduisit donc à leur abandon. Ces doctrines ont néanmoins provoqué l’émergence d’une autre pénalité plus actuelle. Ce qui est à présent nouveau n’est pas de prendre en considération la dangerosité d’une personne mais d’autonomiser cette dangerosité pour la prendre seule en considération.

Ce droit pénal de la dangerosité émergent, également mentionné comme un droit pénal de l’ennemi, apparaît comme un droit sur des individus pour ce qu’ils sont et non ce qu’ils ont fait, mettant l’accent davantage sur la dangerosité et le risque que sur la culpabilité. C’est en ce sens que la Loi française de 2008 sur la rétention de sûreté est baptisée « Loi sur les criminels dangereux ». Elle représente une double révolution qui se répercute assez largement en Europe. La combinaison nécessaire dans la mesure de la peine du juste et de l’utile fait qu’une peine n’est juste que tant que l’acte est reprochable à l’auteur. Il y a là des fonctions rétributives et punitives bien connues, qui reposent sur une communion entre culpabilité et dangerosité. Aujourd’hui, la société semble exiger que l’on apaise d’abord et surtout la victime et que l’on rassure l’opinion. La dangerosité sans la culpabilité s’autonomise comme concept détaché de l’infraction, légitimant un enfermement pour une durée indéterminée, par exemple du seul fait d’une peine antérieure. C’est envisager là la culpabilité sans imputabilité. Dans cette politique, l’importance du fait divers devient incontournable, chaque fait générant sa propre loi pénale. L’audience médiatique est amplifiée au point que certaines lois vont jusqu’à porter le nom des victimes desdits faits divers.

En Angleterre ou au Canada, la logique de la peine repose sur la protection du public, qui est ainsi la première fonction de la justice pénale. La peine sanctionne la faute dans un caractère rétributif, la mesure vise la prévention, la protection de la société. En Europe, la mesure n’est pas perçue comme une peine, ce qui lui permet de s’affranchir des règles générales du droit pénal, notamment du principe de la légalité et de l’interdiction de la rétroactivité. Toutefois, d’un pays à un autre, les mêmes mesures peuvent être qualifiées de peines ou de mesures de sûreté dans une qualification qui revêt l’importance fondamentale de les soumettre ou non au droit pénal. On en arrive au point, au Canada par exemple, d’une présomption de dangerosité, ce qui entraîne un renversement du fardeau de la preuve car c’est alors au prévenu de démontrer sa non dangerosité !

Nous sommes donc aujourd’hui face à un droit pénal rongé de l’intérieur comme à ses confins dans une identité incertaine qui le délimite mal d’autres branches. L’approche d’un droit pénal de l’ennemi vise tous les individus perçus comme dangereux. La contrainte porte en conséquence sur une dépersonnalisation plus ou moins forte car la culpabilité est réservée aux citoyens susceptibles de s’amender. La dangerosité quant à elle interdit toute attente de rétribution. Le droit pénal de l’ennemi doit dès lors être perçu comme un droit d’exception, le procès équitable étant un droit du citoyen, pas de l’ennemi de la société. Les arguments en faveur de tels procédés sont connus, faciles et populistes : l’Etat qui veut assurer sa protection ne peut se priver de tels moyens ! Vouloir protéger ainsi l’Etat de droit en vient à autoriser des actes contraires à l’Etat de droit. La notion d’ennemi appelle celles de lutte et de guerre, impropres à un processus judiciaire et perturbatrices des garanties fondamentales. Ce droit pénal de l’ennemi à été présenté parfois comme une ligne Maginot et c’est sans doute bien le cas : on se protège derrière un leurre semblant de manière trompeuse offrir une sécurité absolue alors que les atteintes aux libertés fondamentales sont bien réelles. Cette approche du droit pénal exprime une contradiction permanente, fondamentale, entre l’Etat de droit et l’Etat policier et ce dernier tend à une certaine dérive totalitaire.

Nous nous trouvons ainsi dans une sorte de frénésie sécuritaire, dont les tenants n’aiment évidemment ni les avocats, ni les universitaires, ni les intellectuels en général. Actuel, le discours sécuritaire n’en est pas moins fort ancien car désigner des figures de dangerosité est propre à chaque époque : les images du fou criminel, de la bande de jeunes délinquants ou du terroriste sont récurrentes. La domination politique de droite écrasante recherche des alliés scientifiques à l’appui de ses politiques pénales limitées à des objectifs de maintien de l’ordre, qui confondent les rôles de la police et de la Justice. La montée d’une forme ou d’une autre de populisme dans de nombreux pays européens empêche dorénavant toute contradiction de fond et rend la surenchère si facile. La stratégie de dramatisation continue avec le concours des médias instrumentant les faits divers, alors qu’il est parfaitement connu qu’il n’y a pas de corrélation entre l’intensité médiatique et l’intensité sociale d’un fait divers. La médiatisation de tel ou tel fait divers relève donc d’un choix politique et les discours y afférents peuvent aller sans autre jusqu’au mensonge le plus éhonté. La stratégie de la criminalisation frise ainsi la frénésie pénale et met en cause les principes généraux du droit qui sont les fondements de l’Etat de droit et donc de la démocratie. Le maintien de l’ordre devient une gestion du risque comme doctrine centrale de toutes les professions concernées, au nom de l’application d’un mirifique principe de précaution. Il en découle donc une doctrine et une pratique uniques des forces de police et de gendarmerie européennes axées sur le fichage de la population et la vidéosurveillance.

La peur brouille les frontières entre les réponses aux risques et aux menaces dans ce qui apparaît pour Mireille Delmas-Marty et à juste titre comme une inadéquation des réponses. Le schéma de la responsabilité civile de type réparation-prévention-précaution est repris au pénal sans discernement. Les faits divers apparaissent comme des diversions qui ajoutent à la confusion. Les politiques pénales menées dans la plupart des pays d’Europe ressemblent à un coup de dé qui chercherait à abolir le hasard. Pascal relevait déjà que l’on ne pouvait justifier la justice ; l’on a donc justifié la force pour que la force et la justice soient unies. Disons le franchement, les politiques sécuritaires sont vouées à l’échec car construites sur la facilité. C’est l’impasse de la guerre, de la peur, basée sur la probabilité et l’impossible résilience. C’est l’impasse consubstantielle au discours populiste qui exhale les peurs et les risques. L’on assiste sans limite aujourd’hui à un durcissement des politiques criminelles au nom d’une dangerosité présumée de certaines figures de délinquants. Les politiques leurrent le citoyen sur ce que la loi peut produire, les organes législatifs sont instrumentalisés, les lois étant votées sans se donner les moyens de leur application.

En conclusion, l’on assiste à une période de décomposition des principes fondamentaux du droit pénal. Les tribunaux d’exception se sont avérés être la règles à toutes les époques depuis la deuxième guerre mondiale, notamment au cours de la décolonisation et du conflit Algérien et tentent des retours constants via Bagram ou Guantanamo, dont les infamies marquent durablement les sociétés. La protection de l’Etat de droit et de la démocratie passe sans doute par un double contrôle de constitutionnalité et de conventionalité, au niveau européen. Les remarques entendues en Suisse, à l’occasion de la désastreuse initiative populaire relative à l’interdiction des minarets, a permis à certaines formations politiques d’oser prétendre que la volonté populaire est au-dessus des droits fondamentaux. Il est choquant pourtant d’assister à une transformation de formes insupportables vers l’ordinaire dans une modification profonde des principes sous une avalanche législative, qui se limite inutilement à répondre à des faits divers. Le retour du refoulé, de la peur fonde une relation trouble entre les évolutions législatives et la crise économique. L’insécurité tient aux incertitudes très prégnantes de nos destins humains. La peur de l’autre, d’abord celle du criminel, du délinquant, est plus forte et se polarise sur l’insécurité quotidienne, rejoint la peur de l’étranger et du musulman dans un cocktail explosif. Depuis qu’Alain Peyrefitte a déclaré que la sécurité est la première des libertés, l’axiome est repris pour clore le débat entre sécurité et liberté. La sanction est la première des dissuasions et l’on se dirige donc naturellement vers l’augmentation des sanctions dans une inflation de dispositions répressives accompagnée d’une multiplication des techniques de recherche, de fichage, de vidéosurveillance. L’on n’imagine pas ainsi que l’on s’enferme, à ne penser qu’en termes répressifs, entre l’impunité et l’arbitraire. Chaque société a les criminels qu’elle mérite, qu’elle rejette. Le risque hante les consciences collectives et nourrit une inflation du système sur lui-même. Le fait divers est médiatisé autour de la seule chose que l’on puisse en montrer, la victime, dans un courant émotionnel évidemment intense. La victimisation est un facteur puissant du développement du droit pénal actuel dans une mutation du droit pénal indifférente aux principes pénaux fondamentaux. Nous allons tout à la fois vers une psychiatrisation de la justice et une judiciarisation de la psychiatrie. La rétention de sûreté est une rupture absolue avec le passé, un glissement bien moderne en somme à l’infraction virtuelle. A partir de là, tout s’effondre. L’accusé ne peut pas se défendre d’avoir commis une infraction car cette infraction n’existe pas, elle sera peut-être commise dans le futur. Il faut alors au juge protéger sa responsabilité professionnelle par un recours systématique au psychiatre qui cherche tout autant à couvrir la sienne par un renvoi au juge. Le traitement psychodramatique par la voie judiciaire d’une infection mentale mène à percevoir l’audience pénale comme un processus curatif à destination de la victime dans une confusion extrême des compétences. Il n’y a plus de règle d’or fondée sur les principes issus des Lumières et l’on se trouve aujourd’hui dans une période de dérive ou de régression préoccupante.

7.02.2011

DE LA DIFFICULTE D’ÊTRE REFUGIE EN SUISSE OU DE LA NECESSAIRE MUTATION D’UNE VISION

Les 19 et 20 janvier 2011 s’est tenu à Berne le 4ème Symposium suisse sur l’asile, sous le titre : « Réfugié : une notion en mutation ».  Le programme était de très haut niveau, offrant une tribune notamment au Directeur de l’Office fédéral des migrations (ODM), Monsieur Alard du Bois Reymond, au Haut Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés (HCR), Monsieur Antonio Guterres, et même de la nouvelle Conseillère fédérale en charge du Département fédéral de justice et police (DFJP), Madame Simonetta Sommaruga.

Ce fut au Professeur Walter Kälin que revint l’honneur d’ouvrir les travaux du symposium, ce qu’il fit avec beaucoup de brio. En rappelant que le statut de réfugié est réglé en droit international depuis la Convention de Genève sur le statut de réfugié, de 1951, amendée en 1967, le lien avec la situation issue de la fin de la seconde guerre mondiale est frappant. Il convenait en effet de régler le sort des personnes déplacées ensuite de la guerre en Europe, avant que la révision de 1967 ne supprime les limitations de temps et de lieu à son application. La Convention demeure ainsi toujours en vigueur et le nombre de réfugiés dans le monde important. Dès lors se pose la question de savoir si la notion de réfugié à fait ses preuves.

A toutes fins utiles, il convient de rappeler la définition que cette convention donne du réfugié, définition reprise à la lettre par l’article 3 de la Loi sur l’asile (LAsi) : « Sont des réfugiés les personnes qui, dans leur Etat d’origine ou dans le pays de leur dernière résidence, sont exposées à de sérieux préjudices ou craignent à juste titre de l’être en raison de leur race, de leur religion, de leur nationalité, de leur appartenance à un groupe social déterminé ou de leurs opinions politiques ».

Walter Kälin a ainsi souligné que la force de cette définition réside en sa souplesse. Issue de la problématique de la seconde guerre mondiale, elle a su s’adapter aux conflits de la décolonisation et offre aujourd’hui une notion suffisamment ouverte pour évoluer. L’on peut ainsi particulièrement mettre en avant le développement des persécutions non étatiques depuis la fin de la guerre froide, des groupements divers étant devenus une source importante de persécution.

La pratique suisse se garde bien d’aller au-delà de la protection offerte par le droit international et, bien souvent, notamment face aux persécutions commises par des groupes non étatiques, la Suisse se trouve à réagir parmi les derniers Etats de la planète.

Il existe ainsi aujourd’hui environ 1,6 millions de réfugiés en Europe, plus de 9 millions dans le reste du monde. Dès lors, si la notion de réfugié a fait ses preuves, c’est aujourd’hui essentiellement des problèmes de procédure et d’application qui sont à pointer du doigt.

Walter Kälin a mis en évidence, avec raison, un certain nombre de défis actuels, qui mettent sous pression la définition même de ces personnes. Ainsi, la lutte contre le terrorisme, au niveau international, est-elle devenue une source importante de persécution, de par ses nombreuses dérives. Elle sert, avec la lutte contre la corruption, à couvrir un certain nombre de persécutions. Si l’on en reste aux victimes d’actes de terrorisme, force est de convenir que ces actes ne sont pas ciblés. Par nature, ils frappent au hasard et c’est notamment dans le fait de frapper n’importe qui, n’importe où, n’importe quand que réside l’élément de terreur recherché. Face à ces attaques erratiques, il est difficile de reconnaître que leurs victimes puissent être, stricto sensu, des réfugiés au sens de la définition convenue en droit international comme en droit suisse, c’est-à-dire à les considérer comme victimes de persécutions. L’on retrouve des difficultés comparables sur les terrains de guerres civiles, souvent complètement éclatés entre des groupes très divers et changeants. La problématique de certains Etats faillis accompagne également les difficultés que l’on peut éprouver aujourd’hui à vouloir distinguer le réfugié des autres migrants.

La question des persécutions subies en raison de l’orientation sexuelles par de très nombreuses personnes dans divers pays, surtout en Afrique subsaharienne ou en Iran par exemple, est restée totalement ignorée de l’exposé du Professeur Kälin. Si le HCR considère de manière claire que ce type de persécution autorise les personnes qui en sont victimes à obtenir le statut de réfugié, il semble que les Etats et la Suisse en particulier, demeurent particulièrement réticents à admettre qu’une personne puisse demander l’asile sur une telle base. Il y a face à de telles problématiques une incompréhension pour le moins, une fermeture d’esprit souvent, qui doivent également être corrigées.

D’autres formes d’admission en Suisse, comme par exemple l’admission provisoire, sont ainsi révélatrices d’un écartèlement entre la volonté d’appliquer strictement la notion de réfugié tout en devant reconnaître des situations où une protection s’avère nécessaire, en marge de cette définition.

Face à de tels constats, il convient de relever l’ampleur d’un phénomène voisin de celui de réfugié, qui touche un toujours plus grand nombre de personnes, celui des déplacés internes, également appelés réfugiés dans leurs propres pays. Ils sont en 2010 environ 27 millions de personnes à avoir dû fuir devant diverses formes de persécution pour trouver refuge ailleurs dans leur pays. N’ayant pas franchi de frontière internationale, ils ne sont pas considérés, en droit, comme des réfugiés même s’ils se trouvent, de fait, dans une situation identique. Encore convient-il de préciser que, dans certains cas, lorsque des requérants d’asile sont déboutés en Suisse et renvoyés chez eux sans capacité d’intégration, ils viennent souvent grossir le nombre des déplacés internes.

Hors de la notion de réfugié selon le droit actuel se trouvent également environ 38 millions de personnes que l’on qualifie couramment de réfugiés climatiques. N’étant pas victimes de persécutions, ces personnes qui ont dû quitter leur lieu de résidence du fait de la montée des eaux ou d’autres catastrophes climatiques, ne sont pas, stricto sensu, des réfugiés. Si l’on ajoute à ceci que la plupart des personnes touchées par des catastrophes naturelles trouvent refuges ailleurs dans leur propre pays, leur qualité de déplacés internes ne leur offre pas davantage d’ouverture vers la protection reconnues aux réfugiés. De plus, la problématique du changement climatique offre souvent une gésine lente. La désertification, la salinisation des nappes phréatiques, la raréfaction des terres arables, des ressources en eaux ou l’immersion progressives d’Etats insulaires génèrent des problématiques à poser sur le long terme qui mettent toutefois dès maintenant en valeur des lacunes certaines dans des normes internationales qui ne sont pas assez précisément articulées.

Le défi suisse tient essentiellement dans des pratiques et politiques actuelles qui rendent difficile d’apprécier la légitimité des raisons qui ont pu conduire des personnes à fuir leurs pays et à venir demander l’asile en Suisse. Le problème se situe à différents niveaux, dont le plus flagrant est à trouver dans l’administration. L’Office fédéral des migrations, ODM, apparaît ainsi comme une machine à broyer les hommes et à multiplier les chicaneries administratives et technocratiques sans aucune considération pour l’humanité des personnes en cause. Des propos entendus selon lesquels il n’existe pas de réfugié mais uniquement des requérant cachant en fait des migrants économiques qui tentent faussement de se faire passer pour des victimes de persécutions, ne sont pas acceptables. Contredits par les statistiques mêmes de l’ODM, de tels propos visent à jeter le discrédit sur des personnes qui se trouvent dans une situation de faiblesse insigne pour avoir dû quitter précipitamment leur pays face à des persécutions mettant gravement en danger leur vie, leur intégrité physique ou leur liberté, ou provoquant pour elles des pressions psychiques insupportables.

Il ressort de la pratique que l’ODM ne veut surtout pas voir des avocats intervenir dans la défense des réfugiés. L’argument que l’on avance est d’ailleurs simpliste : le droit applicable est simple et il n’y a nul besoin d’un avocat pour le comprendre ! Il en découle que l’on refuse au réfugié la possibilité de connaître réellement se droits, notamment celui de bénéficier de l’assistance juridique gratuite ou celui d’être assisté d’un interprète, moins encore d’être assisté d’un avocat. L’ODM n’hésite ainsi pas à transmettre à des requérants des décisions rédigées en français, allemand ou italien sans se préoccuper de savoir s’ils seront en mesure de les comprendre. A ceci s’ajoute que les délais de recours, de cinq jours ouvrables, sont particulièrement courts et, de fait, empêchent bien souvent les requérants de faire valoir avec quelque chances de succès leurs droits même les plus élémentaires.

Trouvera-t-on normal que, intervenant depuis plus de sept mois en faveur d’un requérant ne parlant aucune de nos langues ni l’anglais, un avocat n’ait jamais pu bénéficier d’un interprète pour s’entretenir avec son mandant, que le requérant se trouve de ce fait dans l’impossibilité de comprendre les éléments de son propre dossier ni les décisions le concernant ? Trouvera-t-on normal que, faute d’interprète, le même requérant n’ait finalement jamais pu s’exprimer réellement sur son cas tout au long de la procédure ? Il y a là une réelle problématique en matière de respect des droits les plus fondamentaux de la procédure.

De la même manière, l’ODM multipliera les décisions incompréhensibles et que l’on finit par ne pouvoir considérer que comme vexatoires. Par exemple, la demande de consulter le dossier, qui est un droit fondamental de la procédure, ne reçoit en règle générale pas de réponse. Ce n’est qu’après de nombreuses demandes et sous la menace d’un recours que l’on peut espérer recevoir certaines pièces seulement et commencer le puzzle. Dans le même genre, à l’avocat genevois intervenant pour un requérant et demandant que celui-ci se voie attribué au canton de Genève, afin de lui permettre de faciliter ses contacts, l’on répondra par une attribution à Fribourg. Au requérant dont on fait valoir que, dans un canton, il pourra trouver assistance pour se loger, subvenir à ses besoins, nouer des contacts personnels au travers d’associations, l’ODM le placera dans un autre canton, où il dépendra uniquement de l’assistance publique et se trouvera ainsi isolé, ce qui réduira du même coup ses possibilités d’intégrations et l’exposera à divers dangers en l’affaiblissant inutilement. Dans le même sens, l’on attribuera un requérant francophone à un canton germanophone, ce qui ne pourra, une fois de plus, que nuire à sa capacité d’intégration, l’isoler davantage et le fragiliser.

C’est ainsi que le groupe de travail qui s’est tenu à Berne sur l’évolution de la jurisprudence du Tribunal administratif fédéral (TAF) a été révélateur des difficultés rencontrées par les requérants pour accéder à un tribunal. Ces difficultés sont multiples et l’on peut relever une fois encore le manque d’interprètes et d’avocats face à une procédure complexes et à une jurisprudence fournie, qui se développe de manière toujours plus détaillées, hors de portée pour un non professionnel.

Il y a plus. La volonté de ne pas tenir informé le requérant de son droit à l’assistance juridique amène le TAF à décider de subordonner la recevabilité de recours à des avances de frais prohibitives, que les recourants n’ont aucunement les moyens de payer. Le TAF n’hésite ainsi pas, par exemple, à mettre à la charge d’un recourant dont il est attesté au dossier qu’il ne dispose, pour toute fortune, que de 5 Euros, une avance de frais de 600 francs à payer sous dix jours, et déclarer au onzième jour son recours irrecevable pour défaut de paiement ! C’est ici fermer la porte du tribunal au justiciable, l’empêcher délibérément de contester les décisions de l’ODM, réduire à néant la seule voie de recours existant en droit suisse.

Pour se convaincre de la difficulté d’un recours au TAF, qu’il suffise de souligner que l’évolution de la jurisprudence de cette juridiction – la seule compétente pour connaître des matières d’asile en droit suisse, repose sur des évolutions législatives issues de diverses révisions de la Loi sur les étrangers (LEtr) comme de la Loi sur l’asile (LAsi), de l’entrée en vigueur des Accords de Dublin entre la Suisse et les Etats membres de l’Union européenne, de l’évolution politique dans les Etats d’origine des requérants, enfin de développements endogènes d’une jurisprudence qui s’affine constamment, se développe et se complexifie. Les subtiles distinctions apportées par le TAF entre la licéité d’un renvoi et son exigibilité renforcent davantage encore le caractère toujours plus complexe da sa jurisprudence.

Sans entrer dans tous les méandres d’une jurisprudence prolifique, il nous faut souligner que les exigences posées par le TAF sont toujours plus lourdes et plus précises. Ainsi, dans le cadre des Accords de Dublin, qui disposent que c’est le premier Etat dans lequel est entré un requérant qui est compétent pour juger son cas, une présomption s’est imposée : tous les Etats concernés étant membres du Conseil de l’Europe et parties à la Convention européenne des droits de l’homme, ils sont donc considérés comme offrant a priori le même niveau de protection. Il sera dès lors quasiment impossible pour un requérant de contester son renvoi de Suisse vers un autre Etat en application des Accords de Dublin. Le seuil posé par la jurisprudence pour renverser la présomption étant si élevé qu’un requérant seul, sans l’assistance d’un avocat, ne saura simplement pas quels arguments invoquer. Sans compter que peut également surgir un litige sur l’Etat concerné, par exemple lorsque deux pays se considèrent mutuellement comme incompétents au profit de l’autre et que, la Suisse se contente de renvoyer sans examiner laquelle des destinations pourrait être effectivement conforme aux Accords en question…

Il est vrai que le TAF a largement libéralisé sa pratique en matière de recevabilité. Tenant compte de l’absence systématique d’avocats et de conseils juridiques professionnels autour du recourant, le TAF reconnaît comme recevable des recours très sommairement rédigés, même lorsqu’ils le sont dans des langues étrangères à nos langues nationales, éventuellement même lorsqu’ils sont rédigés sur des supports incertains, tels que des cartes postales. Cette volonté d’admettre la recevabilité plus largement de recours est néanmoins immédiatement contredite par leur rejet au fond. En effet, si un recours est très sommairement motivé, le TAF le rejettera car le recourant n’aura pas apporté les preuves nécessaires sur sa situation personnelle ou celle prévalant dans son pays. Ce niveau de preuve exigé par le TAF, toujours plus précisément défini et élevé emporte que le recourant, s’il n’est pas personnellement entendu, si des enquêtes approfondies ne sont pas menées, s’il n’est pas correctement défendu, ne sera jamais en mesure de l’atteindre.

C’est d’autant plus marquant dans le cadre des Accords de Dublin, la présomption que les Etats parties offrent tous une protection équivalente appelant des exigences de preuve particulièrement élevées pour renverser la présomption. Cette présomption étant néanmoins contredite assez largement dans certains pays comme la Grèce voire l’Italie, dont on sait que la situation est particulièrement problématique, le recourant se trouvera immanquablement dans l’ignorance des éléments sur lesquels devrait porter les arguments à développer. Il n’atteindra ainsi jamais le seuil requis pour se faire entendre. La situation est plus ouverte face à des Etats hors de l’espace Dublin-Schengen. Ceux-ci ne font en effet pas l’objet de la même présomption. Il en découle que la situation politique prévalant dans chaque pays doit s’apprécier en fonction de critères nombreux et il appartient au recourant de démontrer tout à la fois le contexte existant dans son Etat d’origine comme les éléments liés à sa situation personnelle. Là encore, agissant seul sans moyens de connaître les exigences strictes posées par la jurisprudence du TAF, le recourant ne saura pas sur quel élément faire porter son argumentation. Il se verra ainsi assez systématiquement répondre qu’il n’a pas apporté la preuve nécessaire et que son recours est en conséquence rejeté. Comme le TAF intervient en instance juridique unique et qu’il n’existe aucune voie de recours interne contre ses arrêts, il y a là une situation des plus problématique face au respect des droits les plus fondamentaux de la procédure.

Après l’arrêt du TAF se pose également la problématique de sa mise en œuvre. Il arrive en effet parfois que le TAF mette quelques conditions à l’exigibilité d’un renvoi. Dans la pratique, il apparaît que l’ODM se soucie fort peu de vérifier que ces conditions soient effectivement remplies avant que d’exécuter le renvoi décidé. En ce sens, il y a inexécution d’une décision de justice par l’administration, qui faillit gravement à sa mission et qui expose lourdement la vie ou la sécurité de la personne ainsi renvoyée. Face à la défaillance consciente de l’ODM, le manque de voie de droit évident, lorsqu’il s’ajoute au défaut d’accès au dossier, à l’absence de traducteur, d’assistance juridique et d’avocat, place le requérant dans une situation indigne d’un Etat de droit. Il est vrai qu’une fois renvoyé, ce requérant ne sera plus en mesure de faire valoir concrètement ses droits en Suisse, ce qui permet à l’ODM comme au TAF de s’en désintéresser.

L’on se retrouve aussi, lorsque le renvoi n’est pas licite ou n’est pas exigible, avec des situations particulièrement gênantes. En effet, une fois la demande d’asile rejetée et le recours au TAF épuisé, la personne doit quitter la Suisse. Se pose alors la question de son renvoi et l’on se retrouve dans des situations où le renvoi apparaît impossible car il serait alors contraire à l’interdiction du refoulement d’une personne vers un pays, y compris le sien, dans lequel sa vie ou sa sécurité serait en danger. Le problème est que si la vie ou la sécurité de cette personne est en danger dans son pays au point que l’on ne puisse pas l’y renvoyer, ceci signifie qu’il aurait généralement eu droit au statut de réfugié et que c’est donc à tort qu’on le lui a refusé… L’on trouve ainsi actuellement en Suisse de nombreuses personnes à qui l’on a refusé le statut de réfugié et que l’on ne peut pas renvoyer dans leur pays du fait des risques qu’elles y courent. Ces personnes se trouvent donc sans statut et leur présence en Suisse peut durer des années avant que l’on ne cherche enfin à le régulariser par l’octroi d’un permis B dit humanitaire (après cinq ans de résidence pour chaque personne du groupe familial) ou par d’autres biais.

Heureusement, le discours final de la Conseillère fédérale Simonetta Sommaruga a permis d’ouvrir des pistes de réflexions à l’issue de ce symposium. Si elle n’a pas pris de risques particuliers, elle a néanmoins démontré son intérêt et sa connaissance des problématiques en jeu. Son discours tranche toutefois avec celui de l’OM et plus encore avec la pratique de cette administration, au point que des réformes de fond semblent nécessaires pour que les propos tenus par la Conseillère fédérale puissent trouver une réalisation concrète.

Il apparaît ainsi de ces deux journées de symposium que la problématique du réfugié, plus que dans la définition de son statut, réside essentiellement dans la manière dont l’ODM remplit sa mission ainsi que dans toutes les difficultés rencontrées par le requérant dans le parcours judiciaire qui peut être le sien, de l’accès à son dossier jusqu’à l’accès au tribunal. La pratique actuelle n’honore pas la Suisse et ce n’est pas les délires sécuritaires qui viennent se greffer si facilement sur le réfugié si aisé à stigmatiser et à désigner à la vindicte populaire, qui peur redorer son blason.

http://www.fluechtlingshilfe.ch/droit-d-asile/symposium-sur-l-asile

16.01.2011

WAS SPRICHT DIE TIEFE MITTERNACHT ? La Troisième Symphonie de Mahler à l'OSR

Assez sombre est ce chant de minuit, tiré de l’œuvre au combien célèbre de Friedrich Nietzsche, Also sprach Zarathustra. Qu’on en juge : « O Mensch ! Gib acht ! Was spricht die tiefe Mitternacht ? ‘Ich schlief, ich schlief ! Aus tiefem Traum bin ich erwacht ! Die Welt ist tief und tiefer als der Tag gedacht. Tief ist ihr Weh ! Lust – tiefer noch als Herzeleid ! Weh spricht : Vergeh ! Doch alle Lust will Ewigkeit – Will tiefe, tiefe Ewigkeit !’ ». C’est là le cœur de la Troisième Symphonie en ré mineur, de Gustav Mahler, donnée par l’OSR les 12, 13 et 14 janvier 2011 à Genève et Lausanne, sous la direction de Marek Janowski. Cette femme à la douleur profonde cherchant la Joie dans l’Eternité, avait la forte présence de Waltraud Meier. L’immense wagnérienne qui connaît le succès sur les plus grandes scènes lyriques et de festival dans des rôles aussi exigeants que Kundry ou Isolde avait ajouté l’été 2010 à son répertoire celui de Klytemnästra dans l’Elektra de Strauss. Elle lui apportait une densité dramatique remarquable que nous retrouvons dans son interprétation de ce lied mahlérien, véritable diamant noir placé entre des abîmes aux profondeurs abyssales.

Cette symphonie de Mahler est en effet à nulle autre pareille. Découpée en deux parties fort inégales, la première comprenant le premier mouvement, la seconde les cinq autres, elle dure près de deux heures et met en scène outre la soliste, un chœur de femmes et un chœur d’enfants, qui furent ces derniers soirs à l’OSR le Schweizer Kammerchor et la Maitrise du Conservatoire populaire de Genève.

Cette symphonie est tout un monde, qui pose, comme la deuxième symphonie du compositeur, de profondes questions existentielles. Dans son excellent essai publié dans le programme du concert, Henry-Louis De La Grange cite ces notes de Mahler sur le manuscrit de la deuxième symphonie : « Pourquoi a-t-on vécu ? Pourquoi a-t-on souffert ? Tout n’est-il en définitive qu’une énorme et tragique plaisanterie ? », sorte de synthèse de la classique interrogation romantique allemande : « Muss es sein ? Es muss sein », couplée à la fugue finale du Falstaff  de Verdi proclamant hautement que « tutto nel mundo è burla ». Monde des sentiments humains, l’œuvre offerte ce soir est également représentation du monde qui nous entoure. Ainsi, à Bruno Walter qui le rejoignait à Steinbach durant l’été 1896, le compositeur lui demanda-t-il de renoncer à contempler le paysage environnant – pourtant maginifique, au motif évident : « J’ai tout emprunté pour le mettre dans ma Troisième » ! Plus encore que la citation de Nietzsche, Mahler nous offre ici sa propre approche du Monde comme volonté et représentation, où l’on perçoit que la volonté de vivre s’affime (« alle Lust will Ewigkeit ») et se nie ensuite (« Ich hab’ übertreten die zehn Gebot, ich gehe und weine ja bitterlich, ach komm und erbarme dich über mich »), dans la confrontation de la femme soliste dans une couleur vocale grave aux femmes du chœur et surtout aux enfants, qui tentent de faire triompher la lumière : « Es sungen drei Engel einen süssen Gesang, mit Freunden es selig in dem Himmel klang… », tiré du recueil Des Knaben Wunderhorn.

La Deuxième Symphonie, donnée plus tôt dans la saison, toujours sous la direction de Marek Janowski, nous avait profondément déçus. D’une grande platitude, l’orchestre peinait à se déployer et malgré l’excellence des solistes et des choristes, cela ne donnait rien. Le premier mouvement, qui était pourtant noté Mit durchhaus ernstem und feierlichem Ausdruck n’avait rien de tout ça et le reste était à l’avenant. La réussite est toute autre dans la Troisième Symphonie. Entendue le 14 janvier, soit pour sa troisième représentation – il n’est pas inutiles, dans ce genre d’œuvres, de laisser l’orchestre se rôder dans deux premiers concerts avant que d’aller l’entendre – le plaisir était réel. L’OSR sonnait juste et bien, les cuivres n’étaient pas trop forts comme ils le sont trop souvent, il y avait de la tenue et manifestement du plaisir à jouer ensemble. Une mention spéciale doit être accordée à la plupart des vents : le trombone solo trouvait des douceurs remarquables pour nous énoncer des merveilles avec poésie, la flûte était superbe comme le furent les hautbois et clarinettes. Les cors restaient, ici plus que jamais, l’âme de l’orchestre, dès l’entame à l’unisson. L’œuvre était bien comprise et présentée avec une grâce et une élégance certaines. Janowski, qui n’est pas, loin s’en faut, un pur mahlérien, donnait pourtant une excellente interprétation de cette œuvre. Il y manquait toutefois un peu d’abandon. La rigueur de Janowski est bien connue et a beaucoup apporté à l’Orchestre depuis qu’il en a pris la direction. Mahler n’est pas Bruckner et là où la rigueur sied à la baguette, elle corsette trop les émotions de l’autre. Mahler a besoin de davantage de souffle, de liberté, sans forcément tendre à l’excès, que seul Bernstein est capable de rendre sans grossièreté. C’est ce qui, ce soir, manquait sans doute pour faire de ce concert une soirée inoubliable.   

La première partie de l’œuvre est entièrement dédiée au premier mouvement. D’une ampleur comparable au mouvement initial de la Deuxième Symphonie, il s’en distingue pourtant en n’étant pas seulement une marche funèbre – que l’on retrouve dans toutes les œuvres de Mahler – mais une succession de marches tantôt insouciantes tantôt funèbres, qui, dans les premiers projets devaient montrer le réveil de Pan et le commencement de l’été. Les cors à l’unisson nous plongent immédiatement dans les bruits de la nature : gazouillis des flûtes, apaisement du hautbois, trombonne puissant mais pas dénué de poésie – trombone solo exceptionnel ce dernier soir dans la richesse des timbres et la tenue du son, jamais forcé. Lorsque les trompettes sonnent se déploient toutes les richesses du développement mahlérien. Ce mouvement aux parties déséquilibrées et au matériau toufu nécessite un véritable artiste pour les ordonner en un tout cohérent. Janowski les présentait comme un Finale de Bruckner, avec rigueur, souffle et grandeur, où manquait un soupçon de liberté et de relâchement.

Le premier mouvement de la seconde partie était initialement intitulé : « Ce que me racontent les fleurs de la prairie ». Mahler estimait que c’était là la page la plus insouciante qu’il eût composée, comme seules les fleurs peuvent l’être. Il est vrai que les beautés légères chantées par le hautbois ont les parfums des prés et inviteraient les Filles-Fleurs de Parsifal à interrompre le menuet.

Le Scherzo est tiré du recueil de poésies Des Knaben Wunderhorn, Ablösung im Sommer, qui voit Dame Rossignol attendre la fin du chant du coucou (superbe clarinette de l’OSR) avant d’entonner le sien, mais le coucou tombe et meurt. Qui va annoncer l’été ? Le paysage sonore bruit d’une richesse extrême autour du somptueux solo de cor du postillon. Comment ne pas citer ici cette anecdote savoureuse racontée par Stephen Jeandheur, Trompette solo de l'OSR, dans le programme du concert? Il était un chef d'orchestre qui possédait son propre instrument, un affreux vieux cor de poste viennois sur lequel on avait ajouté des pistons, impossible à jouer. Le chef l'imposait à à chaque trompettiste des orchestres où il dirigeait la Troisième Symphonie. Aux protestations du soliste d'un grand orchestre américain, il rétorqua qu'à Londres, Berlin ou Amsterdam, tous les trompettistes avaient joué magnifiquement ce cor et qu'il était convaincu que c'était la sonorité qui convenait pour cette oeuvre. Finalement, le musicien joua le solo en coulisse avec son propre instrument mais s'attachait, chaque fois qu'il devait être vu par le chef, à entrer ou sortit avec son affreux cor de poste sous le bras. Le chef était ravi! Bien plus tard, le musicien découvrit en parlant de l'anectode avec d'autres de ses collègues que, à Londres, Berlin ou Amsterdam, tous avaient fait de même... Le chef, paraît-il, n'en sut jamais rien.

Les trois derniers mouvements s’enchaînent sans interruption, commençant par le Chant de minuit, se poursuivant sur le contraste du chant des trois Anges pour se terminer dans l’immense Finale, Langsam, Ruhevoll, Empfunden – Nicht mehr so breit…, mouvement lent rare en conclusion d’une symphonie et dont Mahler, à l’époque ne pouvait guère invoquer comme précédent que la symphonie dite Les Adieux de Haydn ou la Pathétique de Tchaïkovski – avant sa propre Neuvième Symphonie. Le premier titre de ce mouvement était : « Ce que me raconte l’Amour », dont le triomphe assuré se pare d’une douceur apaisante après toutes les interrogations fondamentales précédentes, assurant à lui seul l’éternité en suspendant le vol du temps sur un sommet paisible, le Wanderer pouvant contempler seul la mer de brouillard enveloppant le monde à ses pieds.

 

5.12.2010

DANS LA NATURE DU NOUVEAU MONDE, LOIN DU CHANT DE HIAWATHA

L’OSR présentait ce soir, 3 décembre 2010, en troisième concert de la série d’abonnement Répertoire, deux œuvres d’Antonin Dvorak, Dans la nature, poème symphonique op. 91, et la fameuse Symphonie N°9, en mi mineur, op. 95, dite « du Nouveau Monde », qui entouraient le Concerto pour alto et orchestre de William Walton, confié à l’archet d’Antoine Tamestit.

Dvorak avait composé trois poèmes symphoniques qu’il souhaitait voir joués en cycle, commençant par l’ouverture de concert Dans la nature, op. 91, se poursuivant avec Carnaval, op. 92, et Otello, op. 93, dotés tous trois à l’origine d’un seul numéro d’opus. Compositeur à succès, notamment consacré en Angleterre, sa production du début des années 1890 montre une nouvelle liberté de ton et une confiance retrouvée en lui-même, qui produiront, outre ces trois poèmes symphoniques, la huitième symphonie ou le Requiem, œuvres majeures du répertoire. Dvorak exprime ainsi dans les opus 91 à 93 sa foi dans la création comme véritable source du bien et du mal dans la vie. Si Dans la nature évoque le bien-être physique et moral que l’on y trouve, les joies humaines prennent le dessus dans Carnaval, avant que la jalousie ne mette un terme au cycle sur une note malsaine, revers de la médaille joyeuse de l’insouciance. Jouée seule en  ouverture de concert, Dans la nature offrait une excellente entrée en matière sous la baguette de Marek Janowski. Ce petit quart d’heure introductif permettait à l’orchestre de faire valoir des qualités de timbres qui rendent bien l’écriture de Dvorak. Il y a quelque chose de très brahmsien dans cette pièce, une certaine contemplation de la nature également, qui se termine dans une profonde douceur. Janowski ne rééditait cependant pas là le miracle des interprétations de Brahms entendues en ouverture de la saison passée. Il y avait comme une certaine nonchalance ici à expédier cette pièce non comme une œuvre à part entière, mais comme une simple ouverture de concert, avant de passer à autre chose.

Cette autre chose fut en première partie de concert le Concerto pour alto de William Walton. Compositeur anglais qui fut une sorte d’enfant prodigue dérangeant de la scène anglaise du début du XXème siècle qui connut un réel succès avec la création de son concerto en octobre 1929, joué lors des Proms au Queen’s Hall de Londres, sous la direction de Sir Henry Wood. Le dédicataire de l’œuvre, Lionel Tertis, l’ayant trouvée injouable, c’est le compositeur allemand Paul Hindemith, également l’un des meilleurs altistes de son temps, qui en assura la création triomphale. Trouvant son inspiration, comme le Concerto pour violon de Britten, dans le premier Concerto pour violon de Prokofiev, cette œuvre s’articule en trois mouvements, Andante comodo, Vivo e molto preciso, Allegro moderato. Remanié trente ans après sa création, la nouvelle version, entendue ce soir, attira les éloges de Britten, qui lui trouvait un style détendu et frais. L’orchestre et le soliste dialoguent parfaitement, même si l’alto superlatif d’Antoine Tamestit s’alloue l’essentiel des bénéfices de la soirée. L’OSR en effet offre un accompagnement digne certes, mais dénué d’une inventivité qui pourrait réellement répondre aux traits du soliste.

C’est sur un tube que se terminait la soirée, l’œuvre attendue, celle qui justifiait sans doute la présence ce soir là de la majorité des spectateurs, la célébrissime Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak. Après les qualités des interprétations d’œuvres symphoniques de Brahms entendues l’an passé, nous pensions pouvoir tenir là une interprétation majeure de cette œuvre rabâchée. Nous en sortîmes déçus car le succès facile avait été au rendez-vous sans que le chef n’ait à aller sérieusement le chercher. Le premier mouvement, Adagio – Allegro molto était abordé sur des tempi très rapides qui ne permettaient pas aux timbres de l’orchestre de briller réellement et offraient l’impression d’une certaine confusion. Le Largo, un poco piu mosso paraissait un peu forcé, notamment aux pupitres des flûtes et des bois. Les deux mouvements finals, le Scherzo : Molto vivace – Poco sostenuto et Allegro con fuoco étaient également pris à un train d’enfer, s’enchaînant sans laisser à l’auditeur le temps de respirer. Comme souvent, les cuivres étaient trop forts, ce qui enlevaient beaucoup de son charme à une œuvre que l’on ne rendait ainsi qu’éclatante. Le public apprécie ce genre de facilité mais l’amateur reste sceptique, regrettant qu’on ne lui offrît pas mieux dans une œuvre certes des plus rabattues du répertoire symphonique, mais qui n’en demeure pas moins l’une des plus belles et des plus intéressantes. Dvorak écrivait : « Je suis tout aussi bien un poète qu’un musicien », nous avons perdu le premier ce soir. Reste à écouter le Nouveau Monde selon Longfellow : « Ye who love a nation’s legends, Love the ballads of a people, Listen to this Indian Legend, to this Song of Hiawatha ! »

28.11.2010

QUELLES NOUVELLES DE VOUS ET D’ELEKTRA ?

Au poète et dramaturge Hugo von Hoffmanstahl, qui lui posait cette question dans une lettre de 1906, « Quelles nouvelles de vous et d’Elektra ? », Richard Strauss répondit « J’ai toujours la plus grande envie d’Elektra ». Elektra est sans nul doute l’un des opéra les plus denses et les plus puissants du répertoire. L’ayant découvert sur la scène de la Place Neuve dans la production de 1987 et 1989, je me souviens encore d’y avoir entendue Léonie Rysanek ou Helga Dernesch, dans une mise en scène d’Andrei Serban qui m’avait marqué. En clôture du Festival de Salzbourg cet été, c’est Waltraud Meier et Irène Theorin sous la direction de Daniele Gatti et dans la mise en scène de Nikolaus Lehnhoff, qui en rendirent une grande interprétation. Alors, comme Richard Strauss j’avais toujours une grande envie d’Elektra.

C’est néanmoins à une production sans puissance que j’ai assisté au Grand Théâtre de Genève pour l’avant-dernière représentation de l’œuvre. La mise en scène était de Christof Nel et représentait un immense palais cubique tournant sur lui-même. Toute l’action de l’œuvre se passe hors du palais royal, Elektra refusant d’y entrer depuis l’assassinat de son père Agamemnon par sa mère, Klytämnestra et son amant, Aegisth. Cet immense cube tournant, sensé nous laisser à la porte du Palais ne faisait en fait qu’écraser tout le volume scénique par un dispositif vide inutile à l’action. Ce choix ôtait toute profondeur à la mise en scène et empêchait réellement l’action de se développer, la contraignant dans des espaces trop étroits et sans perspective.

Le programme de la soirée citait, entre autres essais, l’ouvrage L’opéra ou la défaite des femmes, de Catherine Clément, dans un extrait sous le titre « Avec elle commence la défaite historique de la féminité ». Ce fut le cas ce soir, bien que les femmes occupent une place considérable dans cette œuvre. Le rôle d’Elektra était tenu par Jeanne-Michèle Charbonnet, que nous avions entendue précédemment à Genève en Isolde. D’une forte présence vocale et scénique, la mise en scène ne lui réservait cependant qu’une place trop lisse, la vêtant d’une robe trop propre pour une femme qui vit dans la poussière de la cour du palais. La voix puissante accuse déjà quelques usures précoces à ne chanter que des rôles aussi lourds. Ecrasée par le décor du palais, elle ne parvenait jamais à prendre toute sa dimension tragique. Klytemnästra revenait à Eva Marton, qui chanta longtemps Elektra et d’autres grands rôles wagnériens à une époque encore récente où l’on peinait particulièrement à distribuer ce genre de rôles. Entendue la première fois à Genève dans Die Frau ohne Schatten en 1977-1978 ou en Brünhilde dix ans plus tard, c’est une cantatrice en fin de carrière. S’il lui reste de bonnes qualités vocales lui permettant de tenir un rôle puissant certes, mais somme toute particulièrement bref, son interprétation manquait de majesté et de puissance dramatique. Il y avait pourtant de quoi faire avec ce rôle. Si elle a effectivement assassiné son époux, rappelons que c’était tout de même pour venger le sacrifice que celui-ci fit de leur fille, Iphigénie, avant de partir pour la Guerre de Troie. C’est donc une mère, une femme, une épouse, une reine dévorée par des cauchemars qui la privent de sommeil mais qui garde une profonde majesté, une certaine grandeur. C’est une femme à bout qui cherche à retrouver ses nuits et est prête à tous les sacrifices aux dieux pour y parvenir. Trop lisse, trop sage, trop limitée vocalement aussi par l’usure des ans, accoutrée d’une trop simple robe bleue qui évoquait plus un salon parisien des années folles qu’une parure royale, ce rôle ne donnait rien. La Chrysothémis d’Erika Sunnegardh était sans doute la plus belle vocalement des trois mais son engagement collait mal avec le rôle de petite fille sage, vêtue d’une jolie robe blanche, que lui assignait à tort la mise en scène. Traduire l’aspiration à la maternité en lui mettant une poupée dans les bras est trop facile pour celle qui exprime clairement son désir de vivre une vie de femme, d’épouse et de mère en des termes qui ne sont pas les projections d’une enfant vers un futur idéalisé mais les aspirations contrariées d’une femme adulte par un destin trop lourd pour elle et auquel elle ne s’identifie pas.

Dans cette défaite des femmes, les hommes ne sortaient pas du lot. L’Orest trop rêche, sans profondeur, sans grandeur d’Egils Silins manquait totalement à rendre la complexité de ce destin, condamné par la volonté des dieux à perpétuer par un ultime sacrilège la vengeance des sacrilèges passés. C’est tout de même un homme qui vient tuer sa mère pour réparer l’assassinat de son père, qui répondait lui-même à l’immolation de sa sœur! Orest est un instrument du destin et sa grandeur est d’en percevoir toute la dimension tragique sans issue, de savoir qu’il ne restaure rien en vengeant le meurtre par le meurtre, mais en n’étant pas maître de s’y opposer. Sa fermeté est celle des dieux, pas la sienne, et il y a une complexité de sentiments à exploiter lorsqu’il se trouve face à sa sœur Elektra ou à sa mère au moment d’accomplir son acte. Ce ne sont pas les cris amplifiés provenant du cube palatial tournant sur lui-même qui pouvaient lui donner réellement corps. Quant à Aegisth, Jan Vacik manquait de cet histrionisme triomphant qui doit être lancé avec grande forfanterie pour incarner cette courte apparition qui conclut le drame sur une note grotesque.

A la tête de l’OSR, Stephan Soltesz était capable de beaux élans comme de brusques chutes de tension. L’on sait que Strauss, en dirigeant personnellement une production de l’œuvre, avait dit aux musiciens : « Ne jouez pas trop fort ce soir, l’œuvre fera bien assez de bruit par elle-même » ! Le chef nous donnait l’impression de ne jamais avoir osé jouer trop fort. Il manquait de la puissance à sa direction, de la densité, de la vision du drame. A trop vouloir retenir l’orchestre de peur qu’il ne couvre totalement les chanteurs, l’on perd ce qui fait la force de cette partition, cette gigantesque claque orchestrale qui gifle l’auditeur. C’est sans doute la limite du chef que de ne pas avoir trouvé que le volume sonore de l’orchestre n’était pas le seul paramètre de sa puissance.

L’on n’a finalement pas osé Elektra et c’est décevant.  L’on en sort distrait alors que l’on n’aurait pas dû s’en relever.

 

21.11.2010

LA LEGENDE DE « TRISTAN UND ISOLDE » A LUCERNE

L’on ne mesure plus aujourd’hui à quel point la partition de Tristan und Isolde de Richard Wagner était révolutionnaire. C’est peut-être là la plus belle expression de la blessure amoureuse, telle que l’exprimait Roland Barthes dans ses Fragments d’un discours amoureux : « Telle est la blessure d’amour : une béance radicale (aux racines de l’être), qui n’arrive pas à se fermer, et d’où le sujet s’écoule, se constituant comme sujet dans cet écoulement même ». C’est à Zurich, alors que Wagner se trouve en exil après l’échec de la révolution de 1849 et qu’il est en pleine élaboration de la tétralogie, que commence à le préoccuper la légende de Tristan, dont il a fini par posséder dans sa bibliothèque toutes les versions disponibles alors en allemand comme en langues étrangères. De manière bien connue, l’on peut relever que trois éléments ont suscité chez le Maître la volonté de traiter la légende. Le premier d’entre eux tient à la lecture de l’ouvrage de Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation, publié en 1818 et que Wagner découvre, ébloui, en 1854. Le deuxième tient à une anecdote, Wagner ayant été piqué au vif par le projet de l’un de ses amis d’écrire sur le sujet, il couche sur le papier un scénario en trois actes où l’on retrouve le voile noire de la légende et l’apparition de Parsifal au chevet de Tristan mourant, préfiguration de la blessure d’Amfortas. Enfin il y a le rôle romanesque de Mathilde Wesendonck, dont le riche mari s’était fait le mécène de l’artiste et elle sa maîtresse et égérie, l’image même d’Isolde. Composé en partie à Lucerne, à quelques centaines de mètre du lieu où il était donné ce soir, cet opéra est à la fois l’apogée et la fin du grand opéra romantique.

Le Festival de Lucerne, dont la scène n’offre pas de possibilité de mettre en place des décors d’opéra ne laisse la place qu’à des versions de concert. Néanmoins ce soir, 10 septembre 2010, la mise en scène confiée à Peter Sellars et à Bill Viola s’adaptait parfaitement aux lieux. Fondée essentiellement sur des vidéos projetées sur grand écran qui tiennent lieu de décors, cette production avait déjà été donnée à Paris en 2004, où nous l’avions découverte avec plaisir. Redonnée ce soir, six ans après sa création, les images de Bill Viola n’ont rien perdu de leur force, de leur beauté et de leur touchante simplicité. Très lentes, démarrant souvent de très loin au point que l’on peine à identifier le motif, Tristan et Isolde apparaissent comme des points à l’horizon, s’approchant à pied, dans une profondeur de champ sidérante. Suit alors tout un processus de purification par l’eau d’une grande beauté, d’une simplicité qui rend aux symboles une force peu commune.

L’eau, c’est assurément l’eau qui domine toutes les images de Bill Viola, omniprésente, même si l’on trouve les autres éléments présentés également, le feu de l’amour au deuxième acte, la terre et le vent au troisième, c’est dans l’eau des mers d’Irlande que commence le projet de Viola et c’est par l’image du cadavre de Tristan porté du fond des eaux vers la surface sur un tapis de bulles d’air que s’achève l’œuvre, image là encore d’une sidérante adaptation à la musique, à la légende et simplement de toute beauté dans la richesse de la trouvaille poétique et la simplicité absolue des éléments.

Sur de telles images, ce pourrait être une gageure que de tenter une mise en scène. Peter Sellars y réussit souverainement, réduisant toute l’action aux éléments clés, complétant les images sans leur voler la vedette. Dans cette mise au second plan de la scénographie et donc des chanteurs, l’on pourrait craindre peut-être une perte d’attention pour le chant. Il n’en est rien. D’abord car la superbe lenteur des images permet une totale et mutuelle concentration sur l'entier de cette œuvre magique et parce que Peter Sellars, dans sa maîtrise des rouages théâtraux et de cette œuvre en particulier, appelle l’attention quand et où il le faut, sans plus, avec une profonde justesse. Son idée de prendre la salle à témoin de l’action, en allumant à plein à l’arrivée au port du premier acte, pour que chacun sache qu’Isolde était livrée à Marke, ou en plaçant les différents protagonistes aux balcons, les trompettes et les chœur du troisième acte au fond de la salle, derrière nous, créait une participation totale, marquante.

Tristan und Isolde est avant tout une partition et prétendre qu’il s’agirait de la plus importante de l’histoire de la musique ne serait sans doute pas usurpé. Si Dieu doit beaucoup à la musique de Bach, l’Amour doit au moins autant à celle de Tristan und Isolde. A la tête d’un Philarmonia Orchestra qui a retrouvé toutes ses beautés des années 1950 où il était sans conteste une phalange de premier ordre, Esa Pekka Salonen a donné une interprétation de cet opéra que l’on n’hésite pas à placer une seule seconde au miroir des plus grandes. Que l’on se souvienne de Karajan dirigeant à Bayreuth en 1952 (Ramon Vinay et Martha Mödl dans les rôles éponymes) avec une puissance évocatrice d’une force peu commune, la beauté de la direction apollinienne de Jochum l’an suivant (Ramon Vinay et Astrid Varnay), qui offrent ensemble les deux faces définitives d’une interprétation de cette œuvre, même si l’on doit évidemment apprendre son Tristan avec Furtwängler dirigeant justement le Philarmonia en 1950 (avec Ludwig Suthaus et Kirsten Flagstad). La précision de Salonen et ses qualités musicales, une forte présence qu’il ne relâche jamais, donnent à ce drame universel une urgence de chaque mesure.

Gary Lehman était ce soir unTristan d’envergure, d’une certaine rigidité dans son opposition initiale avec la Reine d’Irlande au premier acte, le métal s’assouplit pour donner de beaux accents à son agonie finale. Si l’on n’atteint pas là les moyens superlatifs que mirent Loritz Melchior, Ludwig Suthaus, Ramon Vinay ou Wolfgang Windgassen dans ce rôle, il est néanmoins aujourd’hui et depuis quelques années à nouveau possible de l’entendre chanté correctement par des artistes en maîtrisant l’endurance et la ligne tout en ayant en plus quelque chose à en dire. Son Isolde était ce soir, pour la première fois, l’immense Violeta Urmana, magistrale dans sa présence et l’évolution subtile qu’elle donne à son personnage au cours des trois actes de la partition, d’un port altier de reine outragée à l’abstraction du Liebestod, il y a là une histoire plus encore qu’un mythe. La Brangäne d’Anne-Sophie von Otter était constamment à la limite des moyens vocaux dont dispose cette chanteuse à la puissance limitée mais au timbre si riche. Dans l’écrin de la salle lucernoise, elle disposait d’une acoustique qui lui était favorable et dont elle a su se servir pour que ses appels du deuxième acte ne soient pas perdus pour tout le monde. Nous avons été beaucoup moins convaincu par le Kurwenal de Jukka Rasilainen, qui nous a semblé faible et ne rien apporter au rôle (il faut entendre Hans Hotter en 1952 et Gustav Neidlinger à contre-emploi l’année suivante pour comprendre ce que l’on peut en faire), alors que le Marke de Matthew Best était particulièrement poignant dans sa densité à laquelle l’absence de toute profondeur abyssale donnait pourtant corps.

Fabuleuse soirée où le miracle de Salonen, Viola et Sellars s’accomplit aussi sûrement à chaque représentation, sans perdre une once d’émerveillement à être revu.

 

http://www.esapekkasalonen.com/

4.09.2010

UNE IMAGINAIRE 11ème SYMPHONIE DE GUSTAV MAHLER

Les Berliner Philarmoniler avaient l’honneur de conclure le 90ème Festival de Salzbourg, ce dimanche 29 août 2010, sous la direction de Sir Simon Rattle. Le programme proposé était à proprement parler passionnant, nous démontrant avec une beauté stupéfiante que la seconde Ecole de Vienne pouvait s’inscrire davantage comme une continuation de la musique postromantique que comme une révolution atonale.

C’est à l’Ouverture de Parsifal, de Richard Wagner que revenait d’ouvrir ce concert. Sous-titré Buhnenweihfestspiel, en quelque sorte festival scénique sacré, le dernier opus wagnérien est une œuvre qui s’est inscrite au répertoire au point que l’on oublie sans doute trop à quel point elle représenta une révolution musicale, aussi importante que Tristan und Isolde ou Der Ring des Niebelungen avant elle, dont découla comme naturellement l’émergence de la seconde Ecole de Vienne. Si des thèses entières ont été consacrées au fameux premier accord de Tristan, toute l’orchestration de Parsifal vise à créer une sonorité particulière, globale, ne permettant plus de distinguer les instruments les uns des autres. La recherche de cette sonorité s’appuyant sur l’acoustique unique de Bayreuth, où les harmonies de l’ouverture s’élèvent, dans le noir absolu, des tréfonds d’une fosse couverte rendant invisible l’orchestre et son chef, la magie est toujours très difficile à recréer ailleurs, qui plus est en situation de concert et en ouverture non de l’opéra mais d’un programme symphonique. L’Ouverture ici en effet n’annonce pas l’action – Parsifal est une œuvre d’un statisme confondant où le temps se fait espace et ne comportant pas à proprement parler d’action – mais créée une ambiance particulière faite de méditation profonde pour pénétrer ensuite tant la quête du Chaste fol que la douleur infinie de la blessure d’Amfortas ou la folle fuite en avant rédemptrice de Kundry. Les sonorités de l’Orchestre sont fabuleuses, à chaque pupitre. Les cordes sont soyeuses, les bois chaleureux, les cuivres ambrés et les percussions multiples. Rattle réussissait à la perfection à créer en un quart d’heure durant lequel le temps semblait totalement suspendu une ambiance, mieux même, un espace dans lequel la suite du programme pourrait évoluer. Remarquable.

Ouvrant sur les Vier letzte Lieder de Richard Strauss, l’enchaînement était particulièrement bien trouvé. Oeuvre crépusculaire, commande de Paul Sacher, créée après la mort du compositeur en 1950 par Wilhelm Furtwängler et Kirsten Flagstad, ces quatre derniers lieder n’ont pas été composés comme un cycle. Im Abendot fut composé le premier, avant Frühling, Beim Schlafengehen, finalement September. En 1950, ils furent publiés dans un ordre cherchant à créer un contexte cyclique, le printemps venant naturellement en premier, avant le pressentiment de la mort à la nuit tombante, l’automne prenant la troisième place, le cycle se refermant par la dissolution, l’épanouissement de la conscience humaine dans la nature. Furtwängler ou Böhm adoptaient un ordre plus proche des vœux du compositeur, commençant par Beim Schlafengehen, avant d’enchaîner avec September, Frühling et de conclure par Im Abendrot. Notés Allegretto pour Frühling et Andante pour les trois autres, les tempi en sont donc plus allant que dans la plupart des interprétations qui cherchent par une lenteur que l’on croit de rigueur à créer une ambiance de chant du cygne. Karita Mattila et Simon Rattle ont choisi de nous présenter ce soir ces lieder dans l’ordre suivant : Frühling, September, Beim Schlafengehn et Im Abendrot. Pour le poète néoromantique Herman Hesse, ce n’est pas tant la mort qui était représentée dans ces poèmes, mais bien plutôt un domaine illimité des rêves et de l’imagination dans lesquels l’on peut avoir l’impression de vivre une vie profonde et multiple. Le timbre de Karita Mattila était absolument splendide et l’on sentait bien que, pour les avoir chantés souvent ces dernières années, elle en possédait toutes les nuances les plus subtiles. L’écrin que lui servait l’orchestre et son chef, attentif, dans l’écoute mutuelle permanente, lui a permis d’exprimer plus que les mots en s’appuyant sur l’Ouverture de Parsifal qui venait de créer pour elle un espace profond lui offrant justement ce domaine illimité des rêves.

Après l’entracte, le programme annonçait les pièces pour orchestres de Webern, dans leur version révisée de 1928, opus 6b, puis celles de Schönberg opus 16 et celles de Berg, opus 6. Prenant la parole, Sir Simon nous a dit vouloir plutôt commencer par Schönberg, avant de poursuivre par Webern et Berg, souhaitant enchaîner ces œuvres sans interruption, comme, nous disait-il, s’il s’agissait d’une imaginaire onzième symphonie de Gustav Mahler. L’idée était séduisante et s’avéra particulièrement inspirée à l’écoute de ces trois œuvres s’enchaînant naturellement pour former un premier mouvement d’une quinzaine de minutes avec les cinq pièces de Schönberg, une sorte de scherzo d’une ampleur dont Mahler les affectionnait des six pièces brèves et intenses de Webern, avant que le Finale ne s’offre aux trois belles pièces de Berg. Cette »symphonie » prenait ainsi des dimensions habituelles chez Mahler, frisant l’heure de jeu, dans ce qui fut un programme dense et particulièrement fourni. C’est néanmoins la richesse d’un orchestre du niveau de celui de Berlin et des idées constamment renouvelées d’un chef de l’envergure de Rattle que de nous permettre un tel programme, qui a littéralement enthousiasmé le public entier du Grosses Festspielhaus.

Les Cinq pièces pour orchestre opus 5, d’Arnold Schönberg, marquent le début d’une phase de bouleversement dans l’œuvre du compositeur, amorçant l’abandon de la tonalité sans encore avoir formulé sa « méthode de composition avec douze sons n’ayant que des rapports réciproques ». Composées entre mai et août 1909, elles forment l’expression d’une contrainte dictée par un sentiment formel. Successivement Vorgefühle – Sehr rasch, Vergangenes – Mässige Viertel, Akkordfärbungen – Mässige Viertel également, aux couleurs si belles de l’Orchestre et du chef, Peripetie – Sehr rasch et Das obligate Rezitativ – Bewegte Achtel, elles composaient ainsi un premier mouvement symphonique d’une grande cohésion formelle pouvant être perçu comme un tout dans l’optique de cette imaginaire symphonie.

Les Six pièces pour orchestre, opus 6, d’Anton Webern, datent également de 1909 et sont donc strictement contemporaines de celles de Schönberg, renforçant encore par là l’idée formatrice exposée par le chef. Revues en 1928 sous numéro d’opus 6b, c’est dans cette dernière version qu’elles étaient données ce soir. D’une durée de cinquante secondes à un peu plus de cinq minutes, elles sont marquées Etwas bewegt, Bewegt, Zart bewegt, Langsam (marcia funebre) – présence si typique chez Mahler d’une marche funèbre que l’on retrouve dans toutes ses symphonies – Sehr langsam et finalement Zart bewegt, elles présentent des contrastes assez typique d’un scherzo dont elles remplissaient en quelque sorte l’office ce soir. Ces six pièces, dédiées à Schönberg, offrent comme paramètre des timbres pris en compte sur le plan mélodique (Klangfarbenmelodie) et harmonique. Dans sa recherche de l’inouï, Webern use de tessitures totalement inhabituelles, faisant appel à un orchestre imposant dans une orchestration qui reste un modèle de parcimonie. Le climax de ce mouvement scherzando de la symphonie imaginaire était formé par la quatrième pièce, véritable miracle sonore dont Rattle et les Berliner tiraient mille sources de réjouissance. Ces pièces de Webern sont assurément l’œuvre la plus complexe et la plus inextricable de l’Ecole de Vienne, comme les sont également souvent les scherzi des symphonies de Mahler !

Le Finale revenait aux trois pièces de Berg, le plus long des trois recueils, prenant ainsi une dimension habituelle des finales mahlériens. Commençant par un mouvement intitulé Präludium – Langsam, elles se poursuivent par une pièce centrale marquée Reigen – Anfangs etwas zögernd – Leicht beschwingt, pour se terminer sur une Marsh – Mässiges Marshtempo, aussi longue que les deux précédentes réunies. Les lignes souples, rondes et lisses de Berg offraient à Rattle de quoi exprimer l’idiome luxuriant et vagabond du compositeur par la maîtrise des transitions les plus fines. Plénitude du son et transparence prennent des couleurs d’une incroyable richesse sous une telle baguette.

Ce fut là un immense concert dont on ressort complètement ébloui, reconnaissant pour longtemps aux musiciens de nous avoir offert ainsi un programme d’une rare densité qui plaçait de manière intelligente et convaincante la seconde Ecole de Vienne dans la continuation plus que dans la rupture, non seulement de Mahler – source évidente tant l’admiration de Schönberg, Berg et Webern pour lui était grande – mais évidemment aussi de Wagner, le véritable révolutionnaire finalement, voire même de Strauss dans un romantisme jetant ses derniers feux certes, mais quels feux !

29.08.2010

ICH HABE KEINE GUTEN NÄCHTE. WEISST DU KEIN MITTEL GEGEN TRÄUME? OU LA DERNIERE D’ELEKTRA A SALZBOURG

Le Festival de Salzbourg affichait cette année comme chaque autre des productions d’opéras variées, offrant à entendre pour ce nonantième anniversaire une création de Wolfgang Rihm, Dionysos, Orfeo ed Euridice de Gluck sous la direction de Riccardo Muti, la Lulu de Berg par Marc Albrecht, le Don Giovanni de Mozart et Romeo et Juliette de Gounod sous la direction de Nézet-Seguin et cette Elektra de Richard Strauss, confiée à Daniele Gatti.

Les opéras de Richard Strauss, l’un des fondateurs du Festival en 1920, ont toujours occupé une large place à l’affiche de Salzbourg, seulement dépassée par celle accordée aux opéras de Mozart. Quoique Elektra ne soit pas le plus joué ici des opéras de Strauss – Der Rosenkavalier caracolant loin devant en terme de représentations, c’est toutefois à la mémoire de représentations d’exception que devait se mesurer cette nouvelle production. En effet, la première représentation d’Elektra au Festival de Salzbourg date de 1934, sous la baguette de Clemens Krauss, dans une mise en scène d’Alfred Wallerstein et des décors d’Alfred Roller, production reprise en 1937 sous la baguette de Hans Knappertsbusch. Ce sont toutefois les deux productions suivantes qui ont marqué l’histoire, celle de 1957 qui voyait Dimitri Mitropoulos diriger, dans une mise en scène de Herbert Graf, Inge Borkh dans le rôle titre, Jean Madeira en Klytämnestra, Lisa Della Casa en Chrysothemis, Max Lorenz en Aegisth et Kurt Böhme en Orest, tout d’abord, celle de 1964/1965 dirigée et mise en scène par Herbert van Karajan avec une distribution qui reste aujourd’hui encore insurpassable ensuite : Martha Mödl en Klytämnestra, Astrid Varnay en Elektra, Hildegard Hillebrecht en Chrysothemis, James King en Aegisth et Eberhard Waechter en Orest. Les deux productions suivantes dirigées par Claudio Abbado en 1989 – avec le trio féminin Fassbaender-Marton-Studer ! - et par Lorin Maazel, en 1996, ont moins marqué les mémoires.

C’est donc à de véritables légendes que se mesurait cette nouvelle production, dont la mise en scène avait été confiée à Nikolaus Lehnhoff. Celui-ci fit des choix raisonnables dans des décors montrant un palais penché au lointain, comme s’affaissant pour disparaître avec la famille qui l’occupe. Une grande porte fermée et quelques fenêtres ouvertes donnaient sur une cour intérieure où évoluait Elektra. Ce décor simple mais fort et juste était éclairé de manière particulièrement belle par Duane Schuler qui, en restant dans des tons blancs souvent blafards parvenait à donner corps et relief à une action sombre et sanglante. Les costumes d’Andrea Schmidt-Futterer étaient simples, Elektra en robe noire poussiéreuse à force de vivre dans la cour, Klytämnestra en rouge royal avec un riche manteau rehaussé d’un col de fourrure, Chrysothemis dans une robé féminine aux tons mauves, et les hommes en noir.S’il n’y avait pas de prise de risque dans cette production – ce que certains ont regretté, il y avait là une belle présentation d’une œuvre qui, selon les termes même du compositeur qui en dirigeait la création en 1908, fait bien assez de bruit par elle-même.

Elektra est avant tout une affaire de femmes. Klytämnestra a tué son époux Agamemnon à coups de hache dans son bain, avec l’aide de son amant Aegisth, qu’elle a épousé ensuite. Elektra vit dans l’obsession de venger la mort de son père et se voit comme une incarnation de ce destin là. Chrysothemis aspire simplement à vivre son destin de femme dans cette famille d’assassins.

Klytemnestre était ce soir l’immense Waltraud Meier qui effectuait sa prise de rôle dans cette production. La voix est intacte et revient avec l’âge au mezzo de sa jeunesse, dont elle a gardé le timbre. L’engagement est celui d’une grande actrice également qui profite de l’expérience de trente-cinq ans de carrière au plus haut niveau. Ce rôle est difficile car d’une grande intensité d’abord, mais également d’une intense brièveté. En une seule scène face à Elektra, il faut montrer le désir de gloire et l’appât du gain qui poussa cette reine au meurtre de son époux, garder une haute idée de son rang néanmoins et chercher à apaiser les dieux par tous les sacrifices possibles pour retrouver le sommeil. L’opposition avec Elektra est frontale et grinçante. Lorsqu’Elektra lui apprend qu’il faudra le sacrifice d’une femme pour apaiser les dieux, elle est immédiatement prête à offrir n’importe laquelle des filles de sa maison mais s’enquiert tout de même de savoir si elle doit sacrifier une vierge ou une femme qui a connu l’homme. Elektra considérant sa mère comme une prostituée lui répond avec un cynisme consommé que la femme à sacrifier a effectivement connu l’homme… C’est finalement terrifiée d’apprendre que seule sa propre mort sera l’issue voulue par les dieux que Klytämnestra se retire dans le palais où elle attendra son exécution.

Elektra était confiée à la cantatrice straussienne et wagnérienne Iréne Theorin. Cette suédoise qui a triomphé en Isolde ou Brunhilde à Berlin, Londres, New York et Bayreuth, était ce soir une grande Elektra. Puissante comme il le faut pour couvrir une heure quarante-cinq minutes durant un orchestre imposant, elle avait des aigus tranchants et le grave savait se faire sombre. Le médium était large et de toute beauté, lui permettant de créer un personnage complexe, obsédée par son destin, cynique face à sa mère et à Aegisth, passionnée face à son frère et déçue par les aspirations différentes de sa sœur, elle se montrait prête à agir elle-même si Orest avait dû faire défaut. C’est une femme qui s’épuise dans sa mission et qui meurt toujours à la porte du palais une fois la vengeance accomplie. Personnage central du drame, Elektra ne fait jamais l’action, elle la dicte, la surveille, l’espère mais n’est jamais en mesure de la provoquer. Elle est un instrument isolé, tragique et halluciné qui vit dans l’obsession du meurtre de sa mère par son frère pour venger celui de son père par sa mère. Quelle famille !

Chrysothémis est la seule dans toute cette maisonnée maudite des dieux à chercher à simplement être une femme. Elle est touchante lorsqu’elle repousse Elektra – dont elle comprend une part du désir de vengeance mais rejette l’obsession du destin à accomplir à tout prix, en lui disant qu’elle veut vivre son destin de femme, se marier et avoir des enfants. Cette sœur si humaine doit à la fois offrir un soprano plus clair et mélodieux mais tout aussi puissant pour affronter l’orchestre de Strauss. La cantatrice néerlandaise Eva-Maria Westbroek y parvint à merveille, ajoutant à la beauté du chant une présence scénique à la hauteur des deux autres femmes de la soirée.

Les hommes sont à la peine dans cette pièce de Hofmannsthal. Aegisth est présenté comme un faible guidé par l’appât du gain mais dépourvu de tout charisme royal. Il fait piètre figure face au fantôme d’Agamemnon. Elektra le méprise profondément pour avoir dénaturé la couche royale de son père en s’y vautrant avec sa mère, remplaçant le prestige par la luxure. Elle ne le considère pas comme un homme et le décrit comme ne réalisant d’exploits qu’au lit ! Très bref également ce rôle de ténor exige énormément de puissance pour lui donner corps en une si courte apparition. C’est Elektra qui le mènera au sacrifice pour le jeter sous les coups de son frère. Robert Gambill est un vrai Heldentenor, qui a notamment incarné Loge et Siegmund dans le Ring donné par Simon Rattle à Aix et au Festival de Pâques de Salzbourg ou Tristan un peu partout depuis sept ans. Il vient se jeter dans son destin sans aucune seconde le comprendre ni le prévoir. C’est la nouvelle de la mort d’Oreste qu’il vient gaillardement recevoir et c’est face à Oreste armé de la vengeance des dieux qu’il succombe en tentant de fuir, lâche encore. Robert Gambill était excellent dans ce rôle dont il parvenait à faire un personnage en une simple apparition précipitée.

Orest enfin est l’instrument du destin. Abandonné, annoncé comme mort, c’est à lui que les dieux confient la tâche de tuer sa mère pour venger la mort de son père. Rôle complexe car il sent bien qu’à venger un sacrilège il en accomplit un autre sans rien résoudre au fond, Orest exige un beau baryton, ample, puissant, capable de dialoguer avec sa sœur, de montrer de l’amour, de la compassion et une forte conviction dans son destin. Il est très nietzschéen en somme dans son héroïsme contraint. S’il ne se réjouit pas d’accomplir son destin, il le fait sachant qu’il n’y a d’autre issue. Implacable, il le réalise en laissant Elektra de côté, lui tournant même le dos une fois l’acte accompli pour la laisser mourir seule. René Pape offrait ce soir ses moyens fabuleux et son timbre riche à Orest pour en faire une grande interprétation du rôle. La voix jeune a la sûreté de celui qui doit accomplir son destin et les inflexions qu’il lui donne lorsqu’il reconnaît sa sœur et sent la compassion l’envahir sont de toutes beauté.

Tous les autres rôles tenaient parfaitement leurs parties également.

C’est néanmoins à l’Orchestre que tout se joue. L’écriture est si puissante qu’elle n’offre a priori pas d’équilibre possible entre la fosse et la scène. Il y a toujours une certaine quadrature du cercle à rechercher en dirigeant cette œuvre qui doit voir sonner parfois quatre musiciens comme s’ils étaient cent et cent comme s’ils étaient quatre. Il faut savoir libérer cet orchestre fabuleux sans couvrir les voix et c’est un véritable défi. La direction de Daniele Gatti y parvient avec une très grande classe. Maîtrisant parfaitement toutes les finesses d’une écriture si dense, il est capable d’obtenir des Wiener Philarmoniker de pures sonorités chambristes comme des effets saisissants de plein orchestre, de les porter à leur meilleur niveau et de ciseler chaque pupitre dans une masse impressionnante qui prend ainsi des formes multiples d’une inépuisable beauté. Surtout, il accompagne et soutient ses chanteurs trouvant des grâces et des légèretés, une lumière latine à cette puissance germanique, qui fait que l’on entend parfaitement chaque chanteur et que l’on se prend même à comprendre le texte chanté. Les tempi sont soutenus mais souples et ce fut un véritable régal que d’entendre une telle prestation, justement ovationnée par un public des plus connaisseurs. Vraiment, les Wiener Philarmoniker dans une fosse d’orchestre sonnent à nul autre pareil et ont moins d’égaux encore à l’opéra qu’au concert.

CHANTS ET DANSES DU CONCERTGEBOUW AUTOUR DE MARISS JANSONS

 

Gastorchester du Festival de Salzbourg le 27 août 2010 au soir, Het Koninklijk Concertgebouworkest, sous la direction de son chef attitré, Mariss Jensons depuis 2004, nous a donné un concert fabuleux, de ceux dont les riches sonorités et les interprétations restent longtemps en mémoire.

Commençant par une pièce de Béla Bartók, commande de Paul Sacher en 1936, l’on nous proposait une Musique pour cordes, percussions et célesta dont les quatre mouvements, successivement Andante tranquillo,  Allegro,  Adagio et Allegro molto s’enchaînaient à la perfection. Très novatrice dans sa composition, la structure du premier mouvement est construite, comme de nombreuses autres œuvres du compositeur, sur des proportions en rapport avec le nombre d'or. Le nombre d'or est, pour en citer la définition la plus communément accessible, la proportion, définie initialement en géométrie, comme l'unique rapport entre deux longueurs telles que le rapport de la somme des deux longueurs (a+b) sur la plus grande (a) soit égal à celui de la plus grande (a) sur la plus petite (b) c'est-à-dire lorsque (a+b)/a = a/b. Le découpage d'un segment en deux longueurs vérifiant cette propriété est appelée par Euclide « découpage en extrême et moyenne raison ». Le nombre d'or est maintenant souvent désigné par la lettre φ en l'honneur du sculpteur Phidias qui l'aurait utilisé pour concevoir le Parthénon. Musicalement, c’est sans contestation possible l’interprétation du Concertgebouw et de Jansons qui furent d’or dès ce premier mouvement, abordé Tranquillo quoique déjà sur des tempi soutenus. On trouve également dans cette pièce une invention rythmique, un langage chromatique d'essence modale (une note servant toujours de polarité au discours) et des sources folkloriques et impressionnistes habituelles chez Bartók. Les quatre mouvements apparaissent ainsi comme une fugue palpitante, un allegro bondissant, un nocturne vertigineux et un final joyeusement folklorique. L’Orchestre était à son meilleur pour chaque pupitre et les couleurs multiples, la qualité de l’ensemble, la vision et la musicalité du chef en font certainement l’une des meilleures interprétations de cette pièce que l’on puisse entendre aujourd’hui en concert.

En seconde partie de concert, le baryton italien Ferrucio Furlanetto donnait les Chants et danses de la mort, de Modest Moussorgski, dans l’orchestration qu’en donna Dmitri Chostakovitch. La voix sombre et chaleureuse de ce grand chanteur d’opéra nous plongeait immédiatement dans l’ambiance de Trepak, avant une mélodie plus légère, une Sérénade et enfin un final époustouflant. L’orchestre et le chef étaient à l’écoute du soliste comme rarement et l’on assistait à un partage remarquable des voix dans une musicalité incroyable. L’orchestration de Chostakovitch n’a pas de secret pour Mariss Jansons, qui a enregistré il y a peu une intégrale de son œuvre symphonique justement remarquée. Il y a aussi un profond amour de la partition et une joie de diriger un tel ensemble avec un soliste de ce niveau qui transparaît, nous emportant sur des sommets d’interprétation rares. Si les tempi de la Musique de Bartók étaient allant, le chef prenait ici son temps, laissant respirer le soliste et se développer des mélodies sombres aux phrasés somptueux.

La soirée se terminait sur la Suite de l’Oiseau de feu, d’Igor Stravinski. L’Oiseau de feu est originellement un conte dansé en deux tableaux d’après un conte national russe dont la musique a été composée par Igor Stravinski en 1909-1910 sur la commande de Serge de Diaghilev, créé à l’Opéra de Paris le 25 juin 1910 par les Ballets russes sur une chorégraphie de Michel Fokine et sous la direction de Gabriel Pierné. C’est là le premier grand ballet de Stravinski, qui le rendit mondialement célèbre du jour au lendemain. Bien que destiné au ballet, L’Oiseau de feu est aussi et aujourd’hui sans doute essentiellement une grande œuvre de concert.

Le ballet est divisé en dix-neuf numéros et  le programme rédigé pour la création par les Ballets russes donnait à l’action la trame suivante: « Ivan Tsarevitch voit un jour un oiseau merveilleux, tout d’or et de flammes ; il le poursuit sans pouvoir s’en emparer, et ne réussit qu’à lui arracher une de ses plumes scintillantes. Sa poursuite l’a mené jusque dans les domaines de Kachtcheï l’Immortel, le redoutable demi-dieu qui veut s’emparer de lui et le changer en pierre, ainsi qu’il le fit déjà avec maint preux chevalier. Mais les filles de Kachtcheï et les treize princesses, ses captives, intercèdent et s’efforcent de sauver Ivan Tsarevitch. Survient l’Oiseau de feu, qui dissipe les enchantements. Le château de Kachtcheï disparaît, et les jeunes filles, les princesses, Ivan Tsarevitch et les chevaliers délivrés s’emparent des précieuses pommes d’or de son jardin ».

Le livret a toutefois été assez largement développé par le chorégraphe Michel Fokine, en ce sens qu'Ivan Tsarevitch réussit en fait à capturer l’Oiseau de feu dans l’arbre aux pommes d’or du jardin de Kachtcheï. En échange de sa liberté, l’Oiseau de feu lui donne une de ses plumes enflammées en lui disant qu’elle lui sera utile. La porte du château de Kachtcheï s’ouvre et treize Princesses sortent, dont la Princesse de la Beauté Sublime. Elles jouent avec les pommes d’or et celle de la Princesse de la Beauté Sublime tombe dans un buisson derrière lequel s’est caché Ivan. En la récupérant, elle le voit et ils tombent évidemment amoureux. Les Princesses retournent dans le palais et Ivan tente, évidemment encore, d’entrer lui aussi dans le château, ce qui déclenche un carillon magique. Il est capturé par les gardiens. Kachtcheï le place contre un mur et débute l’incantation qui le changera en pierre, mais Ivan agite soudainement la plume et l’Oiseau de feu rompt le sortilège, permettant le doux mariage d’Ivan et de la princesse.

Stravinski a tiré plusieurs suites orchestrales de ce ballet, en 1911, 1919 et 1945. C’est cette dernière qui était donnée ce soir. Composée aux États-Unis, elle est la plus longue des trois suites et comporte l’essentiel du ballet, en dix numéros, dans une orchestration qui reste sensiblement la même que celle de la suite de 1919.

Nous avons donc entendu successivement l’Introduction — Danse de l’Oiseau de feu — Variations de l’Oiseau de feu, une première Pantomime, un Pas de deux : l’Oiseau de feu et Ivan Tsarevitch, une deuxième Pantomime, un Scherzo : danse des Princesses, une troisième Pantomime, le Khorovode des Princesses, la légendaire Danse infernale de Kachtcheï et de ses sujets, une Berceuse et le Finale éblouissant que l’on connaît. L’orchestre se déchainait en de somptueuses sonorités qui décrivaient on ne peut mieux cet oiseau de feu. La Danse infernale était menée comme il se doit à un rythme soutenu dans des éclats orchestraux fabuleusement maitrisés. La berceuse offrait un tendre moment de repos, montrant toute la souplesse dont l’Orchestre et le chef peuvent faire montre avant que ne se déchaîne le Finale.

Deux bis, le premier comportant un extrait d’une suite de Grieg consacrée à Peer Gynt et le second une Danse slave de Dvorak, terminaient un concert en tout point remarquable de la part d’un orchestre qui reste l’un des meilleurs du monde et qui était là supérieurement dirigé, à Salzbourg, par un ancien élève de Karajan qui y avait étudié, ce qui lui attirait sans doute pour ce motif également une part de la sympathie du public.

28.08.2010

LES WIENER PHILARMONIKER EN MATINEE

En matinée de ce vendredi 27 août 2010, Bernard Haitink dirigeait les Wiener Philarmoniker dans la Cinquième Symphonie en si bémol majeur d’Anton Bruckner. Nous avions déjà entendu ce chef réputé à la tête du Symphonie Orchester des Bayerischen Rundfunk, à Lucerne en mars dernier. Si, évidemment, la vision du chef est la même qu’il y a cinq mois, l’orchestre nous offre de multiples opportunités de nous réjouir dans les quatre mouvements imposant qui composent cette œuvre titanesque.  

La Cinquième Symphonie est en effet une œuvre immense par ses effectifs orchestraux, près de nonante musiciens étaient sur la scène du Grosses Festspielhaus de Salzbourg, comme par ses dimensions, ses quatre mouvements durant d’une douzaine de minutes pour le Scherzo, à près d’une demi-heure pour le Finale. Présentée – et jouée ce matin par Haitink et les Wiener Philarmoniker, comme un miracle de cohésion formelle, cette œuvre a été terminée le 4 janvier 1878 et est la seule que Bruckner n’ait pas sérieusement retouchée par la suite. Peut-être était-ce parce que, la plus éloignée de l’harmonie et de l’orchestration wagnérienne, elle tend à une esthétique classique renouvelée. De ce point de vue, c’est peut-être, selon la formule de Sergiu Celibidache, la plus réussie des symphonies du Maître de Saint-Florian. Tous les mouvements, sauf le Scherzo, commencent par des sons pizzicato des cordes, les deuxième et troisième s’ouvrant même sur une suite identique de trente-et-une notes. Dans le Finale, les thèmes des trois premiers mouvements réapparaissent soit dans leurs formes premières, soit variées. C’est sous ses dehors classiques et formels une œuvre d’une incroyable complexité qui représente un véritable tour de force pour les musiciens qui s’y affrontent.

L’Introduction, Adagio-Allegro du premier mouvement place tout de suite, par les premières notes des timbales, l’auditeur dans l’ambiance de la suite. Ce long mouvement développé sur plus de vingt minutes nous expose la vision du chef et nous permet de comprendre la suite. Bernard Haitink reste éloigné de la vision mystique d’un Sergiu Celibidache pour priviliégier une vision classique, faisant de Bruckner le dernier grand symphoniste, aux côtés de Brahms plus que dans la préfiguration de Mahler. L’Adagio – sehr langsam est immense, comme tous les mouvements lents de Bruckner et c’est la valeur du chef que de maintenir une tension permanente et de nous rendre ce sehr langsam sans baisse de tension. Le Scherzo, molto vivace (schnell) est le chœur de la symphonie, le plus bref des quatre mouvements, celui qui trace toute l’ironie mordante du monde. Les scherzos brucknériens sont aussi typiques que ses adagios, une véritable marque de fabrique qui donne une puissance incomparable à ces œuvres. La tenue de l’orchestre est impeccable et si le sehr langsam précédent demeurait soutenu, le schnell actuel restait tenu, sans extravagance, Moloto vivace comme le veut la partition mais sans excès. Nulle esbroufe dans la direction apollinienne de Bernard Haitink, sa maîtrise et sa compréhension de l’œuvre n’en ayant pas besoin pour convaincre un public acquis par un chef comptant cinquante-cinq ans de carrière à la tête des orchestres les plus renommés de la planète. Le Finale – Adagio-Allegro moderato termine l’œuvre en apothéose, dans le plus long de ses mouvements, qui déploie des arches grandioses, véritables cathédrales classiques aux formes pures que le chef nous rendait avec grandeur.

Les Wiener Philarmoniker sont un orchestre extraordinaire. Ils savent tout faire et peuvent présenter des mondes entiers dans toutes leurs diversités, semblant à chaque note prêt à inventer des sonorités nouvelles et toujours plus belles. Bernard Hatinik les connaît bien pour les diriger souvent et une symbiose évidente entre eux sort de chaque mesure. Bruckner est également depuis longtemps au répertoire tant du chef que de l’orchestre est c’est donc une partition parfaitement maîtrisée et connue, explorée déjà souvent sous de nombreuses baguettes ou avec de nombreux orchestres, dont les moindres notes sont pesées et comprises qui nous fut racontée ce matin avec infiniment de poésie. Nous étions néanmoins en matinée et cela se sentait, non pas que l’orchestre jouât moins bien mais à l’ambiance générale. A Salzburg, l’Orchestre est chez lui et c’est avec une certaine décontraction – toute relative cependant, propre aux matinées, qu’il nous donnait cette symphonie remarquable. Le fabuleux ordinaire salzbourgeois en somme.

JONAS KAUFFMANN REMPLACE PAR MICHAEL VOLLE

Troisième jour de concert à Salzbourg et second changement de programme, Jonas Kaufmann se désiste pour ce soir, mercredi 25 août 2010, et est remplacé au pied levé par le Baryton allemand Michael Volle, accompagné au piano comme prévu par Helmut Deutsch. Nous attendions beaucoup de cette soirée de récital consacrée à des œuvres de Schumann et de Mahler, dont on fête cette année respectivement le bicentenaire et le cent cinquantième anniversaire. Jonas Kaufmann triomphait ces derniers jours à Bayreuth dans le rôle de Lohengrin et était attendu comme une star, preuve en est que c’est sur la scène du Grosses Festspielhaus qu’il devait se produire et non au Mozarteum, d’ordinaire réservé aux Liederabende.

Remplacé par Michael Volle, l’on perdait un peu de cette aura qui entoure Jonas Kaufmann et l’on se prenait à quelques réserves, se disant que l’on passait de l’extraordinaire au quotidien. Toutefois, à ce niveau et à Salzbourg, le quotidien correspond à ce qui serait extraordinaire partout ailleurs. Nous n’avons donc pas boudé notre plaisir à écouter Michael Volle dans un récital qui fut tout sauf une déception.

C’est avec une grande ballade de Schubert, Der Taucher, D77, de 1813-1814, composée par un jeune musicien de seize ans que s’ouvrait le récital. Longue d’une vingtaine de minutes, elle correspond à la jeunesse de Schubert, qui les a ensuite abandonnées au profit de formes plus resserrées ou de cycles de lieder. Dite durchkomponiert, Der Taucher est une suite de plusieurs strophes offrant à Michael Volle la possibilité de nous narrer une histoire comme il aurait mis en scène un personnage d’opéra. C’est d’ailleurs de la nouvelle production fort remarquée de Lulu de Berg qu’il sortait, dont il chantait le rôle du Docteur Schön. Il est vrai qu’il pouvait compter sur l’accompagnement d’un pianiste hors norme, qui depuis des décennies accompagne les plus grands, leur consacrant toute sa carrière. Helmut Deutsch officiait là avec toute la grâce qui convient au jeune Schubert, comme un metteur en scène.

Suivaient Drei Gesänge nach Gedichten von Friedrich Hölderlin, op. 56 d’Hermann Reutter (1900-1985), trois lieder composés en 1944, An die Parzen, Hälfte des Lebens et Abendphantasie, dans lesquels la voix chaleureuse de Michael Volle et l’accompagnement d’une rare élégance de Helmut Deutch donnaient des merveilles à entendre.

En deuxième partie de concert, des lieder d’Hugo Wolf formèrent le sommet expressif de la soirée. Nous donnant les Lieder nach Gedichten von Eduard Mörike, soit successivement Auf einer Wanderung, Lied eines Verliebten, An die Geliebte, Begegnung, Bei einer Trauung,  Storchenbotschaft, dans lequel l’humour des deux artistes fit merveille et terminant cette partie par un somptueux Zur Warnung, d’une grande fraîcheur et d’une vivacité d’esprit qui emporta tout le public. Il n’y a sans doute qu’à Vienne ou Salzbourg que l’on peut ainsi s’assurer de l’adhésion unanime d’un large public dans des lieder de Wolf et c’est malheureux que ce ne soit pas partout ailleurs également le cas.

L’anniversaire du Festival, fêtant cette année ses nonante ans, imposait que l’on présentât également quelques œuvres de Richard Strauss, l’un de ses fondateurs, et ce fut à trois des lieder de l’opus 87, sur des textes de Friedrich Rückert, successivement Vom künftigen Alter, Und dann nicht mehr et Im Sonnenschein de clôturer un récital magistral.

Trois bis sur des lieder isolés de Wolf, Strauss et Schubert nous offraient trois miniatures supplémentaires que l’on goûtait avec plaisir. Qui venions-nous entendre ? Qui d'autre vouloir entendre ce soir!

27.08.2010

LE QUATUOR HAGEN SANS KRYZTIAN ZIMERMAN

Le concert de musique de chambre prévu ce 24 juillet 2010 au Mozarteum de Salzbourg devait initialement être consacré par le Quatuor Hagen à deux quintettes pour piano, celui de Grazyna Bacewicz, surtout celui de Schumann, avec Krystian Zimerman. Malade, le pianiste qui avait déjà annulé son récital soliste quelques jours auparavant devait malheureusement annuler également ce concert de musique de chambre. Le Quatuor Hagen montait donc seul sur scène, dans un programme remodelé et consacré finalement au Premier Quatuor de Leos Janacek, au Quatorzième de Chostakovitch et à celui, rare, d’Edvard Grieg.

Le Premier Quatuor de Janacek, qui date de 1923, est ainsi une œuvre de maturité d’un compositeur qui connut le succès tardivement avec la création de son opéra Jenufa. Le titre donné à cette pièce de Sonate à Kreutzer est intéressant en lui-même, en ce sens que la première sonate à s’appeler ainsi fut celle pour piano et violon bien connue de Beethoven, avant que ce titre ne servît à une nouvelle de Tolstoï et c’est à cette nouvelle que le quatuor de Janacek fait référence. Composé de quatre mouvements tous notés Con moto, après une introduction Adagio, c’est une œuvre dense et assez brève qui reprend les épisodes de la nouvelle de Tolstoï de manière chronologique, jusqu’au meurtre final dans le dernier mouvement.  

Le Quatorzième Quatuor de Chostakovitch, de 1972-1973, est une œuvre tardive pour ne pas dire crépusculaire, également d’une rare densité dans sa brièveté. Avant-dernier quatuor du maître soviétique, il précède immédiatement le Quinzième dont la structure si particulière, composée de sept adagios successifs termine les confessions intimes d’un artiste qui, s’il était adulé internationalement et comblé d’honneurs chez lui, n’en avait pas moins été constamment en proie aux peurs les plus vives de se retrouver broyé par un régime totalitaire imprévisible. Miroirs intimes des quinze symphonies, les quinze quatuors à cordes forment le plus important recueil en la matière après celui de Beethoven, dont il atteint régulièrement aussi les sommets créateurs. L’œuvre donnée ce soir est en trois mouvements, deux Allegretto entourant un Adagio central.

La soirée se terminait sur le Quatuor Opus 27 d’Edvard Grieg, de 1877, œuvre profondément romantique rarement jouée, aux proportions beaucoup plus vastes que les deux précédents, mais aux couleurs parfois aussi sombres. Le premier mouvement est marqué Un poco andante – Allegro molto ed agitato. Le deuxième est une romance marquée Andantino-Allegro agitato. Le troisième mouvement est un intermezzo, noté Allegro molto marcato – Più vivo e scherzando. Le Finale s’ouvre Lento et se conclut Presto al saltarello. Ce quatuor est une lutte constante entre l’insatisfaction de l’auteur qui ne reviendra pas au genre et son désir de perfection, une lutte de personnalité, de celle qui rappelle un peu l’ambivalence d’un Schumann et son romantisme aussi. Elevé à l’école de Leipzig, Grieg n’en reste pas moins un compositeur profondément finlandais qui n’est jamais parvenu à se fondre dans les moules de la musique classique en se cherchant un mode d’expression plus personnel. Le choc entre des sentiments multiples, profonds et violents, essence même du romantisme, donne à cette œuvre rare des couleurs qui nous font un peu penser aux souffrances du jeune Werther.

Formation éminemment salzbourgeoise, le Quatuor Hagen est composé des trois frères et sœurs Lukas Hagen au premier violon, Veronika Hagen à l’alto et Clemens Hagen au violoncelle, le second violon Rainer Schmidt complétant la formation. Tous sont non seulement de Salzbourg, mais enseignent également au Mozarteum. D’un exceptionnel niveau technique, cette formation a systématiquement adopté des tempi très allant dans l’ensemble des œuvres jouées ce soir, le tout dans un jeu d’une profonde intensité qui laissait peu de place à l’intériorité. L’on aurait ainsi préféré plus d’introspection dans le quatuor de Chostakovitch et prendre davantage notre temps dans celui de Grieg, aux indications si contrastées. Les mélodies semblent toujours un peu corsetées dans ce jeu sans concession et l’on trouve peu d’espace pour respirer réellement.

 

LIEDERABEND SCHUBERTIEN A SALZBOURG

Le Festival de Salzbourg fête cette année ses 90 ans par une programmation aussi riche en découvertes qu’il est de coutume en cette ville où la musique est reine depuis si longtemps. Ce lundi 23 août 2010 s’ouvre la dernière semaine de l’édition 2010 et le premier concert auquel j’ai ainsi assisté était consacré, par Matthias Görne et Christoph Eschenbach, au dernier cycle de lieder de Franz Schubert. Ces deux musiciens se sont livrés, en trois soirs rapprochés, les 17, 20 et finalement 23 août, aux trois cycles de Schubert, commençant comme il se doit par Die schöne Müllerin, D795, continuant par Winterreise, D911, et terminant ce dernier soir par Schwannengesang, D957, couplé avec la dernière sonate pour piano, D960.

Présenter ainsi en trois soirs ces trois cycles qui sont les plus importants en la matière de l’histoire de la musique est un véritable tour de force qu’un baryton de la classe et de l’envergure de Matthias Görne pouvait sans doute être le mieux à même de tenter et de réussir. La qualité des textes poétiques, dus à Wilhelm Müller pour les deux premiers, puis à Ludwig Rellstab et Heinrich Heine pour le dernier, donne une remarquable base aux développements musicaux si sensibles, si intimes, de Schubert. Le dernier cycle, Schwannengesang n’en est à vrai dire pas un. Il s’agit en effet d’un recueil composé arbitrairement par l’éditeur de Schubert après la mort de celui-ci, qui souhaitait sans doute le présenter comme une sorte de testament musical. Il n’existe ainsi pas d’unité thématique dans ce cycle de treize poèmes, sept de Rellstab et six de Heine, auquel, afin d’éviter le chiffre fatidique de treize, l’éditeur ajouta un quatorzième lied sur un poème de Johann Gabriel Seidl, Die Taubenpost, qui permettait également de terminer le recueil sur un note plus positive et légère. L’on ne saurait en effet voir dans ces lieder ainsi arbitrairement rassemblés un chant du cygne au sens propre, à savoir le dernier opus d’un compositeur se sachant proche de la mort. Il y a trop de sentiments divers dans ce recueil pour l’envisager comme un testament, pas plus d’ailleurs que l’on ne saurait considérer comme telle la dernière sonate pour piano, D960. Bien plus, l’on sait maintenant qu’il y aurait en fait là deux cycles, Schubert ayant regroupé ces lieder dans deux cahiers distincts, le premier consacré à Heine, le second à Rellstab.

Dans les lieder présentés ce soir, le choix de Matthias Görne fut légèrement différent du contenu du cycle habituellement donné, en ce sens qu’il a ajouté aux lieder sur des poèmes de Rellstab le lied Hebst, D945, usuellement présenté isolé, et que c’est en bis qu’il chanta Die Taubenpost. De plus, sans quitter la scène, il marqua une pause entre les lieder de Rellstab et ceux de Heine, présentant ainsi les deux cahiers de lieder pour eux même. Cette approche permettait de donner à ce recueil une meilleure cohésion en le limitant aux deux poètes les plus importants, tout en respectant le chiffre de quatorze lieder voulu par l’éditeur et de terminer malgré tout sur cette note plus positive et légère qui contredit à elle seule la notion de Schwannengesang.

Nous avons donc entendu ce soir, dans le premier cahier sur des poèmes de Ludwig Rellstab, Liebesbotschaft, messager d’un amour lointain : « Ach trautes Bächlein, mein Botes sei du ; Bringe di Grüße des Fernen ihr zu ». Kriegers Ahnung est d’aspect plus militaire, soulignant la camaraderie des gens d’armes endeuillés par la mort des leurs : « In tiefer Ruh liegt um mich her Der Waffenbrüder Kreis ». Frühlingssehnsucht dépeint un sentiment si germanique qu’il n’en existe pas de traduction satisfaisante. Ständchen, est une douce sérénade à l’atmosphère beaucoup plus sereine que les lieder précédents. Aufenthalt, appelle au repos. Herbst, offre des teintes automnales qui conviennent si profondément au timbre de Görne que ce fut sans doute là le premier sommet de la soirée. In der Ferne nous ramène à l’éloignement et à la solitude, alors que ce premier cahier se termine sur des adieux, Abschied, déchirants, puis sur les textes de Heine Der Atlas, Ihr Bild, Das Fischermädchen, Die Stadt, Am Meer et surtout Der Doppelgänger, sur lequel se termine ce cahier, avant de conclure sur Die Taubenpost hors programme.

La voix de Matthias Görne est remarquable en tout point. Quel souffle, quelle beauté de timbre et qu’elle aisance dans le passage d’un lied à l’autre, d’une ambiance à l’autre. Le souffle semble infini, tant il est profond et ample, le timbre est grave et chaleureux et s’il sait être particulièrement sombre, il peut aussi s’éclaircir et s’alléger. Des moyens si extraordinaires ne sont pas sans rappeler peut-être un Friedrich Schorr. Matthias Görne se donne totalement à ces lieder et c’est le corps entier qui participe à la projection de la voix, ce corps dont il use comme d’un support puissant et qui lui permet aussi de mettre en scène certains de ces lieder en prenant des attitudes et des poses contrastées. Ce fut un grand récital.

L’accompagnement était confié à Christophe Eschenbach, pianiste de renom qui a surtout développé ces dernières années des activités de chef d’orchestre. On lui doit néanmoins et notamment au disque l’accompagnement des lieder de Schumann enregistrés par Dietrich Fischer-Dieskau, repris récemment dans le coffret anniversaire de Deutsche Grammophon. Ce pianiste, longtemps un protégé de Karajan qui l’estimait beaucoup, est assurément un accompagnateur de haute tenue. L’on sentait néanmoins qu’il ne possédait plus les doigts de ses plus jeunes années et que si, musicalement, la présence est réelle et qu’elle offre une magnifique réponse aux engagements de Matthias Görne, il n’en est cependant pas à la hauteur. Certaines irrégularités, certaines fatigues peut-être étaient perceptibles ça et là. C’est là sans doute l’une des limites – rares – de Matthias Görne dans ses récitals. A vouloir souvent changer d’accompagnateur à la scène comme au disque – c’est avec Alfred Brendel qu’il avait enregistré ce dernier cycle de Schubert – il perd une certaine symbiose avec le pianiste, si nécessaire dans ce genre d’exercice.

C’est néanmoins surtout dans la dernière sonate D960 que les limites de Christophe Eschenbach se sont montrées. Le choix de cette dernière sonate pour compléter le programme était particulièrement judicieux, non pas seulement par la proximité de composition des deux œuvres ou du fait qu’il s’agit de deux œuvres dernières, mais également et peut être surtout par la nature très particulière de cette dernière sonate de Schubert, la plus personnelle et la plus proche de ces lieder. Las, Eschenbach semblait incapable de se sortir de la partition qu’il ne quittait pas des yeux. L’interprétation n’était manifestement pas aboutie, au-delà même des faiblesses déjà relevées et qui paraissaient d’autant plus aisément qu’il n’y avait plus de partenaire qui puisse nous les masquer par un suprême engagement. Sans doute était –ce trop pour ce pianiste que de présenter les trois cycles et cette dernière sonate, qui semble n’avoir pas été suffisamment préparée et répétée, le poids de la préparation des trois cycles de lieder lui ayant sans doute laissé trop peu de place. Le public ne s’y est d’ailleurs pas trompé, saluant la prestation d’Eschenbach par des applaudissements courtois là où il avait réservé une véritable ovation à Matthias Görne auparavant.

12.06.2010

KAZUKI YAMADA REVELE L’OSR DANS L’OISEAU DE FEU

C’est un concert dont l’affiche a connu de multiples changements que nous proposait le 10 juin 2010 l’OSR. Initialement prévu sous la direction de Bertrand De Billy avec La Mer de Debussy au programme, on nous annonça finalement L’oiseau de feu de Stravinsky, sous la direction d’un jeune chef colombien venant pour la première fois à Genève, Andrés Orozco-Estrada. La présentation de ce musicien dans le programme de la soirée était intéressante, lui qui disait considérer chaque note comme un défi. Nous nous réjouissions donc de le découvrir mais il se fit remplacer au pied levé et c’est à une autre découverte qu’il nous fut donné d’assister, sensationnelle pour dire vrai. Kazuki Yamada, né en 1979 au Japon, a déjà dirigé les plus importants orchestres archipélagiques. Il étudie avec succès à Salzbourg, haut lieu musical s’il en est, fonde son propre orchestre à vingt-deux ans et remporte l’an passé le Grand Prix du très prestigieux Concours international de jeunes chefs d’orchestre de Besançon, ainsi que le Prix du public. Entrant sur scène avec un je-ne-sais-quoi d’un Ozawa jeune, image sans doute facile pour un jeune chef japonais, il a obtenu ce soir à Genève aussi le prix du public après une prestation littéralement envoutante.

Ayant repris la baguette en dernière minute, il n’a pas modifié le programme annoncé et c’est donc la Symphonie espagnole pour violon et orchestre, opus 21 d’Edouard Lalo, avec Vadim Repin au violon qui ouvrait les feux. L’on sait à quel point cette œuvre, exactement contemporaine de Carmen de Bizet, souleva les critiques lors de sa création en janvier 1875 aux Concerts populaires de Paris. L’on y voyait en effet une musique plus romantique qu’espagnole et il est vrai que ce n’est pas cette authenticité là que recherchait le compositeur. Cette œuvre s’ouvre par un passage en trompe-l’œil, marqué Allegro non troppo dans lequel l’archet expressif de Vadim Repin souleva d’entrée les applaudissements du public. Dans le Scherzando, Allegro molto, l’entrée du soliste sur un rythme syncopé, sorte de séguedille, permet d’enchaîner avec l’Intermezzo, Allegretto, dont l’aspect très virtuose permit au soliste de briller de mille feux dans une interprétation brillante qui n’était pas exempte de quelques emportements. Le magnifique choral qui introduit l’Andante aux cordes graves et aux cuivres est de suite repris par le soliste et l’originalité des rythmes que Lalo lui confie donnait à Repin la possibilité de nous faire avancer de surprise en surprise sans se démarquer du caractère tranquillo du mouvement. Le finale de l’œuvre est sa partie la plus connue, un Rondo-Allegro dansant au violon de Pablo de Sarasate lors de la création et non moins ce soir à celui du virtuose sibérien particulièrement brillant ici encore dans son interprétation. Le jeune chef qui l’accompagnait pour la première fois nous montra avoir immédiatement su construire avec l’orchestre des relations de travail efficaces. Suivant la partition, il accompagna son soliste avec une forme d’humilité, face à un orchestre et un violoniste plus prestigieux que lui-même. S’il eut la délicatesse de laisser au soliste la possibilité de briller en premier, il prit une toute autre dimension après l’entracte.

C’est par le Prélude à l’après-midi d’un faune, de Claude Debussy qu’il revint au pupitre, avec l’assurance de ceux qui savent ce qu’ils veulent obtenir comme son du fait d’une interprétation réfléchie, mûrie sans doute déjà, la seule œuvre au programme de ce soir dirigée sans partition, celle avec laquelle le jeune chef partage visiblement certaines affinités. Debussy disait en 1908 : « On me qualifie de révolutionnaire, mais je n’ai rien inventé. J’ai tout au plus présenté des choses anciennes d’une nouvelle manière ». Il en allait sans doute de même ce soir, Kazuki Yamada nous présentant cette pièce au combien célèbre de nouvelle manière. Sans rechercher un impressionnisme facile mais jamais reconnu par Debussy, Yamada la commençait d’un geste de la main comme s’ouvre une fleur de lotus, avec infiniment de poésie. La flûte expose un premier sujet très bucolique, sur les commentaires des autres bois, des harpes et des cors, célèbre mélodie présentée dix fois, toujours dans un habillage harmonique différent. C’est la clarinette qui lance le développement avant que ne se déploie cette œuvre délicate donnée ce soir dans un très bel écrin, d’une grande simplicité, d’une grande douceur aussi, loin sans doute de l’interprétation de Nijinski le soir de la création par les Ballets russes en 1912. Ce Faune très sexuel aux postures extatiques sans équivoques avait fortement déplu à Debussy. Comme nous aurions aimé enchaîner sur la lecture du poème de Mallarmé pour prolonger la poésie orchestrale par la musicalisation du poème :

Inerte, tout brûle dans l’heure fauve

Sans marquer par quel art ensemble détala

Trop d’hymen souhaité de qui cherche le la :

Alors m’éveillerai-je à la ferveur première,

Droit et seul, sous un flot antique de lumière,

Lys ! et l’un de vous tous pour l’ingénuité…

Ce fut dans l’Oiseau de feu, Suite, dans la version de 1945, que le concert se termina en apothéose et que ce jeune chef nippon prit toute sa mesure. Le ballet de Stravinski, créé également par les Ballets russes en 1910, un an avant Le Sacre du printemps, avait déjà fait l’objet d’un tremblement de terre qui devait modifier la musique du XXème siècle. C’est un sujet très russe que le conte sur lequel Diaghilev demanda à Stravinski d’écrire la musique d’un prochain ballet. La création fut un succès qui dépassa toutes les espérances des protagonistes. Même Debussy, souvent critique envers les compositions d’autres auteurs aimait cette partition. Stravinski tira trois suites de son ballet, en 1911, 1919, créée à Genève par l’OSR sous la direction d’Ansermet, et 1945, donnée ce soir. Sans reprendre tout le matériau du ballet, cette suite en contient les épisodes essentiels : Introduction, L’oiseau de feu et sa danse, les Variations de l’Oiseau de feu, Pantomime I (l’Oiseau de feu et Ivan Tsarévitch), Pantomime II, Scherzo (danse des princesses), Pantomime III, Ronde (Khorovode), Danse infernale du roi Kastchei, Berceuse (l’Oiseau de feu), Finale. Maîtrisant manifestement cette partition dans les moindres détails, même s’il préféra garder la partition sous les yeux, Kazuki Yamada emporta l’orchestre dans une danse de feu d’une immense richesse. Tous les timbres de l’OSR sonnaient comme rarement et le chef parvint à susciter de nombreuses surprises par le choix de ses tempi, son sens de la dramaturgie propre de l’œuvre et l’engagement qu’il y mit, les prises de risques aussi dans une partition difficile abordée au pied levé avec un orchestre qu’il n’avait jamais dirigé, qui ont payé. Les moments intimes de l’œuvre, telle la berceuse, étaient d’une grâce profonde, qui faisait place à une véritable danse infernale, brillante, rapide, tenue en chaque note et le Finale éclatait, révélant tous les moyens dont recèle l’OSR lorsqu’il est dirigé à ce niveau. Il y avait toutes les racines extrêmes orientales du conte traditionnel russe, recherchées aux confins des mondes japonais et russes. L’ovation finale du public était enthousiaste et nous avons là un chef qui a emballé l’orchestre comme le public comme de longtemps nous ne l’avions entendu. Ce jeune chef nippon a assurément l’Empire du Soleil devant.

Un successeur à Janowski ?

6.06.2010

LA CONFERENCE DE KAMPALA FACE AU CRIME D’AGRESSION

La Conférence de révision du Statut de Rome se tient actuellement à Kampala, en Ouganda, et porte, outre sur le bilan des huit premières années d’existence de la Cour pénale internationale (CPI), sur la définition du crime d’agression, sur lequel la CPI est formellement compétente depuis sa création en juillet 1998, puisqu’il figure dans la liste des crimes entrant dans son champ de compétence matériel, mais une compétence théorique, la Conférence de Rome n’étant pas parvenue à lui donner un contenu déterminé. Il avait donc été prévu de convoquer, sept ans après l’entrée en vigueur du Statut de Rome une conférence de révision afin de parvenir à une définition de ce crime.

Peut-être faut-il rappeler que la Société des Nations n’avait pu qu’imparfaitement interdire la guerre et que c’est avec le Pacte Briand-Kellog, du 27 août 1928, que les 63 Etats parties « condamnent le recours à la guerre pour le règlement des différends internationaux et y renoncent en tant qu'instrument de politique nationale dans leurs relations mutuelles ». C’est ce traité qui offrit au Tribunal de Nuremberg la base légale pour condamner les principaux dirigeants nazis pour avoir mené des guerres d’agression. La Charte des Nations Unies, en son article 2 §4, prohibe non seulement le recours à la force mais la menace même d’y recourir, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout Etat, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies, qui sont le maintien de la paix et de la sécurité internationale, ce qui signifie « prendre des mesures collectives efficaces en vue de prévenir et d'écarter les menaces à la paix et de réprimer tout acte d'agression ou autre rupture de la paix, et réaliser, par des moyens pacifiques, conformément aux principes de la justice et du droit international, l'ajustement ou le règlement de différends ou de situations, de caractère international, susceptibles de mener à une rupture de la paix » (art. 1er, §1 de la Charte des Nations Unies). Les autres buts sont également à mentionner car ils complètent une approche globalement consacrée à la mise hors la loi du recours à la force dans les relations entre les Etats. Ainsi, le deuxième but des Nations Unies est de « développer entre les nations des relations amicales fondées sur le respect du principe de l'égalité de droits des peuples et de leur droit à disposer d'eux-mêmes, et prendre toutes autres mesures propres à consolider la paix du monde » (§2), le troisième de « réaliser la coopération internationale en résolvant les problèmes internationaux d'ordre économique, social, intellectuel ou humanitaire, en développant et en encourageant le respect des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour tous, sans distinctions de race, de sexe, de langue ou de religion » (§3) et le dernier et non des moindre, « être un centre où s'harmonisent les efforts des nations vers ces fins communes » (§4).

Pour atteindre ces buts, la Charte développe en son Chapitre VII un système de retour à la paix. Selon l’article 39 de la Charte, le premier du Chapitre VII, « le Conseil de sécurité constate l’existence d’une menace contre la paix, d’une rupture de la paix ou d’un acte d’agression et fait des recommandations ou décide quelles mesures seront prises conformément aux Articles 41 et 42 pour maintenir ou rétablir la paix et la sécurité internationales ». Les mesures auxquelles il est fait référence sont d’abord celles n’impliquant pas l’emploi de la force armée, qui peuvent comprendre « l’interruption complète ou partielle des relations économiques et des communications ferroviaires, maritimes, aériennes, postales, télégraphiques, radioélectriques et des autres moyens de communication, ainsi que la rupture des relations diplomatiques » (art. 41 de la Charte) ou, si le Conseil estime que ces mesures seraient inadéquates ou qu’elles se sont révélées telles, « il peut entreprendre, au moyen de forces aériennes, navales ou terrestres, toute action qu’il juge nécessaire au maintien ou au rétablissement de la paix et de la sécurité internationales. Cette action peut comprendre des démonstrations, des mesures de blocus et d’autres opérations exécutées par des forces aériennes, navales ou terrestres de Membres des Nations Unies » (art. 42 de la Charte).

L’on voit ainsi que le Conseil de sécurité jouit d’un large pouvoir d’appréciation et de décision lorsqu’il est face à une rupture de la paix ou un acte d’agression. Cependant, ce pouvoir du Conseil de sécurité n’est pas tourné vers la répression de l’agresseur, mais vers le retour à la paix au sein de la communauté internationale. C’est une approche d’ordre public international, pas de justice pénale internationale. Le rétablissement de la paix est en effet une mesure de police et c’est un organe politique, assimilé parfois à une sorte d’équivalence de pouvoir exécutif des Nations Unies, le Conseil de sécurité, qui en est chargé. Jamais la Justice ne peut servir d’outil policier sans y perdre son indépendance et toutes ses qualités fondamentales.

Déjà, la Charte est en retard d’une guerre, puisqu’elle suppose une agression classique, du genre de l’hypostase hitlérienne. De plus, le Conseil de sécurité s’est longuement plongé dans la guerre froide qui l’a totalement paralysé. C’est, devant son impéritie, que l’Assemblée générale a, dans sa résolution 2330 (XXII), du 18 décembre 1967, demandé d’accélérer l’élaboration d’une définition de l’agression, qui aboutit finalement dans la Résolution 3314 (XXIX), du 18 décembre 1974[1]. L’agression est perçue comme « la forme la plus grave et la plus dangereuse de l’emploi illicite de la force ». L’hypothèse visée par l’Assemblée générale est large, portant sur l’invasion ou l’attaque du territoire d’un Etat par les forces armées d’un autre Etat ou toute occupation militaire, même temporaire, résultant d’une invasion ou d’une telle attaque, l’annexion d’un territoire, même temporaire, le bombardement, le blocus des ports et des côtes et divers cas plus complexes.

Les Nations Unies ont donc fait, dans la Charte-même, de l’agression le crime suprême et de ce fait là sans doute, n’ont jamais osé en constater l’occurrence. Le Conseil de sécurité retient ainsi le plus souvent les termes de « rupture de la paix » dans ses résolutions, qui évoquent une réalité plus floue et donc moins directement criminelle, ce qui évite, par voie de conséquence, la recherche et la poursuite du coupable. C’est le triomphe de la diplomatie sur le droit et donc du politique sur le judiciaire. Il n’y a en effet que l’Afrique du Sud et la Rhodésie, qui, du temps de la guerre froide, ont donné au Conseil de sécurité l’opportunité d’employer le terme d’agression. En ce qui concerne la Corée, le Conseil de sécurité a ainsi pris acte de « l’invasion armée de la République de Corée par des forces venant de la Corée du Nord », acte qualifié de rupture de la paix, non d’agression. C’est l’Assemblée générale qui s’est enhardie au point d’employer le terme d’agression, le 1er février 1951, à l’égard de la Corée du Nord et de la Chine. Même alors que la guerre froide venait de se terminer et que le rapprochement américano-russe permettait une unité retrouvée, l’invasion du Koweït par l’Irak n’a pas été qualifiée d’acte d’agression ! On a préféré la périphrase d’une invasion ayant produit une rupture de la paix, avant, à la huitième résolution en la matière, de s’approcher de la qualification pourtant évidente sans la prononcer directement, pour parler d’ « actes agressifs » commis par l’Irak contre les locaux et les personnels diplomatiques au Koweït.

Le projet actuellement discuté à Kampala est complexe et particulièrement développé. En effet, l’article 8bis du Statut de Rome qu’il est proposé d’adopter se lit actuellement comme suit – sous réserve de modifications apportées par les négociations en cours (doc. RC/WGCA/1)[2]:

« Article 8 bis Crime d'agression

1. Aux fins du présent Statut, on entend par "crime d’agression" la planification, la préparation, le lancement ou l’exécution par une personne effectivement en mesure de contrôler ou de diriger l’action politique ou militaire d’un État, d’un acte d’agression qui, par sa nature, sa gravité et son ampleur, constitue une violation manifeste de la Charte des Nations Unies.

2. Aux fins du paragraphe 1, on entend par "acte d’agression" l’emploi par un État de la force armée contre la souveraineté, l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique d’un autre État, ou de toute autre manière incompatible avec la Charte des Nations Unies. Qu’il y ait ou non déclaration de guerre, les actes suivants sont des actes d’agression au regard de la résolution 3314 (XXIX) de l’Assemblée générale des Nations Unies en date du 14 décembre 1974:

a) L’invasion ou l’attaque par les forces armées d’un État du territoire d’un autre État ou l’occupation militaire, même temporaire, résultant d’une telle invasion ou d’une telle attaque, ou l’annexion par la force de la totalité ou d’une partie du territoire d’un autre État;

b) Le bombardement par les forces armées d’un État du territoire d’un autre État, ou l’utilisation d’une arme quelconque par un État contre le territoire d’un autre État;

c) Le blocus des ports ou des côtes d’un État par les forces armées d’un autre État;

d) L’attaque par les forces armées d’un État des forces terrestres, maritimes ou aériennes, ou des flottes aériennes et maritimes d’un autre État;

e) L’emploi des forces armées d’un État qui se trouvent dans le territoire d’un autre État avec l’agrément de celui-ci en contravention avec les conditions fixées dans l’accord pertinent, ou la prolongation de la présence de ces forces sur ce territoire après l’échéance de l’accord pertinent;

f) Le fait pour un État de permettre que son territoire, qu’il a mis à la disposition d’un autre État, serve à la commission par cet autre État d’un acte d’agression contre un État tiers;

g) L’envoi par un État ou au nom d’un État de bandes, groupes, troupes irrégulières ou mercenaires armés qui exécutent contre un autre État des actes assimilables à ceux de forces armées d’une gravité égale à celle des actes énumérés ci-dessus, ou qui apportent un concours substantiel à de tels actes ».

Il n’y a toutefois dans cette définition pas de difficulté particulière. Les éléments qui ont à ce jour et durant la première semaine des travaux de la Conférence diplomatique de révision de Kampala le plus prêté à de vifs échanges portent essentiellement sur la proposition d’un article 15bis à insérer dans le Statut de Rome, relatif à l’exercice de la compétence de la Cour à l’égard du crime d’agression.

Le projet de cette nouvelle disposition, avec les différentes variantes qui la composent, se lit comme suit, à ce jour et en l’état des travaux de la Conférence :

« Article 15 bis Exercice de la compétence à l’égard du crime d’agression

1. La Cour exerce sa compétence à l’égard du crime d’agression conformément à l’article 13, sous réserve des dispositions qui suivent.

2. Lorsque le Procureur conclut qu’il y a de bonnes raisons de procéder à une enquête pour crime d’agression, il s’assure d’abord que le Conseil de sécurité a constaté qu’un acte d’agression avait été commis par l’État en cause. Il avise le Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies de la procédure judiciaire engagée devant la Cour et lui communique toute information et tout document utiles.

3. Lorsque le Conseil de sécurité a constaté qu’il y a crime d’agression, le Procureur peut procéder à l’enquête sur ce crime.

4. (Version 1) Sans un tel constat, le Procureur ne peut procéder à une enquête pour crime d’agression,

Variante 1: ne rien ajouter.

Variante 2: ajouter: à moins que le Conseil de sécurité ne l’ait prié de procéder à une telle enquête dans une résolution adoptée au titre du Chapitre VII de la Charte des Nations Unies.

4. (Version 2) Lorsqu’un tel constat n’est pas fait dans les [six] mois suivant la date de l’avis, le Procureur peut procéder à une enquête pour crime d’agression,

Variante 1: ne rien ajouter.

Variante 2: ajouter: à condition que la Chambre préliminaire ait autorisé l’ouverture d’une enquête pour crime d’agression selon la procédure fixée à l’article 15;

Variante 3: ajouter: à condition que l’Assemblée générale ait constaté qu’un acte d’agression a été commis par l’État visé à l’article 8 bis;

Variante 4: ajouter: à condition que la Cour internationale de Justice ait constaté qu’un acte d’agression a été commis par l’État visé à l’article 8 bis.

5. Le constat d’un acte d’agression par un organe extérieur à la Cour est sans préjudice des constatations que fait la Cour elle-même en vertu du présent Statut.

6. Le présent article est sans préjudice des dispositions réglant l’exercice de la compétence à l’égard des autres crimes visés à l’article 5 »[3].

C’est donc comme attendu sur cette disposition et sur le rôle du Conseil de sécurité que les débats se sont concentrés. La France a sans doute été la délégation la plus ferme sur sa position. Pour elle, le Conseil de sécurité dispose, de par la Charte des Nations Unies, de la compétence exclusive de traiter de l’agression. Le Royaume-Uni a préféré appeler de ses vœux des relations amicales entre le Conseil et la Cour, se renforçant mutuellement. Le Canada a estimé qu’il était grand temps, douze ans après la Conférence de Rome, d’aboutir enfin sur ce point. La plupart des autres Etats parties au Statut de Rome, et qui ne sont pas membres permanents du Conseil de sécurité, ceci expliquant sans doute cela, ont appelé de leurs vœux une révision du Statut n’exigeant pas de filtre externe en matière d’agression, estimant que les filtres internes existants au sein du Statut, qui reposent dans les pouvoirs de la Chambre préliminaire de contrôler et d’autoriser les enquêtes du Procureur, suffisent (Bolivie, Chili, Espagne, Mexique, Afrique du Sud, Belgique et RDC par exemple).

Les Etats-Unis ont relevé qu’il n’existe pas aujourd’hui de définition coutumière du crime d’agression, et que, la compétence matérielle de la Cour ne pouvant porter que sur des crimes existants en droit international, elle ne saurait en conséquence intégrer celui d’agression. La manœuvre vise évidemment à tuer les travaux de la Conférence de Kampala et les arguments développés sont spécieux. D’abord parce que l’on peut soutenir que la définition proposée de l’agression, en ce qu’elle reprend intégralement la définition proposée par l’Assemblée générale des Nations Unies il y a trente-sept ans, est bien de droit coutumier, ensuite parce que l’on ne voit pas très bien ce qui interdirait aux Etats parties au Statut de Rome de légiférer en la matière. Le Statut de Rome est un traité de codification du droit international pénal et le rôle de la codification est à la fois la mise par écrit du droit coutumier existant et son développement progressif. L’Assemblée des Etats parties est donc parfaitement dans son champ de compétence en discutant de la définition de l’agression.

Reprenons rapidement les variantes proposées. Le constat de départ est le suivant : « 3. Lorsque le Conseil de sécurité a constaté qu’il y a crime d’agression, le Procureur peut procéder à l’enquête sur ce crime ». L’on se trouve donc en toute hypothèse dans un lien étroit entre l’exercice de sa compétence par la Cour et de sa compétence en matière de rétablissement de la paix par le Conseil de sécurité. Se pose alors inévitablement la question de déterminer ce qu’il adviendrait en l’absence d’un tel constat – dont nous avons relevé l’extrême rareté – du Conseil de sécurité. Le paragraphe 4 propose ainsi deux versions, chacune développant des variantes propres.

Selon la première version de ce paragraphe, « Sans un tel constat, le Procureur ne peut procéder à une enquête pour crime d’agression ». C’est là clairement placer la Cour sous la coupe du Conseil de Sécurité, le Procureur dépendant entièrement, pour engager des poursuites, sur la bonne volonté du Conseil. Il y a là une contradiction flagrante avec les pouvoirs du Procureur tels que définis à l’article 15 du Statut de Rome, mais également avec le rôle général réservé au Conseil de sécurité exprimé dans les articles 13 et 16 du Statut. C’est aussi priver la Chambre préliminaire de ses compétences générales pour le crime d’agression et seulement pour lui, ce qui fait de ce crime un cas à part et pose la difficile question de l’égalité de traitement, le crime d’agression appelant ainsi des règles de procédure et de preuve qui lui soient propres et distinctes des règles généralement applicables aux autres crimes.

La première variante est de ne rien à jouter.

La deuxième ouvre la porte à l’action du Procureur nonobstant le silence du Conseil de sécurité, en proposant en ces termes une première version : « à moins que le Conseil de sécurité ne l’ait prié de procéder à une telle enquête dans une résolution adoptée au titre du Chapitre VII de la Charte des Nations Unies ». L’on renverse ici totalement les rôles, en envisageant ainsi la situation dans laquelle le Conseil de sécurité n’a pas constaté qu’il y ait crime d’agression mais charge néanmoins le Procureur d’enquêter. C’est dire ici que la qualification de la situation par le Conseil de sécurité est suspendue aux résultats de l’enquête du Procureur. C’est dire aussi que le Conseil perdrait sa capacité à qualifier l’acte d’agression, puisque l’enquête conduite par le Procureur mènerait la Cour à devoir se prononcer seule et en toute indépendance sur la qualification des actes qui lui seraient présentés. L’on retomberait finalement ici sur une variante de l’article 13 lettre b du Statut et le rôle du Conseil de sécurité serait alors somme toute cohérent pour l’ensemble de ses relations avec la Cour.

Une seconde version de ce paragraphe 4 du projet d’article 15bis nouveau du Statut, propose que « Lorsqu’un tel constat n’est pas fait dans les [six] mois suivant la date de l’avis, le Procureur peut procéder à une enquête pour crime d’agression ». C’est ici reconnaître la prééminence de l’action du Conseil de sécurité en matière de rétablissement de la paix, tout en considérant son échec probable. Il y a là un grand risque de conflits potentiels. Si, à son habitude, le Conseil de sécurité qualifie une situation de rupture de la paix mais non d’agression, si alors le Procureur s’en empare après les six mois requis et ouvre son enquête du chef d’agression, l’on se trouverait face à des qualifications contradictoires qui pourraient saper les travaux des deux institutions et qui ne permettrait sans doute pas de restaurer la paix et la sécurité internationales.

La première variante propose de s’en tenir là.

La deuxième ajoute les termes suivants : « à condition que la Chambre préliminaire ait autorisé l’ouverture d’une enquête pour crime d’agression selon la procédure fixée à l’article 15 ». Si l’on retient la seconde version proposée de ce paragraphe, alors cette deuxième variante s’impose formellement. En effet, l’article 15 du Statut porte sur la compétence du Procureur dans ses enquêtes en le soumettant au contrôle de la Chambre préliminaire. L’article 15bis ne porte que sur l’exercice de la juridiction de la Cour sur le crime d’agression. Il est fait référence plus haut dans le projet de l’article 15bis à l’article 13 du Statut, portant sur l’exercice général de la compétence de la Cour, mais il n’existe pas autrement de référence à l’article 15, hors cette variante. Si on devait ne pas la retenir dans cette version proposée, l’on affranchirait le Procureur de tout contrôle de la Chambre préliminaire en relation avec le crime d’agression, ce qui serait incompatible avec les règles de procédure et de preuve généralement applicables devant la Cour.

La troisième variante ajoute un nouveau filtre externe à l’exercice par la Cour de sa compétence sur le crime d’agression : « à condition que l’Assemblée générale ait constaté qu’un acte d’agression a été commis par l’État visé à l’article 8bis ». Il y a là l’émergence d’une proposition doublement contradictoire. En effet, l’accepter, c’est reconnaître la primauté de l’Organisation des Nations Unies en matière d’agression et donc placer la Cour dans la dépendance d’une décision politique en la matière. C’est là une contradiction claire avec le principe de l’indépendance de la Cour proclamé dès le Préambule du Statut de Rome. C’est là aussi, et de manière beaucoup plus insidieuse, une contradiction avec la Charte des Nations Unies. En effet, la compétence de traiter de l’agression est confiée par la Charte au Conseil de sécurité et non à l’Assemblée générale. Si celle-ci a été amenée à intervenir, c’est en raison du blocage historique du Conseil durant la guerre froide. Adopter une telle variante, c’est se placer dans un système dont on reconnaît l’échec inéluctable et ça n’a pas de sens, sans compter que l’on serait là dans une hypothèse d’une politisation de la Cour bien plus importante encore qu’avec la variante relative au Conseil de sécurité.

Enfin, la dernière variante se lit en ces termes : « à condition que la Cour internationale de Justice ait constaté qu’un acte d’agression a été commis par l’État visé à l’article 8bis ». Or seuls les Etats ont qualité pour se présenter devant la Cour internationale de Justice (CIJ), en application de l’article 34 paragraphe 1er de son Statut. De plus, selon l’article 36 du Statut de la CIJ, la juridiction de la Cour porte sur tous les différends d’ordre juridique ayant pour objet l’interprétation d’un traité, tout point de droit international, la réalité de tout fait qui, s’il était établi, constituerait la violation d’un engagement international ou la nature ou l’étendue de la réparation due pour la rupture d’un engagement international. Dès lors, la CIJ ne saurait se prononcer éventuellement que sur la violation par un Etat, en ce qui concerne l’agression, de dispositions de la Charte des Nations Unies. La CPI doit quant à elle se prononcer sur la responsabilité pénale d’individus ayant ordonnée ou autrement participé à la commission d’actes d’agression, ce qui est très différent. En conséquence, cette référence à la CIJ ressemble un peu à l’idée de faire perdre son indépendance à la CPI en la soumettant à la décision d’un organe des Nations Unies, quel qu’il soit… L’on serait presque alors en droit de s’étonner de ne pas trouver de variante proposant au Secrétaire général ou au Conseil économique et social de se prononcer aussi sur la question !

S’ajoutent à tout ceci des considérations sur l’entrée en vigueur de l’amendement au Statut. En application de l’article 121 du Statut, l’adoption d’un amendement lors d’une réunion de l’Assemblée des États Parties ou d’une conférence de révision requiert, s’il n’est pas possible de parvenir à un consensus, la majorité des deux tiers des États Parties (§3). Sous réserve des dispositions du paragraphe 5, un amendement entre en vigueur à l’égard de tous les États Parties un an après que les sept huitièmes d’entre eux ont déposé leurs instruments de ratification ou d’acceptation auprès du Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies (§4). Un amendement aux articles 5, 6, 7 et 8 du présent Statut entre en vigueur à l’égard des États Parties qui l’ont accepté un an après le dépôt de leurs instruments de ratification ou d’acceptation. La Cour n’exerce pas sa compétence à l’égard d’un crime faisant l’objet de cet amendement lorsque ce crime a été commis par un ressortissant d’un État Partie qui n’a pas accepté l’amendement ou sur le territoire de cet État (§5).

En application de cette disposition, l’adoption de l’amendement doit se faire à la majorité des deux tiers des Etats Parties, soit de 74 des 111 Etats parties, et cet amendement n’entrera en vigueur qu’après avoir été ratifié par les 7/8 d’entre eux, soit après le dépôt du 97ème instrument de ratification.

Il a été proposé d’appliquer, en matière de crime d’agression, les propositions suivantes, afin de déterminer si, dans l’hypothèse ou l’amendement ne devait pas être en vigueur au moment de la commission d’un acte d’agression à l’égard de l’Etat agressé ou de l’Etat agresseur, le consentement de l’un ou l’autre doit être recherché :

« Acceptation de l'amendement relatif au crime d'agression

5. [L’acceptation par l’État victime n’est pas requise lorsque l’État agresseur a accepté la compétence de la Cour] Il est entendu que le paragraphe 5, deuxième phrase, de l’article 121 du Statut n’interdit pas à la Cour d’exercer sa compétence à l’égard d’un acte d’agression commis par un État Partie qui a accepté l’amendement relatif à l’agression.

6. [Option 1 – entente "positive": compétence sans acceptation par l’État agresseur] Il est entendu que le paragraphe 5, deuxième phrase, de l’article 121 du Statut n’interdit pas à la Cour d’exercer sa compétence à l’égard d’un acte d’agression commis à l’encontre d’un État Partie qui a accepté l’amendement relatif à l’agression.

[Option 2 – entente "négative": pas de compétence sans acceptation par l’État agresseur] Il est entendu que le paragraphe 5, deuxième phrase, de l’article 121 du Statut interdit à la Cour d’exercer sa compétence à l’égard d’un acte d’agression commis par tout État qui n’a pas accepté l’amendement relatif à l’agression »[4].

Il s’agit là de se mettre d’accord sur une déclaration interprétative de l’article 121 du Statut en relation avec le crime d’agression nouveau. Dans l’hypothèse où l’amendement du Statut serait adopté et en cours de ratification, sinon même en vigueur du fait que le seuil des 7/8 aurait été déjà atteint, que faire lorsque l’acte d’agression émane d’un Etat à l’égard duquel l’amendement n’est pas encore entré en vigueur ou vise un Etat à l’égard duquel il ne l’est pas ? La question revient à déterminer si la ratification de l’Etat agresseur ou de l’Etat agressé est requise pour que la Cour puisse exercer sa compétence en relation avec le crime d’agression. Se prononcer en faveur de l’entente négative de l’option 2 reviendrait à garantir l’impunité à tout Etat agresseur à l’égard duquel l’amendement introduisant l’article 8bis dans le Statut ne serait pas en vigueur.

Il semble toutefois délicat d’interpréter l’article 121 dans l’un des sens proposés. En effet, la phrase qui gêne est pourtant claire : « La Cour n’exerce pas sa compétence à l’égard d’un crime faisant l’objet de cet amendement lorsque ce crime a été commis par un ressortissant d’un État Partie qui n’a pas accepté l’amendement ou sur le territoire de cet État » (§5). En matière d’agression, le crime sera commis sur le territoire de l’Etat agressé et, vraisemblablement dans la plupart des cas, par un ressortissant de l’Etat agresseur. Il convient donc, à la lecture de cette disposition, que l’amendement soit en vigueur tant à l’égard de l’Etat agresseur qu’à l’égard de l’Etat agressé pour que la Cour puisse exercer sa compétence en la matière. Vouloir adopter l’entente positive peut évidemment s’argumenter en faveur du principal objectif de la Cour, la fin de l’impunité, mais elle le peut difficilement sans amendement de l’article 121 lui-même. La réflexion est en cours sur ce point et démontre la particulière complexité des questions traitées par la Conférence de révision de Kampala.

DOCUMENTS RELATIFS ET LIENS :

- « Document de séance relatif au crime d'agression » - RC/WGCA/1 – 25 mai 2010 – http://www2.icc-cpi.int/iccdocs/asp_docs/RC2010/RC-WGCA-1-FRA.pdf

- « Document officieux du Président : Autres éléments d'une solution concernant le crime d'agression » - RC/WGCA/2 – 25 mai 2010 –
http://www2.icc-cpi.int/iccdocs/asp_docs/RC2010/RC-WGCA-2-FRA.pdf

- « Résolution ICC-ASP/8/Res.6 sur la Conférence de révision » -
http://www.icc-cpi.int/iccdocs/asp_docs/Resolutions/ICC-ASP-8-Res.6-FRA.pdf

- « Réunion informelle intersessions concernant le crime d'agression organisée au Princeton Club, New York, du 8 au 10 juin 2009 par le Liechtenstein Institute on Self-Determination de la Woodrow Wilson School » -
http://www.icc-cpi.int/iccdocs/asp_docs/ASP8/ICC-ASP-8-INF.2-ENG.pdf (en anglais)

- Informations sur le crime d'agression : http://www.iccnow.org/?mod=aggression

 

LA CONFERENCE DE KAMPALA COMPLETE LA DEFINITION DES CRIMES DE GUERRE ET SE PENCHE SUR LE SORT DE L’ARTICLE 124 DU STATUT

Pendant la cinquième journée de la Conférence de révision, les délégués des États parties et observateurs ont commencé le débat sur les propositions d'amendement du Statut concernant le crime d’agression et l’ajout, dans la définition des crimes de guerre, de l’interdiction de l’utilisation de certains armes dans le contexte des conflits armés de caractère non internationaux, ainsi que sur la modification ou la suppression de l’article 124 du Statut, qui autorise un Etat à ne pas reconnaître la compétence de la Cour sur les crimes de guerre pour une durée de sept ans dès sa ratification.

A. LES CRIMES DE GUERRE

Aujourd'hui, le Groupe de travail sur les « autres amendements » a adopté par consensus la proposition belge sur l'amendement de l'article 8 du Statut de Rome.

Cet amendement étend la compétence de la Cour à l'utilisation, dans le cadre de conflits NON INTERNATIONAUX de poison, d'armes empoisonnées, de gaz asphyxiants, toxiques ou similaires, ainsi que tous liquides, matières ou procédés analogues, ainsi qu'à l'utilisation de balles qui s'épanouissent ou s'aplatissent facilement dans le corps humain. L'utilisation des armes listées dans la proposition d'amendement de la Belgique relève déjà de la compétence de la Cour en vertu de l'article 8 du Statut de Rome dans le cas des conflits à caractère international.

Le CICR et de nombreuses ONG ont soutenu cette initiative dont elles estiment qu'elle améliorera la protection des civils et des combattants en situation de conflit non international.

DOCUMENTS RELATIFS ET LIENS :

- « Projet de résolution sur l'amendement à l'article 8 du Statut de Rome » - RC/WGOA/1/Rev.2 – 4 juin 2010 – http://www.icc-cpi.int/NR/rdonlyres/AAE56E3F-C292-42DC-8653-7861D1AD9A4A/0/RCWGOA1Rev2FRA.pdf

- Informations sur la proposition belge :
http://www.coalitionfortheicc.org/?mod=belgianproposal

B. L’ARTICLE 124

Un débat initial sur la révision de l'article 124 s'est tenu dans l'après-midi.

La délégation du Venezuela a présenté une solution potentielle qui inclurait une « clause d'extinction » qui rendrait la disposition automatiquement caduque après une certaine période. Alors que plusieurs États parties ont soutenu cette proposition, un certain nombre d'États parties ont pris la parole pour inviter les États parties à ne pas supprimer l'article en raison des répercussions que cela pourrait avoir sur l'universalité. Amnesty International est intervenue pour dire que cette disposition est une « licence de tuer » qui renforce l'impunité pour les crimes de guerre.

L'article 124 du Statut est un protocole optionnel, une disposition transitionnelle, qui autorise les États à décider de soustraire leurs ressortissants à la compétence de la Cour sur les crimes guerre pendant une période de sept ans à compter de la ratification. L'article prévoit sa propre révision à la Conférence de révision. L'article pourrait être supprimé, conservé ou modifié.

DOCUMENTS RELATIFS ET LIENS :

- « Résolution ICC-ASP/8/Res.6 sur la Conférence de révision » - http://www.icc-cpi.int/iccdocs/asp_docs/Resolutions/ICC-ASP-8-Res.6-FRA.pdf

- Informations sur l'article 124 :
http://www.coalitionfortheicc.org/?mod=article124

ÉVÉNEMENTS PARALLÈLES

- En marge de la Conférence, DOMAC, REDRESS et le Danemark ont coorganisé avec l'Afrique du Sud un séminaire d'un jour sur « Le rôle conjoint des tribunaux nationaux et internationaux pour la poursuite des crimes graves et l'allocation de réparations aux victimes : l'expérience africaine ». Ont participé à cet événement des universitaires, des ONG, des gouvernements et des organisations internationales. Le séminaire avait pour objectif de débattre de façons d'améliorer la coordination des procédures nationales et internationales afin d'optimiser la nature complémentaire des tribunaux nationaux et internationaux.

Pour en savoir plus sur le projet de DOMAC, rendez-vous sur :
http://www.domac.is/ (en anglais)

Pour en savoir plus sur REDRESS :
http://www.redress.org/ (en anglais)

- Women's Initiatives for Gender Justice a tenu une conférence de presse avec des militants des droits des femmes de quatre pays où se déroule un conflit et Brigid Inder, Directrice exécutive de Women's Initiatives for Gender Justice. La délégation de Women's Initiatives comptait 35 femmes militantes d'Ouganda, République centrafricaine, République démocratique du Congo et Soudan.
Pour en savoir plus :
http://www.iccwomen.org/news/berichtdetail.php?we_objectID=74 (en anglais)

- La Section kényane de la Commission internationale des juristes (ICJ-Kenya) a tenu un panel sur les « Aspects préventifs de la justice à la Conférence de révision de la CPI 2010 », qui s'est concentré sur le défi de complémentarité dans les cas du Kenya et de l'Ouganda. Les orateurs étaient la lauréate du Prix Nobel de la Paix Wangari Maathai, la juge Akiiki Kiiza, Chef de la section spéciale chargée des crimes de guerre au sein de la Haute Cour d'Ouganda, Tim Allen, Professeur à la LES, George Kegoro, Directeur d'ICJ-Kenya, Pascal Kambale, Avocat des droits de l'homme congolais et Directeur adjoint du Projet Africa Governance Monitoring and Advocacy de l'Open Society Institute, Donald Deya, Président du Syndicat panafricain des juristes, et Mirna Adjami, Présidente d'ICTJ. Le panel a évalué l'effet des poursuites à la fois à l'échelle nationale et à l'échelle internationale, et plus particulièrement le défi de complémentarité auquel sont confrontés l'Ouganda, le Kenya et la RDC.
Pour en savoir plus sur ICJ-Kenya, consultez :
http://www.icj-kenya.org/ (en anglais)

- L'Association internationale du Barreau et la CPI ont lancé une campagne nationale pour accroître le nombre de femmes juristes ougandaises autorisées à exercer à la CPI. Pour le lancement de la campagne, se sont exprimés la juge Elizabeth Ibanda-Nahamya, de la division spéciale des crimes de guerre de la Haute Cour d'Ouganda, Silvana Arbia, Greffière de la CPI, et Athaliah L. Molokomme, Avocate générale du Botswana. La campagne est incluse dans une plus grande campagne qui s'étendra sur six mois et est menée de concert par la CPI et l'IBA pour encourager les femmes juristes africaines expérimentées à jouer un rôle crucial à la CPI en représentant les victimes ou les accusés dans les procès de la Cour.

Pour lire le communiqué de presse de la CPI sur cet événement, rendez-vous sur : http://www.icc-cpi.int/NR/exeres/707D696A-A7A7-4DDB-AD9D-001708480DCF.htm (en anglais)

- Le Canada a organisé une rencontre du conseil d'administration de l'Intervention rapide au service de la justice (IRJ). La rencontre était coprésidée par le Canadien Andras Vamos-Goldman, Coordinateur de l'IRJ, et Alison Smith, de NPWJ. IRJ est un mécanisme de déploiement rapide d'experts en justice pénale, formés pour des enquêtes internationales et au service des Etats et institutions internationales. Cette rencontre a permis d'informer les membres du Groupe de politique de l'IRJ et les autres délégations présentes à la Conférence de révision des derniers développements et d'entamer un débat sur la stratégie liée à la capacité qu'a l'IRJ de stimuler la coopération et la complémentarité.
Pour en savoir plus sur l'IRJ, consultez :
http://www.justicerapidresponse.org/ (en anglais)

- Une rencontre sur la « `Justice transitionnelle' en Afghanistan » a été organisé à l'Espace public par l'Afghanistan Independent Human Rights Commission (AIHRC) et No Peace Without Justice (NPWJ) pour débattre des défis de la mise en œuvre de la justice transitionnelle dans le pays. Sont intervenus Alison Smith de NPWJ et Dallas Mazoori de l'AIHR.

Pour en savoir plus sur l'Afghanistan Independent Human Rights Commission, rendez-vous sur : http://www.aihrc.org.af/ (en anglais)

- NPWJ a également organisé le lancement du livre « Closing the gap: the role of non-judicial mechanisms in addressing impunity », qui s'appuie sur une recherche poussée et des études menées dans douze pays qui ont mis en œuvre des mesures de justice transitionnelle et analyse le rôle que les mécanismes non judiciaires peuvent avoir dans la lutte contre l'impunité pour les crimes relevant du droit international.

Pour en savoir plus sur le projet Non-Judicial-Accountability de NPWJ, consultez : http://www.npwj.org/ICC/Non-Judicial-Accountability.html (en anglais)

- Le Refugee Law Project a organisé le lancement de "Beyond Juba Working paper 2: `Why being able to return home should be part of transitional justice: Urban IDPs in Kampala and their quest for a durable solution'" (« Document de travail Au-delà de Juba 2 : `Pourquoi le retour chez soi devrait faire partie de la justice transitionnelle : les déplacés internes à Kampala et leur quête d'une solution durable' ».
Pour lire le document, rendez-vous sur :
http://www.refugeeresearch.net/node/662 (en anglais)

- L'Open Society Justice Initiative et la International Refugee Rights Initiative ont organisé une rencontre intitulée : « ONG et la CPI : un état de l'Union ? » avec des représentants d'ONG, des officiels de la Cour et des représentants d'États et de barreaux internationaux pour faire le bilan de l'expérience du travail des ONG avec la Cour et dans le cadre du Statut de Rome. Les orateurs étaient Mary Whelan, Ambassadeur d'Irlande aux Pays-Bas, Fiona MacKay, Chef de la Section de la participation des victimes et des réparations, William Pace, Coordinateur de la CCPI et Raymond Brown, juriste et représentant des victimes.
Pour en savoir plus sur l'IRRI, rendez-vous sur :

http://beta.irri.org/index.php/Home/Welcome/Frontpage.html
Pour en savoir plus sur l'OSI, consultez :
http://www.soros.org/

COMMUNIQUÉS DE PRESSE DE LA CPI

(1) « Résumés vidéo du débat consacré à l'impact des travaux de la CPI sur les victimes et les communautés affectées » - Communiqué de presse de la CPI – 3 juin 2010 –http://www.icc-cpi.int/NR/exeres/87B47552-F300-46D6-98C3-6019DC128733.htm

(2) « Stocktaking of international criminal justice: Peace and Justice » - Communiqué de presse de la CPI – 3 juin 2010 –
http://www.icc-cpi.int/NR/exeres/D9821939-80B4-487A-9A3F-C5D794B27161.htm (en anglais)

(3) « Conférence de révision : Le Président et le Procureur de la CPI participent à des conférences débats sur la coopération et la complémentarité » - Communiqué de presse de la CPI – 3 juin 2010 –
http://www.icc-cpi.int/NR/exeres/0A7DEDFE-4308-4487-992D-1ED77AB5CAAE.htm

(4) " Une délégation du Comité du Budget et des Finances de la CPI rencontre les communautés affectées en Ituri (RDC) » - Communiqué de presse de la CPI – 4 juin 2010 –
http://www.icc-cpi.int/NR/exeres/020427B3-E2E8-4CEB-9E09-0F8A6B78DC88.htm

(5) « ICC and IBA launch national "Calling African Female Lawyers" campaign in Uganda » - 4 juin 2010 –
http://www.icc-cpi.int/NR/exeres/707D696A-A7A7-4DDB-AD9D-001708480DCF.htm (en anglais)

COMMUNIQUÉS DE PRESSE ET DOCUMENTS

(1) « Briefing on the International Criminal Court Conference in Kampala, Uganda » - Département d'État des États-Unis – 2 juin 2010 – http://www.state.gov/s/wci/us_releases/remarks/142585.htm (en anglais)

(2) « ICC Review Conference: NPWJ calls for a stronger international criminal justice system, through implementation, cooperation and an intensified ICC field presence » - NPWJ – 1er juin 2010 –
http://www.npwj.org/ICC/ICC-Review-Conference-NPWJ-calls-a-stronger-international-criminal-justice-system-through-implem

(3) « International Criminal Court offers hope of justice for women » - Nobel Women's Initiative – 4 juin 2010 –
http://www.nobelwomensinitiative.org/home/article/international-criminal-court-media-release (en anglais)

(4) « Genocidio, Crimenes de Guerra y Crimenes de Lesa Humanidad: Compendio Tematico sobre Jurisprudencia del Tribunal Penal Internacional para la Antigua Yugoslavia » - HRW – avril 2010 –
http://www.uia.mx/web/files/publicaciones/genocidio-abril2010.pdf (en espagnol)

(5) « Algunas consideraciones de las organizaciones colombianas, de víctimas y sociales como contribución a las discusiones sobre los temas propuestos en la agenda de la Conferencia de Revisión del Estatuto de Roma por la Corte Penal Internacional (CPI) » - ONG colombiennes – 4 juin 2010 (en espagnol) –
http://www.coalitionfortheicc.org/documents/ComunicadoOrganizaciones_ColombiaConferenciaCPI.pdf

ARTICLES DE PRESSE

(1) « Le président Museveni défend le bilan de la CPI »

« Une conférence réunit actuellement à Kampala les Etats signataires du traité fondateur de la Cour pénale internationale (CPI), pour tirer le bilan de huit années d'existence de l'institution. Le 31 mai, le président ougandais Yoweri Museveni a déclaré que cette conférence "[était] l'occasion de discréditer le grief selon lequel la CPI ne serait qu'une cour créée par les Européens pour pouvoir juger des Africains", relate le quotidien de Kampala. Museveni a appelé les Africains à soutenir les travaux de cette instance.»

Voir l'article :

1. « Le président Museveni défend le bilan de la CPI » - The New Vision – 2 juin 2010 – http://www.courrierinternational.com/breve/2010/06/02/le-president-museveni-defend-le-bilan-de-la-cpi-

(2) « La RDC et HRW s'affrontent à Kampala »

« La conférence de révision du Statut de Rome de la Cour pénale internationale lancée depuis lundi à Kampala, en Ouganda a donné lieu à des réactions de certains participants au sujet de la problématique entre la paix et la justice. Des ONG internationales ont réaffirmé l'importance pour les Etats d'arrêter et de déférer devant la justice internationale les personnes accusées de crimes graves. Elles ont balayé l'argument selon lequel l'arrestation de certains suspects bloquerait le processus de paix dans certains pays comme la République démocratique du Congo.

Le gouvernement congolais réaffirme sa préférence à la paix, en référence au mandat d'arrêt lancé contre Bosco Ntaganda, poursuivi depuis 2006 pour crimes de guerre, particulièrement pour avoir enrôlé et fait participer des enfants de moins de 15 ans dans les conflits armés en 2002 en Ituri.

L'ONG internationale Human Rights Watch (HRW) pense cependant que justice et paix sont compatibles. La chargée de campagne sur la justice internationale au sein de l'ONG estime que la violence persiste dans l'est de la RDC parce que certaines personnes suspectées de crimes de guerre sont en liberté.

"La culture de l'impunité qui persiste dans l'est du Congo n'a pas apporté la paix. Donc, c'est un mauvais procès qu'on fait à la justice et à la CPI en disant qu'elle est un obstacle à la paix, parce que c'est l'inverse que nous voyons. C'est le fait d'empêcher l'action de la justice qui a encouragé les criminels de guerre leur lançant un signal fort que s'ils commettent beaucoup de crimes ils seront promus dans les institutions de l'État", a déclaré Géraldine Mattioli, citée par Radio Okapi. […]

Des ONG congolaises ont plaidé en faveur d'une plus grande sécurisation des victimes et des informateurs de la CPI.

Un délégué d'une ONG de l'Ituri ayant requis l'anonymat a suggéré que soient incluses dans le statut de Rome des mesures efficaces pour sécuriser les informateurs ayant permis à la CPI d'arrêter quelques suspects. Mais également les responsables des Ong locales, reconnues comme intermédiaires par la Cour. Ces activistes des droits de l'homme facilitent aux requérants d'obtenir le statut de victimes à la CPI mais sont, pour la plupart, victimes des menaces anonymes souvent liées à leur statut de `facilitateurs'.

"L'intégration de certains suspects en liberté dans l'armée congolaise, à l'instar de l'ancien chef de guerre Bosco Ntaganda, ne permet pas aux intermédiaires de la CPI de vivre en toute tranquillité dans leurs milieux", a fait savoir un délégué congolais à Kampala. […] »

Voir l'article :

1. « La RDC et HRW s'affrontent à Kampala » - Afrique Rédaction – 2 juin 2010 – http://www.afriqueredaction.com/article-la-rdc-et-hrw-s-affrontent-a-kampala-51536000.html

(3) « Le ministre de la Justice Luzolo Bambi soutient le renforcement de la Cour pénale internationale CPI pour sa crédibilité »

« "Il n'existe pas de paix sans justice", a déclaré mardi, à Kampala, le ministre de la Justice, Luzolo Bambi, au cours de la conférence sur la révision du statut de Rome. Il a réitéré le soutien du gouvernement de la RDCongo à tout amendement du statut de Rome qui renfoncerait l'efficacité et la crédibilité de la Cour pénale internationale (CPI).

Selon le ministre congolais cité par Radio Okapi, la RD Congo ne peut en aucun cas encourager toute révision du statut de Rome, susceptible de fragiliser la CPI. Dans son discours, il a encouragé le consensus qui semble se dégager parmi les délégués des Etats autour de la définition du crime d'agression.

Il a souhaité également que les conditions d'exercice de la compétence de la CPI soient déterminées par rapport à ce crime. Concernant les victimes, M. Luzolo a rappelé à la Cour son obligation de développer davantage leur protection et celle des témoins et d'assurer leur indemnisation.

Cette option n'a pas été approuvée par des ONG congolaises présentes à la conférence. Ces dernières voudraient voir le gouvernement congolais assumer la première responsabilité dans la protection des victimes et la réparation des préjudices causés.

Le discours du ministre n'a réservé aucune réponse à la requête adressée au gouvernement congolais par le procureur de la CPI, Luis Moreno O'campo, concernant l'arrestation de Bosco Ntaganda, un ex¬-chef rebelle du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) actuellement intégré au sein des Forces armées de la RDC (FARDC). La conférence sur la révision du statut de Rome instituant la CPI se déroule depuis lundi dans la capitale ougandaise. »

Voir l'article :

1. « Le ministre de la Justice Luzolo Bambi soutient le renforcement de la Cour pénale internationale CPI pour sa crédibilité » - Digital Congo – 2 juin 2010 – http://www.digitalcongo.net/article/67425

(4) « Porte-parole de la Coalition nationale pour la Cpi en Rdc : Désiré Kazadi justifie la tenue de la conférence de révision du Statut de Rome »

« Le porte-parole de la Coalition nationale pour la Cour pénale internationale (CN-CPI) a laissé entendre que le Statut de Rome prévoit lui-même que sept ans après son entrée en vigueur, le secrétaire général de l'Organisation des Nations unies convoque une conférence de sa révision.

Les participants à la conférence vont débattre de la possibilité de donner un contenu au "crime d'agression" repris dans le Statut de Rome, mais dont le contenu tardait à être défini. Ci-après les cinq questions de la presse auxquelles Désiré Kazadi a répondues.

1. Pourquoi une conférence de révision du Statut de Rome et quelle matière va-t-elle réviser ?

Il faut noter que conformément à l'article 120 du Statut de Rome, l'amendement pourra, notamment, mais pas exclusivement, concerner la liste des crimes repris à l'article 5 du Statut.

Ici, sans doute que les participants à la conférence vont débattre de la possibilité de donner un contenu au "crime d'agression" repris dans le Statut de Rome, mais dont le contenu tardait à être défini. Cette question a fait l'objet de divergences et des désaccords à la huitième session de l'Assemblée des Etats parties à New York, notamment au niveau de la saisine, d'aucuns estiment que le crime devra, au préalable, être constaté par le Conseil de sécurité de l'ONU avant de saisir le Procureur.

D'autres étaient en désaccord. Ce qu'il faut également savoir ce que la conférence qui se tient en Ouganda devra également faire le bilan du Statut de Rome, depuis son entrée en vigueur jusqu'à ce jour. […] »

Voir l'article :

1. « Porte-parole de la Coalition nationale pour la Cpi en Rdc : Désiré Kazadi justifie la tenue de la conférence de révision du Statut de Rome » - Digital Congo – 3 juin 2010 – http://www.digitalcongo.net/article/67405

(5) « Conférence Cour pénale internationale à Kampala : La visite d'Oumar El-Béchir au Sénégal met mal à l'aise les Sénégalais »

« L'annonce de la visite au Sénégal du président soudanais, sous le coup d'un mandat d'arrêt de la Cpi depuis mars 2009, est en train de gâcher le séjour de la délégation sénégalaise composée d'Ong et d'autorités du ministère de la Justice. Les Sénégalais souhaiteraient que le gouvernement du Sénégal démente l'information considérée comme une rumeur, car même la Cpi y croit dur comme fer.
C'est comme un cri du cœur que des membres des Organisations non gouvernementales (Ong) sont en train de lancer au président de la République. Cet appel est lancé depuis Kampala, capitale de l'Ouganda, où se tient la conférence de révision du Statut de Rome de la Cour pénale internationale. Une information circule à cette conférence ouverte depuis avant-hier et met mal à l'aise les Ong sénégalaises en particulier et la délégation sénégalaise en général présentes à cette manifestation. Selon beaucoup de sources présentes à ces lieux et que nous avons contactées, «le bruit court que Oumar El-Béchir sera l'invité de Me Abdoulaye Wade au Sénégal durant le mois de juin. La rumeur est tellement persistante que même la Cour pénale internationale y croit dur comme fer». Et une source nous a confié que si cette information n'est pas vérifiée, la présidence de la République doit démentir le plus rapidement l'information, pour que nul n'en ignore.

La venue d'Oumar El-Béchir au Sénégal peut constituer une violation du statut de la Cpi, si l'Etat du Sénégal ne le livre pas à la Cpi dès qu'il va fouler le sol sénégalais. Cela, parce que le président soudanais est sous le coup d'un mandat d'arrêt de la Cpi depuis mars 2009. Ce qui ne l'a pas empêché d'être réélu en avril 2010. Lors de sa prestation de serment le 27, les présidents Bingu Wa Mutharika (Malawi), Issayas Afewerki (Erythrée), Idriss Déby Itno (Tchad), Ismaïl Omar Guelleh (Djibouti), Mohamed Ould Abdelaziz (Mauritanie) et François Bozizé (Centrafrique) ont fait le déplacement.
Depuis quelques mois, le président soudanais est en train de faire des déplacements dans certains pays, histoire de faire un peu de diplomatie. Mais aucun des pays où il s'est rendu n'a consenti à le livrer à la Cour pénale internationale. Cette question fait partie des points inscrits à la conférence de révision du Statut de Rome de la Cpi, qui vise plus à tirer le bilan des cinq années d'activité de la Cour. […] »

Voir l'article :

1. « Conférence Cour pénale internationale à Kampala : La visite d'Oumar El-Béchir au Sénégal met mal à l'aise les Sénégalais » - Xibar.net – 2 juin 2010 – http://www.xibar.net/CONFERENCE-COUR-PENALE-INTERNATIONALE-A-KAMPALA-La-visite-d-Oumar-El-Bechir-au-Senegal-met-mal-a-l-aise-les-Senegalais_a24412.html

(6) « Dismas Kitenge évalue l'action de la CPI »

« Le bilan des activités de la Cour pénale internationale (CPI) au cours de ces huit dernières années est au centre de la conférence sur la révision de statut de Rome qui se tient actuellement à Kampala en Ouganda.

La Fédération internationale des Droits de l'Homme (FIDH) est invitée à cette rencontre. Dans cet entretien, le vice-président de la FIDH évalue l'action de la CPI.

Dismas Kitenge est interrogé Jean-Paul Basila, envoyé spécial de Radio Okapi à Kampala. »

Écouter l'interview :

1. « Dismas Kitenge évalue l'action de la CPI » - Radio Okapi – 4 juin 2010 - http://radiookapi.net/emissions-audio/linvite-du-jour/2010/06/04/dismas-kitenge-evalue-l%E2%80%99action-de-la-cpi/

(7) « Kampala: les victimes du Kivu fustigent la lenteur de la CPI »

« La participation des victimes aux procédures de la Cour pénale internationale (CPI) a été l'objet des discussions le mercredi 2 juin à la conférence sur la révision du statut de Rome qui se tient depuis trois jours à Kampala en Ouganda. La Synergie des femmes pour les victimes des violences sexuelles, une ONG basée à Goma au Nord-Kivu, dénonce la lenteur des procédures dans les enquêtes de la CPI.

Au cours de son intervention, Justine Masika Bihamba de la Synergie des femmes pour les victimes des violences sexuelles a fustigé la lenteur observé dans les enquêtes ouvertes par le bureau du Procureur de la CPI aux Kivu depuis environ deux ans.

Elle s'est expliquée en ces termes :

« Depuis octobre 2008, les enquêtes ont commencé dans les Kivu. Mais jusqu'aujourd'hui, pas un seul mandat n' a été émis. Lorsque les femmes nous posent des questions, nous n'avons pas de réponse. Si la CPI arrête des personnes pour les crimes commis aux Kivu, nous croyons que les choses iront mieux. »

Par ailleurs, elle trouve aussi très insuffisant le fonds alloué aux femmes victimes des violences sexuelles. Pour elle, ce fonds ne permet pas aux femmes victimes de retrouvrer leur dignité et de mener une vie normale.

" On octroie par exemple 50 dollars à une femme. Mais qu'est-ce qu'elle va faire avec 50 dollars, c'est trop peu", a-t-elle indiqué.

Les femmes victimes des violences sexuelles sont souvent rejetées par la communauté et même chassées par leur mari, a poursuivi Justine Masika Bihamba pour faire valoir la nécessité d'une assistance plus consistante. »

Voir l'article :

1. « Kampala: les victimes du Kivu fustigent la lenteur de la CPI » - Radio Okapi – 3 juin 2010 – http://radiookapi.net/actualite/2010/06/03/kampala-les-victimes-du-kivu-fustigent-la-lenteur-de-la-cpi/

5.06.2010

LA CONFERENCE DE KAMPALA A MI-PARCOURS : LE DIFFICILE MAIS NECESSAIRE EXERCICE DU BILAN, DOUZE ANS APRES LA CREATION DE LA CPI A ROME, HUIT APRES L’ENTREE EN VIGUEUR DU STATUT

Après une première semaine de débats, la Conférence de révision du Statut de Rome a abordé le cœur des éléments qui lui sont soumis, à savoir le bilan de la Cour pénale internationale, notamment la question de la complémentarité et de la coopération des Etats membres, et les modifications à apporter au Statut de Rome touchant de manière mineure l’article 8, Crimes de guerre, et introduisant des articles supplémentaires, 8bis, relatif au crime d’agression, et 15bis relatif à l’exercice par la Cour de sa compétence en lien avec le crime d’agression.

En marge des débats officiels, les ONG présentes à Kampala ont tenus un certain nombre de side events, dans le jargon local, portant sur des sujets divers, de la présentation du dernier commentaire du Statut de Rome, dû à la plume de William A. Schabas, au besoin de davantage de femmes avocates africaines impliquée dans la défense devant le Cour, en passant par le programme inter facultaire du DOMAC.

Pour plus d'informations sur la Conférence de révision, veuillez vous rendre sur le site Internet de la CCPI à l'adresse suivante : http://www.iccnow.org/?mod=review

Vous pouvez accéder au document d'information de la CCPI sur la Conférence de révision à l'adresse suivante : http://www.iccnow.org/documents/BGP_FR_1.pdf

Veuillez noter que les documents officiels de la Conférence de révision sont disponibles sur le site de la CPI à l'adresse suivante : http://www.icc-cpi.int

Le 3 juin 2010 se sont tenus des panels composés de délégués des États, d’officiels d'organisations internationales et de tribunaux, des ONG ainsi que d'autres experts de haut niveau consacrés au délicat mais nécessaire exercice de bilan, dans l’objectif d'évaluer l'impact du Statut de Rome et d'identifier des moyens d'améliorer le système de la Cour pénale internationale, notamment pour ce qui a trait à la coopération entre elle et les Etats, membres ou non membres, la complémentarité, principe essentiel de la compétence de la Cour, les victimes et les communautés affectées et la paix et la justice. Les ONG avaient en effet largement plaidé pour que la Conférence de révision serve à un tel bilan.

1.      La question de la complémentarité

La première séance s'est concentrée sur le bilan de la complémentarité, et était organisée par le Danemark et l’Afrique du Sud. Dès le Préambule, le Statut de Rome souligne en effet que la CPI est complémentaire aux juridictions pénales nationales. L’article 17 du Statut développe et précise le champ de compétence de la Cour, une affaire n’étant recevable, entre autres éléments, que si l’Etat ayant compétence en l’espèce n’a pas la volonté ou est dans l’incapacité de juger lui-même. Sous l’excellente modération du Professeur William A. Schabas, le débat a été mené par des orateurs tels que Navanethem Pillay, Haute commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, Serge Brammertz, Procureur du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie, Géraldine Fraser-Moleketi, Directrice de pratique de la gouvernance démocratique au sein du Bureau des politiques de développement (BDP) du PNUD, Muntazini Mukimapa Toussaint, Avocat général adjoint à Kinshasa (République démocratique du Congo), le juge Akiiki Kiiza, Chef de la section spéciale chargée des crimes de guerre au sein de la Haute Cour d'Ouganda et Karel Kovanda, Directeur général adjoint pour les relations extérieures de la Commission européenne.

Les débats ont porté sur le principe de complémentarité, en particulier sur la complémentarité positive, et sur la mise en œuvre pratique ainsi que les défis que pourraient faire naître les poursuites nationales. Le débat a été suivi par des interventions d’États parties, d’États observateurs, d’organisations internationales et d’organisations intergouvernementales qui ont présenté leurs propres efforts pour faciliter la poursuite de crimes internationaux, notamment dans le domaine du renforcement des capacités dans les États qui ont besoin d’aide. Le Président et le Procureur de la CPI ont également été invités à faire des présentations formelles. Les États qui sont intervenus ont reconnu qu'ils avaient le devoir de poursuivre les crimes relevant de la compétence matérielle de la CPI, selon le Statut de Rome. Néanmoins, les États ont souligné les difficultés qu'ils rencontrent, notamment pour l’adoption de lois de mise en œuvre, dans le domaine de la capacité juridique et parfois pour renforcer la volonté politique de poursuivre les crimes internationaux.

Ainsi, Nevanethem Pillay a souligné que le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Droits de l’Homme soutient et fait tout ce qui est possible pour aider la CPI, dans le cadre de la complémentarité, qui n’est toutefois pas définie dans le Statut de Rome. Il est toutefois de la responsabilité première des Etats de protéger leurs ressortissants. 

Serge Bramertz a rappelé que les deux TPI se trouvent actuellement dans une stratégie e clôture de leurs travaux et de fermeture, ce qui est le cas selon lui également de la CPI dans chacune des situations dont elle est saisie, en ce sens que la Cour doit à chaque fois adopter une stratégie lui permettant d’envisager la fin d’une affaire dans les meilleurs délais et les meilleures circonstances. Cette remarque nous a semblé surprenante et franchement absconse, car il nous semble réellement différent de se placer dans une optique de mettre un terme à l’existence même d’un tribunal spécial, lorsque l’on considère que son mandat est terminé, et la politique à mettre en œuvre dans chaque affaire afin de permettre à la Cour de la juger convenablement. Dans cette optique, chaque tribunal serait par essence toujours et continuellement engagé dans des stratégies de clôture, ce qui nous semble totalement empêcher une vision globale et la mise en œuvre d’une politique criminelle d’ensemble cohérente sur le long terme. Plus intéressant était de développer la coopération effective entre son Bureau et les organes de poursuites nationaux ou locaux, notamment en leur permettant d’accéder et de consulter la base de données du Bureau du Procureur du TPIY, correspondant tout de même à un volume de l’ordre de huit millions de pages…

Les représentants de systèmes judiciaires africains nationaux nous ont également permis de comprendre l’exercice concret de la complémentarité, notamment dans la mesure où les juridictions nationales ont la possibilité de poursuivre tous les auteurs des crimes commis, laissant le soin à la CPI de se concentrer sur les plus hauts responsables. Il y a là une vraie question sur le sens de la complémentarité. Bien qu’elle ne soit pas définie dans le Statut de Rome, l’article 17 mentionne les conditions de recevabilité d’une affaire, en en limitant le pouvoir de cognition par la Cour aux cas où l’Etat de compétence territoriale n’aurait pas la volonté ou la capacité de juger lui-même. Force est de constater que si un Etat – l’Ouganda en l’espèce – mène effectivement des poursuites dans des conditions répondant aux standards internationaux contre les auteurs des crimes les plus graves, il possède alors à la fois la volonté et la capacité de poursuivre. Faut-il dès lors considérer que cette incapacité ou cette absence de volonté ne porte que sur les plus hauts responsables des crimes en cause ? Ce n’est cohérent ni avec le contenu du Statut de Rome ni avec la pratique